La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 30

Chapter 303,790 wordsPublic domain

«Jusques à quand, graine d'ânes, abuserez-vous de notre patience et vous permettrez-vous d'_empiéter sur le chemin de notre volonté_? Vous montrez de la fierté parce que, au nombre de cent ou cent cinquante braves, vous avez l'audace d'attaquer deux Faranguis. Vermine, fils de vermine, vous nous respecteriez si nous traînions à notre suite une escorte de pouilleux faits à votre image; vous redouteriez de voir le bâton réprimer vos moindres incartades; mais n'ayez nulle crainte, chiens sans religion, la gaule qui doit vous frapper n'est pas loin de ma main. Vous apprendrez bientôt à redouter ma juste colère, et, quand vous regagnerez vos demeures, traînant dans la poussière la plante de vos pieds offensés, vous saurez qu'un Farangui ne remet pas à des ferachs le soin de sa vengeance. Laissez-moi le temps de me rendre chez le mouchteïd, et vous assisterez, je vous en donne ma parole, à un spectacle instructif. Les plus terribles turbans bleus qui vous ont menés au combat viendront _baiser le pan de la robe de ma condescendance_.»

Après avoir terminé cette brève catilinaire, à laquelle ne font même pas défaut les _très bien_ et les _bravo_ réglementaires accentués par la voix de basse du P. Pascal, Marcel toise une dernière fois ses auditeurs, fait faire une volte à la bête sur laquelle il est monté, afin de lancer avec plus d'éclat ses dernières imprécations, et vient se ranger à mes côtés. La foule, inquiète, s'écarte à notre approche, et nous nous éloignons lentement, non sans constater avec quelque surprise que les Ispahaniens, prenant nos menaces pour argent comptant, se reprochent les uns aux autres la manière brutale dont ils ont traité les Faranguis et cherchent déjà à désigner celui d'entre eux qui portera avec le plus d'aisance les cornes du bouc émissaire.

Sans perdre un instant, nous nous dirigeons vers la maison du mouchteïd, afin de porter plainte contre le seïd et de réclamer une escorte. La requête, présentée par le P. Pascal, est accueillie avec bienveillance; une trentaine de serviteurs et de respectables mollahs prennent la tête du cortège et nous ramènent processionnellement à l'imamzaddè. La porte est close, le fils de Mahomet ayant emporté en guise de trophée la clef de bois, longue de cinquante centimètres, qui sert à manœuvrer cette serrure primitive. Aucun de nous maintenant n'est d'humeur à se laisser arrêter par de pareils obstacles; les serviteurs soulèvent les battants, le pêne se dégage, et la troupe pénètre de nouveau dans cette cour d'où la foule nous a expulsés il y a une heure à peine.

Les marchands ont posté un espion près du tombeau; ils accourent, bien décidés à faire payer cher à ces démons de Faranguis l'effraction de la porte. Mais à la vue des gens du mouchteïd ils deviennent subitement souples et plats comme des chiens couchants. Seul le seïd, que préserve de toute punition la noblesse de sa race et qui attribue à son turban bleu les vertus du palladium, se laisse emporter par sa fureur.

«J'ai trop vécu, puisque j'ai vu des chrétiens se vautrer dans le tombeau de l'imam Jaffary,--la bénédiction d'Allah soit sur lui! Les infidèles peuvent désormais se baigner dans les piscines des mosquées et, ruisselants de l'eau souillée à leur odieux contact, inonder nos tapis de prière et les parvis sacrés. Si les musulmans continuent à se montrer les humbles serviteurs des chrétiens, ces chiens auront bientôt l'audace de pénétrer sous la coupole du tombeau d'Ali et fouleront de leurs pieds immondes le parvis de la Kaaba. Pour moi, je me retire, mes yeux ne pouvant supporter plus longtemps le douloureux spectacle qui s'offre ici à tous les regards.

--En attendant que le mouchteïd vous inflige la juste punition de votre insolence, allez donc baigner vos paupières dans une infusion de thé et d'essence de rose; à ma connaissance il n'est pas de meilleur collyre», dis-je triomphalement au seïd en forme de conclusion.

Nous n'abusons pas de notre victoire: après avoir laissé à la foule le temps de constater sa défaite, Marcel donne l'ordre de refermer la porte du tombeau, et nous reprenons sans nouvel incident le chemin de Djoulfa.

Il serait encore nécessaire de visiter les ruines d'une mosquée mogole, mais nous sommes tellement rassasiés de mollahs, de seïds, de pochtèbouns, d'échelles, de protecteurs des étrangers et des tombes saintes de l'Islam, que nous nous contenterons de prendre la vue extérieure d'un minaret élégant, décoré de faïences en relief et de charmantes combinaisons de mosaïques bleues et noires traitées dans le style des ornements de l'imamzaddè Jaffary,--la bénédiction d'Allah soit sur lui!

Les mosquées d'Ispahan sont, on ne saurait le contester, fort belles et fort intéressantes, mais elles sont aussi d'un accès bien difficile. Il a fallu le caractère péremptoire des ordres du chahzaddè, l'énergie du P. Pascal et aussi, je dois en convenir, notre ténacité, pour arriver à vaincre toutes les résistances.

14 septembre.--«Père», s'écrie Kadchic en entrant dans la salle à manger, la bouche pleine et les mains embarrassées d'un melon dans lequel il mord à belles dents, «ce chien maudit, ce suppôt de l'enfer, cette bête malfaisante a osé poser son pied exécré sur le seuil de votre porte et a l'audace de demander à vous saluer.

--De qui donc parles-tu avec pareille hardiesse? Ne t'ai-je pas recommandé cent fois de qualifier en termes polis les étrangers qui se présentent au couvent?

--De qui pourrais-je parler, si ce n'est de ce protecteur des étrangers, de cet homme qui riait bêtement quand vous avez failli tomber de l'échelle, de cet être sournois qui est allé hier prévenir les seïds de la présence des Faranguis à l'imamzaddè Jaffary? Khalifè, j'ai été ce matin au bazar d'Ispahan, j'ai écouté les conversations des barbiers et des marchands de thé: je sais à quoi m'en tenir à son sujet.

--Garde ta langue, Kadchic; si la parole vaut un _kran_ (un franc), le silence vaut un _toman_ (dix francs). Introduis ici le protecteur des étrangers.»

«Allah soit loué, Père! Puissé-je monter la garde autour de votre tête! Votre santé est-elle bonne, la santé de vos hôtes est-elle bonne? Puissé-je être sacrifié pour vous! Votre santé est-elle très bonne? La santé de Leurs Excellences est-elle très bonne? demande en entrant le nouvel arrivant.

--Quel motif vous amène à Djoulfa? répond sèchement le Père à ces doucereuses salutations.

--L'honneur immense pour votre esclave d'être admis à vous présenter ses devoirs. Nul autre motif, Allah soit loué! n'a conduit mes pas jusqu'à votre demeure bénie. Je désirais aussi adresser mes protestations de dévouement aux hôtes que le ciel vous a envoyés. Puissé-je monter la garde autour de leur tête et leur dire combien j'ai été favorisé par la fortune en ayant eu le bonheur de leur être utile.

--Si c'est là l'unique but de votre promenade à Djoulfa, répond le Père, vous auriez pu sans inconvénient éviter à votre cheval la peine de faire deux farsakhs. Mes hôtes apprécient votre dévouement à leurs personnes et sont convaincus que vous auriez protégé leurs vies avec courage si elles eussent été en danger.

--J'ai rempli sans effort un devoir léger à mon cœur. Il me semble cependant qu'en récompense de mes services les Excellences, si leurs âmes sont reconnaissantes, devraient au moins me faire obtenir la décoration française; mon ambition est modeste, je me contenterai du second degré.

--Croyez-vous donc que la croix de la Légion d'honneur ait été créée pour des poltrons et des hypocrites? s'écrie Marcel, subitement exaspéré.

--Calmez-vous, dit le Père en s'apercevant que la figure du solliciteur blêmit sous cette brusque apostrophe. Je suis surpris de vos prétentions, Khan. Demandez à Sa Majesté le Chah l'ordre iranien en récompense de la manière dont vous remplissez les honorables fonctions qui vous sont confiées. Quand vous aurez obtenu le Lion et le Soleil de Perse, nous verrons s'il y a lieu de solliciter en votre faveur le gouvernement français.»

Au premier abord l'audace du protecteur des étrangers nous a paru folle: elle est rationnelle cependant et prouve que l'on distribue trop facilement à l'étranger les grades les plus élevés de notre ordre national. Un personnage de l'importance du khan ne conçoit pas qu'on puisse lui refuser la rosette d'officier quand il voit accorder, faute d'informations suffisantes, des plaques et des grands cordons à des rôtisseurs du roi ou à des gens occupant à la cour les positions les moins considérées, je pourrais même dire les moins honorables. On n'agirait pas avec plus de désinvolture s'il s'agissait d'octroyer la croix de Saint-Potin.

15 septembre.--S'il faut aller chercher les mosquées dans la ville musulmane et sur la rive gauche du Zendèroud, les palais d'été élevés par les successeurs de chah Abbas se trouvent, en revanche, sur la rive droite du fleuve. Les souverains persans désirèrent-ils, en établissant leurs résidences auprès de la ville chrétienne, lui témoigner leur confiance, ou plutôt voulurent-ils, dans un ordre d'idées tout différent, se rapprocher de la nouvelle colonie afin de la mieux surveiller et de la dépouiller sans peine? Je n'en serais point surprise. La plus vaste et la plus importante de ces demeures royales, Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie), fut construite au pied du Kou Sofi (Montagne des Sofi) par ce même chah Houssein qui persécuta durement les Arméniens et tarit ainsi les sources de la prospérité de Djoulfa.

On arrivait à Farah-Abad en suivant une avenue longue de plusieurs kilomètres, comprise entre deux galeries interrompues de distance en distance par des pavillons réservés aux gardes du roi. Cette voie grandiose aboutissait à une vaste esplanade autour de laquelle se développait l'habitation particulière du souverain. Des canaux revêtus de marbre blanc amenaient des eaux courantes dans un bassin de porphyre placé au centre de l'édifice, ou la distribuaient aux merveilleux jardins dont les voyageurs du dix-septième siècle nous ont laissé une si enthousiaste description.

Des esprits chagrins pourront reprocher à chah Houssein d'avoir construit un palais comparable en étendue aux légendaires demeures de Sémiramis, mais ils ne l'accuseront jamais d'avoir ruiné son peuple en acquisitions de pierres de taille et de bois de charpente. Tous les murs et toutes les voûtes sont bâtis en briques séchées au soleil; les parements sont enduits de plâtre et ne conservent aucune trace de sculptures ou de peintures décoratives: les parquets, les planchers même n'ont jamais été un luxe de l'Orient, de tout temps le sol battu a été recouvert de nattes sur lesquelles on étendait des tapis; enfin, s'il existe dans quelques embrasures des traces de ces verrières encore en usage dans les constructions actuelles, la majeure partie des baies, il est aisé de le constater, n'avaient pas de fermeture et devaient être abritées des rayons du soleil par de grandes tentes placées au devant des ouvertures. Plus encore que le temps, les envahisseurs ont eu raison du palais de chah Houssein. Lorsque les Afghans, vaincus par Nadir, général en chef des armées de chah Tamasp, quittèrent Ispahan après la bataille du 15 novembre 1729, ils ordonnèrent d'incendier le palais des rois sofis et de démolir les vastes talars sous lesquels ils avaient eux-mêmes trôné pendant plusieurs années.

Chah Tamasp arriva trop tard pour s'opposer au sac de la demeure favorite de sa famille. En voyant autour de lui le spectacle d'une pareille dévastation, il ne put contenir ses larmes. Il pleurait son palais écroulé et réduit en poussière, son père et ses frères égorgés, l'enlèvement des princesses de sa maison, emmenées prisonnières par Achraf, quand une femme misérablement vêtue se précipita vers lui et le serra dans ses bras. C'était sa mère. Cachée sous les humbles vêtements d'une esclave, elle avait mieux aimé remplir pendant quatorze ans les offices les plus infimes que de se faire connaître et de se soumettre au vainqueur. Aujourd'hui tous les aqueducs sont détruits, les marbres précieux ont disparu, les voûtes de terre se sont effondrées et couvrent de leurs débris poudreux l'emplacement des jardins, où ne verdissent plus les parterres de fleurs et les platanes ombreux. Dans cet état de ruine il est difficile de porter un jugement sur le palais de Farah-Abad, un des plus vastes que j'aie jamais vus. Je croirais volontiers que son aspect ne devait être ni grandiose ni imposant; les coupoles encore debout paraissent trop lourdes, et les murailles des galeries disposées autour des cours sont trop basses. Le charme de la résidence royale était dû à l'abondance des eaux, à la fraîcheur des bosquets, à la beauté du paysage et surtout au luxe effréné d'une cour d'adulateurs, de courtisans et d'eunuques.

«Où allez-vous? me demande le Père au moment où je me remets en selle. J'ai chanté de grand matin l'office et la messe, rien ne me rappelle au couvent avant trois heures.

--Il existe, m'avez-vous dit, dans le voisinage de Farah-Abad, au milieu d'une anfractuosité du Kou Sofi, un second palais digne d'être visité?

--Le takhtè Soleïman? Nous avons bien le temps de l'aller voir demain!

--Père, reprend alors Marcel, vous nous faites passer à Djoulfa une existence bien douce, néanmoins il faut songer à nous remettre en route: depuis bientôt un mois nous sommes à Ispahan.

--Déjà! Mais je ne consentirai pas de longtemps à vous laisser quitter Djoulfa. Vous emploierez quinze grands jours à visiter la rive droite du fleuve si vous mettez dans ces tournées la modération que je me suis promis de vous faire apporter désormais dans vos courses; vous avez beaucoup travaillé depuis votre arrivée, reposez-vous avant de reprendre le cours de vos pérégrinations. Quatorze pénibles étapes séparent Ispahan de Chiraz. Croyez-en mon expérience, des semaines et même des mois comptent pour peu dans un voyage long et difficile. Demeurez cet hiver à Djoulfa, nous nous efforcerons tous de vous rendre la vie agréable.

--Notre temps est limité, vous connaissez du reste notre projet de visiter la Susiane et la Babylonie; si nous passions l'hiver ici, nous traverserions au cœur de l'été des contrées dont la température est redoutable. D'après les nouvelles apportées par les dernières caravanes, la fièvre annuelle de Chiraz est en décroissance; il est temps, vous le voyez, de songer au départ. Nous n'abandonnerons pas le couvent sans regrets, soyez-en persuadé, et nous remercierons tous les jours le ciel de vous avoir mis sur notre chemin.

--Je me soumets aux décrets de la Providence, reprend le Père. J'avais soigneusement prié tous nos amis de ne point vous parler du départ, très prochain, d'une nombreuse caravane d'Arméniens, de crainte que vous n'eussiez l'idée de vous joindre à elle; mais, puisque vous êtes décidés à continuer votre voyage, je prierai les tcharvadars chargés de la conduire de ne point activer leurs préparatifs: avant de vous remettre en route, vous pourrez ainsi terminer vos travaux en toute tranquillité d'esprit. Remontons à cheval et allons, suivant votre désir, visiter le takhtè Soleïman.»

Après avoir descendu au petit galop la longue avenue qui sert d'entrée au palais, nous gravissons les flancs abrupts de la montagne et, prenant un chemin tracé en lacet, nous atteignons bientôt une étroite plate-forme creusée de main d'homme dans une anfractuosité du rocher. Un palais ruiné la couronne.

L'histoire de cet édifice donne une idée fort exacte des procédés administratifs des rois de Perse.

Chah Soleïman étant à la chasse vint se reposer un jour à l'ombre d'un bouquet d'arbres arrosé par une source.

«Quel admirable paysage! dit-il à son grand vizir en contemplant la vaste plaine étendue à ses pieds; j'aimerais à conduire ma mère en ce lieu et à lui faire admirer d'ici le panorama d'Ispahan; de nulle part il ne se présente sous un aspect aussi enchanteur.»

Le vizir ne souffla mot, mais dès le lendemain il engagea quatre mille ouvriers et les fit conduire dans la montagne avec ordre de creuser le rocher et de déblayer un emplacement suffisant pour y bâtir un palais. En même temps il faisait tracer un chemin en lacet, afin de permettre aux gens de corvée de monter les briques et la chaux nécessaires à l'édification du monument projeté.

Les habitants d'Ispahan ne tardèrent pas à connaître les intentions du ministre et à encombrer le chantier; ils venaient juger par eux-mêmes du mérite de la position choisie et de la vigoureuse impulsion donnée aux travaux. Cette affluence de curieux donna au vizir la singulière pensée de mettre les visiteurs à contribution en les obligeant à monter au takht une charge de matériaux.

«Par la tête du roi, s'écriait-il quand il rencontrait quelque rebelle, vous travaillerez comme je le fais moi-même, car c'est le bon plaisir de Sa Majesté. Qui de vous serait assez audacieux et assez perfide pour oser refuser son concours au roi?»

Ces paroles glaçaient de terreur les Ispahaniens. Hommes, femmes, enfants chargeaient de briques leurs épaules et leurs bras et, baudets volontaires, s'élevaient jusqu'à la plate-forme, persuadés que le chah, instruit de leur dévouement, les en récompenserait. Quelques légères faveurs distribuées à propos firent naître chez les manœuvres dilettanti une telle émulation, que le transport des matériaux à pied d'œuvre fut payé tour à tour avec des menaces et des paroles encourageantes, monnaie facile à se procurer en tous pays.

«Notre promenade, nous dit le Père, me remet en mémoire un trait bien singulier de la vie du fondateur de ce palais. Chah Soleïman avait autant de superstition que de caprices. Sur l'avis de ses devins, il attribua une maladie grave dont il fut atteint dès le début de son règne à la fâcheuse conjonction des astres sous lesquels avait eu lieu son couronnement. Comme il n'était pas homme à se laisser dominer par de vulgaires étoiles, il échangea simplement son nom de Suffi contre celui de Soleïman et se fit couronner une seconde fois afin de conjurer le mauvais sort.» Il est vraiment fâcheux que ce remède souverain ne soit pas à la portée des simples mortels.

Le palais de chah Soleïman fut bâti en briques cuites. Malgré la nature de ses matériaux il est presque en aussi mauvais état que celui de Farah-Abad.

Il n'a pas été au pouvoir des Afghans--nous devons nous en féliciter aujourd'hui--de détruire en même temps que les demeures des rois sofis le superbe panorama dont on jouit de ce point élevé. En se plaçant à l'extrémité d'une sorte de promontoire dominé par une tour, dernier vestige du palais, on découvre toute la plaine d'Ispahan, la route de Chiraz et, confondue dans les brumes bleues de l'horizon, la vallée de Golnabad, tristement célèbre dans l'histoire ispahanienne depuis l'invasion afghane. Les envahisseurs, pendant leur courte domination, se montrèrent tellement cruels pour les vaincus, et après plus d'un siècle le souvenir de leurs excès est resté si vivace dans la mémoire des habitants d'Ispahan, que les enfants eux-mêmes sont capables de raconter en détail les diverses péripéties du combat de Golnabad et du siège de la ville.

En redescendant du takhtè Soleïman, mes yeux sont attirés par une tache s'enlevant en brun sur le fond des rochers rougeâtres éboulés du Kou Sofi. C'est le cimetière arménien, couvert de noirs monolithes taillés en forme de cercueils. Ce champ de repos, sans arbre ni végétation d'aucune sorte, est d'un aspect particulièrement sinistre et laisse, quand on le traverse, une impression de tristesse bien en harmonie avec sa lugubre destination. Les pierres placées sur les tombes fraîchement ouvertes sont aussi sombres que les dalles funéraires les plus anciennes, mais elles se distinguent de ces dernières en ce qu'elles sont intactes. Au temps des malheurs de Djoulfa et des persécutions exercées contre les chrétiens, les musulmans, sous le singulier prétexte de circoncire les infidèles après leur mort, ébréchaient d'un coup de marteau les angles des pierres tombales. Pendant de longues années, les Arméniens n'osèrent pas s'opposer à cette profanation et supportèrent humblement un outrage considéré comme des plus sanglants; mais aujourd'hui ils ont recouvré une sécurité relative et en profitent pour faire respecter leurs dernières demeures: aucun musulman n'oserait franchir les limites du cimetière chrétien et s'approcher d'une tombe, de crainte d'être massacré.

16 septembre.--«Nous sommes dans une bien singulière ville! Je ne crois pas qu'elle ait sa pareille au monde, nous a dit hier soir le P. Pascal. Je tiens absolument à donner un dîner aux notables djoulfaiens en l'honneur de votre présence dans notre ville, mais je me demande encore si je mènerai à bien cette délicate entreprise. L'aristocratie de Djoulfa, vous avez pu le constater, se compose, non compris l'évêque, de six familles, chez lesquelles il serait fort agréable de se réunir de temps à autre. Or ces six maisons forment six groupes distincts qui passent le plus clair de leurs jours à médire les uns des autres. Tous mes paroissiens ne sont pas constamment brouillés, mais il n'existera jamais entre eux de lien de sympathie. Pierre a volé un bon domestique à son voisin; Marie dénigre le pilau et les confitures de Catherine; enfin le cheval, le chat, le chien, tout est matière à querelle et à dispute. Mettre en présence, à ma table, des gens qui s'abhorrent me paraît fort délicat: ceux-ci prétexteront de l'invitation adressée à ceux-là pour ne point se rendre à mon dîner, et cependant je ne puis faire un choix, sous peine d'indiquer une préférence; vous me voyez dans un cruel embarras. Les brouilles cependant seraient passagères et n'auraient pas de gravité si, depuis l'arrivée de Mme Youssouf, les rivalités féminines n'avaient été surexcitées au plus haut degré par l'élégance de la nouvelle venue. Les dames d'Ispahan n'ont pas voulu convenir de leurs sentiments jaloux, et, non contentes de donner libre cours à leur bile, ont failli par leurs manœuvres souterraines amener une véritable catastrophe dans cette ville généralement si calme.

--Vous ne nous aviez jamais entretenus de cette terrible histoire, Père.

--L'hiver dernier, Mme Youssouf a fait venir de Paris une superbe robe à la mode farangui et elle a profité du mariage de l'une de mes paroissiennes pour abandonner les vêtements larges des femmes arméniennes et se montrer dans tous ses atours.» A ce moment, le Père, baissant la voix, regarde de tous côtés afin de s'assurer que les portes sont bien closes, puis il reprend: «J'ai peut-être tort de vous mettre au courant d'un pareil secret; promettez-moi au moins que vous ne le révélerez à personne?

--Vous n'avez rien à craindre, Père: mon départ prochain est un gage certain de ma discrétion.

--Vous avez raison; néanmoins je désire que nul en Perse ne connaisse les détails de ce triste incident.»

Fort intrigués par ce long préambule, nous nous rapprochons du Père, qui nous souffle à l'oreille la fin de cette grave affaire.

«L'émotion causée par la toilette de Mme Youssouf fut d'autant plus grande que, sous un corsage de satin noir collant comme un bas de soie, elle laissait admirer une taille d'une extrême finesse et une poitrine dont l'opulence et les contours eussent excité la jalousie des houris promises aux fidèles musulmans. Personne ne connaissait le secret de cette transformation; mais, avant d'éclaircir le mystère, les six familles, mortellement brouillées depuis plus d'un an, se réconcilièrent, mirent en commun leurs médisances et attaquèrent à belles dents les nouveaux avantages de Mme Youssouf. Sa toilette, vint-on me dire, était inconvenante, outrageante pour les bonnes mœurs; je ne devais pas tolérer qu'une femme se montrât dans une cérémonie religieuse vêtue d'un accoutrement aussi démoniaque. Je me laissai influencer, et j'eus le tort d'aller parler de tout cela à Kodja Youssouf. Mon paroissien, il m'en souvient, reçut assez froidement mes observations.