La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 42

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19 octobre.--Quel abominable et monotone climat que celui de Chiraz en cette saison! Marcel est encore malade: depuis deux jours son pouls n'est guère tombé au-dessous de cent vingt pulsations; M. Blackmore, notre hôte, n'a presque pas quitté le lit depuis notre arrivée, et à partir d'avant-hier j'ai été seule à table, servie par le cuisinier, l'unique domestique qui soit debout; la maison du télégraphe est transformée en hôpital. L'aire carrelée placée au bas de l'escalier et orientée au midi est couverte tout le long du jour des vêtements et des couvertures trempés de sueur que chaque fiévreux vient, en se traînant, étendre au soleil dès que le mal lui donne un moment de répit.

Les fièvres du Fars sont terribles; les accès se compliquent de délire ou tout au moins d'hallucinations très fatigantes, et laissent finalement le patient dans un état de pitoyable faiblesse. Il est bien pénible en cet état de manquer de draps de lit; j'ai envoyé au bazar de Chiraz, mais il n'a pas été possible de se procurer de la toile. Les Persans naissent et meurent tout habillés et ne connaissent point, à l'exception de la chemise, l'usage du linge. Marcel ne se plaint point cependant; quand il ne délire pas, il joue avec une famille de souris qui a établi son domicile sous les couvertures brûlantes.

Nous sommes à la fin d'octobre, les frileuses petites bêtes voient avec regret la température s'abaisser pendant la nuit et elles n'ont rien trouvé de mieux que de venir se réchauffer auprès d'un fiévreux. Le premier soir, un «papa et une maman souris» sont arrivés; au matin ils se sont mutuellement déclaré qu'ils n'avaient jamais passé meilleure nuit et sont revenus le jour même accompagnés de leur postérité, cinq ou six souriceaux gras, bien portants et d'une gaieté des plus impertinentes. Leur va-et-vient n'a pas le don de me distraire; est-ce lassitude morale ou fatigue physique, je l'ignore, mais je me sens courbatue et démoralisée hors de toute mesure: c'est à peine si ce soir, après le coucher du soleil, j'ai eu la force d'aller jusqu'au bout du jardin et de revenir.

J'ai cependant reçu le hakim bachy (médecin en chef), notre ami. Il venait demander à Marcel de vouloir bien se rendre auprès du gouverneur de la ville. Çahabi divan se trouve en si mauvais point, qu'il s'est décidé, d'accord en cela avec son médecin, à demander secours à Dieu, au diable, voire même à des Faranguis. J'ai engagé le hakim à faire connaître au gouverneur l'impossibilité dans laquelle se trouvait mon mari de se rendre au palais et l'ai prié de remettre à plus tard la consultation. Le digne praticien se serait bien contenté de mon concours, et m'a assuré, avec une politesse très flatteuse pour moi, qu'il avait autant de confiance en mes talents que dans la science de Marcel, mais j'ai jugé prudent de me montrer modeste en pareil cas. «Soigner un gouverneur est trop grande affaire, lui ai-je répondu sérieusement; jamais je n'oserais m'aventurer à prendre sur moi seule une aussi lourde responsabilité.»

Vivez en Orient, vivez en Occident, et partout vous trouvez l'esprit humain également détraqué: toujours amoureux de surnaturel, de nouveautés, de contradictions absurdes. Il y a à Chiraz un bon médecin, le docteur Odling, qui habite le pays depuis cinq ans et connaît parfaitement les maladies locales: le gouverneur se garde de le consulter. Viennent deux étrangers, deux inconnus ne sachant pas même se soigner eux-mêmes, mais ayant par accident soulagé quelques tcharvadars, et le digne homme n'a de cesse qu'il ne se soit mis entre leurs mains, au risque d'en mourir, pour peu que ces médecins d'occasion aient le goût des expériences _in anima vili_.

23 octobre.--Mon cahier vient d'être fermé pendant trois jours; comme Marcel commençait à se rétablir, le droit m'est échu de réchauffer la famille de souris. Les accès de Maderè Soleïman m'avaient permis de faire un apprentissage de la fièvre, me voilà aujourd'hui passée maître.

Ce matin, me sentant mieux, j'ai engagé le «grand docteur» de la famille à tenir la promesse faite au hakim et l'ai envoyé chez le gouverneur.

Aucun serviteur ne s'est présenté pour tenir le cheval de mon mari quand il est arrivé devant le palais. Tout était silence dans cette demeure habituellement si bruyante. En traversant le vestibule où se tient le corps de garde, Marcel a eu l'explication de cette morne réception.

Ils ne dormaient pas tous, mais tous étaient frappés; On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie: L'_eau seule_ excitait leur envie.

De tous côtés étaient étendus des soldats plus ou moins débraillés; le concierge lui-même n'avait pas le courage de prélever son bakchich habituel sur les rares personnes que leurs affaires amenaient au divankhanè. La fièvre faisait rage au logis du gouverneur.

Çahabi divan grelottait assis, ou plutôt allongé sur une pile de couvertures au fond du talar officiel; sa belle robe de satin violet mettait en relief une figure livide et ridée. La barbe, passée jadis au henné, comme celle de tous les vieillards, ne conservait de traces rouges qu'à l'extrémité des poils; les naissances étaient blanches comme du lait. Ce bizarre assemblage de couleurs donnait au malade un aspect rébarbatif, que démentait, hélas! sa mine dolente. Autour du gouverneur étaient rangés en ordre hiérarchique une série de graves personnages; tous gardaient un silence respectueux, entrecoupé seulement par les plaintes du maître. A son turban bleu on reconnaissait d'abord un seïd très respecté dans la ville; puis venaient l'imam djouma, deux ou trois mollahs, le général commandant l'artillerie, vieille culotte de peau appelée à prendre part au conseil en vertu de son grade et de ses fonctions, purement honorifique du reste, les trois canons fossiles composant le parc de Chiraz ayant été, dans ces derniers temps, envoyés à Bouchyr; puis encore le protecteur des étrangers, qui n'avait pas jugé utile de se dégriser complètement en l'honneur de la consultation; enfin le barbier, personnage fort influent, le hakim bachy et son fils, plus un lot de trois ou quatre _Avicennes_ jeunes ou vieux, mais de peu d'importance.

Dès que Marcel est entré, le malade a fait quelques efforts pour se soulever et s'est affaissé sur les couvertures en gémissant. Mon mari a d'abord serré la main de l'imam djouma, avec lequel nous entretenons les meilleures relations, et a simplement salué le reste de l'assistance sans s'offusquer des regards furibonds du seïd, indigné de voir la santé du gouverneur aux mains d'un chrétien, et de la mine rébarbative du barbier, qui frémit à la pensée de laisser un Farangui empiéter sur ses fonctions.

On a apporté le kalyan; les membres du conseil, insensibles aux gémissements et aux soupirs du patient, se le sont poliment fait passer de main en main pendant plus d'un quart d'heure; puis le vénérable hakim bachy, ayant assuré son turban de cachemire et croisé les mains sur son abdomen, a pris la parole.

«Notre respecté hakem--puisse Allah lui conserver le gouvernement de cette province pendant plus de cent ans!--est atteint depuis la fin de l'hiver de violents accès de fièvre. Tous les remèdes usités en pareil cas ont été employés: de nombreuses applications de feuilles de saule ont été faites sur le crâne de Son Excellence...

--Moi, interrompt le barbier, son indigne esclave, j'ai saigné l'Excellence plus de trois fois depuis le mois dernier.

--Le vénérable seïd, qui veut bien honorer le conseil de sa présence bénie, a remis au hakem des talismans précieux et des versets du Koran, dont l'application sur les membres a été faite sous mes yeux. Nous avons même eu recours au _quinèquinè_ (sulfate de quinine). Tous ces médicaments sont restés sans effet.

«Cependant il est de la plus grande utilité que le gouverneur, auquel nous devons la paix et la tranquillité de la province, reprenne bientôt sa place sur le tapis du divankhanè (maison de justice). Mais ce seigneur, comparable en équité aux khalifes les plus renommés, ne peut continuer à diriger les affaires du peuple, si Allah ne lui rend la santé. Mon fils, qui a puisé des trésors de science auprès des médecins de Sa Majesté le chah--Allah puisse-t-il conserver pendant plus de cent ans le trône à la boussole de l'univers!--m'a conseillé de traiter le hakem par un remède dont je crains de prononcer le nom, tant j'ai de respect pour l'auguste malade et pour la vénérable assistance qui m'écoute. Ce remède, que les Faranguis, affligés de toutes sortes de maux, sont forcés d'employer, n'est point noble. S'il s'agissait de l'appliquer à un malade vulgaire, je n'aurais peut-être pas hésité à le prescrire, mais jamais je n'oserais, sans l'assentiment du clergé et les encouragements de mes savants confrères, l'ordonner à un gouverneur.

--Parlez sans crainte, seigneur docteur, a répondu le seïd, faites-nous connaître votre pensée; vous êtes, nous le savons tous, un pieux musulman. De quoi s'agit-il?

--Je conseillerais d'administrer au hakem, à très faible dose s'entend, un remède dont je m'excuse encore de prononcer le nom. Je veux parler de l'arsenic, _margèmouch_.

--La mort aux rats à un gouverneur! s'écrient unanimement tous les assistants, y compris le malade, qui s'est soulevé avec épouvante.

--Là! je me doutais bien que je trouverais parmi vous une opposition indignée; mais je désirerais cependant connaître l'opinion des fidèles interprètes de la loi et m'informer si le Koran défend pareille médicamentation.

--Pas à mon avis, répond le seïd, bien que ce poison du Faranguistan doive être tenu en grande suspicion.

--Pour ma part, dit un des vieux _Avicennes_, je suis complètement opposé à l'emploi de la «mort au rats», parce que la maladie du gouverneur est une affection chaude. Nos anciens nous ont enseigné à diviser en quatre classes les maux qui affligent l'humanité: les maladies froides, chaudes, sèches et humides; et nous ont appris à les conjurer en donnant des médicaments ou des traitements de nature contraire aux symptômes constatés; or, s'il est un mal dont la chaleur soit la caractéristique, c'est bien la fièvre. Elle doit donc être soignée par des saignées ou des boissons rafraîchissantes, et non par des poisons secs, comme l'arsenic. Il faut vraiment, vénérable hakim bachy, que vous ayez oublié les premiers principes de la thérapeutique. En résumé, je tiens la feuille de saule pour un médicament d'un emploi hasardé, le quinèquinè pour subversif, je considère l'usage de l'arsenic comme absolument démoniaque et m'oppose en conséquence à ce qu'il soit administré au gouverneur.

--Quant à moi, dit l'imam djouma, désireux de faire preuve de grand jugement et de montrer un esprit de conciliation en harmonie avec son caractère bienveillant, je suis tout prêt à me rallier à l'opinion du hakim bachy, s'il ne juge pas indispensable d'administrer la mort aux rats sous forme de boisson. Ne pourrait-on pas faire de petits sachets, les remplir d'arsenic et les attacher autour du cou ou des bras de Son Excellence en les entremêlant de versets du Koran destinés à atténuer ou à détruire les effets du médicament, dans le cas où le remède serait pernicieux?

--Si l'on m'écoutait, intervient le général d'artillerie, on jetterait à la rue toutes ces drogues imaginées par des fabricants de cataplasmes, et, avec la permission du mouchteïd et de l'imam djouma, on ferait prendre tous les jours à Son Excellence deux ou trois bouteilles de bon vieux vin de Chiraz. Bien que je n'aie jamais manqué aux préceptes de notre loi, je sais, par ouï-dire simplement, qu'il n'est pas de meilleur remède contre la fièvre.

--_Baricalla, baricalla!_ (bravo, bravo!), s'écrie le protecteur des étrangers, que le seul mot de vieux vin de Chiraz semble tirer de sa torpeur, voilà un traitement raisonnable, le seul qui nous ait permis au général et à moi de lutter contre le climat malsain du pays.

--Te tairas-tu, fils d'ivrogne brûlé, reprend l'ami, furieux d'être trahi, tu...

--Çaheb, dit aussitôt le hakim bachy en s'adressant à mon mari, que pense Votre Excellence de la proposition de l'imam djouma?»

L'Excellence, qui ne se doutait guère de la portée de ses conseils quand elle engageait l'autre jour le hakim bachy à traiter le gouverneur par l'arsenic, se hâte de clore la conférence.

«Je ne doute pas que la vertu des sourates du Koran ne fasse éprouver au malade un grand soulagement. Ce serait, en tout cas, fort à désirer, car l'arsenic administré comme le propose le vénérable imam djouma ne saurait agir d'une manière très efficace. Si le conseil s'oppose à l'usage de boissons arsenicales, verrait-il quelque inconvénient à employer ce médicament en frictions sur le ventre et l'estomac du malade? Dieu aidant, le gouverneur s'en trouverait peut-être bien. Enfin, hakim bachy, pourquoi ne compléteriez-vous pas ce traitement en envoyant Son Excellence dans la montagne, où l'air est plus sain qu'à Chiraz? Il serait toujours temps de donner l'arsenic comme je vous l'ai conseillé tout d'abord, si l'état général venait à s'aggraver.»

Sur cette belle tirade, qui a l'avantage de contenter à peu près tous les membres de l'assemblée, on passe aux voix. Le conseil décide que le gouverneur sera transporté dans la montagne, et qu'à partir de demain il lui sera fait, matin et soir, deux frictions arsenicales sur le ventre et sur le creux de l'estomac. Chaque friction ne devra pas avoir une durée moindre de trois quarts d'heure. Si le pauvre homme résiste à ces manipulations, ce sera un fier argument en faveur de la grandeur d'Allah.

CHAPITRE XXV

Visite de Mme Fagregrine.--La morale s'accroît-elle en Perse en raison de la longueur des jupes?--Départ de Chiraz.--Le lac salé.--Arrivée à Sarvistan.

_Chiraz_, 24 octobre.--Le soleil s'abaissait vers l'horizon, et j'étais béatement occupée à suivre des yeux les mouvements des poissons mordorés qui se jouaient dans un bassin creusé au-devant de la maison, quand la porte du jardin s'est ouverte à deux battants devant une femme soigneusement voilée et montée sur un merveilleux âne blanc. La nouvelle venue était escortée de nombreux serviteurs, l'âne paré d'une housse de Kirmanie et d'une selle de velours bleu brodé d'argent. La favorite d'un mouchteïd ne voyagerait pas en si pompeux équipage.

Allah très grand! comment une fidèle chiite ose-t-elle s'aventurer dans cet antre de chrétiens? c'est à n'en pas croire mes yeux! L'élégante khanoum saute vivement à terre, se dirige vers moi et me tend gentiment la main: «Bonsoir, Madame», me dit-elle. Mon étonnement est au comble: jamais depuis mon arrivée en Perse je n'ai entendu sortir un mot de français ou d'anglais des lèvres d'une femme iranienne: «Je suis Mme Fagregrine, reprend la visiteuse en levant son voile, j'ai très vivement regretté d'être absente de Chiraz quand vous êtes venue m'apporter la lettre du consul de Tauris, M. Bernay; dès mon retour de la campagne j'ai tenu à venir vous dire moi-même tout le plaisir que j'éprouvais à voir des compatriotes.»

Mon interlocutrice est une preuve en _tchader_ et _roubandi_ de la difficulté qu'éprouvent les individus ou les familles privés de toute communication avec la mère patrie à résister longtemps aux influences des milieux ambiants. Son père, un Français, vint s'établir en Perse il y a une cinquantaine d'années et se maria, peu après son arrivée, avec une Arménienne de Djoulfa. Il se préoccupa de donner à l'enfant née de cette union une éducation européenne, mais ne songea guère à l'instruire des principes de la religion chrétienne. Dans ces conditions, la jeune fille trouva tout naturel d'épouser, à l'âge de seize ans, un Suédois qui était venu à pied de l'extrémité septentrionale de l'Europe, avait fait rapidement fortune et s'était finalement décidé à confesser la foi musulmane afin d'obtenir le titre et l'emploi de médecin en chef de l'armée royale. Voilà donc la fille d'un Français obligée, pour sa part, bien qu'elle n'ait jamais renié les croyances de ses pères, de vivre et de se voiler, au moins en public, comme une Persane.

Mme Fagregrine a deux filles charmantes; l'une se dit protestante: elle obéit en cela à la volonté formelle de son père, volonté qui ne témoigne pas de la fermeté des convictions musulmanes de ce singulier néophyte; l'autre est catholique, afin d'être agréable à sa mère. En réalité, prêtres et pasteurs faisant également défaut à Chiraz, elles vivent dans une ignorance complète de leur religion. Ainsi s'est rompu le premier lien qui rattache les enfants perdus à la mère patrie. La culture intellectuelle des demoiselles Fagregrine est à la hauteur de leur instruction religieuse: tandis que la mère parle la langue originelle de sa famille et a conservé l'esprit enjoué de notre race, les filles, en véritables khanoums, seraient même dans l'impossibilité de me faire entendre en français qu'elles ont avec moi une communauté d'origine.

Cinquante ans et deux générations ont opéré cette absorption complète de l'élément européen.

Il suffit d'ailleurs de passer quelque temps en Orient pour juger par soi-même combien il est mal aisé de réagir contre les mœurs, les coutumes et les idées du pays où l'on vit.

A mon arrivée en Perse la seule idée de voir appliquer une bastonnade me serrait le cœur; le sang me montait à la face quand j'entendais parler des madakhels, vols plus ou moins déguisés des gouverneurs aux dépens du roi, des femmes au détriment de leur mari, des domestiques au préjudice de leurs maîtres; je me servais moi-même; je me pressais quand je croyais être en retard; j'étais exacte à mes rendez-vous; je connaissais le quantième du mois et tenais à jour mon calendrier.

Aujourd'hui je promets et, à la rigueur, je ferais moi-même administrer la bastonnade aux gens qui me gênent ou m'ennuient; j'apprends sans rougeur appréciable que le dernier gouverneur de Chiraz, un frère de Sa Majesté, ne négligeait pas les bénéfices les plus modestes et se faisait payer une rente journalière de cinq francs par le portier de son palais, quitte à autoriser le pipelet à rançonner les gens que leurs affaires appelaient auprès du chef de la province. Je n'ouvre plus des yeux ébaubis quand les dames du _high life_ persan me racontent naïvement qu'elles font danser l'anse du panier et thésaurisent toute leur vie afin de s'assurer une belle situation à la mort de leur mari; j'appellerais plutôt deux serviteurs que de ramasser de mes propres mains mon mouchoir ou mon ombrelle; j'arrive toujours en retard d'une heure aux rendez-vous donnés; enfin, en comparant mes cahiers avec le calendrier du télégraphe, je me suis aperçue que, depuis mon départ de Téhéran, j'ai rajeuni de trois jours.

25 octobre.--Je m'étais promis d'aller avant mon départ remercier mon aimable compatriote des bons moments qu'elle m'avait fait passer, et je me suis rendue dans ce but à la ville.

Bâtie sur le modèle des maisons musulmanes, la vaste habitation de Mme Fagregrine est claire et bien aérée. Plusieurs «belles à figure de lune» s'y étaient donné rendez-vous et attendaient avec impatience mon arrivée. En honnêtes provinciales, elles n'ont point encore adopté les modes de la cour. A mesure qu'on descend vers le sud, les robes s'allongent: à Téhéran, où le climat est frais, elles arrivent à peine à mi-cuisse; à Ispahan les jupes atteignent le genou; à Chiraz, où l'on étouffe, elles tombent jusqu'au mollet.

La morale y gagne-t-elle? je n'en puis juger que par ouï-dire. «Celles de nos femmes qui n'ont point failli n'ont jamais trouvé l'occasion de se mal conduire», m'assurait dernièrement un vieux Chirazien. J'aime à croire qu'il était misanthrope.

Après une conversation toujours amenée sur les mêmes sujets et agrémentée des mêmes questions: «Pourquoi travaillez-vous? Combien votre mari a-t-il de femmes?» je me suis remise en selle et j'ai été retrouver Marcel dans un jardin planté d'orangers superbes et de rosiers de toute taille et de toute espèce qui s'étage en terrasse autour du Bagè-Takht, copie moderne des jardins suspendus de Babylone. Les fleurs blanches et carminées se sont flétries aux chaudes ardeurs du soleil, mais les arbres du verger ploient sous le nombre des grenades, des coings doux, des oranges et des citrons musqués. Le poète perd à cette transformation; le philosophe se console en goûtant à ces fruits exquis de n'avoir pas été témoin de la période de la floraison.

26 octobre.--Nous l'avons échappé belle: on vient de déclarer la faillite d'un riche banquier de la ville. Le passif atteindra cinq cent mille krans, somme colossale pour le pays. Grâce à Dieu, nos lettres de crédit ne sont pas payables chez ce financier. Nous ne nous sommes pas moins empressés d'aller toucher chez un de ses confrères les trois cents _tomans_ qui doivent nous être remis. Ah! ce n'est pas petite affaire que de compter trois mille krans! La cérémonie, plusieurs fois retardée, a été fixée à ce jour. M. Blackmore a mis à notre disposition l'agent du télégraphe chargé de la vérification des monnaies; le banquier a délégué son expert, et ces deux personnages en ont désigné un troisième, suprême arbitre appelé à trancher toutes les difficultés.

Le papier-monnaie n'existe pas, le toman d'or est rarement accepté dans les campagnes; nous sommes donc obligés de nous charger de krans d'argent, monnaie de valeur variable suivant le titre, la date de l'émission, le pays où on les reçoit, la contrée où on les donne, et enfin en raison de la dépréciation que leur ont fait subir en les rognant, ou en les passant à l'eau régale, les divers banquiers entre les mains desquels ils ont séjourné.

Le bailleur s'assied au milieu d'une salle, dont il ferme soigneusement les portes, de façon à n'avoir pas à se préoccuper des allants et des venants; il vide sur le tapis un sac de pièces, les saisit à pleines mains et les dispose en piles régulières, de façon à pouvoir compter les tas en longueur et largeur.

Cette première opération terminée, la partie prenante visite à son tour tous les krans, les fait résonner sur une pierre, rejette les plus douteux. Les deux experts discutent, crient, s'injurient, entaillent le métal avec un canif, le flairent et font un lot des pièces sur la valeur desquelles ils ne peuvent s'entendre. Elles sont remises au troisième augure, qui coupe un bras à l'une des parties, une jambe à l'autre et arrive toujours à mettre d'accord les deux adversaires. L'argent, jeté dans un sac, est porté à son légitime propriétaire. Celui-ci doit à son tour le compter et finalement l'enfermer dans une caisse assez solide pour enlever aux domestiques toute idée de faire des emprunts à son trésor, et assez petite cependant pour être gardée sous la tête pendant les repos de caravane. Tant que les charges sont aux mains des tcharvadars, gens probes et méritants s'il en fut jamais, on peut être sans inquiétude: à moins que la caravane ne soit dépouillée par les voleurs, le dépôt sera fidèlement rendu; malheureusement on arrive à l'étape, les muletiers remettent alors à chacun les colis lui appartenant et n'en répondent plus jusqu'au moment où ils les rechargent de nouveau. L'obligation de monter la garde autour du coffre-fort, que signalent son poids et la nécessité de l'ouvrir presque tous les jours, devient alors un véritable assujettissement.

La réception de nos fonds terminée, il s'agit de trouver de bons chevaux et de préparer notre prochain départ.