La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 23

Chapter 233,731 wordsPublic domain

Mirza Taghuy khan est venu nous voir dès notre arrivée. Sur la recommandation de son ancien maître le docteur Tholozan, il nous a fait ses offres de service; toutefois il ne nous a pas laissé ignorer que la capitale de l'Irak est peuplée de dévots et d'hypocrites réputés pour leur caractère querelleur et acariâtre.

«Ispahan est un jardin de délices; mais pourquoi faut-il qu'il soit habité? Tout serait bien dans cette ville s'il n'y avait point d'Ispahaniens.»

Les seïds (descendants du Prophète) sont aussi fort nombreux et s'efforceront de profiter de l'éloignement de Zellè sultan pour se venger sur nous de la sévérité que ce prince déploie à l'égard du clergé, et de la considération qu'il témoigne généralement aux chrétiens. En forme de conclusion, Mirza Taghuy khan nous a engagés à nous montrer très circonspects et à ne pas chercher à entrer dans les mosquées jusqu'à ce que, sur un firman de Zellè sultan, l'imam djouma et le mouchteïd nous aient autorisés à y pénétrer.

En attendant le retour d'un courrier envoyé en toute hâte à Bouroudjerd, où stationne le fils aîné du roi, nous visiterons les monuments qui n'ont point une affectation purement religieuse.

Bien qu'il n'existe dans Ispahan aucun vestige d'édifice antique, on ne saurait contester à la ville une ancienne origine. Placée sur le Zendèroud, l'unique fleuve de l'Irak, elle doit, au contraire, avoir été bâtie à une époque très reculée. Malheureusement il n'y a pas de fil conducteur qui permette de découvrir la vérité à travers des faits participant tour à tour de la fable et de la légende.

Les Persans font remonter la fondation d'Ispahan à l'époque de Djemchid, l'un des Peychdadiens. Dans le _Chah Nameh_ (Livre des Rois) Firdouzi, le célèbre poète du onzième siècle, attribue à un forgeron d'Ispahan, nommé Kaveh, la gloire d'avoir renversé Zoak, cet abominable tyran qui faisait panser deux ulcères développés sur ses épaules avec des emplâtres de cervelles humaines. Kaveh, ayant appris que sa fille allait être livrée aux pharmaciens royaux, attacha son tablier de cuir à l'extrémité d'une hampe, rallia les mécontents autour de cet étendard de révolte, chassa l'usurpateur et rétablit Féridoun sur le trône de ses ancêtres. En souvenir de cet exploit, le drapeau du célèbre forgeron fut précieusement conservé et confié à la garde du contingent d'Ispahan, plus brave dans l'antiquité, paraît-il, que dans les temps modernes. Enrichi de pierres précieuses par tous les successeurs de Féridoun, l'étendard devint si lourd et si grand que, au moment de la conquête arabe, six hommes suffisaient à peine à le porter, et que les soldats musulmans s'enrichirent en se partageant le précieux trophée, bien que ces «mangeurs de lézards» eussent égaré une grande partie des pierreries, dont ils ignoraient la valeur.

D'après l'auteur arabe Yakout, Ispahan était connue jadis sous le nom de Djeï et s'élevait sur l'emplacement du Chéristan actuel. Après la prise de Jérusalem, Bakht en-Nasr (Nabuchodonosor) exila les Juifs dans l'Iran. Ils errèrent longtemps avant de se déterminer à choisir une nouvelle patrie et s'arrêtèrent en un lieu nommé Djira, où la terre et l'eau leur parurent avoir le même poids que celles de leur patrie. Une cité qui prit le nom de Yaoudiè (Juiverie) fut fondée; la race d'Israël y prospéra; Yaoudiè s'agrandit aux dépens de Djeï et devint la ville moderne d'Ispahan.

M. Silvestre de Sacy considère cette tradition comme erronée. Il s'appuie, pour la ranger dans le domaine des légendes, sur l'histoire arménienne, qui fait remonter l'établissement des Juifs à Ispahan à une époque postérieure à la conquête de l'Arménie sous le roi sassanide Chapour. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'aucune des capitales des rois mèdes ou des rois perses, des dynasties achéménides, parthes et sassanides, ne saurait être identifiée avec la capitale de l'Irak Adjemi.

Sous le khalifat d'Omar, Ispahan devint la proie des hordes islamites. Traitée avec modération, la cité consentit à payer un tribut et à se faire musulmane; les habitants qui refusèrent d'embrasser la religion du Prophète furent autorisés à s'expatrier. La province de l'Irak resta sous la domination arabe jusqu'au dixième siècle, puis elle appartint successivement aux Guiznévides, aux Seljoucides, aux dynasties éphémères des Moutons Blancs, des Moutons Noirs, aux Atabegs du Fars, et tomba aux mains de Timour Lang (Timour le Boiteux), le Tamerlan des historiens occidentaux.

Ispahan n'opposa pas une vigoureuse résistance au vainqueur de la Perse et n'aurait pas eu à se repentir de sa capitulation si, à la suite de troubles fomentés par les vaincus, Timour Lang n'avait ordonné le massacre de la population et n'avait fait périr en un seul jour plus de cent mille habitants (1385).

Pendant que le conquérant campait autour de la ville, il se plaisait à réunir sous sa tente des poètes et des derviches.

«Quel est ton nom? demanda-t-il un jour à un moine poète qui venait de déclamer avec talent un fragment du _Chah Nameh_.

--Je m'appelle Dooulet (Fortune).

--La fortune est aveugle.

--Certainement: si elle ne l'était point, accompagnerait-elle un boiteux comme vous?»

Timour Lang fut ravi de la hardiesse de cette réponse et fit faire de beaux présents au derviche.

A partir de l'invasion mogole, la Perse entre dans une période de guerres et de troubles pendant laquelle Ispahan occupe dans l'histoire un rang des plus modestes. Mais en 1585 chah Abbas, ayant transporté la capitale sur les bords du Zendèroud, enrichit sa résidence favorite de palais, de mosquées et de bazars et augmenta l'importance de la cité souveraine en obligeant les Arméniens de Djoulfa à venir s'établir dans l'Irak. La cruauté de ses successeurs Séfi Ier et Abbas II s'exerça sur les courtisans, compagnons des débauches royales, ou sur les chrétiens, sans nuire au prodigieux accroissement de la capitale, dont la population s'éleva bientôt à six cent mille âmes, nombre égal à celui des habitants de Paris sous Louis XIV. Les excès, le luxe raffiné des rois sofis, la richesse de leur cour et la splendeur de leurs palais étonnèrent à cette époque l'Asie et l'Europe.

Pendant la durée des règnes suivants, Ispahan s'embellit encore. Chah Soliman fait élever, dans une gorge d'où l'on embrasse tout le panorama de la ville, un pavillon connu sous le nom de takhtè Soleïman, tandis que chah Houssein bâtit au-dessus de Djoulfa l'immense palais de Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie). Sous le règne de ce prince, livré aux mains des mollahs et des eunuques, un fléau encore plus terrible que l'invasion mogole s'abat sur la capitale des sofis.

Depuis de longues années la Perse possédait dans l'Afghanistan la province de Kandahar. Des gouverneurs inhabiles administraient cette contrée lointaine et persécutaient la population, composée de musulmans sunnites. Poussés à bout, les Afghans se révoltèrent; ils furent vaincus à grand'peine.

Leur chef, Mir Weis, fait prisonnier, fut amené à Ispahan. Pendant sa captivité il vécut assez près du souverain pour constater la faiblesse du pouvoir royal, devenu le jouet des intrigants et des eunuques; l'Iran était une proie offerte à tout homme audacieux. Mir Weis comprit la gravité de cette situation; à peine rendu à la liberté et de retour à Kandahar, il prépara un nouveau soulèvement. Ses troupes étaient rassemblées, les ordres de marche transmis, quand la mort vint le frapper: Allah réservait au fils du révolté l'honneur de conquérir la Perse. Mahmoud, décidé à porter la guerre au cœur même de l'Iran, l'envahit par le désert de Seistan et vint mettre le siège devant Yezd et Kirman (1721).

Abandonnant ces deux places fortes après plusieurs assauts infructueux, le général afghan se dirigea vers la capitale de la Perse et n'hésita pas à planter ses tentes à Golnabad. De longues marches et divers combats avaient décimé son armée. Au moment où elle arriva en vue d'Ispahan, elle ne comptait guère plus de vingt mille hommes. Une centaine de petits canons portés à dos de chameaux et propres à lancer des boulets d'une à deux livres composaient une artillerie insuffisante pour faire brèche dans les murailles d'une ville munie de plus de quatre cents pièces de gros calibre. La cité, mise en communication avec ses deux faubourgs de la rive droite, Djoulfa et Abbas-Abad, au moyen de deux ponts bien défendus, était garantie contre les surprises par la rivière qui coulait au pied de ses murailles. Il semblait donc que les efforts d'ennemis peu nombreux, coupés de leurs communications par les troupes de Yezd et de Kirman, dussent misérablement échouer.

Chah Houssein avait abandonné la direction des affaires à deux hommes de caractères bien différents. Le premier ministre, Mohammed Kouly khan, alléguant avec raison les insuccès des Afghans devant Yezd et Kirman, prétendait que les ennemis ne réussiraient jamais à s'emparer de la capitale, puisqu'ils avaient échoué sous les murs de villes mal défendues, et donnait le sage conseil de ne point mettre l'armée persane, levée à la hâte et composée d'une population peu belliqueuse, en présence de soldats aguerris, audacieux et rompus aux dangers et aux fatigues. Le chef des tribus arabes au service de la Perse, le valy d'Arabie, proposait un plan de campagne fort différent. Plein de violence, il s'emportait avec fureur contre la lâcheté du premier ministre. «Si un brigand comme Mahmoud, disait-il, peut, à la tête de quelques misérables soldats, insulter à la majesté du trône de Perse et assiéger la capitale de l'empire, si nous devons nous morfondre derrière nos remparts, au lieu de porter le fer et le feu dans le camp ennemi, nous ferons bien d'abandonner la tête et le cœur d'un pays dont nous n'avons pas le courage de prendre la défense. Condamnons-nous à cette terrible extrémité, ou marchons sur-le-champ contre les Afghans et vengeons notre honneur en détruisant de vils ennemis. Ils ne doivent leur vie qu'à notre honteuse prudence.» Cette explosion de vanité, si bien en harmonie avec l'orgueil des Persans, devait fatalement entraîner le faible chah Houssein. Après avoir goûté d'abord les sages conseils de son premier ministre, il se rangea, en définitive, à l'avis présomptueux du valy, et donna l'ordre de livrer bataille; mais il compromit le succès militaire de ses troupes en les mettant sous les ordres de deux hommes hostiles l'un à l'autre et dont les avis au conseil avaient été diamétralement opposés. L'armée persane, forte de soixante mille hommes magnifiquement équipés, quitta Ispahan dans ces conditions défavorables.

Les troupes royales étaient fraîches et montées sur des chevaux somptueusement harnachés, tandis que les Afghans, vêtus de haillons et hâlés par le soleil, observaient avec emphase que les sabres et les lances brillaient seuls dans leur camp.

La droite, commandée par Roustem khan, général des gardes royaux, s'appuyait sur le village d'Ispahanec, situé dans la plaine, vis-à-vis du takhtè Soleïman; le valy d'Arabie à la tête de ses troupes la secondait. Le premier ministre dirigeait l'aile gauche, renforcée par le valy du Loristan, sous les ordres duquel marchait un corps de cinq mille cavaliers. Au centre se massaient l'infanterie et l'artillerie.

Le chef afghan avait partagé sa petite armée en quatre divisions: entouré de guerriers éprouvés, il commandait le centre, avait placé la droite sous les ordres d'Aman Ullah khan, l'un de ses généraux, et mis à la gauche, qui était composée exclusivement de Guèbres révoltés, un de leurs chefs religieux; au quatrième corps était confié l'honneur de soutenir l'artillerie, cachée à dessein derrière l'aile droite. Avant le combat, Mahmoud monta sur un éléphant et parcourut les rangs de son armée, encourageant ses soldats, leur rappelant leurs exploits, leur représentant que le pillage d'Ispahan serait le prix de la victoire, tandis que la honte et la mort ignominieuse deviendraient leur partage s'ils étaient vaincus et réduits à battre en retraite dans un pays ennemi. Il fit comprendre aux Guèbres révoltés que les Persans vainqueurs exerceraient sur eux les plus terribles représailles; puis il attendit le choc des Ispahanais. L'action fut engagée par l'aile droite persane; l'ardeur avec laquelle l'attaque fut conduite jeta d'abord la confusion dans les rangs des ennemis. Le valy d'Arabie, tournant brusquement une division désorganisée, tomba sur le camp des envahisseurs, mais ses Arabes restèrent si longtemps occupés à le piller qu'on ne put les réunir de la journée et les ramener au combat.

Pendant ce temps le premier ministre, à la tête de l'aile gauche, chargeait la droite des Afghans. Aman Ullah khan donna l'ordre à ses troupes de prendre la fuite; les Persans, tout joyeux, les poursuivirent avec ardeur, mais se trouvèrent bientôt devant les cent canons portés sur les chameaux agenouillés. Un feu nourri, dirigé avec justesse, vint abattre les premiers rangs de la colonne ispahanienne et jeta une telle panique parmi cette troupe inexpérimentée que, brusquement attaquée par les fugitifs reportés en avant à la voix de leur général, elle fut taillée en pièces et entraîna dans sa déroute l'armée tout entière. Aman Ullah khan poursuivit le mouvement offensif, chargea l'artillerie persane, restée sans défense, sabra les canonniers et, dirigeant les bouches à feu sur l'infanterie placée au premier rang, en fit un carnage épouvantable. A la vue de leur propre artillerie couvrant de mitraille leur arrière-garde, les Persans perdirent tout courage, abandonnèrent le champ de bataille et cherchèrent leur salut derrière les murs d'Ispahan, munis de plus de quatre cents canons. Bon nombre d'entre eux désertèrent et reprirent directement, en petits corps isolés, le chemin de leur village.

Mahmoud ne songea même pas à profiter du désordre des vaincus et à entrer avec eux dans Ispahan; stupéfié par son bonheur, il regagna ses retranchements et laissa les Persans ramener tranquillement quelques-uns des canons abandonnés sur le champ de bataille. Il ne se décida à reprendre les hostilités qu'après avoir entendu de la bouche d'un espion le récit des scènes de désordre et de confusion qu'avait provoquées en ville le désastre des troupes royales. La cour avait quitté Farah-Abad; les Afghans y entrèrent, puis Mahmoud s'avança sur Djoulfa, qui soutint un assaut de plus de deux jours, réduisit la ville chrétienne à demander la capitulation, exigea pour la préserver du pillage une contribution de soixante-dix mille tomans et un tribut de cinquante belles jeunes filles, choisies dans les premières familles de la cité, et établit enfin le centre de ses opérations sur la rive droite du Zendèroud, à l'extrémité du Tchaar-Bag. Le vainqueur, malgré son audace justifiée par des succès inespérés, aima mieux investir la ville que de tenter un assaut avec des forces insuffisantes.

Le blocus commença dès le mois de mars; en août la population mangea les mulets, les chevaux et les chameaux; en septembre elle eut recours à la viande de chien et de chat, puis elle se nourrit de pain d'écorce d'arbres et enfin de chair humaine.

Pendant toute la durée du siège, chah Houssein, livré aux factions, se contentait de répéter aux chefs de chacune d'elles:

«Prenez des troupes, défendez-vous; je serai content s'il me reste le palais de Farah-Abad.»

Le P. Krusinski, moine polonais qui habitait Ispahan à cette époque, nous a laissé l'effroyable peinture des horreurs de ce siège. Les souffrances de la population étaient devenues insoutenables; l'eau du Zendèroud était corrompue par les cadavres qu'elle charriait, la famine décimait le peuple. Quand la cour en fut réduite aux aliments qui soutenaient encore les hommes les plus vigoureux, sa constance ne dura pas longtemps. Des négociations furent ouvertes, et chah Houssein se décida à abdiquer en faveur de Mahmoud, afin d'éviter à sa capitale les horreurs d'une prise d'assaut.

Le 23 octobre il monta à cheval, vêtu de deuil, et s'achemina tristement vers Farah-Abad, ce «séjour de la joie» auquel il avait tout sacrifié. On fit attendre longtemps l'infortuné monarque à l'entrée de son propre palais, sous prétexte que le vainqueur dormait; et, quand on l'eut introduit enfin dans le grand talar, il trouva le chef afghan assis sur le trône royal.

«Mon fils, dit-il noblement à Mahmoud qui n'avait pas daigné recevoir debout le prince vaincu, puisque le souverain maître de l'univers ne permet pas que je règne plus longtemps et qu'a sonné l'heure de ton élévation au trône de Perse, je te cède l'empire. Puisse ton règne être heureux!

--Telle est, lui répond le vainqueur, l'instabilité des grandeurs humaines. Dieu dispose à son gré des couronnes; il les ôte à l'un pour les donner à l'autre.»

Après avoir rendu hommage au conquérant et attaché à son bonnet l'aigrette de diamants, emblème du pouvoir suprême, Houssein reçut l'ordre de se retirer au fond d'un petit palais, où il vécut sept années dans une captivité relativement douce. Plus tard les envahisseurs, ayant éprouvé quelques revers et redoutant un changement de fortune, mirent fin à sa triste existence.

Ispahan avait cruellement souffert pendant le siège. Non seulement la majeure partie de la population avait péri, mais les campagnes et les villages étaient saccagés, les kanots obstrués. Kérim khan en transférant la capitale à Chiraz, sa patrie, et la dynastie kadjar en ramenant le siège du gouvernement dans le nord, consommèrent sa ruine. La majeure partie de la population s'exila, les palais les plus vastes et les édifices les plus beaux furent abandonnés.

Et pourtant ce sont les monuments élevés sous les règnes des princes sofis qui embellissent encore la ville, et c'est dans l'enceinte des palais de chah Abbas et de ses successeurs que se trouvent les constructions civiles les plus intéressantes à étudier.

Le pavillon des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes), vers lequel nous conduit d'abord Mirza Taghuy khan, est situé au milieu d'une immense cour entourée de murailles peu élevées et plantée de vieux arbres et de rosiers arborescents. Au nord, un long bassin rempli d'eau conduit le regard jusqu'à des degrés de marbre blanc, servant de soubassement à une terrasse couverte, placée au-devant du palais.

Le pavillon des Tcheel-Soutoun, bâti par chah Houssein, paraît avoir été élevé sur les fondations d'un palais de chah Abbas, qui succédait lui-même à un édifice sassanide, ainsi que semblent l'attester quelques fragments de sculpture incrustés dans les murailles de l'enceinte.

L'ancien monument fut incendié pendant une fête sous le règne de chah Houssein. Il eut été facile d'arrêter les progrès du feu, disent les chroniques, mais le souverain craignit de pécher en cherchant à s'opposer aux manifestations de la volonté divine et donna l'ordre de laisser brûler l'édifice, tout en promettant de le faire reconstruire superbement.

Dix-huit colonnes de bois, revêtues de miroirs taillés en forme de losange, supportent la toiture jetée au-devant du palais; celles qui sont au centre du porche reposent sur des lions qui lancent des jets d'eau dans un bassin de marbre placé en face de la salle du trône. Une corniche en mosaïque de bois entremêlée d'étoiles scintillantes soutient le plafond, divisé en compartiments carrés, garnis de glaces biseautées et de prismes de cristal.

Le porche précède un talar recouvert d'une demi-coupole aux alvéoles de cristal sertis dans une monture métallique. De chaque côté de cette salle, où était placé le trône royal, emporté ou détruit à l'époque de l'invasion afghane, se présentent deux appartements, destinés l'un au souverain, l'autre à ses ministres. Toute l'ornementation extérieure de ces pièces et de la salle du trône est formée par la juxtaposition de miroirs de toutes tailles entourés de cadres dorés.

En l'état actuel il est difficile d'apprécier le mérite de cette décoration brillante, toute particulière à la Perse; les glaces, dont le tain est terni, sont couvertes d'une épaisse couche de poussière et ont aujourd'hui toute l'apparence de vieilles plaques d'argent bruni et oxydé. La variété des miroirs et des cadres nuit d'ailleurs bien moins qu'on ne pourrait le croire à l'ensemble général. Les légers ornements vénitiens ne jurent pas dans le voisinage des lourdes dorures Louis XIV rougies par le grand air, et de ce rapprochement d'objets de styles si disparates naît un tout parfaitement harmonieux. Explique qui pourra ce singulier phénomène. Quant à moi, je l'attribuerai volontiers à l'atmosphère lumineuse de ces pays ensoleillés qui enveloppe d'un jour harmonieux les ors répandus à profusion sur les parois.

Trois portes en mosaïque de bois sont placées au fond du talar et donnent accès dans une nef voûtée, qui tient en travers toute la largeur de la salle du trône et des deux corps avancés. Cette longue pièce est dominée par trois coupoles sur pendentifs. Le dôme central est peint en rouge; les deux extrêmes en bleu; les pendentifs sont divisés en losanges brodés de légères arabesques d'or.

Des peintures à fresque représentant des réceptions royales ou des batailles tapissent les panneaux placés au-dessous des coupoles. Elles ont tous les mérites mais aussi tous les défauts des œuvres persanes: étude minutieuse des accessoires et des détails aux dépens des figures principales, richesse de coloris, raideur des attitudes et dédain absolu des lois de la perspective. L'un de ces tableaux reproduit les épisodes d'un combat où figurent des nègres d'un noir d'ébène montés sur des éléphants blancs. Près de la porte de l'est, chah Abbas, ayant à ses côtés Allah Verdy khan, généralissime des armées et fondateur du pont qui porte son nom, reçoit des ambassadeurs indiens. Les types et les costumes sont fidèlement étudiés; il est regrettable que l'artiste, préoccupé de rendre le chatoiement des magnifiques étoffes d'or et les feux des pierres précieuses, ait traité sous jambe les danseuses placées au premier plan.

Entre ces grandes compositions et le lambris s'étend une frise de petits tableaux représentant des scènes de la vie domestique. Ces compositions sont peintes avec une certaine grâce et fournissent d'intéressants documents pour l'histoire du costume persan sous les sofis.

Les Tcheel-Soutoun ne sont plus habités; aujourd'hui pourtant la grande nef abrite de nombreux ouvriers occupés à coudre de superbes tentes de soie rouge, jaune et verte, destinées au prince Zellè sultan. Chacun travaille en silence et n'interrompt son ouvrage que pour faire sa prière à l'appel des mollahs ou prendre de temps à autre le thé, qu'un gamin fait circuler à la ronde.

Mirza Taghuy khan nous sert de cicérone pendant toute la durée de notre visite aux Tcheel-Soutoun. Dans l'espoir de faire faire son portrait équestre, il a revêtu un brillant uniforme et se trouve un peu gêné par une longue épée qui s'insinue au moindre mouvement dans les jambes de ses voisins; mais il reprend courage sur son cheval de bataille.

Son costume tout doré est celui des _sartips_ ou généraux de première classe. Il ne faudrait pas supposer, en voyant notre ami porter le harnais des chefs de guerre, qu'il soit amoureux de Bellone: non, son humeur est pacifique; et s'il est général, c'est que ce titre purement honorifique est donné en Perse, comme en Russie, à tous les hauts fonctionnaires civils et... même aux militaires.

Outre ses nombreuses fonctions, le général-docteur est chargé de rédiger le journal d'Ispahan, moniteur du gouverneur de l'Irak. Il doit être d'autant plus honoré de cette haute preuve de la confiance du prince Zellè sultan, que le chah lui-même n'a jamais osé livrer à un de ses serviteurs la direction de l'esprit public, et qu'il s'astreint à écrire le journal officiel de sa propre main, quitte à abandonner la rédaction de la gazette littéraire à son premier ministre.

Mirza Taghuy khan aspire, je crois, à joindre à tous ces titres celui de recteur des Facultés d'Ispahan.