La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 41

Chapter 413,693 wordsPublic domain

La mère du docteur Mohammed a été victime de cet incroyable fanatisme. Il y a un an à peu près, le docteur Odling fut appelé auprès de cette estimable dame: la tendresse que le hakim bachy avait pour elle, les prières de son fils, avaient décidé le premier praticien du pays à porter ce terrible coup à l'édifice médical indigène.

La malade refusa d'abord de se laisser examiner, et le docteur se retirait en déclarant qu'il lui était impossible de la soigner sans la voir, quand elle se décida enfin à se montrer au Farangui. Elle avait une hernie étranglée. La réduction fut tentée sans succès; une opération chirurgicale était de la dernière urgence. Le mari, consulté, déclara qu'il n'oserait jamais prendre une pareille responsabilité et qu'il devait au préalable avertir sa famille, et surtout celle de sa femme. On envoya querir les parents les plus rapprochés; ils délibérèrent pendant trente-quatre heures avant de se mettre d'accord; et, quand enfin M. Odling fut autorisé à agir, il était trop tard: la gangrène avait envahi le corps de la malheureuse femme, il ne restait plus qu'à recueillir son dernier soupir.

Si l'on n'exige pas des médecins persans une grande science, on rétribue bien maigrement leurs soins. Après une longue maladie terminée par un heureux dénouement, les gens de moyenne condition payent la visite à raison de cinquante centimes; les intrigants, à force de marchander, obtiennent sur ce prix une réduction de cinquante pour cent; les chefs religieux ne donnent rien et se contentent de promettre leur protection ou leur appui. Cependant la clientèle du haut clergé est toujours la plus recherchée, parce qu'elle entraîne des profits indirects.

Un exemple entre mille.

Le docteur Tholozan avait soigné pendant plusieurs mois et guéri d'une coxalgie la fille de l'imam djouma de Téhéran. Jamais il n'était venu à la pensée de ce respectable personnage qu'il devait une rémunération au chirurgien de Sa Majesté; s'abaisser jusqu'à payer son médecin, c'eût été une mesquinerie indigne de son caractère. Mais un des mollahs de sa maison, d'un tempérament moins orgueilleux, arrive un jour en grande pompe, entouré de nombreux témoins et apporte cinquante tomans au docteur, dans l'unique espoir de se faire bien venir de son chef hiérarchique.

A quelque temps de là, un ami du grand prêtre se casse le bras. M. Tholozan le lui remet et reçoit des honoraires honorables.

«Combien vous a donné Mirza Akhmed? demande l'imam djouma.

--Vingt-cinq tomans.

--C'est un pleutre! s'écrie le religieux: je lui conseillerai de tripler cette somme.»

Ce qui fut dit fut fait.

17 octobre.--Comme le prophétisait la faculté cosmopolite de Chiraz, Marcel s'est trouvé bien ce matin et m'a priée de l'accompagner chez le hakim bachy. Après nous avoir fait les honneurs d'un lunch soigneusement préparé, le vénérable docteur demanda les kalyans, tout en ordonnant aux serviteurs de s'éloigner; puis il prit la parole et prétexta de l'état fiévreux de Çahabi divan pour l'excuser du retard qu'il avait mis à nous recevoir. «Je suis fort inquiet, a-t-il ajouté; mon illustre malade est vieux, usé, digère mal la quinine, et je crains bien, si les accès ne le quittent pas, que nous n'ayons bientôt un autre gouverneur. Je regretterais vivement de voir mourir Çahabi divan, car il est pour moi un véritable ami.

--Pourquoi n'essayeriez-vous pas de lui donner de l'arsenic?» dit Marcel en français.

A ces mots, le docteur en herbe pâlit. Le père, inquiet de l'émotion de son fils, l'interroge.

«L'Excellence propose de soigner le gouverneur avec du _margèmouch_ (litt.: «mort aux rats»).

--C'est impossible: ce remède n'est pas noble», reprend sentencieusement le hakim bachy; puis, après un quart d'heure de silence, qu'interrompent seuls les glouglous des kalyans, il s'informe cependant de la dose d'arsenic qu'on peut administrer sans danger, et me propose enfin de me conduire dans son andéroun.

Femmes du père, femmes du fils, jeunes filles, enfants de différents ménages, paraissent vivre en bonne intelligence; je suis évidemment au sein d'une famille patriarcale.

Les khanoums m'engagent de nouveau à prendre du thé, du café; puis c'est à qui tâtera mes gros souliers de cuir, défera les lacets afin d'examiner les crochets de cuivre, essayera mon casque de feutre sans témoigner de dégoût (ô les braves femmes!), fouillera mes poches, s'extasiera sur les objets qu'elles contiennent, et me priera de lui en expliquer l'usage. Le mouchoir, surtout, que ces dames ont pris tout d'abord pour un tapis de prière, a eu l'honneur de les intriguer sérieusement. J'ai dû opérer à plusieurs reprises afin de leur apprendre qu'il est aisé de se moucher sans se servir exclusivement de ses doigts, ce que toute Persane avait cru jusqu'ici impossible.

Le costume de mes élèves ne diffère guère de celui des musulmanes d'Ispahan, cependant les jupes sont plus longues que dans l'Irak et descendent jusqu'au mollet. Le type chirazien est élégant; mais pourquoi faut-il que les femmes les plus laides et les plus décrépites soient aussi les plus désireuses de faire reproduire leurs traits? J'ai trouvé d'ailleurs un moyen poli de satisfaire les vieilles admiratrices de mes talents de photographe. J'introduis un châssis vide, je fais poser mon modèle pendant trois minutes dans une attitude mal équilibrée, et finalement je déclare que l'épreuve est manquée, faute d'une immobilité suffisante. J'ai utilisé trois fois aujourd'hui cette formule simple et peu coûteuse, et bien m'en a pris, car j'ai pu, grâce à mon stratagème, photographier la fille et la bru de mon hôte et conserver une glace avec laquelle il m'a été possible de répondre au désir du gouverneur, fils aîné de Zellè sultan.

En rentrant à la station, j'ai trouvé le jardin envahi par une suite nombreuse; elle escortait le petit prince, exilé de Chiraz sur l'ordre de son père et confiné dans la montagne, où l'on a moins à redouter les fièvres qu'en plaine. Sous prétexte de faire une promenade à cheval, cet enfant a quitté son campement et a demandé à venir se reposer à la station du télégraphe. La vérité est qu'il voulait mettre à contribution l'_akkaz bachy dooulet farança_, dont la réputation s'étend beaucoup plus qu'il ne serait nécessaire.

Le jeune prince a un air digne et posé qu'on retrouverait difficilement en France, chez un gamin de son âge. S'il joue et s'il rit, ce doit être en cachette, car il reçoit les témoignages de respect de sa suite et des agents du télégraphe avec un sérieux des mieux étudiés. Se montrer en toute occasion grave et solennel est la recommandation favorite des précepteurs iraniens. L'équitation, le maniement des armes, l'endurcissement du corps et de l'âme complètent l'éducation d'un grand seigneur persan.

Djellal-Dooulet paraît avoir bien profité des excellentes leçons qui lui ont été données: il manie son poney comme un centaure, abat au vol les oiseaux rapides et paraît inaccessible à la frayeur.

Par surcroît le jeune prince a reçu une éducation libérale. Il commence à entendre le français, connaît les classiques de son pays et promet de devenir un parfait gentilhomme, si on ne le gratifie pas, d'ici à deux ou trois ans, d'un lot de femmes légitimes et illégitimes.

Que Zellè sultan monte un jour sur le trône, et Djellal-Dooulet deviendra héritier présomptif.

Les Anglais, qu'il n'aime point, et dont il s'est obstinément refusé à apprendre la langue, ne s'en réjouiront peut-être pas.

CHAPITRE XXIV

La masdjed djouma de Chiraz.--Sa fondation.--La Khoda Khanè.--Antiquité de la ville de Chiraz.--Cuve à ablutions.--Masdjed Nô.--La médressè Khan.--Le bazar du Vakil.--La fièvre à Chiraz.--Consultation médicale chez le gouverneur Çahabi divan.

_Chiraz_, 17 octobre.--«Les Perses abhorraient le mensonge et se nourrissaient de cresson», m'enseignait, sur la foi de Xénophon, mon vieux professeur d'histoire.

Cette phrase avait dû faire sur moi une bien profonde impression, car, dès mon arrivée en Perse, elle s'est présentée à ma mémoire avec une telle vivacité, que naïvement je me suis mise en quête d'un Persan disant la vérité, d'un Persan se nourrissant de cresson et buvant de l'eau claire. Vains efforts! je n'ai encore trouvé ni l'un ni l'autre de ces phénomènes.

Si mon vieux maître était de ce monde, je lui enlèverais une illusion et je lui conseillerais de modifier légèrement ses leçons, ou, tout au moins, d'expliquer à ses élèves que la _Cyropédie_, au point de vue de la véracité, mérite de prendre une place honorable auprès du _Grand Cyrus_ de Mlle de Scudéry.

Il n'est pas besoin d'être longtemps en contact avec les fils des anciens Perses pour se convaincre que, s'ils mentent à bouche que veux-tu, ils ne broutent des herbages que si la dure nécessité leur en fait une loi. L'expérience donne même au voyageur une telle habitude de prendre en suspicion les protestations de chacun et de tous, qu'il éprouve toujours une surprise extrême à se trouver en face de gens véridiques et sobres. Après tout, l'exception confirme la règle, dit un profond aphorisme de grammaire dont je n'ai jamais très bien démêlé le sens.

Au moment de notre départ d'Ispahan, le chahzaddè Zellè sultan nous avait pourvus de recommandations si particulièrement chaleureuses, il se proclamait notre ami avec une si parfaite bonne grâce (nous ne l'avons jamais vu), menaçait de punitions si sévères les gens assez audacieux pour oser nous résister, et donnait avec une telle précision l'ordre de nous introduire dans les mosquées de Chiraz les plus soigneusement fermées aux chrétiens, que je m'étais souvent demandé, en chemin, si la dépêche dont nous étions porteurs n'avait pas été précédée d'une communication moins gracieuse mais plus directe, adressée au gouverneur du Fars. Il n'en était rien cependant, j'en ai la preuve aujourd'hui: malgré l'extrême fanatisme de la population et les scrupules du clergé, nous sommes autorisés depuis ce matin à visiter toutes les mosquées de la ville.

Ce serait tomber dans une étrange erreur que d'attribuer l'intolérance spéciale des Chiraziens à une fervente piété ou à un respect exagéré des monuments consacrés à l'exercice de leur religion: les habitants du Fars ne témoigneraient pas à tout propos et même hors de propos de leur parfaite orthodoxie, si leur pays, durant ces dernières années, n'avait été inféodé au babysme, et si la religion qui avait sapé profondément à la base la loi de Mahomet ne s'était attaquée au pouvoir royal. Depuis ces événements, les babys, très nombreux dans la province, déploient un zèle d'autant plus grand qu'ils ont plus à redouter d'être accusés d'hérésie et de rébellion. Comme, d'autre part, l'ardeur des vrais croyants s'est ravivée au contact de l'hérésie naissante, réformés et orthodoxes font aujourd'hui assaut de purisme et, partant, d'intolérance.

Après avoir été le berceau du babysme, la capitale du Fars est restée le rendez-vous des mécontents et le foyer toujours latent d'une nouvelle insurrection. Plus de la moitié de la population, assure-t-on, est attachée aux nouvelles doctrines. J'ai déjà expliqué combien l'antagonisme entre les réformés et les vieux chiites enflammait le zèle pieux des Chiraziens; en raison du fanatisme local, la situation des membres des communautés non musulmanes est devenue intolérable. Les israélites notamment, bien qu'ils forment une nombreuse colonie, ont une position des plus précaires. Cantonnés dans un quartier particulier, une sorte de _ghetto_, ils font le commerce des métaux, la banque, prêtent souvent à cent pour cent et vivent maltraités et méprisés par les emprunteurs, trop heureux cependant d'avoir recours à leur intermédiaire. Les plus pauvres d'entre eux ont obtenu le privilège d'aller fabriquer à domicile, moyennant une petite redevance, le vin si renommé de Chiraz.

Les israélites du Fars ont adopté le costume iranien, mais ils conservent en toute longueur les cheveux des tempes roulés en longues papillotes, par opposition aux «coins coupés» des musulmans. Les femmes se revêtent, quand elles sortent, du grand tchader gros-bleu. N'étant pas autorisées à porter le _roubandi_ blanc, ou voile de visage, que les Persanes tiennent à honneur de jeter sur leur face, elles sont signalées aux regards et aux injures des musulmans, et Dieu sait pourtant si elles apportent un soin vigilant à maintenir de la main gauche les plis du tchader étroitement serré sur la figure!

Le type de la colonie juive de Chiraz est très pur, mais hommes et femmes, écrasés sous le poids d'une oppression séculaire, paraissent avoir perdu tout sentiment de dignité. A proprement parler, la justice n'existe pas pour eux: ils peuvent être battus, volés, tués même, sans que le coupable soit jamais recherché. Avant-hier, en parcourant la juiverie, j'ai vu un bambin musulman, à peine âgé de dix ans, monté sur un poney et accompagné d'un seul serviteur, cingler à coups de fouet la figure de plusieurs marchands israélites assis sur le seuil de leur échoppe, sans qu'aucun d'eux ait paru songer à protester contre cette incroyable brutalité. L'enfant sortit du quartier après avoir insulté, de la manière la plus grossière et la plus inattendue de la part d'un gamin de son âge, trois jeunes femmes, qui rentrèrent au plus vite dans leur maison.

18 octobre.--Si le fanatisme des Chiraziens est excessif, il ne va pas au delà de démonstrations peu coûteuses. A l'exception de la mosquée du Vakil, construite au siècle dernier, tous les édifices religieux sont dans un état de délabrement vraiment pitoyable.

La plus ancienne de toutes les mosquées de Chiraz, et par conséquent la plus intéressante à visiter, fut bâtie en 875 sous le règne d'Amrou ben Leis, aussi célèbre par sa piété que par ses guerres contre les successeurs du Prophète. Comme son frère Yacoub, il entretint d'abord des relations de bon vasselage avec les khalifes de Bagdad et gouverna pendant quelques années l'Irak, le Fars, le Khorassan, le Séistan et le Tabaristan sous le titre d'«Esclave du Commandeur des croyants». Sa soumission était pourtant plus apparente que réelle. Peu de temps après son accession au trône, nous disent de vieux manuscrits persans, il ordonna aux chefs de mille cavaliers de paraître devant lui avec une masse d'or à la main. En les voyant au nombre de cent, un cri douloureux s'échappa de sa poitrine: «Oh! pourquoi la Providence ne m'a-t-elle pas permis de conduire cette armée au secours de Hassan et de Houssein dans la plaine de Kerbéla!» «Souhait bien digne, ajoute pieusement l'écrivain chiite, de procurer à ce prince une belle et grande place aux régions de l'éternel bonheur.»

L'homme religieux était doublé chez Amrou ben Leis d'un profond philosophe. Vaincu dans une campagne dirigée contre un chef tartare soulevé à l'instigation des khalifes de Bagdad, il fut fait prisonnier. Le soir venu, il s'était assis à terre et laissait à un soldat le soin de préparer quelques grossiers aliments au fond d'un vase de cuivre, à large panse et à ouverture étroite, quand un chien s'approcha; l'animal enfonça la tête dans le récipient, puis, entendant du bruit, et ne pouvant se dégager à temps, s'enfuit au galop, emportant avec lui marmite et potage.

Le monarque prisonnier éclata de rire, et, comme les soldats s'informaient des motifs de cette gaieté si peu en harmonie avec sa triste situation, il leur répondit: «Ce matin encore l'intendant de ma maison se plaignait de ce que trois cents chameaux ne suffisaient point à transporter mes provisions de bouche; voyez comme mon service est simplifié ce soir: un chien enlève sans peine mon dîner et ma batterie de cuisine.»

Malgré les dégradations des arceaux, des murs et des portiques ruinés par les tremblements de terre, le vieux temple d'Amrou ben Leis conserve encore un aspect imposant.

Au milieu de la cour, à la place occupée d'habitude par un bassin à ablutions, j'aperçois un petit monument carré, bâti en pierre, flanqué à chaque angle d'une tour de peu d'élévation et copié, assurent nos guides, sur la Kaaba de la Mecque.

La Khoda Khanè (Maison de Dieu), tel est le nom de l'édicule, est veuve de ses toitures et se présente aux fidèles sous un aspect bien attristant.

Vers le sommet des tours s'enroule une belle inscription d'émail bleu turquoise encastrée dans la pierre. Ce document, consacré à la gloire d'Allah, nous apprend que la construction remonte à l'année 1450. Cette date doit être exclusivement attribuée à l'édifice dont nous considérons les ruines, mais ne saurait faire préjuger de l'époque où fut primitivement fondé le monument dont la «Maison de Dieu» occupe la place. En faisant le tour des murs extérieurs, nos guides nous signalent en effet une grosse pierre noire engagée dans les décombres. Ce moellon célèbre, connu sous le nom prosaïque de _dick_ (marmite), joue dans le sanctuaire chirazien un rôle à peu près analogue à celui de la pierre noire de la Kaaba. Quelle est ma surprise en reconnaissant dans ce caillou vénéré un bloc de porphyre absolument pareil, comme forme et ornementation, aux bases des colonnes achéménides de Persépolis!

Si nous n'étions pas les premiers Européens qui eussions visité la masdjed djouma, la légende qui veut faire de Chiraz une ville moderne eût déjà été combattue, car il ne me semble pas possible, étant donnés la position de la base achéménide et le respect que les citadins de génération en génération professent pour cette pierre noire, qu'elle ait été fortuitement apportée de Persépolis; un pareil déplacement serait d'ailleurs tout à fait contraire aux idées et aux habitudes des Arabes. Il existait donc à Chiraz, aux temps des Darius et des Xerxès, une grande cité ornée d'édifices de pierre.

Peut-être ne restait-il, au moment où les conquérants musulmans envahirent le Fars, aucun vestige de l'ancienne cité, mais on ne saurait admettre que les Achéménides aient bâti des palais de pierre, c'est-à-dire des demeures royales, loin de tout centre d'habitations, et que, dans un royaume où les plaines fertiles et bien arrosées sont si rares, la vallée de Chiraz ait été précisément délaissée à l'époque la plus prospère de l'histoire de Perse, sous le règne des souverains qui faisaient de leur pays originel leur séjour de prédilection. J'ai déjà fait pareille remarque en visitant, aux environs de Chiraz, le petit monument de style persépolitain, les forteresses voisines de ce palais et les puits du Tang Allah Akbar.

En s'éloignant de la Khoda Khanè, le mollah qui nous accompagne se dirige vers la plus ancienne partie de la mosquée. Elle est constituée par une salle longue et étroite, ornée à l'une de ses extrémités d'un vieux mihrab de pierre d'un grossier travail.

Au-dessus de ce spécimen d'un art encore barbare s'étend, en revanche, le plus ravissant plafond de mosaïque de cèdre et d'ivoire qu'il soit possible d'imaginer. Grâce à quelques restaurations faites avec une extrême habileté, cette charmante marqueterie est en bon état de conservation et rappelle à mon souvenir, sous une forme plus délicate et plus élégante, les mosaïques de bois et d'ivoire que l'on fabrique aujourd'hui au bazar. Le style archaïque de l'écriture permet d'attribuer à ce plafond une date très voisine de la fondation de la mosquée.

Mon brave mollah ne me tiendra quitte ni d'une pierre ni d'un coin noir. Tout auprès de la porte extérieure, sous une niche obscure, il me fait remarquer une belle cuve de porphyre. Elle est taillée en forme de prisme à douze pans; chaque face est séparée de sa voisine par une colonnette s'appuyant sur une base en forme de vase d'un très beau caractère.

En résumé, la mosquée djouma, malgré son état de ruine, malgré les nombreuses mutilations qui ont enlevé toute unité à son ensemble, est encore un des monuments les plus intéressants de la Perse musulmane. L'introduction d'une Kaaba au milieu de la cour centrale, la base achéménide découverte au pied des murailles de la Khoda Khanè, la vieille partie du sanctuaire, son singulier mihrab, ses plafonds charmants, la cuve de porphyre, peut-être empruntée à un édifice antique, signalent d'une façon toute particulière ce temple à l'attention et à l'intérêt de l'archéologue. La masdjed djouma paraît avoir servi de type à toutes les mosquées de Chiraz et en particulier à la masdjed Nô (mosquée Nouvelle), toujours désignée sous ce nom, bien qu'elle ait été bâtie en 1300 environ, sous le règne de l'atabeg du Fars, Ali bou Siad. Cet édifice, d'une dimension colossale (il recouvre près d'un hectare), ne paraît guère avoir souffert des secousses des tremblements de terre: à part quelques fissures dans les grands arcs, il est en assez bon état d'entretien et contraste par sa propreté relative avec la masdjed djouma.

La médressè Baba Khan serait assez éloignée de la masdjed Nô, si l'on était obligé, comme en Europe, de fouler prosaïquement le sol des rues, mais dans la patrie d'Hafiz les ailes poussent, il faut le croire, aux plus vulgaires prosateurs, car c'est en grimpant tout d'abord sur les terrasses que nous prenons la route de l'édifice.

«Quel chemin d'écureuil nous fais-tu suivre, _machallah_? ai-je demandé à mon guide.

--Le chemin le plus court, Çaheb: les jardins ou les cours étant très rares et les rues, déjà fort étroites, se trouvant en partie couvertes, il existe une double vicinalité; aussi bien, tout bon Chirazien est capable de se diriger sur les terrasses avec autant d'aisance que dans les rues et les bazars, et ne se décide à dévorer la poussière que s'il monte à cheval ou s'il est forcé de sortir en plein midi.

--En route!» Et nous nous sommes rendus sans quitter les toitures, pour ainsi dire à vol d'oiseau, de la mosquée Nô à la médressè Baba Khan, située au milieu du marché aux légumes.

L'école, bâtie sur un plan rectangulaire, est immense. Autour de la cour, plantée d'arbres superbes, s'ouvrent les chambres des élèves, desservies par de larges galeries. Toutes ces pièces sont désertes; des plâtras et des ordures de toute sorte encombrent les corridors; les carreaux de faïence qui recouvraient les murs de la cour gisent sur le sol; en certains points les murs se sont écroulés sous les secousses des tremblements de terre.

Comme à la médressè du Vakil, quelques moutards assis sur leurs talons écoutent de la moitié d'une oreille la lecture que leur fait un mollah, un peu plus distrait qu'eux, s'il est possible.

La partie la mieux conservée et la plus intéressante du monument est le péristyle d'entrée, d'une époque antérieure à celle des principaux bâtiments. Quatre grands arceaux entrecoupés de niches en pierre grise supportent une voûte plate tapissée d'une belle mosaïque à fond gros-bleu, comparable aux panneaux émaillés qui décorent la mosquée de Tauris. Les faïences sont entourées d'une frise couverte d'inscriptions et comprises dans les archivoltes de pierre des arceaux. Tout l'édifice, excepté le péristyle d'entrée et les minarets placés de chaque côté de la porte, est dû, il est inutile de le dire, à la munificence du Vakil, comme le magnifique bazar que nous traversons en regagnant nos pénates. Avant de rentrer, nous passons auprès du tombeau de Seïd Mir Akhmed, dont la coupole bulbeuse domine tous les édifices de la ville.