La Perse, la Chaldée et la Susiane
Part 19
Le bazar, largement percé et recouvert de petites coupoles accolées, est coupé de distance en distance par les portes de vastes caravansérails à marchandises, qu'il faut se garder de confondre avec les abris de caravane désignés sous le même nom. Ceux-ci s'ouvrent à la première réquisition des voyageurs, tandis que ceux-là sont des entrepôts, de véritables docks, où l'on ne donne asile ni aux gens ni aux animaux. Autant la construction des hôtelleries est simple et peu coûteuse, autant les docks sont bâtis et décorés avec luxe.
Un des plus beaux types de ce genre d'édifice est le caravansérail _Tasa_ (Neuf), élevé aux frais d'une corporation de marchands.
Il se présente sous la forme d'un prisme carré dont on aurait abattu les angles. Deux des grandes faces parallèles sont occupées par les portes d'entrée; des nefs rectangulaires, terminées à leur extrémité par des demi-octogones réguliers, sont greffées sur les deux autres. Les dômes et tout l'ensemble du monument sont construits en briques. Quelques-uns de ces matériaux, recouverts sur leurs tranches d'émail bleu clair, mettent en relief les nerfs de la voûte et les ornements disposés au milieu de chaque voûtin.
Trois ouvertures circulaires ménagées au sommet du dôme central et des deux demi-coupoles éclairent le caravansérail.
Une construction aussi importante donne mieux que des statistiques une haute idée de la prospérité commerciale de la ville.
Dans le caravansérail Neuf on vend des étoffes de soie et des brocarts tissés par les ouvriers de Kachan, dont l'habileté et la propreté sont renommées à juste titre.
Les fabriques méritent d'être visitées. A cause de l'extrême siccité de l'air, et afin de ne point briser les fils de soie, les tisserands sont obligés de se retirer dans des chambres souterraines où ne pénètre qu'une lumière diffuse. L'eau contenue dans plusieurs bassins posés sur le sol entretient, en s'évaporant, de l'humidité dans l'atmosphère. Chaque homme, placé devant un métier des plus élémentaires, travaille nu jusqu'à la ceinture et fait à lui seul sa pièce.
Les étoffes sont de deux qualités: les unes, minces et légères, servent à doubler des vêtements; les autres, lourdes et épaisses, sont employées à recouvrir les petits matelas capitonnés que les Persans placent debout le long des murs et contre lesquels ils appuient leur dos. Les dessins blancs, verts et jaunes de toutes ces soieries se détachent généralement sur un fond d'un beau rouge; d'ailleurs les Iraniens, en vrais Orientaux, ne fabriquent jamais deux pièces pareilles; s'ils arrivent à copier les dessins, ils échouent dans l'assortiment des couleurs, car ils n'ont jamais senti la nécessité de doser les teintures.
Si le caravansérail Neuf est le centre le plus riche du commerce de Kachan, le bazar aux cuivres est certainement le plus fréquenté. Quatre cents chaudronniers travaillent dans de longues galeries, animées par le passage continuel des caravanes de chameaux qui apportent de Russie le cuivre roulé en paquets ou viennent prendre des chargements de marmites, qu'on expédie de Kachan dans toutes les villes de Perse.
Le bruit insupportable des marteaux retombant régulièrement sur le métal sonore ne blesse pas seulement les oreilles des Européens: les Persans eux-mêmes, ne pouvant traiter leurs affaires au milieu d'un pareil vacarme, se contentent en général de désigner au marchand les pièces qui leur conviennent et les font apporter chez eux, afin de discuter à l'aise les conditions du marché.
Une vieille chronique, malgré son exagération, donne une juste idée de ce tapage étourdissant. Avicenne, alors qu'il habitait Ispahan, vint un jour se plaindre au roi.
«Les chaudronniers de Kachan font tant de bruit depuis quelques jours, dit-il, que j'ai été obligé d'interrompre mes études.
--C'est grand dommage, répondit le chah en souriant; je vais ordonner de suspendre momentanément la fabrication des objets de cuivre: tu pourras ainsi reprendre le cours de tes travaux.»
Le lendemain, Avicenne fit remercier le roi: aucun bruit n'était parvenu jusqu'à lui, et il avait, dans le calme et le silence, écrit un chapitre presque entier de son grand ouvrage médical.
Cependant, au bout de quatre jours de repos forcé, les chaudronniers de Kachan se plaignirent avec amertume du préjudice que leur occasionnait la fantaisie ou la folie d'un homme logé à trois étapes de leur bazar.
«Le roi a promis une semaine de silence à son médecin, dit le gouverneur: quatre jours se sont déjà écoulés; saisissez sans crainte vos outils: ce n'est pas d'Ispahan que l'on peut entendre la chanson du marteau. En tout cas je vais prévenir Sa Majesté: elle pourra ainsi se convaincre de la mauvaise foi d'Avicenne.»
Les travaux furent donc repris, et de plus belle le cuivre résonna sur l'enclume.
Le soir même, Avicenne se présentait au palais.
«Votre Majesté est mal obéie: dès ce matin les chaudronniers de Kachan ont ouvert leur bazar.»
9 août.--Pour se rendre bien compte de la topographie du pays et du bon entretien de la ville, il faut monter au sommet d'un superbe minaret penché, bâti au treizième siècle. Cette élégante construction, édifiée avec des briques de trois centimètres d'épaisseur, s'élève à quarante-sept mètres au-dessus du sol de la rue. Un escalier tournant, en parfait état de conservation, permet d'arriver jusqu'à la corniche, démunie de parapet.
Vues du haut de la tour, les fortifications paraissent dessiner un cercle parfait, au milieu duquel se pressent, dans un ensemble confus, des arbres, des terrasses et des coupoles émaillées, pareilles à de grosses turquoises. La cité est vivante sur toute son étendue; on n'aperçoit pas, comme à Tauris ou à Koum, d'immenses quartiers abandonnés.
J'ai beaucoup de peine à dominer le vertige dont je suis saisie quand j'aperçois au-dessous de moi la ville sur laquelle le minaret semble s'abattre: mes mains cherchent un appui et s'accrochent instinctivement aux dernières marches de l'escalier. Je ne suis point d'ailleurs la première personne qui ait éprouvé des sensations désagréables sur cette plate-forme: c'est du haut de la tour penchée que l'on précipitait, il y a encore peu d'années, les femmes convaincues d'adultère.
Le mari, aidé de ses parents et souvent de la famille même de la coupable, obligeait sa chère moitié à gravir les marches de ce terrible escalier, et il lui suffisait de la pousser quand elle avait atteint les derniers degrés, pour la lancer dans l'éternité.
La victime n'avait pas grand'chance d'effectuer sans dommage ce voyage aérien. On raconte cependant que l'esclave d'un riche négociant, accusée d'avoir empoisonné son maître, et condamnée à subir le sort réservé aux adultères, tomba si heureusement sur le sol, qu'elle se releva sur-le-champ en prenant Allah à témoin de son innocence. La foule, émerveillée, crut à un miracle, arracha les voiles de cette femme, en fit des reliques et la ramena en triomphe au palais du gouverneur. Par respect pour la volonté divine, les habitants de Kachan ne se contentèrent pas de la vénérer à l'égal d'une sainte, ils lui assurèrent pendant toute sa vie une existence indépendante.
En rentrant au télégraphe, nous passons auprès de la masdjed djouma. Sur la rue même s'élève un antique minaret, dont les parties inférieures sont encore revêtues d'élégantes mosaïques de briques monochromes; je demande à mon guide s'il nous est permis de visiter cet édifice, son état de ruine me semblant autoriser cette infraction aux usages.
«Le clergé de Kachan et les habitants eux-mêmes sont très tolérants, me répond-il: un chrétien n'a jamais été maltraité dans nos murs. Vous feriez bien cependant de vous abstenir d'entrer dans les mosquées tant que l'imam djouma ne vous en aura pas donné l'autorisation: cet excellent homme vous accordera cette faveur sans aucune difficulté, et vous serez ainsi à l'abri des insultes des fanatiques.»
Il serait imprudent de ne point tenir compte des sages conseils de notre cicérone; l'ardeur du soleil nous engage d'ailleurs à rentrer au plus vite.
10 août.--Le gouverneur, en réponse au message qui lui annonce notre arrivée, vient d'envoyer, pendant notre absence, un superbe _pichkiach_ (cadeau), composé de quatre charges de pastèques, de melons, de pêches et d'abricots, et de deux ravissants petits agneaux: l'un blanc avec les pattes, le museau et les cornes noirs, l'autre immaculé comme la neige de l'Ararat; en échange il nous fait demander de faire sa photographie équestre. Cette manie, particulière à tous les grands personnages persans, nous inquiète. Cependant comment refuser de satisfaire le caprice de ces grands enfants qui nous accueillent avec tant de courtoisie et peuvent nous faciliter l'entrée des monuments religieux et des sanctuaires les plus vénérés? Le rendez-vous est fixé à deux heures avant le coucher du soleil. Vers le soir j'aperçois le cortège qui débouche sur la route, par la porte du bazar aux cuivres.
Le gouverneur, entouré de ses familiers, arrive à la station; auprès de son beau cheval noir marchent à pied un mirza et des officiers d'ordonnance précédés d'une nombreuse troupe de domestiques armés de bâtons; enfin un écuyer porte respectueusement sur l'épaule la superbe housse en mosaïque de drap que les grands dignitaires ont seuls le droit de faire jeter sur leurs chevaux dès qu'ils mettent pied à terre.
Le hakem est âgé d'environ quarante ans. Sa large carrure, son teint brun et ses traits vulgaires indiquent à première vue son origine. Il est fils d'un savetier de Téhéran et doit son élévation à la protection de sa sœur Anizeh Dooulet, la favorite de Nasr ed-din chah.
La grande fortune de cette femme est due à un singulier hasard.
Partant un jour pour la chasse, le roi rencontra au bazar une jeune paysanne portant une cruche d'eau sur la tête. L'éclat des yeux et la vivacité de la physionomie de cette enfant firent une si profonde impression sur l'esprit de Nasr ed-din, qu'il ordonna de la conduire au palais et ne tarda pas à contracter avec elle une union emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans.
A ce propos il est intéressant de rappeler que les Chiites sont, comme les Sunnites, autorisés à divorcer dans divers cas, réglés par une loi fort accommodante, et qu'ils peuvent même s'unir en justes noces à l'année, au mois ou même à l'heure.
Les femmes épousées dans les formes ordinaires ne doivent se donner un nouveau maître que trois mois après la rupture de leur premier mariage, tandis que les beautés faciles liées par une union temporaire ont le droit de convoler tous les vingt-cinq jours. Il ne faudrait pas croire que ces accouplements n'aient aucune sanction légale: les mollahs les encouragent et leur donnent même, à raison de vingt-cinq à trente sous pièce, une consécration pieuse. Le clergé persan n'est pas exigeant: «Gagner peu, mais marier beaucoup», telle est sa devise. Tous les enfants nés de ces unions sont légitimes et ont droit à l'héritage paternel.
Les mariages à l'heure sont fréquents dans les villages. Les paysans, à l'arrivée d'un grand personnage ou des princes, se prêtent sans aucun scrupule à des combinaisons qui leur valent toujours un beau présent et peuvent quelquefois, si leur fille ou leur sœur est intelligente et adroite, les amener à de hautes situations. Tel est le cas du gouverneur de Kachan.
Sa sœur Anizeh Dooulet, douée d'une gaieté, d'un entrain extraordinaires, d'un esprit brillant et caustique, quoique vulgaire, prit bientôt le pas sur les femmes légitimes et ne tarda pas à occuper la première situation de l'andéroun royal. Avec la facilité d'assimilation que possèdent toutes les femmes, elle sut se plier aux manières raffinées de la cour, tout en conservant les allures délibérées d'une fille du peuple. Comprenant en même temps combien il déplairait au roi de trouver auprès d'elle des parents grossiers et sans instruction, elle les éloigna en leur faisant attribuer de si hautes et si lucratives fonctions, que la plupart d'entre eux, notamment notre ami le hakem, perdirent le souvenir de leur modeste origine.
Un cordonnier de Téhéran, passant un jour à Kachan, eut la pensée de venir visiter son compère devenu gouverneur, et se présenta dans ce but au palais.
La condition du bonhomme était humble et ses vêtements fort simples; mais, au souvenir de l'amitié qui l'avait autrefois uni au beau-frère de Nasr ed-din, il s'avança, la main tendue vers son ancien compagnon.
«Qui es-tu?» demanda, avec une arrogance très rare chez les plus hauts personnages, le gouverneur de Kachan.
L'artisan, tout ému de cet accueil inattendu, hésite d'abord, puis, reprenant son sang-froid:
«Je suis Ali Mohammed, votre ancien voisin du bazar aux chaussures. J'ai entendu dire à Téhéran que, succombant sous le poids des labeurs administratifs, vous étiez tombé malade; à cette fâcheuse nouvelle je suis accouru pour vous consoler et vous aider à supporter vos infirmités. Mais, hélas! vous êtes encore plus affaibli que je ne le craignais. Vous avez déjà perdu la vue, mon pauvre camarade, puisque vous ne reconnaissez pas vos plus vieux amis.»
Dès son arrivée, le beau-frère du roi se perche sur un fauteuil, et, tout en prenant le thé, regarde avec un vif intérêt le petit orgue placé dans un coin du salon.
«Je voudrais bien, dit-il, entendre jouer de cet instrument.»
Le directeur du télégraphe s'excuse en assurant qu'il connaît à peine les notes; le gouverneur insiste; bref, à la prière de mon hôte je m'assieds devant l'harmonium. Mes auditeurs sont peu faits pour m'intimider, mais le choix du morceau me rend fort perplexe. Les hauts faits de Cyrus, de Darius ou de Xerxès lui-même n'ont jamais, que je sache, été mis en musique. Tranchons la difficulté et attaquons... _la Fille de madame Angot_. Afin d'apprécier plus à l'aise les charmes de l'opérette, le gouverneur se laisse glisser au bas de son fauteuil et s'accroupit sur les talons. Tout à coup il m'interrompt:
«Cet air est charmant, dit-il, mais vous le jouez beaucoup trop vite, c'est à en perdre la tête. _Frappez_ encore cette mélodie très lentement et bien fort.»
Je recommence sur un rythme à porter en terre mademoiselle Angot elle-même: alors l'enthousiasme éclate de tous côtés; le gouverneur dodeline sa tête de droite à gauche comme les enfants musulmans auxquels on enseigne le Koran; le mirza et les serviteurs, suivant l'exemple de leur maître, font entendre des cris d'admiration: tous ces gens-là ont l'air parfaitement idiots.
J'abandonne la place et j'invite le hakem à venir, à son tour, essayer l'instrument.
«Je veux bien, dit-il, j'adore la musique; mais je m'aperçois que vous agitez simultanément les pieds et les mains, et que tout votre corps est en mouvement: cela doit être bien pénible: mes doigts ne suffiraient-ils pas à _faire le bruit_?»
De mes explications sommaires l'Excellence conclut qu'un artiste de mérite doit se borner à _taper_ sur le clavier, et que la mise en mouvement des soufflets est un travail de vil manœuvre tout au plus digne d'un Farangui. Rassuré par cette pensée, il s'assied devant l'orgue, fait signe à deux ferachs de s'allonger à ses pieds et de lever et baisser les pédales, tandis qu'il frappe sur les touches à tort et à travers; la joie de mon élève est sans égale: il crie, rit aux éclats, s'agite sur sa chaise et distribue, en témoignage de satisfaction, une grêle de coups aux serviteurs étendus à terre, tout en se plaignant que ces paresseux ne donnent pas assez de vent. Blessés de ces reproches immérités, les domestiques redoublent d'ardeur; le petit orgue, plein d'air, souffle poussivement et ne tarderait pas à se briser si le directeur du télégraphe ne se rappelait à propos que le soleil baisse et que l'heure est venue de faire la photographie du gouverneur.
Toute la troupe défile devant ma lentille. Le mirza et les officiers d'ordonnance veulent être séparés des serviteurs subalternes, et l'un d'eux a même fait apporter sa petite fille, une gamine de quatre à cinq ans; elle est arrivée sur les bras d'un jeune nègre, qui, au moment où je vais découvrir l'appareil, se précipite au milieu du groupe, dans l'espoir d'avoir, lui aussi, sa noire frimousse dans le _nakhche_ (dessin).
En rémunération de mes peines et en souvenir des flots d'harmonie dont nous nous sommes mutuellement régalés, je demande au gouverneur l'autorisation de visiter les mosquées de Kachan. Il me promet de transmettre ma requête le soir même à l'imam djouma; si cette faveur est accordée, il m'en avisera sans délai.
11 août.--Le hakem est homme de parole. Son nazer nous a apporté ce matin la permission d'entrer dans la masdjed Meïdan. La construction de cet édifice, situé au centre de la ville dans le quartier le plus populeux du bazar, remonte au quatorzième siècle. L'orientation de toutes les mosquées étant commandée par la position de la Kaaba, vers laquelle le fidèle musulman doit toujours se tourner en faisant sa prière, l'architecte a été obligé de disposer l'entrée principale en biais sur l'axe de la rue. Afin de dissimuler ce défaut, il a ouvert, dans une façade symétrique à celle de la masdjed Meïdan, l'entrée d'une _médressè_ (école) et jeté sur l'angle que forment les deux murs une trompe dont la tête se trouve parallèle à la façade des autres bâtiments.
La mosquée est vaste, traitée dans un bon style, mais le principal intérêt artistique de cet édifice réside dans son admirable mihrab, revêtu de faïences à reflets métalliques; ces émaux égalent en beauté ceux du célèbre imamzaddè Yaya de Véramine. Il n'est pas étonnant de retrouver ici un aussi splendide monument: Kachan est en effet la patrie originelle des faïences à reflets métalliques baptisées du nom de _kachys_, en souvenir de la ville où elles ont été le mieux fabriquées.
Laissant Marcel admirer à son aise cette merveille céramique, je vais établir mon appareil dans le bazar. Le va-et-vient est continuel: ce sont des serviteurs se rendant aux approvisionnements, des marchands de pêches ou de concombres offrant aux passants leur magnifique marchandise, puis de longues files de mulets et de chameaux chargés de ballots qu'ils transportent dans les caravansérails; la voie est déjà trop étroite pour tout ce monde, et je ne pourrais jamais opérer si quelques dilettanti ne se chargeaient bénévolement de contenir la foule, dans l'espoir de figurer dans l'_ax_ (photographie) en récompense de leur obligeance.
Il ne me reste plus qu'à découvrir la lentille, quand tout à coup mes aides, qui avaient jusqu'ici imposé de leur propre autorité un arrêt à la circulation, se replient vivement devant quelques domestiques précédant une caravane de femmes montées à califourchon sur des ânes couverts de housses brodées d'argent.
Les nouveaux venus se précipitent sur moi et m'ordonnent de m'écarter au plus vite afin de laisser passer le cortège. L'injonction est faite sur un ton si violent, j'ai placé l'appareil avec tant de peine, et si peu d'instants me sont nécessaires pour terminer mon épreuve, que je refuse obstinément de me retirer.
«Les khanoums peuvent s'aventurer devant l'objectif sans crainte d'être dévorées», dis-je aux serviteurs.
L'observation reste sans effet; mes agresseurs, pleins d'arrogance, portent sur les châssis une main sacrilège et me refoulent, ainsi que Marcel accouru au bruit de la dispute, dans une boutique du bazar.
En Perse même, où les mœurs sont beaucoup plus douces et plus paisibles que dans la Turquie d'Asie, un Européen ne peut supporter une humiliation sans perdre tous les privilèges dus à son origine. La foule ne voit plus en lui qu'un chrétien, c'est-à-dire un paria auquel on peut sans crainte faire subir de mauvais traitements. Il est nécessaire de protester avec énergie contre la vexation dont nous venons d'être l'objet, sous peine de supporter les conséquences de notre patience pendant tout notre séjour à Kachan. Marcel, d'une voix impérieuse, ordonne à nos serviteurs de se rendre immédiatement au palais et de porter plainte au gouverneur; puis, avec l'air digne et fier des gens certains de se faire rendre justice, nous sortons du bazar, suivis d'une nuée de gamins. Ces mauvais drôles, interprètes fidèles des sentiments de la population, font des cabrioles autour de nous, sans oublier de nous traiter de «chiens», de «fils de chiens», de «fils de père qui brûle aux enfers», dès qu'ils ont repris la position verticale et l'usage de jambes habiles à les mettre à l'abri de justes représailles.
A peine sommes-nous de retour au télégraphe, que le principal mirza du palais se présente tout effaré. Le hakem a appris avant l'arrivée de nos serviteurs l'incident du bazar: la caravane cause première de toute cette désagréable affaire escortait sa propre femme, qui rentrait à Kachan après une absence de quelques jours; comme son escorte, elle ignorait par conséquent l'arrivée de deux savants faranguis.
L'Excellence nous prie d'excuser la brutalité des ferachs; elle nous informe en même temps que, désireux de réparer la juste humiliation ressentie par des personnes de notre qualité, elle a donné l'ordre de bâtonner les domestiques, et nous invite même à venir assister à l'exécution, espérant en cela nous être agréable. On n'est vraiment pas plus gentleman. Satisfaits de ces explications, nous déclarons l'intervention du bâton superflue et faisons demander la grâce des coupables.
L'aventure ne s'arrête pas là: à la tombée de la nuit, une servante musulmane se présente et demande à me parler.
«En arrivant au palais, me dit-elle, ma maîtresse a demandé le nom des deux Faranguis dont la présence avait arrêté un moment sa marche devant la mosquée Meïdan. Apprenant que l'un de ces photographes était une dame, elle a témoigné l'intention de faire faire son portrait. Le hakem a refusé, sous de mauvais prétextes, de se plier à ce caprice: alors ma maîtresse s'est décidée à avoir recours en cachette à vos talents: elle se rendra demain, sans suite et sous les voiles fanés d'une servante, chez la femme de l'imam djouma, après lui avoir envoyé à l'avance le costume dont elle veut se parer dans cette grande circonstance.»
Rendez-vous est donc pris pour demain trois heures après le lever du soleil. Marcel doit aller remercier le chef officiel de la religion; je l'accompagnerai et, dans un passage obscur placé à l'entrée de la maison, je trouverai mon interlocutrice, chargée de m'introduire dans l'andéroun tandis que mon mari se dirigera vers le talar.
12 août.--Le programme arrêté a été scrupuleusement exécuté. Au moment où je franchis le seuil de la maison de l'imam djouma, deux femmes me prennent les mains et me conduisent, à travers un dédale de corridors sombres, dans l'andéroun de ce haut dignitaire.
Je traverse une cour semblable à celle que j'ai déjà vue à Avah et j'entre dans un jardin, où les deux khanoums m'attendent avec anxiété.
La femme du hakem s'excuse d'abord de la brutalité de ses gens et me remercie de ne lui avoir pas gardé rancune. Elle est très jolie... pour une Persane. Les poètes admirateurs des belles à figure de lune chanteraient sa face ronde et plate, et n'oublieraient pas de louer son teint blanc et rose, les taches sombres de ses grands yeux brillants, les lèvres carminées de sa bouche un peu épaisse. En ce moment la physionomie de cette femme, animée par la joie qu'elle éprouve à désobéir à son mari, est tout à fait charmante.
En revanche, l'épouse de l'imam djouma est consciencieusement laide et paraît avoir renoncé à toute prétention.