La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 28

Chapter 283,690 wordsPublic domain

La première fois que j'ai traversé l'esplanade, je me suis pourtant souvenu de la place Saint-Marc. Toutes deux sont entourées de bâtiments à arcades réunis à l'une des extrémités par un temple magnifique; la mosquée Cheikh Lotf Oullah, placée sur la gauche de la masdjed Chah, rappelle par sa position la grande horloge vénitienne, tandis que, sur la droite, à la place du campanile, s'élève le pavillon connu sous le nom d'Ali Kapou.

Ne prolongeons pas ce parallèle: il ne serait pas à l'avantage de l'Italie. Je chercherais en vain à Venise: un ciel admirablement pur faisant vibrer sur un fond d'un bleu presque noir les émaux turquoise mêlés aux volutes blanches ou jaunes des coupoles et des minarets; le soleil radieux qui semble étendre sur tous les édifices un mince glacis d'or; les nombreux chameaux dont la grande taille se perd dans l'immensité du cadre qui les entoure; et enfin, ces musiciens venant, en souvenir du culte de leurs ancêtres, saluer le soleil, symbole des forces vivantes de la nature, à l'instant où il s'éteint dans les ombres du crépuscule et où il renaît chaque matin au lever de l'aurore. De longues trompettes de cuivre n'ayant rien à envier comme sonorité à celles des guerriers placés en tête du cortège d'_Aïda_, des tambours en forme d'obus cylindro-coniques, constituent les éléments bruyants de l'orchestre pittoresque qui s'installe soir et matin sur l'une des terrasses placées au-devant du Négarè Khanè ou du palais Ali Kapou, le plus élevé de tous les monuments d'Ispahan.

Sous ce même talar, dont le plafond peint et doré est soutenu par douze colonnes de cèdre, se groupait aussi, à l'époque de la splendeur d'Ispahan, la cour des rois sofis lorsque le monarque rendait la justice à son peuple ou venait assister aux fêtes toujours données au Meïdan depuis la construction de la masdjed Chah. Vue de ce point, la mosquée se développait aux yeux du roi dans toute sa splendeur, l'angle sous lequel il l'apercevait atténuant jusqu'à un certain point la position irrégulière de l'édifice, dont la porte extérieure se trouve seule dans l'axe de l'esplanade, tandis que l'axe de la nef proprement dite est déjeté sur la droite et orienté dans la direction de la Mecque. Cette position biaise du sanctuaire par rapport au Meïdan prouve qu'il existait avant le règne de chah Abbas, au cœur du quartier commerçant, un vaste emplacement libre de constructions, dans lequel le roi dut se contenter de tracer une place rectangulaire sans toucher à des bazars trop importants pour être déplacés. Quant à l'édifice religieux, il fut bâti sur une melonnière appartenant à une vieille femme. La rivale du meunier de Sans-Souci se refusa obstinément à vendre son jardin au souverain, jusqu'au jour où les prêtres lui firent un cas de conscience de sa résistance.

Cette difficulté vaincue, chah Abbas voulut mettre la main à l'œuvre; et, comme les marbres tardaient à arriver, il ordonna de démolir la masdjed djouma, de s'emparer de ses matériaux et de commencer sans délai la construction du nouveau temple. Les prêtres, prévenus de cette décision, eurent le courage de venir se jeter aux genoux du roi, et le supplièrent de respecter un sanctuaire aussi remarquable par son architecture que par son antique origine.

La nouvelle de l'arrivée prochaine des marbres attendus, plus encore que l'éloquence des mollahs, sauva la vieille mosquée d'une destruction certaine.

La première pierre de la masdjed Chah fut posée en 1580. A dater de ce jour, les travaux marchèrent avec une fiévreuse activité.

La grande porte élevée en façade sur le Meïdan est encadrée d'une triple torsade d'émail bleu turquoise dont les extrémités reposent sur des culs-de-lampe d'albâtre en forme de vases.

Le porche, placé en arrière de la baie, couvert d'une voussure composée de petits alvéoles accolés les uns au-dessus des autres, est entièrement tapissé, comme les murailles, les tympans et les minarets, de plaques émaillées sur lesquelles sont peints en vives couleurs des entrelacs d'arabesques et de fleurs entourées d'inscriptions pieuses.

Si les revêtements en carreaux de faïence employés dans les constructions des rois sofis sont peu coûteux et d'une exécution facile, en revanche ils sont bien moins durables que les parements exécutés sous les Seljoucides, et bien moins artistiques que les mosaïques mogoles, composées d'émaux découpés et reliés en grands panneaux.

On doit attribuer en partie l'harmonieuse coloration et l'éclat des véritables mosaïques de faïence au procédé de fabrication et au triage des matériaux. Tous les fragments de même couleur, étant pris dans une plaque de teinte uniforme, pouvaient être cuits séparément et amenés à la température la mieux appropriée à chaque émail, tandis que les carreaux peints en couleurs différentes, vitrifiables à des températures inégales, ont souffert, dans l'ensemble de leur tonalité, de la chaleur moyenne du four, trop élevée pour les plus fusibles et trop basse pour les autres.

Quant à l'insolidité des revêtements en carreaux de faïence, je n'en veux pour preuve que le vénérable squelette de bois qui étale avec ostentation, devant la porte principale, ses grands bras décharnés.

Officiellement il sert, paraît-il, à remplacer les carreaux qui se détachent des murs sous l'influence de l'humidité des hivers; cependant, si j'en crois la rumeur populaire, sa destination serait tout autre, car, de mémoire de Persan, on n'a jamais effectué de réparations à la mosquée du Roi: sa présence en avant de la grande entrée démontre aux rares étrangers de passage à Ispahan les mérites d'un gouvernement soucieux d'entretenir en bon état les édifices historiques, et assure aux architectes et aux mollahs chargés de la surveillance des prétendus travaux une rente perpétuelle que le roi est bien obligé de payer. Cette explication exhale un parfum de _madakhel_ (malversation) assez prononcé pour ne pas être mensongère; en tout cas, le jour où l'on voudra réparer la porte de la mosquée, on devra tout d'abord reconstruire l'échafaudage, sur lequel on n'oserait même pas aventurer l'ombre d'un chrétien.

Derrière le porche s'étend un spacieux vestibule d'où l'on aperçoit la grande cour de la mosquée avec ses deux étages de galeries. Dans l'axe de la place se trouve une vasque de porphyre semblable à un baptistère; l'eau, toujours fraîche, qu'elle contient sert à désaltérer les fidèles croyants.

Une vingtaine de mollahs envoyés par le mouchteïd à titre d'escorte nous attendent patiemment assis sur les bancs d'albâtre disposés sous la grande porte. Les uns sont coiffés du volumineux turban de mousseline blanche qui ajoute à leur gravité naturelle la gravité physique nécessaire au maintien en équilibre de ce couvre-chef monumental; les autres sont affublés de turbans gros bleu, réservés en Perse aux descendants du Prophète, tout comme la coiffure et la ceinture verte sont arborées dans les pays sunnites par les mortels assez hardis pour revendiquer cette sainte origine.

La scission entre Chiites et Sunnites est tellement profonde qu'elle affecte même la pupille des deux sectes ennemies: l'une a vu gros bleu ce même turban de Mahomet que l'autre affirme avoir été vert de pré.

Non loin de ce premier groupe se tient un individu vêtu d'une _koledja_ (redingote) de drap gris et coiffé d'un bonnet d'astrakan. Il se présente à nous avec un air fort satisfait et nous annonce pompeusement que nous sommes en présence du «protecteur des étrangers», spécialement chargé par le chahzaddè d'Ispahan de veiller à la sécurité des voyageurs et de les protéger en cas de mouvement populaire. «Je suis prêt, dit-il, avec mon cœur et ma vie à monter la garde autour de la tête de Vos Excellences pendant toute la durée de leur bienfaisant séjour à Ispahan.»

Marcel remercie ce mielleux personnage de ses bonnes paroles, s'excuse de n'avoir pas été lui rendre ses devoirs et de ne s'être pas entendu avec lui au sujet de la visite des édifices religieux.

«A quelle époque voulez-vous voir les mosquées, Çaheb? répond-il avec un air hypocrite; tous mes efforts tendront à satisfaire Vos Excellences. Elles auront, je l'espère, à se louer de mon dévouement et pourront témoigner de mon zèle auprès de Sa Majesté et de Son Altesse le prince Zellè sultan.

--A l'instant même: les envoyés du mouchteïd sont prêts à nous conduire.

--On m'aurait dit vrai! vous voulez donc pénétrer dans la masdjed! Allah soit loué qui permet à votre esclave de se trouver ici et de vous détourner de ce dessein!

--Quel danger courons-nous? Ne devez-vous pas, selon votre mandat, nous accompagner et veiller à notre sécurité?

--Entrer avec vous dans la masdjed! Dieu puissant! et si l'on vous molestait? Je puis vous protéger contre vos erreurs, car mon esprit est fort; mais mon bras est faible, et au moment d'une bagarre je n'aurais aucune influence sur la population surexcitée. C'est en évitant de s'exposer au danger que les hommes en qui Allah a mis sa sagesse savent se préserver de tout accident.

--N'avez-vous rien de mieux à me dire? Je vous suis reconnaissant de vos conseils, mais je vous serais très obligé de ne pas me faire perdre mon temps. Dieu l'a déclaré par la bouche de votre Prophète: «Chaque homme a sa destinée attachée à son cou». Retournez dans votre andéroun et demandez à vos femmes des leçons d'orthodoxie et de courage.»

Là-dessus nous abandonnons le «protecteur des étrangers» et allons saluer les mollahs.

Pour apprivoiser Cerbère il fallait lui jeter un gâteau de miel. N'ayant dans mes poches ni gâteau ni miel, j'offre gracieusement aux assistants de faire leur photographie. Les prêtres se récrient d'abord: la loi religieuse ne défend-elle pas la reproduction des images? Mais leur vertu n'est pas à la hauteur de la tentation: ils s'examinent sournoisement les uns les autres et finissent bientôt par se grouper tout souriants devant mon appareil.

Après avoir, avec une patience dont je ne me serais jamais crue capable, enveloppé tour à tour la tête de plus de vingt curieux pour leur montrer, sous les voiles sombres, l'image de leurs compagnons reflétée sur la glace dépolie, avoir répondu avec sang-froid aux questions les plus bizarres et provoqué les exclamations et les interjections les plus pittoresques, je crois être en droit de pénétrer dans les galeries et de grimper sur les pochtèbouns. Un mollah et un seïd prennent la tête du cortège et nous guident à travers la mosquée, suivant les conditions arrêtées la veille; puis ils nous font monter sur les toitures des bazars et des maisons et nous conduisent par cette voie aérienne jusqu'aux terrasses de l'édifice religieux. De ce point on peut se rendre compte de la superficie du monument et apprécier l'importance de l'œuvre gigantesque que chah Abbas sut mener à bonne fin.

Devant nous s'élève un porche flanqué de deux minarets revêtus de carreaux de faïence. Ce porche sert de vestibule au sanctuaire, que signalent au loin la grande coupole bleue et le croissant d'or de l'Islam, placés à cinquante-cinq mètres au-dessus du parvis.

Le centre des deux ailes perpendiculaires à la salle du mihrab est occupé par un porche d'une importance secondaire, placé au-devant d'une salle recouverte d'un dôme. De chaque côté de ces grands motifs d'architecture se présentent deux étages de galeries voûtées couvertes d'un épais matelas de terre.

Aucune moulure, aucun ornement ne couronne ces divers bâtiments, dont les parties supérieures sont limitées par une large frise ornée d'inscriptions peintes en blanc sur des carreaux de faïence bleue.

A la suite des galeries, et de chaque côté de la colonnade ménagée à droite et à gauche de la salle du mihrab, se trouvent deux longues cours entourées de portiques et ornées de pièces d'eau. Le vendredi et les jours de fête, ces officines supplémentaires de propreté sont ouvertes au peuple, tandis que le bassin à ablutions de la cour centrale est réservé aux gens pieux qui viennent journellement faire à la mosquée les prières réglementaires.

Le plan de la masdjed Chah est on ne peut mieux approprié au culte musulman.

La mosquée, cela devait être, diffère du temple païen. Ici point de _cella_ où la divinité soigneusement cachée communique avec le fidèle par l'intermédiaire du prêtre; point d'images ou de représentations humaines conduisant aisément à l'idolâtrie des esprits ignorants, doués d'une imagination trop impressionnable. Mahomet voulut au contraire faire de l'édifice religieux un lieu de réunion (_djouma_) accessible dans toutes ses parties. Malgré sa simplicité, ce programme de construction était d'une exécution difficile, car les Arabes, avant la venue de leur Prophète, savaient à peine bâtir; la Kaaba, cette relique de l'antiquité ismaélite que Mahomet fut obligé d'adopter comme le sanctuaire de la nouvelle foi, suffisait à des idolâtres habitués à vivre sous la tente. Quand la prière fut imposée aux musulmans comme le plus grand des devoirs envers Dieu, ils sentirent la nécessité de construire des enceintes où leur piété trouverait à se recueillir: sous la direction de quelques architectes étrangers, probablement originaires de Byzance, ils rassemblèrent toutes les colonnes des temples païens qu'ils avaient détruits, appuyèrent sur les supports disposés autour d'une cour rectangulaire des bois de toute provenance, et parvinrent ainsi à former des galeries couvertes. Le sanctuaire proprement dit occupait une salle divisée en plusieurs travées parallèles par des rangées de colonnes. Une niche dépourvue d'autel, mais ornée de revêtements de faïence ou de marbres précieux, placée au fond de la nef centrale, sollicitait le regard et le conduisait dans la direction de la maison d'Abraham.

Près du mihrab se trouvait le menber, espèce de chaire en forme d'escalier, recouverte d'un clocheton pyramidal servant d'abat-voix.

Des portiques latéraux, réservés aux fidèles désireux de se reposer avant de se recueillir, s'étendaient sur les deux façades adjacentes à celle du sanctuaire; de hautes plates-formes voisines de la porte d'entrée permettaient aux prêtres d'appeler cinq fois par jour les fidèles à la prière.

Voilà bien l'édifice religieux d'un peuple nomade, maison hospitalière ouverte à tous les fidèles, dans laquelle le passant trouve de l'ombre, et le voyageur de l'eau pour se rafraîchir et se purifier avant de se prosterner devant Dieu. Telle se présente la mosquée d'Amrou, bâtie au Caire l'an 21 de l'hégire. Les mêmes divisions et les mêmes caractères se retrouvent dans les mosquées d'el-Hakem et de Touloun. Mais bientôt ce type primitif, dont les Maures d'Espagne ont laissé à Cordoue un magnifique spécimen, ne paraît plus aux conquérants arabes en harmonie avec la puissance de l'Islam. Les grêles colonnes qui soutiennent la toiture ne permettent pas d'élever à une grande hauteur l'ensemble de la construction; elles sont incapables de supporter un poids considérable et encombrent par leur multiplicité l'intérieur des salles; la mosquée doit donc se modifier.

Il existait sur les rives du Tigre un monument célèbre dans tous les pays musulmans, bâti, suivant les traditions locales, par le grand Kosroès. C'était le superbe palais de Ctésiphon, dont la voûte se fendit (d'après la légende) le jour même de la naissance de Mahomet.

Consacrer au culte d'Allah un temple semblable au palais du grand monarque sassanide fut, au quatorzième siècle, le rêve du sultan Hassan. Dans ce but il envoya un de ses architectes en Mésopotamie avec mission d'étudier l'antique édifice; celui-ci voyagea en Perse, fut frappé de la majesté des coupoles élevées au-dessus des monuments civils ou religieux, et, l'esprit imbu de tous ces souvenirs, il revint au Caire jeter les fondements de la mosquée de Hassan, prototype d'un second genre de mosquées, dans lequel le grand berceau, imité du talar de Kosroès, remplace la couverture en charpente des salles hypostyles primitives.

Au lieu de frêles abris, soutenus par de grêles colonnes, s'élevèrent des monuments, entourés de murailles épaisses et couverts de voûtes lancées avec la hardiesse que donnait aux architectes une connaissance approfondie de leur art.

Cent ans se sont écoulés. Mahomet II entre à Sainte-Sophie et traverse la nef en foulant sous les pieds de son cheval plusieurs couches de cadavres. L'impression du conquérant et de ses soldats, à la vue de la vieille église byzantine, est si vive, leur admiration si enthousiaste, qu'ils ne se contentent pas de transformer la basilique en mosquée: quand ils veulent, à leur tour, élever de nouveaux édifices religieux, ils abandonnent le type primitif du temple musulman et copient, sans modification, le plan de Sainte-Sophie, oubliant de reconnaître dans ses grandes lignes la croix abhorrée, cette rivale et cette ennemie du croissant. Aussi voit-on avec étonnement les piliers intérieurs des plus belles mosquées de Constantinople et du Caire, la Mohammédiè et l'Almédiè, dessiner sur le sol les branches de la croix grecque.

La cour placée devant le monument est la reproduction de l'atrium des vieilles basiliques. Seuls les bassins à ablutions et les minarets élancés signalent le sanctuaire musulman.

Il résulte de ce fait bizarre que le dernier type de la mosquée sunnite, devenu canonique dans tous les pays turcs ou arabes, reproduit les dispositions des églises antérieures à l'Islam. La copie est tellement nette que, si les chrétiens parvenaient un jour à débarrasser l'Europe des Ottomans, ils n'auraient pas plus de difficulté à célébrer les offices dans les mosquées construites après la prise de Constantinople que dans Sainte-Sophie elle-même.

Il est intéressant d'examiner le parti que les Iraniens, ces artistes si éminemment personnels, ont tiré d'un édifice dont les dispositions leur étaient imposées dès leur conversion à la religion des conquérants.

Les Perses, avant l'ère musulmane, n'avaient jamais eu de temple. Le culte mazdéique--les témoignages d'Hérodote et des auteurs anciens en font foi--s'exerçait en plein air.

Les nouveaux convertis n'eurent pas à se préoccuper de modifier des constructions déjà existantes pour les approprier aux exigences du culte; ils adoptèrent sans y rien changer les plans des sanctuaires édifiés par leurs vainqueurs, c'est-à-dire le type de la mosquée d'Amrou, mais signalèrent à l'extérieur la salle du mihrab en élevant au-dessus d'elle ces grandes coupoles posées sur pendentifs qu'ils savaient construire depuis des siècles et, faute de bois, remplacèrent les toitures en charpente par de petites voûtes accolées.

La comparaison des plans des mosquées d'Amrou et de Hassan avec ceux des nouvelles mosquées de Stamboul permet de suivre sans effort l'enchaînement d'idées ou plutôt le changement d'état social qui entraîna les musulmans sunnites à modifier les dispositions de leurs monuments religieux: en introduisant la coupole dans la composition de leurs temples, les Arabes et les Turcs eurent en vue de leur donner un caractère imposant: mais la forme détruisit l'esprit, accident fort naturel chez deux peuples qui ne se piquèrent jamais d'être rationnels dans leur art.

Si l'on met en parallèle la mosquée d'Amrou et les vieilles mosquées de Kazbin, de Véramine ou d'Ispahan, on s'aperçoit au contraire que les architectes iraniens se sont montrés persévérants dans leurs œuvres, ont pieusement conservé le plan des premiers édifices religieux de l'Islam et, enfin, que les mosquées persanes, les plus anciennes comme les plus modernes, reproduisent d'une manière logique les formes hiératiques des temples primitifs.

La lecture d'un plan est souvent bien aride; il me semble pourtant, et c'est peut-être là une nouvelle forme de l'amour-propre d'auteur, que, après avoir décrit les dispositions d'ensemble des vieilles mosquées chiites, il est intéressant de mettre en parallèle le plan du sanctuaire d'Amrou et celui de la moderne masdjed Chah.

Sous la coupole je retrouve l'ancienne salle du mihrab; dans les galeries latérales, les travées secondaires qui l'accompagnaient; dans les arcatures disposées autour de la cour, les portiques à l'usage des élèves, des fidèles et des voyageurs; jusqu'aux bassins à ablutions, aux communs, aux logements des gardiens, qui occupent dans les deux édifices la même position.

Il n'y avait pas grand monde dans la masdjed Chah quand nous y sommes entrés ce matin: aussi avons-nous pu en étudier tout à l'aise les dispositions; mais, au moment où nous dressons nos appareils, les fidèles occupés à noyer fraternellement leur vermine dans le bassin à ablutions se montrent fort émus. Du haut des terrasses nous les voyons lever les bras au ciel avec stupéfaction, et nous les entendons même lancer à notre adresse des imprécations que le vent, fort poli, empêche d'arriver distinctement à nos oreilles.

Je remarque surtout, à l'animation de ses gestes, un véritable Quasimodo coiffé du turban bleu des seïds. Ce piètre échantillon de la race du Prophète, moins haut que n'est large son volumineux couvre-chef, vocifère de toute la force de ses rachitiques poumons et excite sans doute les sentiments hostiles de la foule à notre égard, car bientôt le peuple se précipite comme un flot humain à l'assaut des terrasses.

Le P. Pascal n'a pas voulu nous laisser seuls courir le danger de visiter les mosquées, danger peut-être moins imaginaire qu'on ne pourrait le supposer; il exhorte les serviteurs du mouchteïd à montrer de la fermeté et à s'opposer au brusque envahissement des pochtèbouns en se plaçant à la tête de l'étroit escalier reliant les toitures du bazar à celles de la mosquée. «Il faut éviter, ajoute-t-il, que vos coreligionnaires ne nous fassent un mauvais parti avant qu'on ait eu le temps de leur faire connaître les ordres des chefs civils et religieux en vertu desquels nous sommes ici.» A peine ces premières dispositions sont-elles prises que nos ennemis débouchent subitement sur les toitures inférieures. La troupe, dans sa pieuse ardeur, a précipité sa course et son ascension, elle arrive fort essoufflée; d'autre part, bon nombre des auditeurs du petit seïd ont réfléchi en route à la gravité de l'acte qu'ils commettaient en cherchant querelle à des Faranguis, ces suppôts de l'enfer, et se sont sagement dispersés en chemin; c'est à peine si une vingtaine d'assaillants suivent le promoteur de l'attaque.

Le voilà, ce brave des braves! ce rempart de la foi! ce fils du Prophète! Il prend son élan, il monte à l'assaut; soudain son gros turban bleu semble osciller; le gnome, troublé par la sainte colère qui enflamme son cœur, a embarrassé ses jambes torses dans les longs plis de sa robe; il chancelle et va tomber à la renverse sur la tête de ses acolytes, en montrant jusqu'au-dessus des genoux ses maigres jambes de chien basset. Notre ennemi n'est pas lourd malheureusement, et dans sa chute il n'assomme personne; nous avons néanmoins bataille gagnée: le seïd est si ridicule quand on le redresse et qu'il apparaît avec son horrible tête rasée, veuve du magnifique turban qui roule de toiture en toiture entraînant sur le sol le prestige de son propriétaire, qu'un éclat de rire général retentit au même instant dans le camp des assiégeants et sur les terrasses des assiégés. En habile stratégiste, le P. Pascal profite de cet instant de détente; il engage le chef de notre escorte à menacer de la vindicte du chahzaddè les audacieux assez imprudents pour chercher à nous faire un mauvais parti, et demande insidieusement au petit seïd à quel motif a obéi l'heureux possesseur du plus beau turban bleu d'Ispahan, en ne venant pas se ranger parmi les mollahs que le çaheb _ackaz bachy_ a photographiés il y a quelques heures.