La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 43
Dès son arrivée, Marcel s'est préoccupé de la route que nous aurions à suivre pour atteindre le golfe Persique. Depuis l'insuccès d'Eclid nous avons renoncé à gagner la Susiane par la montagne des Bakhtyaris, quitte à prendre plus tard une voie moins dangereuse et plus abordable. Restent donc en présence deux itinéraires conduisant à Bouchyr: l'un, qui passe par Kaseroun et Chapour, est suivi par toutes les caravanes, la poste et les voyageurs; l'autre, beaucoup plus long, se dirige sur Firouz-Abad et offre un intérêt tout particulier, en raison des constructions voûtées élevées auprès de cette ville. En outre, si nous choisissons le chemin de Firouz-Abad, nous pourrons nous détourner pendant quelques jours de notre route et visiter le palais de Sarvistan, dont on nous a parlé déjà à Maderè Soleïman, et les plaines de Darab, c'est-à-dire tout l'ancien Fars.
Nous nous sommes arrêtés à cette dernière solution, bien qu'elle nous force à prolonger de trois semaines la durée de notre voyage et à supporter des fatigues d'autant plus grandes que nous allons abandonner les voies de caravanes. Je n'entends pas désigner sous le nom de «voie de caravanes» une route bien empierrée ou simplement tracée (cette merveille ne se trouve pas en Perse), mais un chemin frayé sur lequel s'exerce quelque trafic.
Nous voilà donc obligés de former notre convoi, de louer à la journée muletiers et chevaux, et de nous en rapporter à la grâce de Dieu pour nous tirer d'affaire par la suite. De crainte des voleurs, Marcel s'est décidé à confier nos gros colis à un tcharvadar qui les portera chez le gouverneur de Bouchyr; il gardera seulement les bagages journaliers: appareils photographiques, batterie de cuisine, vêtements de rechange et couvertures.
Demain de vigoureux chevaux me mèneront loin de la capitale du Fars,--Allah bénisse Chiraz! L'un ou l'autre nous n'avons cessé d'y être malades depuis notre arrivée.
27 octobre.--Maudits soient le madakhel, les Persans et la fièvre! Ce matin je me suis levée avant l'aurore afin de terminer les préparatifs du départ, vérifier si les khourdjines contenaient les provisions que j'ai ordonné d'acheter, inspection indispensable quand on veut éviter de mourir de faim; puis, tous les paquets achevés, j'ai attendu. A neuf heures, les chevaux commandés pour la pointe du jour n'avaient pas paru; un domestique envoyé à Chiraz est revenu à midi: les bêtes étaient en chemin et allaient arriver incessamment. Vers trois heures, un bruit de bon augure a retenti sur le sol carrelé disposé devant la maison; je suis sortie et me suis trouvée en présence de deux yabous si maigres, qu'ils auraient pu servir de pièces anatomiques. L'un était borgne, l'autre boiteux. L'imagination s'avouait impuissante à définir leur couleur. Tous deux portaient au garrot une plaie énorme causée par le frottement d'un bât mal rembourré et trop lourdement chargé; ils n'avaient pas plus de poil sur la peau qu'un tambour de basque; une brise légère les eût enlevés comme un cerf-volant. Une nuit a suffi pour transformer en squelettes ambulants les brillants coursiers qu'on nous a présentés hier et dont Marcel, trop confiant, avait payé d'avance la location!
J'ai refusé de laisser mettre nos selles sur des rosses à peine dignes de porter des picadors. Mon mari s'est courroucé contre le tcharvadar, a réclamé les chevaux choisis; le muletier s'est mis à pleurer et a confessé qu'il ne possédait pas d'autres animaux. C'est un tour d'Arabet, l'Arménien qui nous a été recommandé par le P. Pascal et qui vient d'être promu cuisinier au lieu et place de Yousef: ces honnêtes serviteurs ont toujours quelques nouvelles combinaisons dans leur bissac. Arabet a prélevé une forte prime sur le prix de la location et a conseillé au muletier d'emprunter deux bonnes bêtes, de nous les amener et de leur substituer au dernier moment ses haridelles légitimes. Notre ardent désir de quitter au plus vite la patrie de la fièvre était un sûr garant que nous aimerions mieux chevaucher le balai des sorcières que de prolonger notre séjour. Que faire, en effet? Nous avons la chance d'être tous deux sur pied en même temps! Refuser les chevaux? Obliger les domestiques à rendre la prime? Mais ces fils de chien éloigneront les tcharvadars et retarderont ainsi notre départ! Le muletier a promis, au nom d'Allah et du Prophète, qu'il changerait les bêtes dès que nous arriverions dans le pays où les tribus s'occupent d'élevage; nous avons fait semblant de croire à une parole aussi solennelle, et, après avoir fait nos adieux au très obligeant M. Blackmore et à l'excellent docteur Odling, nous nous sommes mis en route, accompagnés de deux golams de la maison de Çahabi divan. Sans l'intervention de ces vaillants guerriers, nous risquerions, en notre qualité de chrétiens, de voir tous les villages du Fars se fermer devant nous et même de ne pas trouver de vivres à acheter.
O Rossinante, après toutes tes infortunes tu n'avais pas une tournure plus pitoyable que le bidet efflanqué sur lequel je viens de faire cette étape! Si encore le cavalier, par sa noble mine, rachetait l'éticité de sa monture! Hélas! je n'oserais pas me comparer au chevalier de la triste figure.
Après avoir longé les murs en partie éboulés de la capitale de Kérim Khan, traversé les vignobles où l'on récolte le vin si renommé de Chiraz, passé en vue d'un pont, le Pol-è-Fœsa, jeté sur la rivière, nous avons atteint, vers le soir, un pavillon bâti à l'entrée d'un magnifique jardin appartenant au gouverneur du Fars.
Le site était enchanteur, le ciel d'une admirable sérénité, la campagne calme et paisible. Les ombres d'Hafiz ou de Saadi voletaient sans doute autour de ma tête: n'ai-je pas voulu faire des vers! mais la muse m'a si durement repoussée que j'en suis encore toute meurtrie. Mon imprudence était impardonnable: étais-je aujourd'hui montée sur Pégase?
_Kérabad_, 28 octobre.--L'homme propose et les serviteurs disposent. «L'étape est fort longue, et, afin de gagner Kérabad avant la chaleur, nous partirons à minuit.» «_Tchechm_ (sur mes yeux)», avaient répondu à l'unisson les tcharvadars et les golams; mais, à minuit, golams, muletiers, domestiques, qui nous avaient éloignés du chemin de Sarvistan afin de venir s'installer dans un campement agréable, ont prétexté la nuit, les voleurs, la crainte de perdre les sentiers, et ont fait durer si longtemps la confection de leur thé et le chargement des bêtes, qu'à six heures du matin seulement ils ont été prêts à se mettre en route. Je n'étais pas à trois cents pas du jardin, que mon cheval s'abattit et précipita sur le sol ma personne flanquée de toute son artillerie. Allah est de plus en plus grand, car je me suis relevée sans autre dommage que des habits déchirés et un canon de fusil légèrement faussé. Une litanie de _peder soukhta!_ et une volée de coups dont l'effet a été plus actif que les injures ont démontré à ma monture la nécessité de reprendre position sur ses trois ou quatre pieds; mais, quand elle a été debout, j'ai refusé de continuer la route sur le cheval de l'Apocalypse et me suis emparée du mulet d'Arabet, animal à la jambe sûre et à l'œil vif, sans paraître m'apercevoir du mécontentement de ce dévoué serviteur. «Un mulet ne saurait convenir à un personnage de votre rang, me dit-il.--Je te cède tous mes droits à tomber de cheval avec dignité», et je me suis bravement installée sur la bête aux longues oreilles.
A peine en branle, la caravane s'est engagée dans une montagne sauvage, en partie couverte de buissons noueux et rabougris. De tous côtés courent, semblables à des poules de basse-cour, une multitude de perdreaux rouges, beaucoup plus effrayés du bruit des chevaux que des coups de fusil tirés par le plus jeune de nos golams, un beau garçon du Loristan, à la chevelure bouclée et aux yeux intelligents, qui brûle à tort et à travers la mauvaise poudre de Sa Majesté et jette aux oiseaux, en guise de plomb, des balles coupées en quatre.
Après deux heures de marche, nous contournons un massif de rochers, et brusquement nous nous trouvons en présence du plus étrange des spectacles: au fond d'un cirque formé par des montagnes aux lignes majestueuses et sévères, s'étend un lac bleu foncé; une ceinture de neige, éblouissante de blancheur, fait ressortir les tons sombres des eaux et la chaude couleur des rochers qui les dominent.
Tel se présenterait un paysage polaire noyé dans la brillante atmosphère d'un climat tropical, telle s'offre à nos yeux la _Dariatcha_ (Petite Mer). L'hiver, le lac, grossi par les apports de rivières salées, couvre la plaine; l'été, les eaux se retirent lentement et, à mesure qu'elles s'évaporent, déposent sur les terres l'épaisse couche de chlorure de sodium que nous avions prise tout d'abord pour de la neige.
Les bords du lac sont peu fertiles; cependant une petite tribu abritée sous des tentes de poil de chèvre, ou sous des nattes de paille soutenues par quelques piquets, cultive des plantations de tabac, dont les feuilles veloutées viennent jeter une note de verdure tout à fait inattendue auprès de la plage étincelante.
Comme les peuples heureux, la Dariatcha n'a ni histoire ni légende; ses eaux profondes n'ont jamais été complices d'aucun crime: elles sont si lourdes qu'elles soutiennent les corps à leur surface et que nul désespéré n'est jamais parvenu à se noyer dans leurs flots. En revanche, il suffit de s'y plonger un instant pour en sortir cristallisé comme une boule de gomme roulée dans du sucre candi.
Aveuglés par la réflexion du soleil sur le sel, nous maudissions les tcharvadars et les golams dont la paresse nous forçait à voyager en plein jour, quand le cheval que je montais ce matin s'est subitement affaissé. On a déchargé la pauvre bête, on l'a frappée avec l'espoir de la contraindre à se relever et de l'amener jusqu'au village de Kérabad que ses murs d'enceinte signalent à l'horizon. Peine perdue: elle avait succombé à une insolation. Attristés par la mine pitoyable de l'animal, touchés du désespoir larmoyant des muletiers, nous avons laissé nos gens déferrer l'infortuné yabou, et nous avons pris les devants afin de gagner Kérabad avant la nuit.
M'y voici enfin, à sept heures du soir, après une étape d'une longueur inaccoutumée. Nous avons parcouru huit farsakhs, au dire de notre hôte. Le farsakh dans ces pays perdus est-il de six, de huit ou même de dix kilomètres? Nul ne saurait le dire, si ce n'est mes reins qui opinent pour des farsakhs exceptionnels. L'estomac, en revanche, ne se fatiguera pas de ce soir: la chaleur de la journée a décomposé les viandes; à cette heure avancée on ne peut tuer un mouton; quelques concombres et une grande sébile de lait aigre restent seuls à notre disposition. En fait de draps de lit, je possède un pantalon et un habit rapiécés; un casque de feutre me sert de traversin; le sol sur lequel je vais m'étendre est tourmenté comme le dos d'un chameau: des rats dansent une sarabande effrénée à travers les fagots placés auprès de moi; des araignées géantes se promènent sur les murs. J'aurais pleuré sur mon sort si, dans mes cauchemars de jeune fille, je m'étais vue en si piteux équipage!
_Sarvistan_, 29 octobre.--Les malheurs s'abattent sur nous comme la grêle sur les gens ruinés. Marcel, se sentant fatigué et craignant un accès de fièvre, s'est administré avant de partir plus d'un gramme de quinine. L'exagération de la dose, combinée avec le mouvement du cheval, n'a pas tardé à lui donner de telles douleurs qu'il s'est jeté sur le sol et s'est trouvé dans l'impossibilité d'aller plus loin.
Vers dix heures la température est devenue insoutenable; les golams nous ont représenté que nous ne pouvions rester ainsi immobiles en plein soleil, sans bois pour préparer quelques aliments, sans eau pour abreuver les chevaux; tant bien que mal, ils ont assis Marcel sur le mulet de charge, et nous avons gagné en ce triste équipage une enceinte de terre flanquée de tours.
Je m'attendais à trouver des maisons derrière les murs; il n'en était rien, tout le sol était couvert d'une multitude de taupinières, d'où sortaient de temps en temps, par des portes semblables à de gigantesques trous de rats, des paysans déguenillés et farouches. Nous nous sommes mis à l'abri du soleil sous un porche ménagé auprès de la porte d'entrée, et j'ai eu recours sans succès à tous les calmants de la pharmacie. En désespoir de cause, il m'est venu la pensée de faire chauffer sur un grand feu les assiettes, les marmites, les théières de cuivre qui composent notre ménage, et de les appliquer toutes brûlantes sur la peau de l'estomac et de la plante des pieds. De grosses cloches se sont immédiatement formées. Au bout d'une heure, les douleurs aiguës se calmaient et un profond sommeil s'emparait du malade. Vers le soir, mon mari, peu désireux de passer la nuit au fond d'une taupinière et de se soigner avec du lait aigre et des dattes véreuses, a demandé de lui-même à se rapprocher du gros bourg de Sarvistan, éloigné d'une vingtaine de kilomètres.
J'ai immédiatement fait prendre les devants à un golam, puis nous nous sommes mis en route. L'inquiétude morale dans laquelle le plonge la crainte de faire un voyage inutile surexcite encore les douleurs physiques de Marcel. Nous nous sommes décidés à venir étudier les palais voûtés de Sarvistan et de Firouz-Abad sur des indications assez vagues, et nul ne connaît le premier de ces monuments. Depuis que nous avons quitté le lac salé, j'interroge l'horizon et les paysans: horizon et paysans sont également muets. On me montre de ci de là quelques imamzaddès en ruine, mais personne ne me signale de palais abandonné. Ferions-nous une nouvelle campagne d'Éclid?
Dès notre arrivée au village, nous nous sommes présentés chez le _naïeb_ (litt.: «lieutenant, chef d'un district»). Cet homme, aux traits durs et à l'aspect malveillant, nous a souhaité la bienvenue du bout des lèvres en regardant Marcel de travers, et a fait ouvrir en notre honneur la porte d'un taudis noir de fumée et de crasse. Un tapis en lambeaux jeté dans un coin de la pièce constitue le mobilier.
CHAPITRE XXVI
Séjour à Sarvistan.--Le palais de Sarvistan.--Départ pour Darab.--Retraite sur Chiraz.--La plaine de Kavar.--Modification du caractère des montagnes.--La Forteresse de la Fille.--Bas-relief sassanide.--Le palais de Firouz-Abad.
30 octobre.--Les douleurs durent sans interruption depuis deux jours. Elles s'exagèrent au moindre mouvement et ne permettent à Marcel ni de se mettre sur son séant ni de prendre d'autre nourriture que de l'eau de riz et du jus de grenade.
J'ai maintenant l'explication de l'inconcevable accueil du naïeb de Sarvistan et de la brutalité avec laquelle il me traite depuis notre arrivée.
Le golam chargé de lui annoncer notre venue lui a fait une description fort exagérée de l'état du Farangui. De ces renseignements il a conclu que, à l'exemple des Persans dénués de toute force de résistance à la maladie, l'un de nous venait chercher un tombeau à Sarvistan. La figure décomposée de mon mari a mis le comble à l'inquiétude de notre hôte. Il a récapitulé, à quelques chaïs près, la dépense que lui occasionneraient les grattages, lavages et blanchiments à la chaux d'une maison souillée par le décès d'un chrétien, et cette addition l'a rendu féroce. Le naïeb n'a point osé nous chasser, dans la crainte d'encourir les représailles de Çahabi divan, mais il veut à tout prix nous envoyer trépasser ailleurs.
«Sarvistan est malsain, fiévreux, le climat est humide, les eaux sont nuisibles; vous seriez bien mieux dans un village voisin, à peine éloigné de douze kilomètres», me répète-t-il sans cesse.
A la quatrième invitation, je me suis fâchée. «S'il suffisait de faire plusieurs étapes sur les mains pour me débarrasser de votre présence et de vos conseils, ai-je répliqué, je tenterais l'expérience; mais je suis décidée à ne pas quitter Sarvistan avant la guérison complète de çaheb.» Finalement j'ai prié mon hôte de ne pas me gratifier d'aussi fréquentes visites et de passer la porte sur-le-champ. Depuis cette algarade, le naïeb m'a prise par la famine et a chargé du soin de me tourmenter une sorte de gamin de douze à quatorze ans, aux traits délicats mais flétris, auquel tous les domestiques obéissent respectueusement et qui fait dans la maison la pluie et le beau temps.
Le gouverneur ne s'est pas contenté de nous couper les vivres: hier soir, quand j'ai voulu envoyer au village faire des approvisionnements, les golams s'y sont refusés. Acheter des aliments au bazar pendant que nous sommes censés recevoir l'hospitalité du naïeb serait faire à ce personnage une injure dont aucun marchand n'oserait se rendre complice!
Marcel heureusement va de mieux en mieux. J'ai eu le bonheur de trouver un habitant du village qui connaissait les _koumbaz malè gadim_ (coupoles, bien de l'antiquité); cette nouvelle a rempli mon mari de joie et lui a rendu courage. Notre situation s'améliorera dès qu'on le verra debout.
1er novembre.--Je ne m'étais pas trompée. Le spectre de Banquo assis à la table de Macbeth ne causa pas plus d'effroi au thane de Glemmir que la résurrection de mon mari à notre entourage. Naïeb, golams, domestiques se sont jetés à plat ventre devant lui en même temps que volailles, œufs, mouton affluaient au logis.
Cette politesse tardive et hypocrite s'il en fut jamais n'a pas eu le don de me désarmer, et, sans prendre garde à la mine piteuse de notre hôte: «Je demande à Dieu, lui ai-je dit d'un ton solennel, que malade, loin de votre patrie, loin de votre famille, vous trouviez une hospitalité pareille à celle que vous nous avez donnée.»
Le naïeb a pâli sous cette malédiction, comme s'il redoutait de la voir plus tard peser sur lui, et s'est retiré sans prononcer un mot.
Enfin nous avons fui Sarvistan!
A part la beauté des jardins et des vergers, je ne vois à signaler dans le village que le tombeau ruiné du cheikh Yousef ben Yakoub, bâti en 1341, mais modifié et agrandi depuis cette époque. Une partie de la construction est en pierre. La salle du tombeau, ornée de colonnes, est entourée d'un beau lambris de faïences à reflets métalliques formé d'étoiles cuivrées, réunies les unes aux autres par des croix d'émail bleu turquoise. L'effet général de cette décoration est charmant; mais, si l'on compare entre elles les étoiles, on s'aperçoit que l'émail métallique est quelquefois trop cuit, souvent pas assez, et que les plaques les mieux réussies n'ont cependant pas la beauté des émaux de Kachan ou de Véramine et ont été fabriquées en pleine période de décadence.
Avant mon départ, le naïeb a eu l'audace de me demander sa photographie. Je me suis donné le malin plaisir de le faire poser huit ou dix fois de suite, puis je lui ai déclaré que, n'ayant pas le temps de tirer une épreuve, je lui enverrais son portrait... plus tard. Croirait-on que cet abominable personnage a confié à l'un de ses serviteurs la mission de nous suivre et de prendre sa photographie quand je voudrais bien l'achever? Voilà un garçon destiné à voir du pays, j'en fais mon affaire!
En sortant du village, nous abandonnons le sentier de montagne qui porte le titre orgueilleux de «_Vieille route de Bender Abbas_», et nous voyageons pendant trois heures dans une vallée sauvage. Au fond de cette plaine couverte d'herbes sèches et dures s'élèvent les ruines imposantes d'un palais, dont l'aspect général rappelle celui des vieilles mosquées mogoles. Cette impression se modifie quand on pénètre à l'intérieur du monument; les briques énormes qui jonchent le sol, le tracé elliptique des arcs et de la coupole, les rares ornements qui garnissent les murs, présentent un caractère archaïque très prononcé.
La partie la plus intéressante de l'édifice est, sans contredit, la grande salle. Le dôme qui la recouvre est de forme ovoïde; il repose sur quatre trompes bandées entre les angles, et sur quatre pendentifs raccordant la base de la coupole aux faces verticales des murs. Ces dispositions permettent de faire remonter au moins jusqu'à l'édifice de Sarvistan l'origine de la coupole sur pendentifs, l'une des plus puissantes conceptions architecturales des Byzantins.
L'aspect du palais de Sarvistan est majestueux et imposant; l'étude de chaque partie de l'édifice est des plus attrayantes et prouve que les Iraniens, non contents d'établir une relation simple entre la montée et l'ouverture des arcs générateurs de la coupole et des berceaux, comprirent, à l'exemple des Grecs, la nécessité de ne jamais abandonner au caprice du constructeur la détermination des grandes lignes d'un édifice. Les Grecs calculaient les dimensions d'un temple en prenant pour unité le demi-diamètre moyen de la colonne; les Perses choisirent l'ouverture de l'arc comme base de leur système modulaire. L'architecte de Sarvistan n'a eu garde de s'affranchir des sujétions harmoniques et des règles sévères léguées par ses devanciers, sujétions dont l'usage s'est perpétué jusqu'à la fin du treizième siècle. Les infractions que l'on peut signaler à Sarvistan ne s'élèvent jamais au-dessus d'un centième de la cote moyenne. Elles doivent être attribuées à la négligence et à l'ignorance des chefs d'ateliers, et ne sauraient en tout cas infirmer l'emploi d'une théorie modulaire.
Sur les côtés de la salle centrale s'élèvent de longues galeries, divisées en travées par des contreforts portés à leur base sur des colonnes bâties en moellons grossièrement dégrossis. Les quillages sont lourds, les contreforts massifs; la corniche est uniformément composée d'un ornement en dents de scie compris entre deux listels. L'exécution technique de cette partie de l'édifice n'est nullement en harmonie avec l'habileté déployée par les architectes qui ont conçu le plan du palais et la hardiesse des maçons qui ont osé jeter les coupoles.
Déterminer l'âge de ce monument est une question fort délicate; tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'il paraît remonter bien au delà de l'ère musulmane. Les légendes locales, dont il ne faut pas, je dois l'avouer, faire grand cas, attribuent aux princes achéménides, ou plutôt à Djemchid, l'origine des kanots et la grande prospérité de cette partie du Fars; c'est la seule tradition à laquelle on puisse se rattacher. Si l'on remarque, d'un autre côté, que les rois achéménides ont toujours occupé le Fars, que les nombreuses forteresses placées sur les sommets voisins de Chiraz, les puits profonds percés dans le roc, soit auprès de cette ville, soit au-dessus de Sarvistan, sont leur œuvre, on est amené à penser que le palais de Sarvistan, bâti pendant une période où le Fars jouissait d'une grande prospérité, est antérieur à l'avènement des Sassanides. Cette hypothèse me paraît d'autant moins hasardée que les Sassanides ont toujours vécu soit à Chouster, soit dans les provinces du nord-ouest, c'est-à-dire dans le voisinage des frontières que menaçaient les Romains ou les Byzantins, et que le Fars, au contraire, fut abandonné par les rois de cette dynastie, comme l'indique la ruine totale de la Chiraz achéménide.
Les renseignements les plus précis que j'ai pu obtenir de nos gens ont trait à de délicieux pilaus que l'on préparait jadis sous les grandes coupoles de Sarvistan, devenues de vulgaires cuisines, et que des courriers lancés au triple galop apportaient, encore tout fumants, à leur souverain logé dans une citadelle bâtie au sommet de la montagne.
La mimique de mon guide en parlant d'un hypothétique plat de riz confectionné il y a plus de deux mille ans est si expressive, il lèche ses lèvres d'une façon si gourmande à l'idée de ce repas, qu'à son exemple je suis toute prête à chercher au loin les rapides cavaliers commis au transport de ce dîner royal.