La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 24
Comment ne pas dire un mot de cette Université, bien qu'il ne nous ait pas été donné d'apprécier le savoir des étudiants, envoyés en vacances durant tout l'été?
A l'exemple du roi son auguste père, le chahzaddè fait de louables efforts en vue d'organiser des écoles et de réagir contre les traditions cléricales qui donnent à la science théologique la première place dans l'enseignement. Tout serait au mieux si les élèves de la médressè n'étaient aussi rares que les maîtres. Les cours de physique, de mathématiques, d'histoire et de langues étrangères sont professés avec un égal mérite par un jeune savant livré tout le jour aux rêves enivrants que procure l'opium. Cet émule de Pic de la Mirandole, j'ai le regret d'en convenir, a fait son éducation à Paris et à Londres; mais, au lieu de s'instruire et de chercher à développer son intelligence au contact des Occidentaux, il s'est empressé, comme bon nombre de Persans venus en Europe, de greffer sur les vices communs aux Asiatiques nos plus détestables défauts.
Maître et élèves de l'Université d'Ispahan sont logés dans un ravissant pavillon situé au milieu de vastes jardins confinant à ceux des Tcheel-Soutoun. Ce palais d'été, élevé jadis par Fattaly chah, porte le nom de Hacht-Bechet (Huit-Paradis), parce qu'il contient, outre les appartements royaux, quatre corps de logis à deux étages, destinés aux huit favorites du roi.
Quand on se rend des Tcheel-Soutoun aux Hacht-Bechet, on longe d'abord un bassin qui s'étend entre deux jardins d'un caractère bien persan. Les parcs anglais, avec leurs pelouses de gazon égayées par des corbeilles fleuries ou des bouquets d'arbres; les jardins français du dix-huitième siècle, avec leurs formes raides et sévères, ne sauraient en donner une idée; les _bags_ (jardins), semés sous de hauts platanes émondés jusqu'à la cime, sont de véritables champs couverts de fleurs serrées les unes auprès des autres, sans aucun souci des couleurs ni des espèces. L'aspect de ces longs parterres est étrange, et si, en s'en approchant, on peut leur reprocher un certain désordre, il faut avouer que, vus à distance et au grand soleil, ils produisent un effet charmant, chaque fleur paraissant alors plus éclatante que les brillants papillons qui les caressent de leurs ailes. Au delà du bassin s'élève le pavillon octogonal des Hacht-Bechet, composé d'une grande salle placée au centre de l'édifice, de quatre porches et de quatre corps de bâtiments. Il comprend sur deux hauteurs d'étages les «Huit-Paradis», desservis par des escaliers spéciaux mis en communication au moyen de galeries jetées au-dessus des porches.
Sur les murs des appartements placés auprès du portique s'étendent deux grandes compositions, représentant, l'une Fattaly chah entouré de ses fils, l'autre le même souverain chassant les fauves. Le roi, penché sur le cou de sa monture, traverse de sa lance la gueule d'une bête féroce, un lion ou une panthère, je ne saurais le dire. L'artiste, justement préoccupé de la figure royale, a négligé de préciser les formes de l'animal.
Les Hacht-Bechet sont démeublés aujourd'hui, les huit favorites ont disparu, pas un nom n'est resté attaché aux appartements embellis jadis de leur présence, et l'on chercherait vainement les traces des déesses qui régnèrent il y a quelque soixante ans dans cette ruche royale. Étaient-elles majestueuses ou mignonnes, brunes ou blondes, gaies ou sérieuses? Aucun indice n'est venu me révéler ces secrets; il est à supposer néanmoins que le père de plus de six cents enfants devait avoir au nombre de ses épouses des types de beauté très variés.
Je suis fort reconnaissante au général Mirza Taghuy khan de m'avoir prévenue que je me trouvais dans un collège, car sans cet avertissement je ne me serais jamais douté de l'affectation actuelle de l'édifice. Bancs, pupitres, ardoises traditionnelles, chaire de professeur, bibliothèque, constituent ici un mobilier inutile. Les Iraniens, grands et petits, calligraphes de profession ou écoliers maladroits, écrivent en tenant le papier appuyé sur la paume de la main, de telle sorte qu'en étendant un tapis sur le sol et en mettant dans un coin la perche et les verges nécessaires pour donner la bastonnade, un local quelconque peut servir de collège ou de ministère.
Les élèves auraient vraiment bien tort de se plaindre des coups de gaule dont on les gratifie: ces soins prévoyants endurcissent dès l'enfance la plante de leurs pieds et les mettent en état de supporter bravement les infortunes à venir; la première école n'est-elle pas celle de l'adversité? D'ailleurs, si les professeurs distribuent plus de coups de bâton que de sages conseils, les collégiens reçoivent en dédommagement, comme leurs collègues de la capitale, un traitement fort honorable et un habit neuf tous les ans. Les Persans sont en avance, on le voit, sur les peuples qui s'enorgueillissent de donner l'instruction gratuite et obligatoire.
1er septembre.--Hier, à notre retour au couvent, nous avons été prévenus que le sous-gouverneur nous recevrait le lendemain, deux heures après le lever du soleil. A peine _l'aurore au voile de safran se dispersait-elle sur la terre_, que la voix tonitruante du bon Père a retenti sur la terrasse, où il dort d'habitude auprès de son écuyer Kadchic. Il s'agissait d'étriller nos montures avec le plus grand soin, afin d'entrer dignes et solennels au palais du gouverneur et de racheter par la bonne tenue des cavaliers et de leurs chevaux le misérable état du harnachement.
Tous ces préparatifs nous ayant mis en retard, nous traversons Djoulfa au galop et nous nous décidons à passer à gué le Zendèroud, afin de raccourcir la distance qui nous sépare du palais.
Il y a environ un mètre d'eau dans le fleuve; cependant le courant nous entraîne à la dérive et me donne un vertige qu'il me serait difficile de dominer, si je ne tenais les yeux obstinément fixés sur la rive vers laquelle nos chevaux se dirigent. La berge atteinte, le Père gagne une allée bordée de palais en ruine, traverse les jardins des Tcheel-Soutoun et s'arrête enfin devant une porte basse. Après avoir franchi un vestibule tortueux, nous pénétrons dans une cour plantée d'arbres fruitiers mêlés à des rosiers et à des vignes disposées en tonnelles.
Le représentant du prince nous reçoit sous un talar fort simple; la réception sera néanmoins cérémonieuse, si je m'en rapporte à l'élégance du costume de ce haut dignitaire: koledja de satin violet, abba de poil de chameau mêlé de fil d'or, kolah de fin astrakan taillé à l'ancienne mode.
Le sous-gouverneur passe à juste titre pour un des plus charmants causeurs de la Perse; il parle en savant grammairien le persan de Chiraz sa patrie, et s'exprime néanmoins avec une simplicité dont je lui sais le meilleur gré. C'est à la fois un lettré et un érudit.
Nous avons sérieusement étudié l'histoire de la Perse. Notre interlocuteur ne tarde pas à s'en apercevoir, et l'entretien, prenant dès lors une allure fort attachante, roule sur les hauts faits de chah Abbas. Tout le monde connaît les exploits du grand sofi, la manière dont il échappa au massacre de toute sa famille ordonné par son oncle, chah Ismaïl; les scrupules de son bourreau, homme pieux qui voulut attendre la fin du Ramazan avant de le tuer; sa jeunesse passée dans le Khorassan, son avènement au trône (1585), ses guerres victorieuses contre les Usbegs et les Turcs, l'extension donnée à l'empire à la suite de conquêtes qui portèrent les frontières de la Perse jusqu'à l'Euphrate, ses relations d'amitié avec les Européens installés à sa cour, l'embellissement d'Ispahan devenue sa capitale et l'une des plus belles villes du monde, enfin la richesse et la prospérité auxquelles atteignit sous son règne un royaume qu'il avait disputé à l'étranger et arraché à la guerre civile. Mais les dernières années de sa vie, passées au fond de son andéroun, sont restées couvertes d'un voile si épais, que peu de personnes ont pu le déchirer. L'esprit du roi, hanté par les folles terreurs qui saisissent dans leur vieillesse les souverains orientaux quand, arrivés au terme de l'existence, ils se prennent à redouter l'impatience de leurs héritiers, s'aigrit au point de le rendre injuste envers ses plus fidèles serviteurs.
Chah Abbas ne se contentait pas de se montrer d'une sévérité sans exemple pour les grands de la cour; sa famille elle-même n'échappait pas à sa méfiance et à sa jalousie. Il avait tendrement aimé ses quatre fils pendant leur jeunesse; mais, le jour où il ne vit plus en eux que des successeurs, son esprit ombrageux s'émut et il se prit à considérer les personnes dévouées à ses enfants comme des ennemis personnels pressés de le voir mourir ou de lui ravir la couronne. Il se détermina à ordonner la mort de son fils aîné, Suffi Mirza, en voyant les regards des courtisans se porter avec respect sur l'héritier du trône au moment où il sortait du palais royal.
Les remords qu'il éprouva après l'exécution de cet ordre barbare semblèrent, au lieu de le calmer, exciter encore sa fureur. Le second de ses fils, Khoda Bendeh, était aussi bien doué que Suffi Mirza; ses vertus ne le préservèrent pas des soupçons paternels. Le prince, informé inopinément que son terrible père avait fait prendre et tuer sous prétexte de conspiration un des officiers auxquels il était le plus affectionné, ne sut maîtriser sa colère et son désespoir, accabla le chah des plus amers reproches, et, oubliant toute prudence, tira son épée du fourreau.
Il fut immédiatement désarmé et allait être décapité, quand chah Abbas, sur la prière de ses petits-enfants, consentit à lui laisser la vie, et se contenta de lui faire arracher les yeux.
Un profond désespoir s'empara du malheureux Khoda Bendeh; dans l'état misérable où il était réduit, sa colère et sa haine contre son père s'accrurent de jour en jour, et toutes ses pensées se concentrèrent sur un seul projet: tirer vengeance de son bourreau.
Il avait deux enfants: un fils et une fille. La petite Fatime était adorée de son grand-père, qui ne pouvait se passer d'elle. Seule, comme David auprès de Saül, elle parvenait à apaiser les fureurs du vieillard par ses caresses et sa gentillesse.
Khoda Bendeh écoutait avec une joie farouche tout ce qu'on lui disait de l'affection du roi pour la petite princesse, de l'influence qu'elle avait su prendre sur lui, et de la tristesse où le plongeait son éloignement momentané. La vengeance était prête. Un matin, au moment où l'enfant venait baiser ses paupières d'aveugle, il la saisit et l'égorgea sous les yeux de sa femme affolée, puis il se précipita sur son fils accouru au bruit de la lutte et tenta, mais en vain, de lui faire subir le sort de sa sœur; on parvint à arracher l'enfant, encore vivant, des mains de son père, et l'on avertit chah Abbas. Les exclamations de rage et de désespoir du vieux monarque devant le cadavre de sa petite-fille firent goûter au meurtrier un suprême et sauvage bonheur; pendant quelques instants il savoura avec avidité son horrible vengeance et mit fin à son existence en avalant un poison foudroyant. Oserais-je comparer les fureurs des héros d'Eschyle ou d'Euripide à celles de Khoda Bendeh? Cependant nous ne sommes point en présence d'une fable plus ou moins ingénieuse ou d'une histoire légendaire comparable à celle de la terrible Médée égorgeant ses enfants pour se venger de l'abandon de Jason; cette tragédie, à laquelle il serait bien difficile de trouver un plus épouvantable dénouement, n'est pas un récit composé par des aèdes et transfiguré par des poètes, mais un fait historique, qui s'est passé il n'y a pas trois siècles dans les appartements voisins de ceux où nous nous trouvons.
Le sous-gouverneur s'étonne de notre émotion; à son avis, le souverain est le maître absolu du bien et de la vie de ses sujets; il serait même prêt à excuser et à approuver, dans une certaine mesure, l'action du vieux roi qui, maître d'enlever la vie à son fils, se contenta de le priver de la vue. Il s'arrête néanmoins au milieu de ses souvenirs historiques et nous propose d'aller visiter le pavillon du _Çar-Pouchidèh_ (Tête-Couverte), résidence favorite du prince Zellè sultan lorsqu'il vient dans son gouvernement d'Ispahan.
Cette petite salle, gaie et claire, est bien de nature à faire diversion aux récits tragiques de notre guide. Toute la décoration repose sur un ingénieux emploi de miroirs à facettes et présente beaucoup d'analogie avec celle des Tcheel-Soutoun. Chacun des quatre supports octogones de la toiture s'appuie sur un groupe de quatre demoiselles court vêtues; elles-mêmes soutiennent des têtes de lion qui vomissent des jets d'eau dans une vasque placée au centre de la pièce. Au seul examen de ces sculptures, on reconnaît que les artistes persans n'ont pas l'habitude de modeler des figures humaines; ces statues, les seules que j'aie vues en Perse, ne sont pas dépourvues néanmoins d'une certaine grâce naïve.
Un passage ménagé tout autour du bassin permet d'accéder aux appartements disposés sur chaque côté de la salle. La pièce la plus vaste est meublée à l'européenne et munie d'une psyché que le prince fait habituellement placer devant lui quand il désire suivre des yeux ses mouvements et juger s'ils sont empreints de la grâce, jointe à la majesté, qui siéent à un descendant des Kadjars.
Si Allah s'est montré généreux envers Zellè sultan en lui accordant une brillante intelligence, il l'a peut-être moins gâté au point de vue des avantages physiques. A en juger d'après ses nombreux portraits, le fils du roi est petit et un peu gros; à la suite d'un coup reçu sur l'œil pendant son enfance, une de ses paupières est restée abaissée, et il aurait peu sujet, il me semble, de se montrer coquet. Mais un prince, et surtout un prince oriental, ne court jamais le risque de s'apprécier à sa juste valeur; d'ailleurs, s'il avait quelque velléité de voir la vérité toute nue, ses flatteurs aux aguets ne laisseraient point pénétrer cette impudique personne sans l'avoir auparavant soigneusement voilée.
Le prince Zellè sultan se croit donc proche parent d'Apollon: aussi bien le soin de sa personne et de ses costumes est-il une de ses préoccupations favorites. Il a dans sa garde-robe les uniformes de tous les souverains de l'Europe, les met à tour de rôle, et disait dernièrement au représentant de la maison Holtz, en voyant une charmante photographie du duc de Connaught en uniforme de général anglais:
«Je désire avoir un costume pareil à celui-là.
--Altesse, la couleur rouge signale tous les défauts d'une coupe défectueuse, et, si vous désirez que cet habit aille tout à fait bien, il serait utile que je prisse quelques mesures.
--_Lazem nist_ (cela n'est pas nécessaire)», reprend le prince avec horreur, car, à l'exemple de son auguste père, il n'a jamais toléré qu'un de ses inférieurs osât lui manquer de respect jusqu'à le toucher; «prévenez seulement le tailleur que cet uniforme est destiné à un jeune homme bien fait, dont les formes sont plus majestueuses que celles du duc de Connaught.»
Le commissionnaire, ayant recommandé à ses correspondants de rêver d'un tonneau de bière en promenant les ciseaux dans l'étoffe, a eu néanmoins le regret de voir arriver un habit trop étroit pour son client.
On est heureux de n'avoir à signaler que de si réjouissants travers chez un prince auquel sa naissance, sa puissance et les traditions locales auraient pu donner de redoutables défauts.
Derrière le Çar-Pouchidèh s'étend l'andéroun réservé aux concubines de Zellè sultan, qui ne s'est pas remarié légitimement depuis la mort de sa première femme, la fille de l'émir nizam. Je n'ai point visité cette partie du palais, le prince n'étant pas là pour m'y introduire; mais, au dire des serviteurs, j'ai vu, en compensation, des gens autrement intéressants que _des femmes, cette vulgaire marchandise humaine_, en la personne de quatre porcs, gras, luisants et en parfait état de santé.
Les élèves du chahzaddè sont les seuls spécimens de leur espèce qui aient jamais franchi les frontières de la Perse, l'entrée du porc, vivant ou mort, étant sévèrement interdite et jamais la chair de cet animal n'ayant osé s'étaler ici comme à Constantinople sous forme de jambon et de saucisse. L'intention du prince, en construisant une porcherie dans son palais, n'a pas été de faire un essai d'acclimatation: il a voulu, en se montrant si peu respectueux des prescriptions du Koran, protester contre des préjugés religieux, et l'on raconte même que, le jour de la réception du Norouz (nouvel an), alors que tous les fonctionnaires et le clergé sont forcés de venir présenter leurs vœux de bonne année au fils du roi, celui-ci a donné l'ordre de faire passer le cortège dans la cour souillée par les animaux les plus impurs de la création.
Les prêtres voient avec horreur les tendances de Zellè sultan, mais ils sont bien obligés de se dire les très humbles serviteurs d'un prince qui gouverne tout le midi de la Perse et tentera, à la mort de son père, de former un royaume indépendant dans le sud en laissant provisoirement le nord à son frère le valyat, quitte à l'en déposséder plus tard, si les Russes ne se sont pas chargés de ce soin. Zellè sultan est trop ambitieux et trop courageux pour renoncer à la haute situation qu'il occupe. De son côté, le valyat, s'il monte sur le trône, cherchera à se défaire d'un si redoutable vassal. Aussi pense-t-on, sans oser le dire tout haut, que l'Iran appartiendra à celui des deux frères qui pourra faire tuer l'autre.
Le chah connaît la haine qui divise les princes depuis leur plus tendre enfance.
Dès l'âge de douze ans, Zellè sultan gravait, sur une lame de sabre faite à son intention, cette phrase significative: «C'est avec cette arme que je tuerai mon frère le valyat». A cette époque le roi n'accordait pas à son fils aîné la considération due à un prince intelligent, bon administrateur, et qui seul de tous ses enfants lui fournit de l'argent, au lieu de lui en demander; il n'admettait pas surtout que les lois d'hérédité faites en faveur du premier-né d'une princesse kadjar pussent être violées. En voyant s'élever dans une si jeune tête de pareilles idées de révolte et d'usurpation, il entra en fureur et donna l'ordre de crever les yeux du coupable. On obtint la grâce de Zellè sultan en considération de son jeune âge, et désormais le prince apprit à cacher soigneusement sa pensée et à ne plus se livrer à des accès de franchise qui pouvaient lui coûter la vie.
Depuis quelques années, le chah, bien revenu de ses préventions, dépouille successivement tous ses frères de leurs gouvernements et les remet entre les mains de son fils aîné. Est-ce la tendresse ou l'intérêt qui le guide? Allah seul connaît le cœur de Nasr ed-din son serviteur.
En rentrant à Djoulfa, nous avons suivi la grande voie de Tchaar-Bag. Généralement triste et abandonnée, elle reprend quelque animation vers le soir, au moment où les caravanes se mettent en marche. Mais que sont les allées et venues de muletiers et de pauvres diables auprès de la foule animée et luxueuse qui embellissait cette promenade il y a deux cents ans! A en juger d'après les détails donnés sur les costumes du dix-septième siècle par les peintures des Tcheel-Soutoun, on devait voir se promener, sur les dalles de marbre de l'allée centrale, des seigneurs vêtus de cachemire, d'étoffes d'or ou de pourpre, et, sur les voies latérales, courir d'élégants cavaliers luttant de vitesse et de vigueur, ou faisant exécuter à des étalons somptueusement harnachés des passes brillantes, sous les yeux des belles khanoums assises dans le balakhanè construit en tête de la promenade. Je suis entrée, en escaladant les terrasses de maisons voisines, dans ce célèbre pavillon et j'ai regardé. Plus de cavaliers, hélas! plus de gentilshommes aux glorieux ajustements. Quelques piétons s'avancent lentement, affaissés sous le poids de lourds fardeaux; les platanes gigantesques, mais à la cime chenue, sont dépouillés de cette verdure qui promet aux arbres une longue existence; les dalles des trottoirs sont ébranlées, les canaux desséchés; les bassins, remplis d'une eau croupissante, supportent des fleurs de marécage; les parterres, sans arbustes ni verdure, ne se parent même pas de ces grands rosiers sauvages, ornement naturel des jardins les moins soignés.
Malgré la sauvagerie du tableau je n'ai pas eu à regretter mon ascension jusqu'aux étages supérieurs du balakhanè. Autour des pièces règnent de magnifiques lambris de faïence.
Ces peintures, divisées en tableaux distincts, représentent des scènes d'andéroun traitées avec un incontestable mérite. Vêtues de robes de brocart, coiffées de turbans ou de diadèmes de pierreries, de jeunes femmes sont assises dans des jardins et mangent des chirinis (bonbons) et des fruits. Leurs vêtements sont peints en couleurs vives et franches, tandis que les figures ne sont guère plus colorées que les fonds blancs laiteux sur lesquels elles se dessinent. Si l'on considère la finesse et la forme des traits, qui ne rappellent en rien le type des belles Iraniennes, il est permis de supposer que les faïenciers se sont inspirés de modèles chinois. Cette hypothèse est admissible, car à l'époque du grand sofi la Perse a fabriqué des plats et des vases peints en bleu sur fond blanc, imitant à s'y tromper les porcelaines du Céleste-Empire.
Hélas! presque toutes les figures des panneaux du Tchaar-Bag ont été brisées à coups de marteau. Cette mutilation barbare a sans doute été faite sous chah Abbas II, prince si dévot qu'au début de son règne on n'osait écouter que des exhortations pieuses. Sur la fin de son existence il racheta, j'en conviens, cet excès de zèle par les plus affreux désordres. Ayant fait tuer sa favorite durant une nuit d'ivresse, il ordonna, en reprenant possession de lui-même, qu'on immolât aux mânes de la défunte toutes les bouteilles vides ou pleines de l'empire: repentir bien méritoire, mais dont ses sujets firent tous les frais, car, si Abbas II renonça désormais à conserver son vin dans des récipients de verre, il remplit de ce précieux liquide des amphores de faïence dont la contenance était double ou triple de celle des bouteilles brisées.
En descendant du pavillon par des marches de trente-cinq centimètres de hauteur, le Père, auquel notre séjour au couvent paraît avoir rendu quelque gaieté, s'arrête tout à coup.
«Le sous-gouverneur, dit-il, n'est pas le seul à connaître la vie intime de chah Abbas le Grand. Ce souverain, m'a-t-on conté, se plaisait à adresser à son bouffon des questions bizarres. «Un homme a commis une faute très grave: comment peut-il, en voulant se la faire pardonner, présenter une excuse qui soit pire que la faute commise?» lui demanda-t-il un jour. Le lendemain, comme le roi montait les degrés conduisant à l'appartement de ses femmes, le fou s'approcha et le pinça fortement au mollet.
«--Qu'est-ce à dire? s'écria le roi en courroux.
«--Excusez-moi, Majesté, gémit le coupable, je croyais tenir la jambe de la favorite.»
On connaît une autre solution du même problème donnée naïvement par le grand maître des cérémonies de Charles X. Après l'enterrement de son frère Louis XVIII, le roi se plaignit amèrement du désordre du cortège funèbre. «Sire, nous ferons mieux la prochaine fois», répondit en tremblant l'officier incriminé.