La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 22

Chapter 223,799 wordsPublic domain

On avait vainement bouleversé toutes les cellules sans trouver trace de la sœur disparue, quand l'un des assistants s'arrêta devant la porte d'une chambre fraîchement close; la maçonnerie fut démolie, et l'on se trouva en présence d'un horrible spectacle: un cadavre de femme gisait sur le sol, auprès du corps à moitié dévoré d'un enfant à la mamelle. De leurs blanches mains les nonnes avaient emmuré leur compagne vivante, étaient restées sourdes à ses déchirantes supplications et l'avaient misérablement laissée mourir de faim.

L'évêque, indigné d'une pareille cruauté, voulut _ab irato_ fermer le couvent; puis il préféra étouffer cette malheureuse affaire et parut, au bout de quelques jours, céder aux prières des coupables. Depuis cette époque l'influence et la considération dont jouissaient les religieuses se sont fort amoindries, et celles-ci n'ont en fait de revenu que les maigres rémunérations versées par les parents des rares jeunes filles envoyées à leur école. Telle est la trop véridique histoire des vestales de Djoulfa.

Pour être juste, il faut avouer que les Sœurs nous offrent après la cérémonie un vin délicieux fabriqué au couvent, et qu'en somme, dépouillées de leur cagoule de pénitentes, elles ont l'air assez bonnes filles.

Les deux vénérables supérieures, ridées comme des Parques et appuyées sur des cannes, emblèmes de leur autorité, nous servent d'échanson; la plus jeune de ces Hébé, maîtresse incontestable de deux dents, met le comble à ses faveurs en nous octroyant une tartine couverte de caviar.

Après avoir retrouvé le Père, que nous avions laissé causant théologie avec l'évêque, nous retournons à notre couvent en suivant les rives du Zendèroud.

Au temps de chah Abbas la ville actuelle était habitée par les artisans et les pauvres hères. Tous les riches négociants avaient construit leurs maisons au bord du fleuve; quand s'ouvrit l'ère des persécutions et que les gens fortunés durent s'expatrier, ils abandonnèrent leurs demeures, de telle sorte que les maisons les plus vastes et les plus riches quartiers sont aujourd'hui les plus ruinés.

Trop pauvres pour quitter la Perse, les habitants des faubourgs situés du côté de la montagne ont labouré l'emplacement des cours, des maisons et des jardins abandonnés, et les ont mis en culture, tout en conservant ou en réparant même les murs d'enceinte, qui protègent leurs nouveaux champs contre les maraudeurs et les bestiaux. Ces murs de terre semblent cacher encore des habitations, et il est aussi difficile, en circulant dans la ville, de distinguer les quartiers vivants de ceux qui sont déserts que de se retrouver à travers le dédale confus de ces ruelles sans nom. L'une d'elles, percée dans la direction du fleuve, est pourtant désignée sous le nom de rue des Quarante mille tomans.

Sous le règne d'Abbas le Grand, les riches Djoulfaiens payaient seuls l'impôt; les artisans ou les gens peu aisés en étaient exempts, et le roi avançait même des capitaux aux petits négociants assez hardis pour tenter de grandes entreprises commerciales. Un Arménien enrichi depuis peu, mais fort consciencieux de son naturel, vint trouver un jour le répartiteur. «Vous avez sans doute oublié d'inscrire mon nom parmi ceux des négociants obligés d'acquitter les taxes foncières, lui dit-il; on ne m'a demandé aucune contribution.

--Quelle fortune avez-vous?

--Quarante mille tomans (quatre cent mille francs).

--Rentrez chez vous, reprend le percepteur, vous êtes un pauvre homme; le roi ne demande rien aux malheureux.» Le héros de cette honnête aventure habitait, il est inutile de l'ajouter, la rue aux Tomans.

«Aujourd'hui, ajoute le père Pascal avec tristesse, on aurait bien de la peine à réunir dans Djoulfa tout entier une somme de quarante mille _krans_ (trente-six mille francs environ).»

19 août.--Nous avons visité hier la fabrique d'opium de M. Collignon.

Les sucs recueillis autour des incisions faites aux capsules du pavot sont apportés dans des bassins de cuivre et traités de deux manières différentes, suivant qu'ils doivent être employés à des préparations pharmaceutiques ou fumés.

Dans le premier cas, on se contente, après avoir fait évaporer l'eau contenue dans le sirop, d'étendre l'opium sur des planches avec des lames de fer très plates; puis, quand il est réduit en pâte et débarrassé des matières étrangères, on le divise en boules d'égal volume, qu'on laisse sécher sur de la paille avant de les envoyer en Angleterre ou en Hollande.

Quand, au contraire, l'opium est destiné aux fumeurs, les ouvriers le nettoient, le pétrissent comme l'opium pharmaceutique et le mélangent ensuite avec une certaine quantité d'huile destinée à faciliter sa combustion. Après avoir amalgamé soigneusement ces deux matières en les foulant aux pieds comme de la vendange, on les repasse de nouveau sous le couteau, de manière à éliminer le liquide excédant et à donner, par une dernière manipulation, une plus grande finesse à la pâte. Les boules sont ensuite expédiées en Chine, aux Indes, ou vendues en cachette à quelques Persans.

La culture du pavot est une grande source de revenus pour la campagne d'Ispahan, qui produit des sirops de première qualité. Pris sur le lieu de production, l'opium se vend déjà à un prix très élevé; une boule coûte une livre anglaise, et une charge de mulet vaut de cinq à six mille francs.

20 août.--«N'oubliez pas de faire une longue sieste, nous a dit aujourd'hui le Père après déjeuner; les fêtes du mariage auquel on vous a conviés commencent ce soir, et, comme les cérémonies les plus essentielles dureront deux jours, il est prudent de prendre des forces à l'avance.»

Les cérémonies des épousailles se célèbrent à la fois dans les familles des deux fiancés. Nous sommes invités chez les parents du marié.

Au coucher du soleil, le futur époux se présente au couvent afin de nous guider jusqu'à la maison paternelle. En gens dont l'éducation se perfectionne tous les jours, nous causons avec lui de choses banales, n'ayant nul rapport avec son mariage, et, après l'avoir fait longtemps attendre avec une politesse des plus raffinées, car il serait de mauvais goût de témoigner de l'empressement à nous rendre au banquet, nous nous décidons enfin à prendre la route de la maison nuptiale.

A l'extérieur, aucun signe spécial ne distinguerait l'habitation du futur époux si la porte d'entrée n'était grande ouverte, contrairement aux habitudes orientales. Notre hôte, prévenu de notre arrivée par des serviteurs postés sur les terrasses, vient au-devant de nous afin de nous introduire lui-même dans sa demeure.

Au delà de l'inévitable vestibule contourné en zigzag se présente une vaste cour plantée d'arbres fruitiers et égayée par des plates-bandes fleuries. Les talars s'ouvrent sur un perron précédé d'un large escalier; les hommes groupés sur cette espèce de terrasse sont séparés des femmes, réunies à l'intérieur des salons.

On me conduit d'abord à la mère du fiancé. La bonne dame est vêtue du vieux costume arménien: robe de brocart, ceinture de filigrane d'argent, grand voile de gaze blanche entourant toute la tête et retombant sur le dos. La présentation est solennelle et dure longtemps, car les compliments gracieux, mais amphigouriques, dont nous nous régalons mutuellement, traversent la bouche d'un interprète chargé de traduire mon persan en pur arménien, et l'arménien de mon hôtesse en persan élégant. Toutes ces cérémonies terminées, mon hôtesse me prend la main et m'introduit dans une vaste pièce. Émerveillée du charmant spectacle qui s'offre à mes yeux, je m'arrête éblouie sur le seuil de la porte.

Quel peintre rendrait le fouillis des habits de soie ou de velours aux chatoyantes couleurs, portés par une trentaine de femmes dont les traits assez accentués et la peau brune prennent la plus étrange tonalité sous la lumière des lanternes vénitiennes et des verres colorés suspendus au plafond du talar? La plupart des invitées, coiffées de foulards de Bénarès bordés de franges soyeuses, sont vêtues de robes de damas s'ouvrant sur une longue chemise de crêpe de Chine vermillon délicatement brodé d'or.

Les lignes du corps, que ne détériorent pas les prétendus artifices du corset, se dessinent dans toute leur grâce naturelle; les tiraillements infligés à l'étoffe voisine des nœuds de rubans accentuent les formes de gorges peu développées, mais d'une parfaite pureté de contours. Une large ceinture de filigrane d'argent posée très bas sur les hanches rappelle celles que portaient au Moyen Age les reines dont les vieilles sculptures nous ont conservé les traits et le costume.

Il semble qu'un génie bienfaisant ait pris la peine d'animer les figures placées autour du chevet de la cathédrale d'Albi et les ait transportées sous mes yeux.

Ce sont bien les mêmes vêtements de damas rouge et vert réchauffés par le ton des vieux ors, les mêmes robes ajustées, les mêmes manches collantes descendant jusque sur les doigts. Je reconnais, pour les avoir si souvent admirées à Sainte-Cécile, ces formes si féminines et cependant si chastes, ces mêmes grâces naïves et nonchalantes.

Une jeune femme, le dos paresseusement appuyé contre le chambranle d'une porte, berce du bout du pied son enfant endormi dans un berceau de bois placé sur des patins. C'est une parente venue du _biaban_ (campagne) pour prendre part aux fêtes du mariage et qui a conservé le costume de son village. Comme toutes les Arméniennes mariées, elle a le bas du visage soigneusement caché; mais le voile ne l'empêche pas d'être charmante avec son diadème de médailles et de plaques d'argent soutenant un fichu de pourpre, sa robe de brocart vert vénitien et le triple collier d'ambre et de pièces d'or à l'effigie de Marie-Thérèse qui couvre la poitrine.

Si je voulais bien chercher dans les fonds sombres du tableau, je découvrirais de çà, de là, quelques vieilles aussi laides et décrépites que savent le devenir avec l'âge les femmes d'Orient, ou de puissantes matrones laissant s'étager jusqu'au-dessous de leur ceinture ce qu'en terme poli nous nommerons une poitrine opulente; grâce à Dieu, la fatigue de leurs vieilles jambes ou peut-être même un sentiment de pudeur bien comprise les a engagées à s'effondrer le long des murailles et à se dissimuler derrière ce qui est jeune et beau.

Je sais gré à ces fleurs fanées de s'isoler du bouquet cueilli à la fraîche rosée du matin. Trouverait-on une pareille abnégation en pays civilisé?

S'il m'est loisible de m'extasier tout à l'aise sur la beauté et les magnifiques ajustements des invitées, je ne puis, à mon grand regret, me faire la plus vague idée de l'intelligence ou des vertus domestiques des chrétiennes de Djoulfa. Ce n'est pas que la conversation manque d'entrain ou d'animation, les Arméniennes, comme les filles d'Ève de tout pays, sont fières et heureuses d'être admirées; la surprise que j'ai éprouvée à leur aspect ne leur a pas échappé, et depuis mon arrivée c'est à qui prendra les poses les plus charmantes, fera chatoyer les plis de sa robe, mettra en évidence les saillies les mieux modelées, se montrera de profil, si le profil vaut mieux que la face, rira si les dents sont belles, portera les mains à ses bijoux si les doigts sont effilés, ou dira mille choses spirituelles tout à fait perdues pour moi, infortunée, qui ne puis applaudir ce joli manège qu'à l'aide d'un vocabulaire arménien bien restreint: «Bonjour,--bonsoir,--que Dieu soit avec vous!»

Mais voici la fête religieuse qui commence; tous les invités se rassemblent, et l'on me ramène sur le perron, où le prêtre va bénir les vêtements du marié. Ils sont étendus dans un large plateau posé sur le sol, recouverts d'une gaze dorée et entourés de bouquets et de lumières. Le P. Pascal, revêtu de sa grande dalmatique et précédé d'enfants de chœur portant des cierges allumés, arrive de la maison de la fiancée, où vient d'être célébrée une cérémonie analogue à celle dont nous allons être témoins; il s'avance sur le perron et entonne de sa plus belle voix une longue prière, à laquelle assistants et clercs répondent sur un ton nasillard. Les chants religieux durent trois quarts d'heure. La mère du marié, s'approchant alors de l'officiant, lui présente, avec une émotion très réelle, un large ruban rouge, brodé d'or, que le nouvel époux, à l'exemple de tous ses aïeux, portera demain sur la poitrine durant la messe du mariage. La mère de famille est dépositaire de ce ruban consacré par de si touchants souvenirs et le remet en ce moment solennel à son fils aîné, chargé de le transmettre à son tour à la génération issue de lui.

La première partie de la fête est terminée; place au festin! Des tapis longs et étroits sont étendus sur le perron et recouverts de _kalemkar_ (litt.: travail à la plume). Les convives sont invités à s'accroupir tout le long de la nappe. A la place d'honneur, c'est-à-dire au bout de la table, s'installe le P. Pascal, flanqué à droite et à gauche de nos estimables personnes; vis-à-vis du prêtre s'assied le fiancé, entouré des seigneurs sans importance; le père et la mère ne prennent pas part au banquet: debout tous deux, ils dirigent le service et veillent à ce que les mâchoires des invités ne demeurent jamais inactives.

Chacun des assistants reçoit sa ration d'eau, de pain, de vin et de lait aigre, accompagnée d'un bouquet d'herbes aromatiques, que les Arméniens, comme les Géorgiens, broutent tout en mangeant les viandes. Nous sommes gratifiés, à titre d'étrangers, d'assiettes de rechange, de fourchettes, de cuillères et de couteaux, tous instruments de torture inutiles aux Orientaux.

L'ordonnance d'une fête gastronomique est de nature à bouleverser toutes les idées d'un maître d'hôtel érudit; mais, en y réfléchissant, on s'aperçoit que dans les pays chauds elle n'a rien de contraire aux règles du bon sens.

Les serviteurs s'avancent d'abord chargés de plateaux couverts de liqueurs, d'eau-de-vie parfumée à l'anis, et d'une profusion de gâteaux et de sucreries classés sous le nom générique de _chirinis_. Toutes ces boissons ou pâtisseries altérantes seraient mal venues à la fin du repas et sont avantageusement remplacées à ce moment par des melons et des fruits très aqueux. Les Boissier ou les Siraudin d'Ispahan ne sauraient rivaliser d'habileté avec ceux de Stamboul; je dois avouer néanmoins que leurs chefs-d'œuvre ont une apparence bien faite pour tenter la gourmandise.

Le plus estimé de tous les bonbons arméniens est une bien vieille connaissance. C'est le _geizengebin_ ou la manne que les Juifs trouvèrent fade après s'en être nourris pendant quarante ans dans le désert.

Un ver engendre cette substance sucrée comme miel. L'animal vit aux dépens d'un arbrisseau spécial aux montagnes de l'Arménie et aux campagnes d'Ispahan, et dépose sur les feuilles une sécrétion que les paysans recueillent au matin en agitant les branches au-dessus de nattes de paille étendues sur le sol. Parfois aussi les vents régnants entraînent la neige animale et la transportent jusqu'à cent ou cent cinquante lieues de distance dans des contrées désertes où l'on vient la chercher. A l'état brut, la manne chargée de poussière et de détritus serait désagréable à manger; les confiseurs la posent sur un feu doux, de façon à laisser déposer ou à enlever avec l'écume toutes les matières étrangères, et la mélangent ensuite, afin de la rendre moins sucrée, avec une certaine quantité de farine de blé. En ajoutant à la pâte des amandes sèches ou des pistaches de Kazbin, on forme un bonbon naturel qui rappelle comme goût le nougat de Montélimar. La manne est un aliment très azoté, et, à l'exemple des Juifs, on pourrait se nourrir de ce chirini, si son prix élevé ne le mettait hors de portée pour les petites bourses.

Ces préliminaires terminés, on présente un bouillon de volaille au riz, des poules rôties, blanches et dodues, des gigots de moutons de Korout engraissés pour la circonstance, et enfin, avant de clore le premier service, un énorme pilau mêlé de légumes et assaisonné au karik. Le deuxième et le troisième service diffèrent du premier en ce que les pilaus sont mélangés soit à des viandes hachées, soit à des lentilles, et surtout en ce que le mouton précède ou accompagne la volaille. Les domestiques chargés de faire circuler ces plats substantiels vont et viennent au milieu de la nappe après avoir--suprême délicatesse--enlevé leurs souliers. Les bassins à ablutions sont présentés, tous les convives se lèvent d'un air satisfait, on emporte la vaisselle et les verres, puis chacun s'assied de nouveau autour de plateaux couverts d'énormes pêches, de raisins, de brugnons, de melons et de pastèques coupés en menus morceaux.

Il n'y a pas de belle fête sans feu d'artifice. A peine les femmes, qui ont dîné à part, sont-elles de retour, que les fusées et les chandelles romaines s'élèvent de la cour et retombent en pluie rose ou bleue sur les terrasses des Djoulfaiens émerveillés. Les pièces sont nombreuses et les artificiers plus habiles que je ne l'aurais cru; aussi tout irait à merveille si l'assistance, dès l'explosion des premières gerbes d'étincelles, ne paraissait en proie à un délire dangereux. C'est à qui se précipitera du haut en bas du perron et enflammera fusées ou pétards; des gamins ont découvert des torches mises en dépôt: ils s'en sont saisis, les ont allumées et gambadent comme de vrais démons, prêts à terminer les réjouissances en brûlant la maison et la ville elle-même, si ses murailles de terre et ses toitures en terrasse ne s'opposaient à la propagation de l'incendie.

Tout à coup de grands cris retentissent dans le talar. Une fusée mal dirigée a passé au-dessus de nos têtes et s'est abattue, après avoir touché le mur, sur les femmes placées au fond de la pièce. Avec le contenu de quelques gargoulettes on éteint les robes brûlées et les cheveux roussis; néanmoins l'accident a refroidi le zèle des plus enthousiastes, et l'on abandonne le feu d'artifice, qui d'ailleurs touchait à sa fin, en faveur de la musique.

Un bonhomme assis sur ses talons place alors devant lui une sorte de boîte harmonique munie de cordes de métal, qu'il met en vibration au moyen de petits marteaux.

Le jeu de l'artiste est vif et rapide, mais il est impossible de distinguer un _piano_ ou un _forte_ dans ses phrases vides de mélodie. Une oreille exercée et savante peut seule apprécier à sa juste valeur cette musique enchanteresse, à laquelle, j'en conviens avec la plus profonde humilité, je ne comprends absolument rien. A une heure du matin, le virtuose en est encore, assure-t-il, au prélude de ses plus belles compositions: le concert menace de devenir long; nous seuls, il est vrai, y voyons un inconvénient, car les assistants, en vrais mélomanes et en amis fidèles, ont l'intention de rester avec le marié jusqu'à ce que le lever du jour l'autorise à aller chercher sa fiancée pour la conduire au couvent.

21 août.--Dès six heures les cloches sonnent à perdre haleine, la messe de mariage va commencer, mais depuis l'aurore la noce est réunie dans l'église, où elle a déjà assisté à un long office préliminaire.

La fiancée, assise au milieu des autres femmes, ne se distingue de ses compagnes que par le voile écarlate jeté sur sa tête.

A part cette coiffure de circonstance, la jeune fille s'est revêtue d'atours des plus répréhensibles et a maladroitement abandonné le joli costume national pour tailler, dans une pièce de brocart vert lamé d'or, une robe «à la mode farangui».

Debout dans le chœur, flanqué de ses amis, l'époux est également vêtu d'un habit de forme européenne venu en droite ligne de Bagdad, et paré du ruban béni placé en travers sur la poitrine.

L'office et la messe ayant pris fin, le P. Pascal descend de l'autel, prononce un long discours et fait signe à la mariée de s'avancer.

La mère joue alors un rôle très actif dans la cérémonie: elle aide son enfant à se lever, lui donne la main et dirige vers l'autel, où l'attend son futur maître, une épousée trop émue pour y voir et se conduire.

L'officiant place les fiancés en face l'un de l'autre, front contre front, pose sur leurs deux têtes mises ainsi en contact une croix dont la branche transversale est placée du côté de la jeune fille, et entonne, soutenu par la voix des clercs unie à celles des assistants, un hymne nuptial. On apporte ensuite un plateau sur lequel sont placés un verre de vin et deux nouvelles croix. L'époux, après avoir bu le premier, donne la coupe à sa belle-mère, qui la fait parvenir, non sans peine, jusqu'aux lèvres de sa fille, serrées sous les plis du voile écarlate, et remet le reste du vin béni aux mains du premier clerc. Notre ami Kadchic l'achève d'un air très satisfait. Nouvelle reprise du chœur: «Hyménée! hyménée! la sainte journée!» Les fidèles remplissent la nef de leurs chants joyeux: la cérémonie touche évidemment à sa fin. Le prêtre prend les deux croix enfilées sur des rubans, les attache au cou des nouveaux mariés, donne à l'époux, qui les place triomphalement dans l'ouverture de sa redingote, la croix et le mouchoir de gaze tenus à la main par tout officiant arménien, et sort de l'église vêtu de ses ornements sacerdotaux afin d'assister au défilé du cortège et de saluer l'heureux couple. C'est de tout cœur, j'imagine: la cérémonie a duré près de quatre heures.

La jeune femme est alors conduite dans la maison qu'elle doit habiter désormais, et toute la journée se passe en galas et en divertissements. Au coucher du soleil, le P. Pascal ira de nouveau célébrer un long office, après lequel il reprendra les croix confiées aux mariés. A partir de ce moment, le nouveau ménage sera autorisé à ne plus voir ni amis ni parents pendant trois ou quatre jours et à se reposer des interminables fêtes durant lesquelles il n'aura pu un instant s'isoler des invités. Ce délai passé, il réunira de nouveau les gens de la noce et les conviera à une dernière cérémonie, très goûtée des assistants. Le célébrant est convoqué et bénit dès son arrivée une grande caisse placée au milieu de la pièce. On ouvre la boîte à surprises où sont renfermés, outre le trousseau matrimonial, des cadeaux destinés à tous les parents. Ces objets ont généralement une valeur minime, mais leur caractère utilitaire empêche néanmoins de les considérer comme de purs souvenirs.

Le plus beau présent est réservé au P. Pascal. Il recevra comme juste rémunération de ses peines et soins un pain de sucre et quatre livres de bougie. A ceux qui seraient choqués de la magnificence de ce cadeau, je ferai observer que le prêtre a fourni sur ses deniers personnels l'éclairage, les fleurs, payé les chantres et donné gratuitement ses prières.

CHAPITRE XIII

La fondation d'Ispahan.--L'histoire de la ville.--Ses monuments.--Le palais des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes).--Le général-docteur Mirza Taghuy khan.--Le pavillon des Hacht-Bechet (Huit-Paradis).--Audience du sous-gouverneur.--La vieillesse de chah Abbas.--Salle du Çar-Pouchideh.--Le prince Zellè sultan.--Les faïences persanes.--La médressè de la Mère du Roi.--Un caravansérail.

25 août.--Les fêtes du Ramazan se terminent dans trois jours. Le moment est venu de demander l'autorisation de visiter les mosquées et les édifices religieux de la ville musulmane. Malheureusement les difficultés que soulèvent toujours les prêtres quand ils sont saisis de pareilles requêtes vont encore s'accroître en l'absence de Zellè sultan (l'ombre du roi), car seul le fils aîné du chah a assez d'autorité et de puissance pour oser marcher à l'encontre du fanatisme du clergé.

Avant de quitter Ispahan, le prince a nommé un sous-gouverneur, mais il a laissé à son médecin et confident, le général Mirza Taghuy khan, la haute direction des affaires.