La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 29
Notre ennemi découronné, dont le pouvoir subit en ce moment une éclipse partielle, se montre moins féroce que je ne l'avais redouté et désarme définitivement à ces paroles:
«Est-il encore temps d'avoir mon image isolée? demanda-t-il avec anxiété.
--Cela dépend de votre conduite à venir», répond le Père.
Le fils du Prophète, ramené à de meilleurs sentiments, tourne sa figure de singe vers ses amis. «Retirez-vous, leur dit-il; ces chrétiens sont ici sous la protection du mouchteïd: les maltraiter serait manquer de respect à ce saint personnage.»
Après avoir constaté de ses propres yeux la pleine déroute de nos ennemis, le Père vient nous retrouver sur la terrasse, où nous nous sommes efforcés de travailler avec calme et de faire la meilleure des contenances. «Vous voilà débarrassés de tous ces importuns, dit-il en français; toutefois vous agiriez en gens sages et prudents si vous abandonniez les terrasses au moment où les musulmans vont arriver en grand nombre à la prière de midi; aurions-nous raison deux fois de la malveillance et du fanatisme de ces pieux disciples de Mahomet? En tout cas il est prudent de ne pas s'exposer à être bousculés ou précipités par inadvertance du haut en bas de la mosquée.»
Le conseil du Père est d'autant plus sage que les pochtèbouns sont dépourvus de tout parapet. Marcel déclare donc ses études terminées et demande à descendre dans les galeries du premier étage, à la grande satisfaction de l'escorte, obligée, à regret, de protéger des infidèles contre des coreligionnaires dont elle approuve en secret la pieuse indignation.
Les galeries inférieures sont réservées au logement des prêtres; nous entrons chez le plus vénérable d'entre eux. Le visage bronzé de ce beau vieillard est mis en relief par une robe et un turban blancs. Il nous fait poliment asseoir sur son tapis, ordonne d'apporter les pipes et le thé en attendant que la prière soit terminée et qu'il puisse mettre à notre disposition la loggia placée au-devant de sa cellule. De l'intérieur de la pièce je puis suivre des yeux la cérémonie religieuse.
Le croyant entre dans la mosquée ses babouches à la main, se dirige vers le bassin à ablutions, enlève sa coiffure et laisse sa tête à nu. Elle est accommodée de deux manières différentes. Les porte-turbans abandonnent tout leur crâne au barbier; ceux qui adoptent le bonnet d'astrakan ou de feutre se font raser depuis le front jusqu'à la nuque, en réservant de chaque côté des oreilles une grosse mèche bouclée, destinée, j'imagine, à soutenir la coiffure. Ces graves études capillaires ne peuvent être faites qu'à la mosquée ou chez les barbiers, les musulmans considérant comme la dernière des impolitesses de se montrer en public la tête découverte. Après avoir posé à terre coiffure et sandales, le fidèle tousse, crache, se mouche, le tout à grand renfort d'eau fraîche, et satisfait à toutes les exigences de la loi religieuse, minutieusement indiquée dans plusieurs versets du Koran. «Ne priez pas quand vous êtes souillés, attendez que vous ayez fait vos ablutions, à moins que vous ne soyez en route... Si vous êtes malade ou en voyage, frottez-vous le visage et les mains avec de la poussière, à défaut d'eau. Dieu est puissant et miséricordieux.»
Les ablutions terminées, le chiite se coiffe, reprend sa chaussure, pénètre dans la salle du mihrab, se place dans la direction de la Kaaba, s'accroupit sur les tapis qui recouvrent le sol de cette partie de l'édifice, se prosterne le front contre terre, puis il se relève et, les bras tombant le long du corps, commence la prière dans l'apparence du plus profond recueillement. «Observez avec soin les heures réservées à la prière, et pénétrez-vous de la Majesté divine.»
Si la position des bras et des mains est différente chez les Sunnites et les Chiites, les prosternations qui viennent interrompre à plusieurs reprises les oraisons sont exécutées de la même manière «Tu les verras, agenouillés et prosternés, rechercher la faveur de Dieu et sa satisfaction. Sur leur front tu verras une marque, trace de leur piété.» Ces prosternations multipliées, jointes à la nécessité de frapper la terre avec le front, obligent les musulmans à porter des coiffures sans visières. Comme il serait néanmoins très difficile à des gens habitués à prier sur des nattes ou des tapis de garder des marques visibles de leur ferveur, tout vrai croyant est muni d'un tesson de poterie de forme ronde ou carrée sur lequel il frappe son front en se prosternant. Dans tous les caravansérails on trouve un assortiment complet de ces briques de prière destinées aux voyageurs et aux tcharvadars. L'oraison terminée, chacun saisit les babouches déposées à la porte de la salle du mihrab et se dirige vers la sortie.
«Êtes-vous satisfait de votre visite à la masdjed Chah? demande le mollah à mon mari, dès notre entrée dans la loggia. Aya Sophia de Stamboul (Sainte-Sophie) égale-t-elle en splendeur le plus beau joyau d'Ispahan, comme l'assurent certains de nos compatriotes?
--Il est très difficile de comparer ces deux édifices, répond Marcel poliment: la masdjed Chah est superbe, mais il est très fâcheux qu'elle ne soit point construite dans l'axe du Meïdan: l'ensemble des bâtiments et leur aspect général y gagneraient. L'orientation d'un temple dans la direction de la Mecque est-elle donc si nécessaire qu'on ne puisse apporter aucun tempérament à cette règle rigoureuse?
--Le livre révélé ne dit-il pas: «Quand même tu ferais, en présence de ceux qui ont reçu les écritures, toutes sortes de miracles, ils n'adopteraient pas ta kébla. Toi, tu n'adopteras pas non plus la leur. Parmi eux-mêmes, les uns ne suivent point la kébla des autres. Si, après la science que tu as reçue, tu suivais leur désir, tu serais du nombre des impies»... «Tourne ton front vers le temple d'Haram: en quelque lieu que tu sois, porte tes regards vers ce sanctuaire auguste»... «Nous t'avons vu tourner ton visage de tous les côtés du ciel, nous voulons que tu le diriges dorénavant vers une région dans laquelle tu te complairas»... «Oriente-toi vers la plage de l'oratoire sacré. En quelque lieu que tu sois, tourne ton front vers cette plage.» Comment, si nous négligions de suivre ces ordres divins, nous distinguerait-on des chrétiens, qui dirigent leurs yeux vers le tombeau de Sidna Aïssa (Jésus), la bénédiction d'Allah soit sur lui?
--Les Sunnites font cependant la prière à Sainte-Sophie, bien qu'elle soit orientée dans la direction du Saint-Sépulcre, dis-je à mon tour; ils se contentent d'étendre leurs tapis dans le sens de la kébla.
--Comment osez-vous comparer des chiens maudits destructeurs de la race d'Ali à de pieux Chiites? Si Aya Sophia était tombée entre nos mains, nous l'aurions détruite; ainsi avons-nous fait de plusieurs édifices religieux mal orientés. Quant à moi, mollah Houssein, le jour où il me serait prouvé que la masdjed Chah, dans laquelle j'ai passé une partie de ma longue existence, n'est point bâtie en conformité des saints préceptes de notre loi, que Dieu me protège, je serais le premier à y porter la pioche et à la démolir.»
10 septembre.--«Posez solidement l'échelle; est-elle suffisamment inclinée? Non, elle est trop droite. Les montants sont-ils solides? Les barreaux ne sont-ils pas pourris? La terrasse ne menace-t-elle pas de s'effondrer? demande le P. Pascal aux serviteurs de l'imam djouma chargés de nous guider sur les pochtèbouns de cette célèbre mosquée du Vendredi que chah Abbas voulut un moment détruire afin d'en employer les matériaux à l'édification de la masdjed Chah.
--Ne craignez rien et donnez-moi la main, _khalifè_ (nom donné aux moines chrétiens par les Persans). En montant les uns après les autres, vous ferez l'ascension sans accident, _Inchallah_ (s'il plaît à Dieu)!»
Fidèle à son rôle d'observateur, le protecteur des étrangers a trouvé moyen de venir encore ce matin nous ennuyer de ses protestations et de ses conseils, et s'est assis au pied du mur avec l'intention bien formelle d'attendre là notre retour. Le P. Pascal, Marcel et moi gravissons péniblement les barreaux, séparés les uns des autres par un espace de plus de cinquante centimètres, tandis que les gens de notre escorte sautent comme des chats de terrasse en terrasse. A peine avons-nous atteint l'extrémité de l'échelle, qu'il faut s'aventurer sur des madriers très étroits placés au-dessus de petites coupoles effondrées. Après avoir aperçu à travers ces brèches la plus antique partie de la mosquée, élevée, nous dit-on, en 755 par le khalife abbasside Almansour, et admiré les belles inscriptions koufiques placées autour d'un vieux mihrab restauré au XVe siècle, nous pénétrons enfin dans les galeries latérales, d'où la vue embrasse la cour entière.
Les différentes adjonctions ou restaurations exécutées à l'époque de Malek chah, prince seljoucide, de chah Tamasp, dont le zèle pieux a amené la détérioration de tous les temples de l'empire, et enfin sous le règne d'Abbas II le Séféviè, enlèvent toute valeur artistique à cet antique sanctuaire, relégué d'ailleurs au second rang depuis la construction de la masdjed Chah. Néanmoins la mosquée cathédrale est en grand renom dans Ispahan et a conservé son titre et ses prérogatives. C'est dans l'enceinte de la masdjed djouma que se célèbre tous les vendredis l'office royal en souvenir du départ de Mahomet pour Médine. D'après la loi religieuse, le chah devrait en cette circonstance faire à haute voix la prière solennelle. Comme à ses nombreux privilèges il ne joint pas le don de l'ubiquité, il délègue à un de ses représentants, désigné sous le nom d'«imam djouma», l'honneur de remplir en son nom ce pieux devoir dans les principales villes de l'empire. Après la prière, les mollahs lisent ou expliquent le Koran, et la journée tout entière est consacrée à de saints exercices, bien qu'il ne soit imposé aux fidèles aucune obligation particulière.
C'est une fatalité! Nous ne serons pas entrés dans une mosquée d'Ispahan sans y avoir éprouvé quelque désagrément! Grâce à l'état d'éticité auquel nous ont réduits les fatigues et la chaleur, grâce à la précaution que nous prenons de tenir nos mains accrochées aux montants de l'échelle, de manière à peser le moins possible sur les barreaux, nous arrivons à terre sans accident: il n'en est pas de même de notre excellent ami le P. Pascal. Plus habile à caracoler sur un beau cheval qu'à faire de la gymnastique, il pose, malgré nos avis, ses pieds au milieu des barreaux. Pleins d'anxiété, nous suivons des yeux les péripéties de sa descente; un craquement se fait entendre,... un des échelons vient de se briser à l'une de ses extrémités. Le Père se trouve un instant suspendu dans le vide; d'une main vigoureuse il s'accroche aux montants et prend pied sur le sol sans mal apparent.
Les mollahs, dissimulant à grand'peine leur joie sous des témoignages d'intérêt, entourent le _khalifè_, qui, malgré sa pâleur, fait bonne contenance, et donnent l'ordre de chercher le propriétaire de l'échelle, afin de lui payer à coups de bâton la location de son engin; on ne le trouve pas, bien entendu, et nous nous mettons en selle avec l'intention de regagner Djoulfa.
«J'ai une écorchure à la jambe; elle me fait souffrir plus que je n'ai voulu l'avouer devant ces mécréants, me dit le Père au bout de quelques instants; entrons chez l'un de mes meilleurs amis, il me donnera de l'eau fraîche pour laver ma blessure.»
La maison dans laquelle nous pénétrons s'étend sur les quatre côtés d'une cour spacieuse. Le talar élevé au centre de chaque façade est flanqué à droite et à gauche de vestibules blanchis à la chaux. La pièce de réception est couverte d'une coupole ornée de fins alvéoles exécutés en plâtre comme la décoration des takhtchès disposés tout autour de la salle. Une verrière colorée ferme la baie du talar et laisse pénétrer à l'intérieur de l'appartement un demi-jour discret.
Un homme à la physionomie fort douce est assis sur des coussins au milieu de livres épars. A ma grande surprise, il est coiffé de ce sinistre turban bleu dont l'apparition est toujours de si mauvais augure. Le maître de la maison se lève d'un air empressé, écoute avec intérêt le récit de l'accident arrivé au Père et donne l'ordre d'apporter un bassin à laver, une aiguière et quelques plantes médicinales destinées à faire rapidement sécher les blessures. Pendant qu'il s'apprête à panser lui-même la plaie, il invite ses petits enfants à me conduire auprès de leur mère.
L'intérieur de l'andéroun, éclairé sur la cour, est caché aux regards par des rideaux de soie tendus à plat devant toutes les ouvertures.
Chirin khanoum (traduction: Mme Sucrée), la première femme du seïd, fume son kalyan. A mon arrivée elle me fait asseoir, et, enlevant la pipe de ses lèvres, elle me l'offre poliment.
Tout aussi poliment je refuse: les musulmans, je ne l'ignore pas, sont aussi dégoûtés de se servir d'un objet touché par un chrétien, qu'il nous est désagréable d'user d'un kalyan promené de bouche en bouche entre gens de même religion, depuis le chah jusqu'au mendiant édenté et repoussant qui va quêtant une bouffée de tabac tout comme un morceau de pain.
Chirin khanoum semble comprendre la signification de mon refus. «Vous êtes ici dans une maison amie», me dit-elle sans insister davantage. Nous causons pendant quelques instants des mosquées de la ville, et je profite de l'arrivée d'une visiteuse pour rejoindre mes compagnons au moment où tous deux se remettent en selle.
«Vous choisissez donc vos amis intimes parmi les seïds, ces incorrigibles fanatiques? dis-je au Père en reprenant le chemin de Djoulfa.
--J'aime de tout mon cœur seïd Mohammed Houssein, parce que cet homme de bien a sauvé un chrétien d'une mort certaine. Il y a quelques années, nous vîmes arriver un Français à Djoulfa: votre compatriote n'avait point reçu les ordres, mais, soutenu par une foi ardente, il venait néanmoins évangéliser la Perse. Il ne tarda pas à s'apercevoir que ses tentatives de conversion seraient toujours infructueuses s'il s'adressait aux musulmans, et chercha alors à ramener à la religion catholique, apostolique et romaine les âmes des Arméniens schismatiques de Djoulfa.
«Ses efforts ne furent pas longtemps ignorés du prédécesseur de l'évêque actuel. Indigné d'apprendre que les prédications d'Eugène Bourrée faisaient une vive impression sur l'esprit de ses ouailles, il surexcita contre le missionnaire la communauté schismatique. D'après les ordres du prélat, plusieurs fanatiques tentèrent de s'emparer de votre compatriote pour le lapider et postèrent devant la maison catholique où il s'était réfugié de mauvais garnements chargés de le saisir à sa première sortie. La situation devint même si critique que les personnes charitables au foyer desquelles il avait trouvé asile craignirent de voir leur habitation envahie et pillée.
«Mohammed Houssein apprit le danger que courait mon ami et n'hésita pas à lui sauver la vie. Accompagné de nombreux serviteurs, il vint à Djoulfa, passa devant la maison où l'attendait Eugène Bourrée vêtu en musulman, lui fit une place dans son escorte et gagna Ispahan; les Arméniens se doutèrent bien que leur proie leur échappait, mais ils n'osèrent pas s'attaquer à une nombreuse troupe conduite par un des plus respectables turbans bleus du pays. Ils se contentèrent d'envoyer des hommes armés dans les plus mauvais passages des chemins de caravane conduisant soit à Chiraz, soit à Kachan, et ordonnèrent à leurs estafiers de prendre le missionnaire mort ou vif.
«Le seïd cacha le chrétien dans sa maison pendant plus d'un mois, et, quand il apprit que les Arméniens s'étaient relâchés de leur surveillance, il le conduisit lui-même jusqu'à Kachan. De là le fugitif put gagner sans encombre un des ports de la mer Caspienne.
--Tous les Ispahaniens descendent-ils donc du Prophète? ai-je encore demandé. Je n'ai vu aujourd'hui que des turbans bleus.
--Ils sont en effet nombreux et puissants dans la province de l'Irak. Bien que Mahomet n'ait laissé en mourant qu'une fille, Fatma, mariée à son neveu Ali, sa race, par une bénédiction spéciale du ciel, s'est multipliée avec une étonnante rapidité, au moins si l'on en juge d'après le nombre incalculable de turbans bleus ou verts portés en Orient.
«D'ailleurs la satisfaction de s'attribuer une antique origine et d'arborer sur la tête et autour du ventre une étoffe verte ou bleue n'est pas l'unique motif qui engage beaucoup de musulmans à revendiquer la seule noblesse dont s'enorgueillissent les sectateurs de l'Islam; les seïds ont un but bien autrement pratique. En prophète prudent, Mahomet se fit attribuer par Allah des biens et des richesses périssables.
«S'ils t'interrogent au sujet du butin, réponds-leur: «Le butin appartient à Dieu et à son envoyé»... «Sachez, dit le Koran, que lorsque vous aurez fait un butin, la cinquième partie en revient à Dieu ou au Prophète, _aux parents_, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs.» Et plus loin: «Ce que Dieu a envoyé au Prophète des biens des habitants des différents bourgs appartient à Dieu, au Prophète et à ses _proches_»... «Prenez ce que le Prophète vous donne, et abstenez-vous de ce qu'il vous refuse; craignez Dieu, il est terrible dans ses châtiments.»
«Après la mort de Mahomet, ses descendants, forts de l'autorité des textes sacrés, exigèrent le cinquième de tous les revenus des musulmans, firent peser pendant plusieurs siècles de lourdes charges sur leurs coreligionnaires et se multiplièrent en raison du temps, et surtout des avantages matériels attachés à leur sainte origine.
«L'habitude de payer un impôt régulier aux seïds est maintenant à peu près tombée en désuétude; mais dans les grandes villes, comme Ispahan par exemple, où les soi-disant descendants de Mahomet se sont constitués en corps nombreux, ils ont conservé une influence prépondérante et dépouillent impunément les petits négociants trop faibles pour oser leur refuser leurs marchandises ou leurs services.
«Gratifiés en outre, même avant les mollahs, de l'administration de tout bien vakf tombé en déshérence, les descendants vrais ou faux du Prophète tirent de ces bénéfices ecclésiastiques des profits qui permettent à la plupart d'entre eux de vivre sans travailler. A moins d'être bien exigeante, vous ne pouvez demander à de pareils hommes d'aimer les Européens. Nous devons cependant être reconnaissants à l'imam djouma et au mouchteïd de vous avoir fait escorter par quelques turbans bleus, car leur présence à vos côtés était la meilleure des sauvegardes; sans leur intervention, la foule ne nous aurait jamais laissés appuyer une échelle sur les murs de la masdjed djouma.
«Nous voici revenus sains et saufs à Djoulfa; dorénavant nous ferons bien de rester au rez-de-chaussée des mosquées et de ne plus nous aventurer sur les terrasses, dont le sol, vous l'avez expérimenté, n'offre aucune sécurité.»
CHAPITRE XVII
Imamzaddè Jaffary.--Minaret mogol.--Le protecteur des étrangers.--Le palais de Farah-Abad.--Le takhtè Soleïman.--Le champ de bataille de Golnabad.--Le cimetière arménien.--Circoncision des tombes chrétiennes.--Accueil fait à une robe de Paris par l'aristocratie de Djoulfa.--Jardin du Hezar Djerib.--Palais du Ainè Khanè.--Pont Hassan Beg.--Minaret et imamzaddè du Chéristan.--Pont du Chéristan.--Contrat passé avec les tcharvadars.--Le dîner au couvent.--Départ pour Chiraz.
_Ispahan_, 13 septembre.--Merci, mon Dieu! nos pèlerinages aux mosquées, koumbaz et autres édifices religieux touchent à leur fin; il ne nous reste plus à visiter désormais que l'imamzaddè Jaffary. Pas plus que les autres tombeaux du saint imam élevés dans les grandes villes de la Perse, cette chapelle ne contient la dépouille mortelle du compagnon du Prophète. Les fidèles ispahanais l'ont cependant en grande vénération; aussi le P. Pascal nous a-t-il engagés à partir de Djoulfa en pleine nuit, afin d'arriver à l'imamzaddè avant que les vrais croyants aient quitté leurs maisons pour se rendre à la mosquée ou au bazar.
Le monument est situé au milieu d'une cour irrégulière bordée de bâtiments en terre crue, complètement ruinés. C'est un charmant petit édifice mogol, construit sur plan octogonal et recouvert d'une coupole que devait autrefois surmonter une toiture pyramidale analogue à celle des tombeaux des cheikhs. La corniche et la frise, ornées de caractères arabes et de guirlandes de fleurs entrelacés, brillent de tout l'éclat de leurs émaux bleu turquoise. Les parties inférieures de la construction sont bâties en belles briques blanches, entre lesquelles on a ménagé des joints creux pareils à ceux que l'on retrouve dans les édifices français du Moyen Age. A part quelques dégradations dans la partie supérieure de la corniche et la disparition de la toiture en éteignoir, l'imamzaddè est en parfait état de conservation et charme les yeux par l'élégance de ses proportions et la délicatesse de ses ornements.
En arrivant, mon premier soin est d'installer mon appareil, car je tremble toujours quand je vois la foule hostile ou simplement curieuse se presser autour de nous. L'épreuve terminée aux premiers rayons du soleil, les châssis et les lentilles rentrent dans les valises de cuir et reprennent sans délai le chemin de Djoulfa. Désormais tranquilles sur le sort du précieux instrument, nous procédons à un examen attentif de l'édifice. Tout à coup la roulette qui me servait à mesurer les dimensions du tombeau m'échappe des mains, car je viens d'apercevoir au bout de la rue un énorme turban bleu. L'ennemi (ce ne peut être qu'un ennemi) s'avance avec un empressement de mauvais augure, fait irruption dans la cour et, levant vers le ciel ses bras indignés, n'a pas assez de souffle pour débiter une longue kyrielle d'invectives, au milieu desquelles nous distinguons facilement le fameux _peder soukhta_ (fils de père qui brûle aux enfers), _haram zaddè_ (fils d'impur), et le _peder cag_ (fils de chien) dont nos oreilles ont déjà été régalées au bazar de Kachan. Finalement le seïd nous enjoint en termes grossiers de ne pas souiller plus longtemps le sol du sanctuaire. Nous nous empressons de lui rire au nez; sa colère ne connaît plus de bornes, et, après avoir attiré sur nos têtes toutes les malédictions du ciel, il sort et se dirige à toutes jambes vers le bazar. Dix minutes ne se sont pas écoulées qu'une troupe de marchands ameutés à sa voix envahit la cour; les uns nous saisissent les bras, les autres nous poussent par les épaules, et malgré nos protestations nous mettent brutalement dehors.
Dans cette circonstance délicate--je me plais à le constater--Marcel et moi avons gardé un calme parfait. Le temps est passé où nous nous laissions aller aux premières inspirations d'un amour-propre hors de saison. Sachant à quelles gens nous avons affaire, et ayant appris par expérience que ces orages populaires se résolvent en une bousculade au demeurant peu dangereuse, nous avons tous deux pelotonné notre tête entre les épaules et mis en saillie, dès le commencement de l'action, des coudes assez maigres pour devenir offensants.
A peine dégagés de la foule, nous rejoignons le Père, demeuré à quelque distance de l'enceinte, et Marcel, s'élevant sur-le-champ aux sublimes hauteurs du mode cicéronien, harangue nos ennemis dans le langage qu'ils entendent le mieux.