La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 31
«Sur ces entrefaites, le prince Zellè sultan, ayant eu à se louer d'une fourniture militaire faite avec beaucoup d'intelligence par Kodja Youssouf, le nomma son _tadjer bachy_ (marchand en chef), fit cadeau à sa femme d'un superbe cheval et l'autorisa en même temps à employer pendant quelques jours, chez elle, un charpentier arménien, nommé Kadchic, dont l'habileté est proverbiale et que le prince seul occupe depuis quelques années.
«Ce fut une proie nouvelle offerte à la médisance; on ne pouvait s'en prendre ni au prince ni aux Youssouf: on décréta que Kadchic, quand il aurait terminé les travaux du palais, ne mettrait plus les pieds dans aucune des grandes maisons de Djoulfa.
«Celui-ci, fort troublé à l'annonce de ce brutal décret d'expulsion, commit alors l'incroyable faute de raconter, en payement de son pardon..., je vous en prie, jurez-moi de garder le secret, il y va du repos de toute la paroisse», reprend tout à coup le Père de plus en plus ému, mais trop avancé dans ses confidences pour pouvoir s'arrêter en chemin. «Il raconta donc que Mme Youssouf, avant de revêtir sa fameuse robe de Paris, emprisonnait sa taille dans une mécanique faite en barres de fer recouvertes de satin rose; sa servante favorite tirait alors pendant deux ou trois heures sur des cordes fixées à la machine, et transformait ainsi le buste de sa maîtresse.
«Un vent violent n'aurait pas, au moment de la récolte, répandu plus facilement sur Ispahan le fin duvet du coton que nos matrones cette prodigieuse nouvelle: elle franchit même le Zendèroud, devint le sujet des conversations de tous les andérouns, et de vingt côtés à la fois fut rapportée à Djoulfa. Mme Youssouf, très fière de ses avantages, conçut une colère des plus violentes contre Kadchic, car, si les femmes chrétiennes se montrent à peu près à visage découvert, elles jettent, en revanche, un voile d'autant plus épais sur leur vie privée. Elle parla même de faire tuer le charpentier: la faute de Kadchic était grave, très grave, j'en conviens, mais que seraient devenus les cinq jeunes enfants et la femme de ce malheureux, s'il eût péri?
«Cette raison me détermina, non pas à demander la grâce du coupable, je ne l'aurais pas obtenue après l'insuccès de ma première ambassade, mais à lui trouver une cachette.
«La première colère passée, Mme Youssouf s'est fort bien conduite; quand Kadchic est sorti de sa prison volontaire, elle lui a fait donner cent coups de bâton, et depuis cette époque elle ne lui a plus témoigné le moindre ressentiment.
«Grâce à moi, vous le voyez, cette affaire s'est arrangée au mieux de tous les intérêts; mais c'est précisément à cause de la condescendance montrée à cette occasion par les Youssouf, que je suis obligé de les inviter à dîner et de donner à ma belle paroissienne la première place auprès de l'évêque; en votre honneur, elle ne manquera pas de mettre sa robe et sa mécanique de Paris, et vous pourrez juger par vous-même de l'effet produit sur l'assistance. Quant à moi, je suis désespéré de ces dissensions. Il faut vivre en un pays sauvage pour se trouver en face d'une situation aussi délicate.
--Ne dites pas de mal d'Ispahan, Père, et ne conservez pas d'illusions sur l'Europe: il vous suffirait d'habiter quelque temps en France une ville de province pour vous apercevoir qu'en fait de sottise et de jalousie les dames de Djoulfa n'ont rien inventé. Si j'étais à votre place, je me garderais bien de faire des invitations, et j'abandonnerais simplement le projet de donner un dîner en somme fort inutile.
--C'est impossible: à plusieurs reprises vous m'avez empêché d'offrir ce repas, je ne saurais plus longtemps tarder à rendre à l'évêque schismatique la politesse qu'il vous a faite. Peut-être même cette réunion, durant laquelle mes invités seront forcés en votre honneur de garder une certaine réserve, deviendra-t-elle le point de départ d'une réconciliation générale. Advienne que pourra: je vais engager les six familles. Demain je vous abandonnerai à votre bonne étoile et me mettrai de mon côté en tournée de visites.»
17 septembre.--Laissant le Père à ses préparatifs, nous nous sommes dirigés ce matin vers les bords du Zendèroud.
En redescendant le cours du fleuve, nous n'avons pas tardé à atteindre la partie du Tchaar-Bag située sur la rive droite à la suite du pont Allah Verdi Khan. Elle aboutissait autrefois à un immense parc, connu sous le nom de Hezar Djerib (les Mille Arpents). Des tumulus de terre délayée par les pluies et un beau pigeonnier témoignent seuls de la splendeur des constructions élevées dans ce jardin. Après avoir dépassé ces tristes ruines, nous apercevons un bouquet de platanes ombrageant un charmant pavillon, le Ainè Khanè (Maison des Miroirs).
La façade, ouverte dans la direction du Zendèroud, est ornée d'un portique hypostyle. Ses colonnes, au nombre de douze, étaient revêtues autrefois de miroirs taillés à facettes. Les plafonds, en mosaïques de bois de cyprès et de platanes, rehaussés de filets d'or, les lambris de faïence colorée, les portes et les croisées fermées par des vantaux travaillés à jour comme les _moucharabies_ du Caire, composent un ensemble des plus séduisants.
Quand ils viennent à Ispahan tenir les audiences solennelles, les rois de la dynastie Kadjar se placent généralement sous ce portique, d'où l'on aperçoit le cours du fleuve et les deux ponts Allah Verdi Khan et Hassan Beg. En 1840 notamment, Mohammed chah y présida une cour de justice et s'y montra si sévère qu'il rétablit l'ordre dans la province de l'Irak, infestée par des hordes de brigands.
Tout à côté du Ainè Khanè débouche le pont Hassan Beg. Il est moins long que le pont Allah Verdi Khan, mais digne cependant d'une étude attentive. Cette construction, traitée avec un soin et un luxe particuliers, sert tout à la fois de pont et de barrage. Les piles sont établies sur un radier de vingt-six mètres de largeur, destiné à élever les eaux de deux mètres au-dessus de l'étiage; chacune des arches se compose d'une voûte d'arête surhaussée, soutenue par quatre massifs de maçonnerie. Il résulte de cette singulière disposition que le spectateur placé sous le pont dans l'axe de la chaussée voit se développer l'ouvrage dans toute sa longueur, semblable à une succession de salles couvertes de coupoles. Toutes les parties inférieures de la construction, telles que le radier, les culées et les piles, ont été exécutées en pierres dures assisées, tandis que les arches et les tympans sont en belle maçonnerie de briques revêtue de mosaïques de faïences polychromes.
La chaussée du pont Hassan Beg est comprise entre deux galeries réservées aux piétons. Au centre de ces galeries s'élèvent des pavillons octogonaux en saillie sur le nu de l'ouvrage. Ils comprennent plusieurs étages, divisés en chambres mises gratuitement à la disposition des voyageurs. Des inscriptions sans intérêt couvrent la majeure partie des murs, blanchis à la chaux. Parmi elles s'est pourtant égarée une pensée pleine de philosophie et d'à-propos.
«Le monde est un vrai pont, achève de le passer, mesure, pèse tout ce qui se trouve sur ta route: le mal partout environne le bien et le surpasse.»
Si le point de vue dont on jouit du pavillon greffé sur le pont Hassan Beg n'est pas de nature à ravir les yeux, il est susceptible de les intéresser. Au-dessous du barrage, le lit desséché du fleuve est couvert, en cette saison, par les produits des fabriques de _kalamkars_. Le kalamkar (litt. «travail à la plume») est le modèle original des cotonnades désignées en France sous le nom de «perse». Les Ispahaniens peignent ces tissus avec un art consommé et sont redevables du mérite et de la solidité des couleurs appliquées sur l'étoffe aux eaux du Zendèroud, dont ils les arrosent pendant plusieurs jours.
Toutes les perses de l'Irak sont charmantes, surtout quand, rehaussées de quelques arabesques d'or, elles sont employées comme portières ou jetées en guise de nappes sur les tapis. Leur fabrication a pris depuis quelques années une telle importance, qu'on est même arrivé à imprimer les couleurs avec des moules à main, afin de livrer l'étoffe courante à bon marché; quant aux beaux kalamkars, ils sont toujours dessinés à la plume et peints avec une grande netteté de contours.
18 septembre.--Nous avons réservé pour la dernière de nos courses autour d'Ispahan la visite du Chéristan, le plus vieux quartier de la ville, bâti sur l'emplacement de l'antique Djeï, et éloigné aujourd'hui de près de deux farsakhs de la cité moderne.
Quand on se rend au Chéristan, on suit d'abord la rive droite du fleuve; on longe ensuite le joli faubourg d'Abbas-Abad, bâti, comme Djoulfa, le long de canaux ombragés; puis le chemin disparaît et l'on ne reconnaît plus la route qu'aux empreintes laissées par les pieds des chevaux sur la terre sablonneuse; après une heure de marche je traverse la rivière et me trouve en présence d'un splendide minaret élevé de plus de trente-neuf mètres au-dessus du sol et décoré d'une inscription en mosaïque monochrome. Cette belle construction est due à un roi mogol, Roustem chah, qui régna sur la Perse au quinzième siècle.
Les murailles et la couverture de l'imamzaddè ont résisté victorieusement au temps et aux hommes; les voûtes surtout sont intéressantes à examiner: dépouillées de toute ornementation extérieure, elles expliquent avec une parfaite netteté la raison constructive de ces voussures compliquées dont les Persans, comme les Arabes, se sont montrés si prodigues dans leur architecture.
Non loin de l'imamzaddè, les arches d'un quatrième pont jeté devant Ispahan réunissent les deux rives du fleuve. Les piles de cet ouvrage sont en grossière maçonnerie de pierre, et les parties supérieures des arches ont été bâties en briques à une époque de beaucoup postérieure à la fondation primitive des piles.
La circulation, se portant tous les jours davantage vers les ponts Allah Verdi Khan et Hassan Beg, est fort peu active sur celui du Chéristan. D'ailleurs le bourg lui-même paraît si désert que notre arrivée ne réussit pas à attirer sur la place plus d'une vingtaine de curieux.
Quelques maisons, le minaret, l'imamzaddè, une mosquée délabrée et le pont sont les seules constructions signalant aujourd'hui l'emplacement de Djeï.
18 septembre.--Je suis encore tout émue de ma première entrevue avec le _tcharvadar bachy_ (muletier en chef), grand organisateur de la caravane arménienne à laquelle nous devons nous joindre. Par un acte fait en double et de bonne foi, en présence du P. Pascal... sans collègue, nous sommes bel et bien locataires, pendant la durée du voyage, de quinze mulets destinés au transport de nos gens et de nos bagages, et de deux chevaux intelligents, capables de conduire leurs cavaliers dans les meilleures conditions de sécurité au milieu d'un convoi composé de plus de trois cents bêtes. A Abadeh la caravane fera une halte de vingt-quatre heures afin de laisser reposer les animaux et les gens, et stationnera un jour à Mechhed Mourgab. A partir de Maderè Soleïman nous serons libres de nous arrêter en route, tandis que le gros de la _gaféla_ (caravane) continuera sa route vers Chiraz, éloigné de trois étapes des célèbres ruines achéménides.
Pendant cette dernière période du voyage, le tcharvadar bachy emportera nos bagages en garantie des quatre chevaux que nous devons conserver avec nous, de façon à se récupérer de sa perte si, par un malheureux hasard, nous étions dévalisés dans les défilés de montagnes situés entre Maderè Soleïman et Persépolis.
Toutes ces conventions acceptées de part et d'autre, le tcharvadar bachy, assisté de son lieutenant, a reçu en bonne monnaie d'argent la moitié du prix de la location de ses animaux, a examiné chaque kran (quatre-vingt-dix centimes), fait un triage des pièces frappées à des époques différentes, afin de choisir les meilleures, et finalement en a refusé plus de cent, sous les prétextes les plus divers. Cette fastidieuse cérémonie terminée, notre homme a annoncé qu'il reviendrait demain peser les charges avec une romaine, et s'assurer que chacune d'elles n'excédait pas le poids réglementaire de treize _batmans tabrisi_ (soixante-quinze kilos), soit pour un mulet cent cinquante kilos. Cette limite ne saurait être dépassée sans danger pour les bêtes de somme, tant sont mauvaises et accidentées les routes d'Ispahan à Chiraz.
«Quand partons-nous? ai-je demandé.
--Dieu est grand! m'a répondu le lieutenant du tcharvadar: un de nos voyageurs est malade; s'il n'expire pas d'ici à trois ou quatre jours, sa maladie sera de longue durée, et en ce cas nous le forcerons bien à se mettre en route; si Allah, au contraire, met un terme à sa vie, nous attendrons sa mort, pareil incident n'étant pas de bon augure dès les premiers jours d'un long voyage.»
Nous avons, je le vois, tout le temps de terminer nos courses autour d'Ispahan et de faire en conscience nos préparatifs de départ.
19 septembre.--Victoire! le dîner d'hier soir s'est terminé sans accident! Tous les invités du Père ont gardé une tenue digne d'éloges; la gazelle était délicieuse, les pilaus cuits à point, et rien ne manquait au festin, pas même la présence de la «mécanique» célèbre de cette charmante Mme Youssouf. L'«accoutrement diabolique» se composait d'une jupe de satin noir drapée avec un certain art, d'un corsage de même étoffe, montant jusqu'au cou, ajusté comme un vêtement confectionné à quatre mille lieues de la personne à laquelle il est destiné, et posé sur un corset exécuté dans les mêmes conditions que le corsage. Je dois avouer cependant que, mise en comparaison avec les sacs portés en guise de robes par l'aristocratie d'Ispahan, la toilette à la mode farangui était de nature à troubler la paix des familles.
Au dessert, l'évêque a bu à notre heureux voyage, à l'espoir de nous revoir à Ispahan; puis on a quitté le réfectoire, et les convives sont rentrés au parloir. La trêve accordée par des estomacs affamés n'avait plus dès lors sa raison d'être, la jalousie a repris ses droits, et les ennemis de la «mécanique» se sont enfuis de bonne heure.
Nous travaillons depuis trois jours à faire et défaire nos caisses, sans pouvoir atteindre exactement le poids réglementaire; quand les boîtes de clichés, les objets achetés au bazar d'Ispahan et notre collection de carreaux de faïence ont été soigneusement emballés dans du coton et rangés au fond des coffres, les tcharvadars ont apporté un instrument à peser, fixé à trois barres posées en faisceau; les charges étaient trop lourdes, je les ai rendues plus légères; alors tous les objets se sont mis à danser. Bref, il a fallu rapetisser les caisses et les régler à nouveau. Nous avons repris quelques krans que les tcharvadars ont trouvés trop légers après une seconde vérification, et nos hommes se sont enfin décidés à lier les bagages.
Je croyais être au bout de mes peines; quelle erreur! Les muletiers, en appareillant les colis deux à deux, et en les reliant l'un à l'autre avec des câbles légers, mais très résistants, fabriqués en poil de chèvre, ont laissé échapper une extrémité de la corde et ont lancé en l'air un nuage de poussière; Marcel, qui, contrairement à ses habitudes, surveillait les travailleurs, a fortement éternué. Frappés de stupeur, les muletiers se sont regardés d'un air anxieux: «Éternuez, au nom du ciel, éternuez encore deux fois, si vous le pouvez», a soufflé Mirza Taghuy khan.
Mon mari a suivi ce conseil, et les tcharvadars ont repris sur-le-champ l'opération interrompue. Éternuer une fois est un présage de malheur, devant lequel personne n'hésite à cesser tout travail; éternuer trois fois est, en revanche, d'un heureux augure. Sans l'avis charitable de Mirza Taghuy khan, les bagages n'étaient pas liés aujourd'hui et, comme demain n'est pas un jour propice, nous risquions fort de rester à Ispahan encore une demi-semaine.
Dieu veuille que nous n'ayons pas, au nombre de nos compagnons de route, des gens enrhumés du cerveau!
20 septembre.--Grâce à Dieu, l'habillage des colis est terminé, les bagages sont ficelés et les charges également réparties sur les chevaux.
Dans la matinée nous avons fait nos adieux à nos amis de Djoulfa et d'Ispahan. Tous ont été parfaits à notre égard: nous aurions chargé une caravane avec les cadeaux de fruits, de cherbets et de confitures qu'ils voulaient nous forcer à emporter. J'ai accepté cependant, sous la forme d'un melon et d'une pastèque, le témoignage de la reconnaissance de deux jeunes filles arméniennes. Ces gentilles enfants m'ont demandé de faire leur portrait et m'ont priée de l'expédier à leur père, qui habite Bombay, dès mon arrivée à Bouchyr. J'entends dans la rue le bruit de plusieurs cavaliers: ils veulent se joindre au Père et nous accompagner jusqu'à moitié chemin de la première étape. Quant à moi, j'écris toujours et ne puis me résoudre à fermer mon cahier, car je ne quitte pas sans regrets et sans appréhensions cette bonne ville de Djoulfa.
Mais fi de la tristesse, et en selle pour Chiraz, le pays du vin, des roses et des poètes.
CHAPITRE XVIII
Départ d'Ispahan.--Grande caravane d'octobre.--Le caravansérail de Kalè Chour.--Village de Mayan.--Koumicheh.--Arrivée à Yezd-Khast.
_Ispahanec_, 21 septembre.--Au coucher du soleil, nous avons remercié nos amis de Djoulfa d'avoir songé à nous escorter pendant quelques heures, et, après leur avoir dit adieu, nous les avons engagés à retourner sur leurs pas afin de regagner la ville avant la fermeture des portes; puis nous avons tristement continué notre route, suivis du tcharvadar qui conduit les mulets de charge et d'un domestique arménien nommé Arabet. Ce pauvre garçon vient de quitter femme et enfants, non sans verser d'abondantes larmes, et s'est engagé à notre service en qualité d'intendant; l'espoir de faire fortune aux Indes l'a poussé, lui aussi, à abandonner sa patrie. A son arrivée à Bouchyr il nous quittera et payera avec ses gages son passage sur un bateau à destination de Bombay.
A peine les derniers rayons du soleil ont-ils disparu que les ombres de la nuit s'étendent autour de nous avec une étonnante rapidité. Le crépuscule n'existe pas en Orient; le ciel de ces heureux pays n'admet pas un état transitoire entre la grande lumière qui active la vie végétale et l'obscurité si favorable au repos de la nature tout entière. Nous marchons silencieux; seuls les cris monotones des oiseaux, les chants plus monotones encore du muletier et les tintements produits par les fers des chevaux sur les cailloux du chemin troublent la quiétude de la nuit.
Laissant bientôt sur la droite une large voie due au passage de nombreux convois, les mulets de tête s'engagent dans de petits sentiers, puis ils suivent des frayés à peine indiqués et ne tardent pas à gagner une lande déserte.
«Pourquoi donc as-tu quitté la grand'route? ai-je demandé au tcharvadar avec méfiance.
--Afin de prendre un raccourci.
--Si tu prends des chemins de traverse, nous n'arriverons pas avant minuit au caravansérail d'Ali Khan.
--Je ne vous conduis pas au caravansérail d'Ali Khan; la caravane est campée non loin d'ici. Peut-être ferions-nous bien de nous arrêter, nous l'apercevrions sûrement au petit jour.
--En ce cas, nous aurions quitté Djoulfa dans l'unique but de venir nous perdre à trois heures de marche de la ville? Tâche de te retrouver, car je ne te laisserai pas arrêter que nous n'ayons rencontré la caravane et le _manzel_.»
Le tcharvadar ne dit mot et pousse mélancoliquement ses bêtes en avant, tandis que nous nous plaçons à l'arrière-garde afin de mieux surveiller le convoi. Tout à coup le guide pousse un cri de joie, il vient de rencontrer un petit canal: le campement ne doit pas être éloigné de l'eau. Nous contournons, ne pouvant les franchir, une multitude de conduits d'arrosage, le muletier hèle à pleins poumons ses camarades: aucun bruit ne se fait entendre; serions-nous véritablement égarés? Après une nouvelle tentative, de lointains hennissements de chevaux, auxquels répondent poliment nos deux bucéphales, nous apprennent que nous suivons la bonne direction. Bientôt, en effet, je distingue, malgré l'obscurité de la nuit, des taches noires et blanches se mouvant auprès d'un énorme amoncellement de colis; ce sont les chevaux et les mulets de transport, attachés à un câble passé dans des crampons fichés en terre. Sur les caisses et les ballots dorment des tcharvadars. Il serait fort difficile de deviner des êtres humains sous les épais manteaux de feutre qui les recouvrent, si de sonores ronflements ne décelaient leur présence. Huit ou dix gardiens armés de fusils veillent sur la caravane.
«Je m'empresse de vous apporter vos mafrechs, nous dit le guide en se hâtant d'enlever les selles et les brides de nos chevaux.
--Je n'ai point l'intention de coucher en plein air, je croyais te l'avoir déjà fait comprendre, répond Marcel; conduis-moi au plus vite dans un caravansérail où nous puissions trouver un abri et du bois.
--Çaheb, il n'y a ni caravansérail ni maison à deux heures à la ronde. Depuis près d'une semaine on transporte ici des marchandises; en semblable occurrence il eût été imprudent d'établir notre campement auprès des voies fréquentées. C'eût été s'exposer à tenter les passants.
--Où sont donc nos compagnons de route?
--Les uns dorment sur les bagages, vous seriez très bien à leur côté, je vous assure; les femmes arméniennes se sont arrêtées au village de Takhtè-Poulad; enfin quelques retardataires sont encore à Ispahan.»
La perspective de prendre place à notre tour sur la pyramide de colis où l'on ronfle de si bon cœur nous sourit d'autant moins que, depuis le commencement du mois de septembre, la fraîcheur des nuits nous a forcés d'abandonner le clocher du couvent et de nous retirer dans les chambres closes; ce soir, nous sommes déjà tout transis et nous nous arrêterions sans enthousiasme à l'idée de jeûner et de dormir au grand air.
«Vous n'avez point, j'imagine, campé votre caravane au milieu d'une plaine sans eau? reprend Marcel avec assurance. Quand il y a des kanots, il y a des terres fertiles, des paysans et des villages; si vous ne me conduisez pas immédiatement dans une habitation quelconque, je reprends le chemin de Djoulfa, et, à votre tour, vous attendrez mon bon plaisir.»
Il nous serait bien impossible de mettre à exécution les menaces de mon mari: on voit à peine à deux pas devant soi, et nous avons contourné tant de fossés, que nous avons perdu jusqu'à l'idée de la direction d'Ispahan.
Cependant les Orientaux, très portés à attribuer aux Faranguis tous les talents, même celui de se conduire la nuit en pays inconnu, rechargent les mulets et nous engagent à les suivre. Nous marchons pendant un quart d'heure et atteignons un grand village tout voisin du campement, ainsi que nous l'avait fait présumer la position des kanots. Le tcharvadar frappe à la première porte, mais, comme nous sommes en plein _biyaban_ (campagne), où les paysans, fort pusillanimes, rêvent voleurs nuit et jour, on ne répond même pas à son appel; une seconde, une troisième tentative ont un égal insuccès; enfin nous arrivons à la maison du ketkhoda.
«Ouvrez, au nom du chahzaddè!» s'écrie impérativement Marcel avec son plus détestable accent ispahanien.
Si le ciel nous favorise, nous ne passerons pas la nuit dehors! Plafond doré ou toiture de terre, peu importe, pourvu que nous dénichions un abri. Un paysan d'assez honnête figure se présente dès que deux ou trois valets d'écurie ont entr'ouvert la porte, et prend, à l'aspect de nos casques blancs, une figure toute décontenancée.
Le cuisinier, fort à propos, se porte garant de notre honnêteté.