La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 18

Chapter 183,724 wordsPublic domain

Nous entrons dans un beau caravansérail encombré d'une nombreuse caravane de négociants israélites. Le gardien, reconnaissant à la teinte amarante de la queue de nos montures les chevaux des écuries royales, ne doute pas que nous ne soyons de très grands personnages, et son respect s'accroît encore quand Houssein lui raconte avec fierté que nous sommes venus d'Avah en moins de trois heures. Le brave homme se précipite vers ses nouveaux hôtes, nous aide à descendre de cheval, et, nous voyant tout étourdis, commande à ses serviteurs d'aller remplir les cruches à l'abambar, afin de verser pendant quelques minutes de l'eau glacée sur nos têtes congestionnées. J'éprouve d'abord un saisissement extrême, suivi d'un étrange bien-être.

En reprenant possession de moi-même, je crois entendre le bruit d'une querelle dans le balakhanè. Le gardien, accompagné de deux serviteurs, a voulu obliger les israélites à céder cette pièce aux usufruitiers des montures royales; ceux-là, déclarant qu'ils sont arrivés les premiers, refusent de sortir. Je ne me suis pas encore rendu bien compte du motif de la querelle, que les couvertures, les mafrechs, les marmites, les aiguières, les provisions de ménage, enfin tout le mobilier de ces pauvres diables dégringole par la fenêtre. Les victimes ne paraissent guère surprises de cette incroyable façon de les traiter; les juifs sont si méprisés et si humiliés dans ce pays, où la plupart d'entre eux exercent des professions peu avouables, qu'ils ne songent pas même à se plaindre des injustices et des brutalités dont on les accable.

Le balakhanè, vaste et bien aéré, est mis à notre disposition; à travers les baies qui l'éclairent dans la direction des quatre points cardinaux, je puis admirer à l'aise le panorama de Koum.

Comme à Mamounieh, les maisons sont surmontées de petites coupoles dont la forme reste apparente à l'extérieur.

Cette multitude de dômes rougis par les rayons du soleil s'éclaire par taches éclatantes et va en s'estompant se perdre dans une légère brume bleuâtre qui s'élève au pied des montagnes. Au loin apparaissent les toits pointus des tombeaux des Cheiks. Sur la gauche s'étendent les beaux jardins qui entourent le célèbre tombeau de Fatma.

2 août.--Nous dormions encore quand nos serviteurs sont entrés fort émus dans le balakhanè: «Çahebs, le gouverneur de Koum, Mirza Mehti khan, ayant appris votre arrivée, envoie trente ferachs. Ils sont chargés de vous souhaiter la bienvenue et de vous prier de venir loger au palais, ce caravansérail étant indigne de personnages de votre condition.»

Les domestiques se mettent en procession, nous guident vers un pont jeté sur une rivière sans eau, longent les ruines d'une mosquée dont les deux minarets sont encore debout, traversent des bazars, un cimetière, des ruelles tortueuses, et s'arrêtent enfin devant un portail couvert d'ornements stuqués. Cette entrée donne accès dans la première cour du palais, encombrée d'un nombreux personnel de soldats et de prêtres assis sous des arcades voûtées. Des voleurs attachés les uns aux autres par des colliers de fer sont exposés nu-tête au grand soleil.

Le gouverneur de Koum est l'époux d'une fille du chah. Pendant l'été la princesse quitte la ville, une des plus chaudes de la Perse, et se retire dans la montagne avec ses femmes et ses enfants. L'andéroun étant vide, le prince a donné l'ordre de nous loger dans cette partie retirée du palais.

L'imagination des Européens se surexcite vivement au seul mot d'andéroun ou de harem et se plaît à évoquer, pour se représenter ces demeures fermées, toutes les splendeurs des récits des _Mille et une Nuits_.

Nous sommes ici dans le palais d'une fille favorite du chah de Perse. Combien de femmes de notre bourgeoisie provinciale se plaindraient de la pauvreté de cette installation! Marcel veut bien convenir que je sais lever un plan, tout en assurant que de sérieuses études me sont encore nécessaires avant de dessiner d'une manière convenable une élévation et surtout une coupe. Prenons mon plan et décrivons un andéroun princier.

La communication entre le biroun et le harem s'établit au moyen d'un corridor, intercepté par plusieurs portes; la dernière s'ouvre sur un jardin, aux extrémités duquel s'élèvent deux bâtiments à peu près semblables.

L'un est exposé au nord et habité l'été, l'autre est orienté au sud et utilisé l'hiver. Les caves voûtées qui portent le nom de _zirzamin_ (sous terre) sont occupées pendant les plus fortes chaleurs. Le pavillon d'été est divisé en trois salons, éclairés par de nombreuses fenêtres. Derrière cette première rangée de pièces s'étend une nouvelle série de chambres; enfin des baies placées au fond de ces dernières et fermées au moyen de volets de bois donnent accès dans des boudoirs obscurs et toujours frais, au fond desquels on fait la sieste pendant les heures les plus chaudes de la journée.

Les femmes dorment la nuit sur les terrasses entourées de hautes murailles, habitent dès la venue du jour les premières chambres, qui sont demeurées ouvertes, et, à mesure que la température s'élève, elles se réfugient dans les parties les plus sombres de la maison, après avoir soigneusement fermé les volets. Toutes ces pièces sont blanchies à la chaux; les cheminées seules sont ornées de quelques légères décorations de plâtre.

Les portes, fort basses, ne sont ni peintes ni cirées; une chaîne de fer fixée à l'extrémité du vantail s'accroche à un fort piton enfoncé dans la traverse supérieure du cadre; un clou ou un morceau de bois passé au travers du piton constitue une serrure aussi économique que gênante.

Le mobilier est des plus élémentaires. Quelques coussins jetés sur des tapis de Farahan, des rideaux en soie de Yezd attachés à de lourds crochets de fer, donnent une médiocre idée de la richesse d'imagination des tapissiers persans.

Le pavillon d'hiver est semblable à celui que je viens de décrire, sauf les chambres obscures, inutiles pendant la mauvaise saison.

Telle est, en peu de mots, la description fidèle de l'andéroun d'une puissante princesse. C'est une pauvre demeure pour la femme de l'un des plus riches seigneurs de Perse, mais c'est un paradis pour de malheureux voyageurs.

4 août.--La ville, ornée autrefois de plus de deux cents tombeaux, mais aujourd'hui aux trois quarts ruinée, est d'une telle étendue, que nous avons dû la visiter à cheval. Elle est d'origine fort ancienne, disent les historiens, qui font remonter sa fondation à l'année 203 de notre ère. Les habitants, très fanatiques, ont été de tout temps attachés aux croyances chiites, apportées par le fils d'Abd Allah ben Sad, ancien élève du séminaire de Koufa. Le tombeau de Fatma, fille de l'imam Rezza, contribue à augmenter encore la dévotion des habitants et le zèle des prêtres.

Ce célèbre imamzaddè est précédé d'une immense nécropole aux pierres tombales si rapprochées qu'elles recouvrent la terre comme le ferait un dallage. Outre les reliques plus ou moins authentiques de la petite-fille de Mahomet, placées sous le dôme, on conserve dans les bâtiments isolés les restes mortels de Fattaly chah et du père et de la mère de Nasr ed-din. En raison de ce dépôt sacré Sa Majesté tient en grand respect le sanctuaire, et en a fait redorer la coupole à ses frais.

Après le coucher du soleil, le gouverneur nous fait demander de le recevoir. Marcel s'étant empressé de répondre que nous désirions le devancer, dix porteurs de _fanous_ (lanternes vénitiennes) se présentent et nous conduisent au biroun. Mirza Mehti khan est assis sous un porche en compagnie d'un grand nombre de mollahs et d'officiers. A notre approche les prêtres se retirent, et le prince nous accueille avec la plus parfaite affabilité. Il s'informe du but de notre voyage, me demande si je me trouve bien dans l'andéroun, et finit par m'offrir, avec une certaine contrainte, de m'envoyer du vin.

Il serait bien tentant d'accepter sa proposition et d'abandonner pendant quelques jours l'usage du lait aigre.

«Nous ne buvons jamais de boissons alcooliques, au moins en été», répond cependant Marcel avec sagesse. A ces mots, la figure du gouverneur se rassérène. Notre discrétion vient de le tirer d'un bien mauvais pas. Voit-on dans quel embarras il se fût trouvé, lui qui défend l'usage des liqueurs fermentées à cause du voisinage du tombeau de Fatma et fait bâtonner tout individu surpris en tête-à-tête avec une bouteille de vin, s'il eût dû faire sortir de ses caves le liquide prohibé?

5 août.--Malgré la chaleur nous sommes ici dans un véritable pays de cocagne. Comme les fortunes sont diverses! Étions-nous en assez piteux état il y a huit jours à peine! Mon pied, cautérisé deux fois, est à peu près dégonflé; j'ai pu aujourd'hui passer plusieurs heures aux tombeaux des Cheikhs.

Ces trois grandes tours de l'époque mogole sont placées au milieu de jardins plantés de grands arbres: les dallages et les boiseries ont disparu, mais les charmantes ornementations stuquées qui décorent les tympans des portes ogivales sont en bon état de conservation.

Le pèlerinage aux tombeaux des Cheikhs clôturera nos excursions suburbaines; rien ne nous retenant plus à Koum, nous avons pris le parti de continuer notre voyage et de nous joindre à la première caravane qui se dirigera vers Kachan.

En l'honneur de notre dernière visite, le prince a organisé une ravissante fête de nuit. Au milieu d'un jardin brillamment éclairé s'ébat un troupeau de gazelles apprivoisées, tandis qu'une cage enveloppée d'un voile noir est suspendue aux branches d'un arbre. Un serviteur la découvre, le rossignol qu'elle renferme se réveille: ébloui par la vive clarté des lumières, et croyant retrouver dans l'éclat des lumières la pâle image du soleil, il lance son trille le plus joyeux. L'oiseau chante ainsi jusqu'à ce qu'il ait compris son erreur, puis s'arrête brusquement et reste muet; dès qu'il manifeste de l'hésitation, on apporte une autre cage et on la démasque au moment où le premier artiste donne ses dernières notes.

A minuit, la caravane est prête à partir; nous faisons nos adieux au gouverneur et quittons à regret le palais hospitalier où nous avons passé des jours si calmes et si heureux.

CHAPITRE XI

Phénomène électrique dans le désert de Koum.--Arrivée à Nasrabad.--Les caravansérails.--Kachan.--Le caravansérail Neuf.--Le bazar.--Minaret penché.--Aspect de la ville.--L'entrée de la masdjed djouma.--Visite du gouverneur.--Les mariages temporaires.--La mosquée Meïdan.--Le mihrab à reflets.--Les dames persanes.--Le palais de Bag-i-Fin.--Mirza Taghuy khan.--Sa mort.--Départ de Kachan.--La montagne de Korout.

6 août.--Au sortir de Koum la route suit le versant oriental de la chaîne de montagnes qui traverse la Perse du nord au sud; les vents brûlants du grand désert viennent mourir au pied de ces hauteurs et préservent les voyageurs du froid rigoureux dont nous avons souffert à notre départ de Téhéran. La lune de Ramazan ne se montrant plus au-dessus de l'horizon, la nuit est noire malgré la pureté de l'atmosphère et les myriades d'étoiles qui scintillent au firmament. Vers minuit j'arrête mon cheval en arrière de la caravane et je prends quelques notes à la lumière de ma lanterne de poche. Mes cahiers mis en ordre, je me hâte de regagner ma place habituelle en tête du convoi, quand, en me rapprochant des dernières bêtes de somme, il me semble les voir marcher au milieu d'une nuée d'étincelles. Suis-je le jouet d'un rêve? C'est peu probable, car mes idées me paraissent parfaitement lucides.

Je cours faire part à Marcel de ma perplexité, et, afin de m'assurer que je n'ai pas encore laissé sur les chemins de Perse le peu de cervelle que le ciel m'a octroyée, je le prie de venir constater le fait bizarre dont je viens d'être témoin. Nous mettons pied à terre et nous rapprochons tous deux des animaux.

Le mystère est bientôt éclairci. Pour chasser les mouches qui les dévorent même la nuit, les chevaux battent leurs flancs de leur longue queue. Au contact du corps des animaux et des poils séchés à outrance par l'atmosphère spéciale aux plateaux de l'Iran, se dégagent de nombreuses phosphorescences dont la brillante clarté se détache sur les masses sombres du sol.

Le tcharvadar bachy, étonné de la persistance que je mets à suivre ses chevaux, vient s'informer du motif qui m'engage à faire depuis quelques instants la route à pied. «Vous êtes surprise, me dit-il, de voir la queue de mes animaux produire des étincelles; que diriez-vous si du papier de vos cahiers je faisais jaillir de la lumière?»

Là-dessus le bonhomme prend dans sa poche quelques-unes de ces graines de melon que croquent les muletiers pendant la route, les laisse tomber au milieu du sable et des cailloux, et m'engage à les retrouver. Peines perdues, toutes mes recherches sont vaines. Mon singulier professeur de physique s'accroupit alors sur le sol, saisit une feuille de papier par les deux extrémités et la déchire lentement dans toute sa longueur; à mesure qu'elle se brise avec un bruit métallique, il se produit une traînée lumineuse assez éclatante pour permettre à notre guide de retrouver les graines éparses sur le chemin.

Fortuné pays! une peau de matou remplacerait en Perse les bougies Jablochkoff ou les lampes Edison.

Ces phénomènes sont évidemment dus à l'extrême siccité de l'air. Le pays situé entre Koum et Kachan est brûlé par les vents du désert, et, bien que la température y soit moins élevée que dans le Fars, l'atmosphère y est cependant privée de cette légère humidité particulière aux terres voisines de la mer. En somme, ce climat brûlant est très sain; les viandes sèchent sans se corrompre, les blessures se cicatrisent rapidement, l'acier exposé à l'air de la nuit reste brillant et ne se rouille jamais, les habitants ne sont point sujets à la fièvre, comme ceux des provinces du Mazendéran, du Ghilan ou du Fars.

Au jour, certains de ne pas abandonner la route que jalonnent les poteaux de la ligne du télégraphe anglais, je propose à Marcel de prendre les devants afin d'arriver de bonne heure à Passangan.

Habitués aux longues étapes de la province de Saveh et aux interminables farsakhs des routes peu fréquentées, nous passons devant un beau caravansérail, malgré les énergiques protestations de nos chevaux, et, après deux heures de course dans une plaine stérile et déserte, nous atteignons un nouveau manzel, d'aspect misérable, entouré d'habitations abandonnées.

«Sommes-nous ici à Passangan? dis-je au gardien, occupé à fumer son kalyan sur le seuil de la porte.

--Vous avez fait trois farsakhs et demi depuis ce lieu d'étape, me répond-il. Quel esprit malfaisant vous amène dans ces parages où le souffle enflammé d'Azraël a tout détruit? Les kanots sont obstrués, les habitants ont émigré, et le caravansérail, n'ayant à offrir aux voyageurs que de l'eau amère et bourbeuse, n'est plus fréquenté par les caravanes. Je n'ai à vous vendre ni pain, ni thé, ni lait aigre; ma nourriture se compose de pastèques achetées aux tcharvadars.

--Les cucurbitacées constituent la base d'un régime rafraîchissant, mais peu substantiel, si j'en juge à votre mine efflanquée et à votre humeur chagrine», lui répond Marcel en riant.

Quant à moi, dévorant sans mot dire des regrets d'autant plus amers que j'ai laissé dans les khourdjines du cuisinier une belle volaille cuite à point et deux bouteilles de jus de cerises dues à la prévoyance du gouverneur de Koum, je vais mélancolique à la recherche d'un logis.

La visite des lieux est bientôt terminée. Le caravansérail tombe en ruine; la grande porte, construite en pierre, est seule en bon état. Dans la longueur du vestibule sont pratiquées des niches surélevées au-dessus de terre.

«Voilà un excellent lit», me dit notre hôte en recouvrant le sol de l'une d'elles avec un vieux tapis.

Qui dort dîne, assure un proverbe, et nous nous étendons sur les dalles, pareils à ces statues funéraires placées au-dessus des sarcophages gothiques. Le gardien n'a pas exagéré les mérites de ce manzel: il est placé dans un parfait courant d'air. O Mahomet, détache de ton paradis la plus infime de tes houris, ordonne-lui de chasser les insectes variés auxquels je sers de pâture, et je te remercierai de m'avoir procuré un abri si calme et si frais.

Vers midi j'entends tout à coup un bruit de grelots. Les odalisques célestes se pareraient-elles de clochettes comme le serpent tentateur? Saints imams de Kerbéla, soyez bénis tout de même! à défaut d'esclaves éthérées, c'est la caravane.

Les tcharvadars, inquiets, en arrivant à Passangan, de ne point nous trouver au caravansérail, préoccupés surtout de la manière dont seront soignés leurs chevaux, ont pris le parti de nous rejoindre. Si les Persans ont des défauts insupportables, s'ils mentent et volent sans trêve ni merci, ils possèdent en revanche un fond de résignation et de patience inépuisable. Ainsi ces muletiers, contraints par suite de notre étourderie à changer la marche de la caravane et à la mener dans un lieu dépourvu d'eau et de vivres, ne profèrent même pas une plainte.

Les voyageurs sont tout aussi calmes: pourquoi récrimineraient-ils contre nous: leur colère modifierait-elle les conséquences de notre erreur? «Dieu est grand, et les Faranguis sont des _peder soukhta_ (fils de pères rôtis aux enfers), se contentent-ils de penser à part eux. Quand on fait route avec des chiens pourris, il ne faut pas s'attendre à flairer l'odeur de la rose.»

7 août.--A minuit la caravane arrive à Simsin; le village est très éloigné de la voie; le caravansérail, abandonné, n'a ni porte ni gardien; le tchaparkhanè se trouve heureusement sur notre chemin; on frappe, le tchaparchy se fait longtemps héler avant de donner signe de vie et répond, après avoir parlementé, qu'il n'a à vendre aucun approvisionnement. Il consent cependant à nous céder deux œufs durs et un paquet de pains.

Depuis hier toute la caravane ne s'est délectée que de pastèques avariées et de fruits véreux; nous seuls cependant, malgré le secours d'une volaille, crions famine de caravansérail en tchaparkhanè et faisons des bassesses pour deux œufs. C'est humiliant.

Me serais-je trop pressée d'admirer la patience des Persans? Il en est un qui proteste, ce me semble, de la belle façon contre les fantaisies des Faranguis: mon mulet, furieux de passer sans s'y arrêter devant tous les caravansérails classiques, se plaint de cette infraction aux usages et témoigne son mécontentement en se couchant. Dès que j'ai mis pied à terre, la bête se relève, fait des façons avant de m'autoriser à remonter sur son dos et se décide enfin à repartir; nous voyageons quelques instants comme de bons amis, puis elle s'agenouille de nouveau. Sept fois de suite, depuis minuit jusqu'à l'aurore, elle me dépose sur le sol, et, comme ces déplacements pourraient à la longue être fort nuisibles à un voyageur porteur d'armes chargées, mon bonheur est égal à celui de ma fantasque monture quand j'aperçois les grands jardins plantés tout auprès du village de Nasrabad. La caravane est en route depuis trente heures et en a passé vingt et une en marche: _mea culpa, mea maxima culpa_; mais trois farsakhs seulement la séparent de Kachan. A tout péché miséricorde.

La route de Téhéran à Kachan, une des voies les plus fréquentées de la Perse, traverse sur tout son parcours des villages très pauvres. Les voyageurs, ne pouvant, comme dans l'Azerbeïdjan, loger chez l'habitant, vont chercher un abri dans des caravansérails approvisionnés d'eau, de paille, de pastèques et de lait aigre.

La création de ces vastes édifices remonte à une antique origine. Hérodote ne parle que des gîtes d'étapes placés sur la route de Suse à Sardes, mais il est probable que, de son temps, on trouvait déjà dans tout l'Iran des constructions destinées à recevoir les caravanes ou les troupes en marche. La distribution des étapes, commandée par la position géographique des cols et des kanots, ne doit guère avoir été modifiée, et les dispositions des bâtiments appropriés au climat du pays ont persisté en dépit des siècles et des architectes.

Le caravansérail de Nasrabad est une immense construction quadrangulaire dont une cour entourée d'arcades occupe le centre. Derrière ces arcades se trouvent les écuries, disposées dans des galeries voûtées, semblables aux nefs des églises gothiques, et divisées en compartiments par des contreforts intérieurs sur lesquels viennent buter les arcs-doubleaux et les formerets. Un passage ménagé au centre des galeries dessert tout à la fois les estrades réservées aux muletiers et les boxes dans lesquels on enferme les chevaux.

En été les voyageurs de distinction occupent pendant la journée les zirzamins, creusés à cinq mètres au-dessous du sol, au fond desquels aboutissent des escaliers servant en même temps de cheminée d'aération. La fraîcheur est délicieuse dans ces caves, qu'éclaire un demi-jour qui invite au repos. A la nuit les heureux possesseurs de zirzamin quittent leurs logements souterrains, où les bêtes venimeuses seraient attirées par la lumière, et vont sur le _takht_, large estrade découverte, élevée de deux mètres au-dessus du sol et entourée de fossés pleins d'eau. Les voyageurs montent à cette place stratégique en se servant d'une échelle, qu'ils s'empressent de retirer dès que l'ascension est terminée. Ces minutieuses précautions permettent de se préserver des scorpions, fort nombreux dans le pays et dont la piqûre est souvent mortelle.

8 août.--Au delà de Nasrabad la contrée est aride et poussiéreuse; mais bientôt apparaissent les tumulus coniques indiquant la présence de kanots d'irrigation; la plaine devient fertile, et au pied de la montagne j'aperçois de nombreux villages cachés sous la verdure. Partout où se portent mes regards s'étendent des champs de melons, de pastèques, de concombres et d'immenses plantations de coton et de tabac.

Un vaste caravansérail précède Kachan; nos montures ont déjà franchi la porte d'entrée quand deux serviteurs se présentent. Ils viennent de la part de leur maître, le directeur du télégraphe, nous prier de descendre à la station, où un appartement nous est préparé, sur la recommandation gracieuse du colonel Smith, _superintendent_ de la ligne télégraphique anglaise qui relie les Indes à la métropole.

Kachan, d'après plusieurs écrivains orientaux, fut fondé par la célèbre sultane Zobeïde, femme du calife Haroun el-Rachid. Ces auteurs font allusion, j'imagine, à l'origine de la ville musulmane, car un célèbre historien, Ibn el-Acim, assure que Kachan et Koum fournissaient vingt mille soldats aux armées du dernier monarque sassanide.

L'histoire de Kachan est intimement liée à celle d'Ispahan, sa célèbre voisine. Les Afghans la dévastèrent au dix-huitième siècle; Hadji Houssein khan la rebâtit et reconstruisit les palais et les édifices religieux de la capitale des rois sofis.

Aujourd'hui encore cette cité, plus riche et plus industrieuse que ne le sont les villes persanes, paraît en pleine prospérité. Les maisons, bâties en matériaux de terre, sont entretenues avec soin; les murs, bien dressés, n'encombrent pas les rues de leurs débris poussiéreux; presque toutes les voies sont pavées et munies d'un ruisseau central qui écoule les eaux pluviales ou ménagères; des dalles de pierre placées au-dessus des puits des kanots permettent aux piétons et aux cavaliers de circuler sur les chaussées sans risque d'accident; enfin--ce détail paraîtra très extraordinaire aux voyageurs habitués à la saleté proverbiale des villes d'Orient--les rues sont balayées.