La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 25

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3 septembre.--Souvent déjà, tout en longeant le Tchaar-Bag, je suis passée devant la façade de la médressè de la Mère du Roi, et toujours j'ai été tentée de visiter cet édifice, merveilleux à en juger d'après les proportions monumentales de sa porte d'entrée et l'éclat des émaux à fond bleu turquoise de la coupole et des minarets cachés en partie derrière un rideau de verdure. Tout ce que j'avais rêvé n'est rien auprès de la réalité.

La baie ogivale qui constitue l'entrée de la médressè s'élève au centre d'une façade à deux étages longue de près de cent mètres. Une large torsade de faïence bleu turquoise, reposant à ses extrémités sur des bases d'albâtre, dessine tout autour de l'ouverture une brillante archivolte. La porte en bois de cyprès est couverte de plaques d'argent ciselées avec art.

Je franchis le seuil et pénètre dans un large vestibule octogone recouvert d'une coupole; à droite et à gauche sont placés des gradins de bois, sur lesquels des marchands de comestibles étalent des pêches magnifiques, des raisins dont les ancêtres sont nés au pays de Chanaan, du lait aigre, des concombres, des kébabs prêts à rôtir, en un mot les approvisionnements d'un restaurant bien achalandé.

Ce vestibule, où viennent se pourvoir aux heures des repas maîtres et élèves, est percé de larges baies: l'une communique avec la porte extérieure; celles de droite et de gauche s'ouvrent sur deux vestibules secondaires; la quatrième donne accès dans la cour de la médressè, ombragée de platanes vigoureux. Il n'est point étonnant que ces arbres soient, malgré le développement de leurs branches inférieures, plus fournis à la cime que les platanes du Tchaar-Bag, car la médressè de la Mère du Roi a été bâtie en 1710 sous le règne de chah sultan Houssein, près de cent ans après la plantation de la fameuse promenade de chah Abbas.

Les yeux, éblouis par les reflets des briques émaillées qui scintillent aux rayons du soleil, ne distinguent à première vue que les grandes masses du tableau. Au premier plan, les arbres du jardin se réfléchissent sur les eaux cristallines de longs bassins d'albâtre et forment de leurs rameaux épais un cadre sombre au milieu duquel se détachent comme noyés dans une buée lumineuse le dôme et les minarets revêtus d'une mosaïque de briques émaillées. Le fond bleu turquoise de la coupole sert de fond à de gracieuses volutes blanches et à des arabesques jaune clair, serties, suivant le cas, d'un mince filet gros bleu ou noir. Le revêtement de toutes les parties inférieures du monument est formé de carreaux de faïence d'un blanc laiteux recouverts d'entrelacs bleu foncé, donnant aux parties les plus résistantes de la construction un aspect de solidité en harmonie avec leur rôle dans l'ensemble du monument.

Les artistes qui ont produit une œuvre aussi admirable ont droit à tout notre respect; on ne saurait élever à un plus haut degré la décoration architecturale et profiter plus judicieusement des ressources que la nature a réparties à l'Orient. Quant à moi, je ne connais pas en Europe de monument susceptible de produire une impression analogue à celle que l'on éprouve en présence de la médressè de la Mère du Roi.

Les élèves ne sont pas nombreux en cette saison. N'étaient les marchands installés sous le vestibule et quelques prêtres occupés à fumer le kalyan avec une gravité toute sacerdotale, on pourrait croire la médressè presque aussi déserte que le caravansérail de la Mère du Roi et le bazar contigus. Nous ne serons guère gênés aujourd'hui pour faire tout à notre aise nos relevés et nos photographies.

Pendant que nous opérons, le P. Pascal va rendre visite aux professeurs de l'école; entre gens instruits la théologie étant un perpétuel sujet d'entretien, il ne tarde pas à trouver au nombre des mollahs quelques adversaires tout prêts à soutenir une controverse religieuse. La dispute devient bientôt si intéressante, que les marchands de fruits abandonnent leurs étalages et se groupent autour du moine chrétien et des prêtres musulmans. Les Persans, il est intéressant de le constater, traitent en général sans aucune acrimonie des sujets dont la discussion soulève au milieu de nos sociétés civilisées d'inévitables conflits; plusieurs fois déjà j'ai eu l'occasion de constater cette modération des chiites dans des circonstances où leur fanatisme excessif pouvait faire redouter de bruyants éclats: chacun ici parle à son tour, attaque la thèse de son interlocuteur, parfois avec une grande justesse d'arguments, et toujours avec une parfaite tranquillité d'esprit et de gestes.

Au moment où nous venons reprendre le Père, la parole appartient à un honnête derviche aux cheveux incultes, que j'ai aperçu tantôt assis sur une de ces grandes jarres à blé qui furent jadis si fatales aux quarante voleurs des _Mille et une nuits_. Le disciple d'Hafiz est descendu de son trône de terre cuite pour venir, lui aussi, causer dogme et morale. «Il est un peu fou, comme tous ses pareils, m'assure un jeune théologien, qui le considère pourtant avec le respect voué par les Orientaux à ceux qui ont perdu la raison. Il n'était ni gras ni fortuné quand il arriva à la médressè, mais il abritait au moins sa tête des rayons du soleil et des neiges hivernales sous un excellent bonnet de feutre; des _loutis_ (pillards) passant auprès de lui et le voyant endormi lui volèrent sa coiffure. A son réveil l'infortuné chercha vainement son bien, puis, en désespoir de cause, il se rendit au cimetière, s'assit sur une tombe et pendant plusieurs mois y demeura depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil.

«--Pourquoi vous éternisez-vous dans ce lieu funèbre? lui dit un de ses camarades.

--J'attends mon voleur; il viendra ici, puisque tout le monde y vient, et ce jour-là je reprendrai mon bien.»

Le P. Pascal aurait alimenté longtemps la discussion si l'heure n'était venue de déjeuner.

Nos longues courses, les chaleurs du mois de septembre, la nécessité de faire honneur à la cuisine persane sous peine d'humilier nos hôtes, nous fatiguent à tel point, que notre excellent guide nous a engagés à ne point rentrer à Djoulfa au milieu du jour, et à venir déjeuner au caravansérail, où Kodja Youssouf a établi ses dépôts de marchandises. Le comptoir de ce négociant est situé dans la partie la plus animée du quartier commerçant. Je n'ai vu nulle part, pas même à Constantinople, à Téhéran ou à Kachan, une foule comparable à celle qui grouille dans ces merveilleux bazars, les plus beaux et les plus fréquentés de tout l'Orient. Des potiches de vieux chine ou de vieux japon, des vases en cuivre ciselé remontant au siècle de chah Abbas, des suspensions en argent massif, incrustées de turquoises et de perles, parent les éventaires et font des galeries du quartier commerçant de véritables musées; musée, c'est le mot, car il faut se contenter d'admirer et ne pas songer à acheter ces œuvres d'art, les marchands, jaloux et orgueilleux de posséder des trésors dont ils connaissent toute la valeur, ne consentant à les céder ni pour or ni pour argent.

Le rôle de ces objets n'est pas d'ailleurs purement décoratif: ils sont tous garnis d'énormes bouquets de roses blanches ou jaunes, de jacinthes et de jasmins, dont le parfum pénétrant vient heureusement corriger les odeurs qui se dégagent de la foule.

Dans cette saison, l'aspect du bazar aux comestibles est particulièrement ravissant. De tous côtés s'empilent des montagnes de pêches vermeilles, des pyramides de limons doux, de melons et de concombres; des pastèques pourfendues par la moitié montrent aux passants altérés leur chair rouge gonflée d'une eau délicieuse, tandis que roulent pêle-mêle sur le sol des raisins et des aubergines monstres; en concurrence avec ces boutiques se présentent les étalages des épiciers, pharmaciens, droguistes, où miroitent, sous les rayons lumineux tombés du haut des toitures en forme de coupoles, des bocaux de cristal contenant toute une collection de sel de fer, de cuivre, de manganèse, et de longs vases de verre remplis de piment, de safran ou d'autres épices, condiments obligés de certains mets persans.

Le caravansérail arménien, dans lequel se trouvent les bureaux de Kodja Youssouf, est entouré d'une série de chambres profondes, fermées par des volets en mosaïque de bois. Au milieu du jour toutes ces portes sont soigneusement cadenassées, car les riches négociants se contentent de passer quelques heures à leur comptoir, à l'inverse des petits marchands du bazar, dont la boutique reste toujours ouverte.

Le Père frappe; des serviteurs se présentent et nous introduisent dans une salle voûtée; l'air de la pièce a conservé une bienfaisante fraîcheur. Nos domestiques apportent d'une rôtisserie voisine de délicieux kébabs emmaillotés dans une couche de pain, et des fruits confits dans du sirop aigre. Ces hors-d'œuvre, désignés sous le nom de _torchis_ (aigreur), sont des aubergines de la grosseur d'une figue de vigne, des prunes de la taille d'une olive, ou des noix à peine formées. Les Persans mangent à tous les repas ces mets excitants, très agréables pendant les fortes chaleurs.

Après le déjeuner, Kodja Youssouf profite de notre présence à Ispahan pour faire défiler devant nous les plus habiles forgerons ispahaniens; ils portent avec eux des canards, des chameaux, des ânes, des boucliers et des aiguières en acier, façonnés au marteau et rehaussés de minces filets d'or ou de platine incrustés dans le dur métal.

Nous recevons également la visite de plusieurs grands marchands de tapis. L'un d'eux nous invite à venir prendre le thé dans sa maison, ses marchandises étant trop lourdes pour être facilement transportées. J'accepte son offre avec d'autant plus d'empressement qu'il est marié, prétendent les matrones d'Ispahan, à l'une des plus jolies femmes de la ville.

L'entrée de l'andéroun sera difficile à forcer, et j'aurai bien du mal à me faire présenter à la belle, car le bonhomme, trompé comme le commun des mortels par mes habits et la peau tannée de mon visage, a cru être agréable à Marcel en lui faisant sur moi les compliments les plus aimables.

«Votre esclave a vu du premier coup d'œil que ce jeune homme est le fils de Votre Honneur. Dieu a donné à cet enfant des traits qui reproduisent trop fidèlement votre bienfaisante image pour que l'on n'en soit point frappé.»

Les Persans, sans oser se l'avouer, ont si peu de confiance dans la vertu de leurs femmes, que la constatation de la ressemblance entre père et fils est un compliment délicat toujours reçu avec le plus grand plaisir.

Marcel, très touché des bonnes paroles du marchand de tapis, s'est confondu en remerciements.

CHAPITRE XIV

Les jardins de l'évêché.--Le clergé grégorien.--L'andéroun de hadji Houssein.--Souvenirs de voyage d'une Persane à Moscou.--La tour à signaux.--Lettre du chahzaddè Zellè sultan.

2 septembre.--«Aïe! aïe! la! la! la! Assez! pardon! père, je ne recommencerai plus. Aïe! aïe!» hurle notre ami Kadchic en recevant sur la plante des pieds quelques légers coups de gaule.

Le mauvais drôle s'est permis de goûter à un _pichkiach_ que l'évêque arménien nous a envoyé par l'entremise d'un vicaire, chargé de nous rappeler également que Sa Grandeur nous attendait ce soir à dîner dans son jardin des bords du Zendèroud. Le cadeau épiscopal ne se composait que de six pêches, mais elles étaient assez grosses pour remplir à elles seules une grande corbeille d'osier. Les fruits les plus parfumés des jardins d'Europe ne sauraient rappeler, même de loin, la chair à la fois ferme et fondante, la peau fine et la saveur musquée des pêches d'Ispahan. J'excuse, en les admirant, la gourmandise de Kadchic; sa grâce obtenue, le gamin se relève et se sauve en courant.

«La plante de tes pieds n'est-elle pas endolorie?

--Pas le moins du monde; elle est dure comme une semelle de cuir, mais je crie de toutes mes forces afin d'apitoyer bien vite le Père.»

Exacts au rendez-vous, nous franchissions, trois heures avant le coucher du soleil, l'enceinte de terre bâtie autour des jardins de l'évêché. Sa Grandeur ne tarde pas à arriver, montée sur un superbe cheval noir et suivie de ses vicaires, qui caracolent derrière elle. C'est évidemment ainsi que voyageaient autrefois en France les plus grands dignitaires de l'Église.

Non loin de la porte d'entrée s'étend une esplanade couverte d'un dôme de verdure. Sous cet épais ombrage s'abrite une citerne alimentée par les eaux du Zendèroud. La roue d'une grossière machine élévatoire tourne en gémissant sur son arbre de couche et vient déverser, à la tête des rigoles d'irrigation, l'eau contenue dans les godets de bois dont elle est entourée. Quatre bœufs superbes attelés à un manège mettent en mouvement cet appareil aussi bruyant que primitif. Les élèves de l'évêché, grâce à leur grande taille et à leur belle conformation, dues probablement à l'abondance et à la qualité de la nourriture qui leur est donnée, diffèrent des bêtes de labour, petites, maigres, mal faites, et dont la chair coriace est si mauvaise au goût que les plus pauvres gens seuls peuvent se décider à la consommer.

Le bouvier, en me vantant la vaillance et la douceur des animaux confiés à ses soins, et en me faisant admirer leur poil brillant, ne se doute point, le malheureux, des instincts carnassiers et des idées criminelles qui, je l'avoue à ma honte, se réveillent en moi. Depuis plus de six mois nous n'avons pas été régalés du moindre bifteck! En revenant en France, j'en fais le serment, je ne mangerai de six mois ni pré-salé, ni côtelette nature. Pour donner un autre cours à des pensées d'autant plus malséantes qu'elles se présentent à mon esprit au moment où le mouton va essayer de tenter mon appétit en se déguisant sous huit ou dix formes différentes, je m'enfonce au plus épais du verger. Le sol, merveilleusement fécond, est couvert de trois étages de verdure; des platanes et des peupliers dominent de leurs cimes élancées figuiers, pêchers, grenadiers et cognassiers, chargés eux-mêmes de fruits si doux qu'on les mange comme des pommes; les branches de ces arbres s'affaissent sous le poids de la récolte et touchent presque la terre, couverte de légumes auxquels l'ombre est nécessaire.

Mahomet a dû rêver de Djoulfa en décrivant les jardins d'Éden.

Nous sortons du verger à la voix de l'évêque et montons sur la terrasse d'un pavillon placé à l'entrée de la grande allée. De ce point culminant le regard s'étend dans toutes les directions; il suffit d'évoluer lentement sur soi-même pour voir se développer, comme dans un gigantesque panorama: au nord-est, la ville musulmane aux coupoles d'émail bleu; à l'est, le fleuve s'écoulant sous les nombreuses arches des ponts Allah Verdy khan et Mamnoun; plus bas, les toits coniques du couvent des derviches et le minaret de Chéristan élevé dans le plus vieux quartier de la ville, l'antique Djeï; au sud, Djoulfa dont les terrasses entrecoupées de coupoles et de jardins se détachent sur un fond de montagnes violacées; enfin, à l'ouest et au nord-ouest, la fertile plaine de Coladoun formant au loin une immense tache verte.

A la nuit les invités arrivent en troupes. Ce sont les plus dévots personnages de Djoulfa, les conseils et les appuis de l'évêque, tous gens savants, mais timides et réservés en présence de leur pasteur.

On prélude au repas en buvant du thé, boisson considérée comme un apéritif; puis, à neuf heures du soir, chacun prend place à table. Les convives, gratifiés de fourchettes, de cuillères et de couteaux, regardent avec une méfiance non dissimulée ces instruments de torture, et prennent, à leur aspect, une figure si déconcertée que je regrette de n'avoir pas le courage, m'affranchissant d'absurdes préjugés, de plonger mes doigts dans les plats, tant je rends malheureux les pauvres gens invités, ou plutôt condamnés à dîner en ma compagnie.

Le menu ressemble beaucoup à celui du festin servi à la noce arménienne; les convives étant moins nombreux, les plats sont plus soignés et les mets plus variés. Le vin noir de Kichmich surtout est exquis. Il provient d'un vignoble planté à l'extrémité du jardin.

Les Arméniens entendent aussi bien la culture de la vigne que la fabrication du vin. Ils font monter les ceps le long de treillages formant des tonnelles plates, étendent les sarments sur des claies assez larges pour laisser passer la grappe au moment de sa formation, et lui permettent ainsi de se développer tout à l'aise à l'intérieur de la tonnelle. Le raisin, abrité des rayons du soleil par les feuilles demeurées au-dessus du clayonnage, et maintenu à une assez grande distance du sol pour n'être point brûlé par la chaleur rayonnante, atteint parfois jusqu'à quarante centimètres de longueur; son grain est gros, couvert d'une peau fine, et clairsemé sur la grappe. Quand j'ai goûté à ce fruit exquis, j'ai cru me retrouver encore dans les huertas de Murcie ou de Malaga. Les Arméniens ne coupent le raisin que lorsqu'il est arrivé à complète maturité; les vendanges faites, il est égrappé, foulé et mis à fermenter; après la décuvaison on fait cuire le vin afin qu'il puisse traverser sans danger les fortes chaleurs de l'été, puis on le mélange à des matières destinées à le rendre plus excitant, la meilleure de toutes les boissons, au goût des Persans, étant celle qui amène le plus tôt le buveur à un état d'ivresse agréable.

Au dessert l'évêque prend la parole en arménien et prie l'un des convives de nous traduire ses paroles en langue persane.

«Je suis heureux, dit-il, de réunir autour de moi les chefs des principales familles de Djoulfa et de les mettre à même de témoigner leur sympathie aux hôtes que le ciel m'a envoyés, aux enfants de cette fière nation qui depuis tant de siècles est la protectrice et l'ange tutélaire des chrétiens d'Orient. La France se souviendra des saintes traditions de son passé, ajoute-t-il, et toujours les opprimés tourneront vers elle leurs regards suppliants.»

Perdus en pleine Asie, comment ne serions-nous pas émus en entendant parler avec respect et confiance de la patrie lointaine?

Ces quelques mots ont d'ailleurs une portée réelle; quoique forcé de résider à Djoulfa, le prélat qui nous reçoit à sa table n'en occupe pas moins une très haute situation. Son titre de primat des Indes en fait le chef hiérarchique et le représentant de tous les chrétiens schismatiques établis en Hindoustan. Les revenus du siège épiscopal sont même dus en partie à la générosité des Arméniens installés à Bombay ou à Bénarès, car, à part le produit de ses jardins et de quelques terres disséminées autour de Djoulfa, l'évêché ne peut guère compter sur les secours des Iraniens, trop pauvres pour offrir à leur pasteur autre chose que les prémices de leurs récoltes.

Les fonds provenant des Indes sont considérables, mais la manière dont ils sont recueillis est tout au moins singulière. L'évêque de Djoulfa dispose à son gré des cures de ces pays, et donne les mieux rétribuées aux prêtres capables de lui offrir en échange de leur nomination un cautionnement destiné à garantir la redevance qu'ils s'engagent à lui payer annuellement. Réunir à l'avance les fonds nécessaires à l'obtention d'une cure à gros bénéfices est la grande préoccupation des membres du clergé subalterne: il n'y a pas de trafic ou de commerce clandestin auxquels les prêtres ne se livrent en vue de satisfaire les exigences pécuniaires de leur chef hiérarchique. Les abus les plus criants résultent de ces détestables agissements, mais on ne saurait juger avec trop d'indulgence le pasteur quand on connaît le troupeau. Si les prélats ne prenaient la précaution d'exiger un cautionnement avant de nommer les curés, les membres du bas clergé, sortis généralement des classes les plus infimes de la société, privés d'une instruction assez solide pour suppléer à l'éducation première, dépourvus d'idées très nettes sur la valeur d'une parole donnée et ne voyant guère dans le sacerdoce qu'un état lucratif, s'empresseraient, une fois nommés, de manquer à leurs promesses.

Ces conventions sont entachées de simonie; néanmoins les grégoriens ne paraissent pas les considérer comme illicites et les concluent du haut en bas de la hiérarchie ecclésiastique. Le patriarche d'Echmyazin, chef reconnu de l'Église schismatique, exige tout le premier, des évêques consacrés par lui, des cadeaux proportionnels à la dotation de leurs sièges épiscopaux, et ne saurait trouver mauvais que ceux-ci, à leur tour, aient recours à des procédés analogues envers les simples prêtres; d'autant plus que les prélats, se trouvant dans l'impossibilité de se livrer aux entreprises commerciales qui enrichissent les fidèles, sont obligés de pressurer le bas clergé afin de réunir les fonds promis à Echmyazin, de subvenir aux frais du culte, et de pourvoir à leur entretien personnel, à celui des bâtiments de l'évêché, des écoles et des établissements de bienfaisance.

Le marchandage des offices religieux n'empêche pas d'ailleurs les prêtres de témoigner le plus profond respect à leur pasteur; et ils songent même si peu à murmurer contre des demandes d'argent publiquement avouées, que le curé de la cathédrale de Djoulfa, désireux d'être promu à une cure des Indes, est venu prier le P. Pascal de lui servir de caution auprès de l'évêque. L'idée était au moins originale. Le Père a refusé d'intervenir dans une affaire où son immixtion aurait pu être considérée comme un empiètement indiscret dans les affaires des grégoriens. Il doit se montrer d'autant plus prudent que, jusqu'à ces dernières années, l'Église romaine et l'Église schismatique de Djoulfa ont été des rivales acharnées.

Peu d'années avant la venue à Djoulfa du P. Pascal et de l'évêque, la majorité grégorienne persécuta de la manière la plus cruelle la minorité romaine; les prêtres catholiques, menacés dans leur existence, furent même obligés de se réfugier chez des musulmans. Le souvenir de ces excès n'était pas encore effacé à l'arrivée des deux nouveaux chefs, et leurs relations se ressentirent tout d'abord de l'état d'hostilité de leurs ouailles; aujourd'hui elles sont devenues des plus amicales, grâce aux sentiments généreux du P. Pascal.

Il y a six ans, l'évêque, montrant, au dire des fidèles, trop de modération envers les catholiques, fut gravement attaqué; on lui reprocha avec amertume ses tendances à se rapprocher des romains au détriment des grégoriens.

Les mauvais sentiments de la population de Djoulfa éclatèrent avec une telle violence, que le prélat, désolé, se résigna à abandonner son siège de Perse et à aller vivre aux Indes au milieu de fidèles respectueux et soumis. Il quitta son palais, franchit à peu près seul les murs de la cité, dure humiliation quand on a la coutume de vivre entouré de nombreux amis, et s'engageait en pleurant sur la route de Chiraz, quand il fut rejoint par le Père Pascal. Le moine, ému de pitié, avait sellé son cheval et était venu consoler le voyageur. Celui-ci fut profondément touché de cet acte de charité. Les deux prêtres cheminèrent ensemble une journée, et en se séparant, l'un pour s'éloigner de son ingrate ville épiscopale, l'autre pour revenir au milieu de ses quelques catholiques fidèles, ils se promirent de resserrer les liens de leur amitié si des circonstances favorables les réunissaient un jour à Djoulfa.