La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 15

Chapter 153,824 wordsPublic domain

Pendant le règne de chah Tamasp, le restaurateur malheureux du tombeau de chah Khoda Bendeh et de la masdjed Chah à Kazbin, les briques sans émail, jugées indignes de figurer dans les édifices royaux, ne sont plus utilisées qu'à titre de matériaux ou dans les encadrements. La conséquence de cet emploi abusif des surfaces émaillées se fait bientôt sentir. A la mosaïque, trop coûteuse pour être exécutée sur de grandes superficies, on substitue des carreaux plats sur lesquels on reproduit au pinceau les dessins formés autrefois par la juxtaposition des fragments colorés; déjà à Tauris les maîtres mosaïstes ont ajouté au bleu clair, au bleu foncé et au blanc le noir, le jaune feuille morte et le vert; sous le règne de chah Abbas, en même temps que l'usage des carreaux de faïence se généralise, la palette du décorateur se complète; les panneaux perdent peu à peu la sobriété de tons et de lignes qui les a distingués jusque-là, les bonnes traditions tombent en oubli, le goût s'abâtardit. De transition en transition les peintres arrivent à composer soit de grands panneaux à fond blanc avec fleurs roses et rouges, soit des tableaux de bataille où le valeureux Roustem perce de ses flèches acérées les diables et les dives, soit enfin, dans les palais du roi et de ses fils, ces abominables soldats plus grands que nature, dont le dessin et la coloration barbares attestent la chute absolue d'un art autrefois si brillant et si décoratif.

Ainsi, il faut bien en prendre son parti, ces carreaux de faïence, que beaucoup d'artistes considèrent à l'heure actuelle comme le dernier mot de la décoration persane, sont des productions de la décadence. Il suffit d'ailleurs d'examiner les merveilleux chefs-d'œuvre de l'art du Moyen Age pour n'avoir plus de doute à ce sujet.

En revenant à Véramine, nous passons sur la principale place du village; l'animation est grande: c'est jour de marché; les paysans des environs sont venus vendre leur blé, apporté à dos de mulet dans de grandes sacoches de poil de chèvre; d'autres villageois ont amené des ânes chargés de poules attachées au bât par les deux pattes; les femmes de tribu, à peu près dévoilées, mais fort sauvages, offrent aux passants des œufs ou des cucurbitacées; enfin, un peu plus loin, se trouve l'important marché aux bestiaux, où l'on vend des moutons de tout âge, des chèvres et de ravissants petits ânes gris zébrés de noir. Quelques bergers descendus des montagnes qui forment le bassin de la mer Caspienne se sont étendus à l'ombre d'un mur de terre. Leurs traits durs et leur peau noire rappellent ceux des tribus turcomanes originaires d'Astérabad; ils sont vêtus d'une koledja de coton vert pomme, coiffés d'un kolah de drap brun et tiennent à la main le bâton des pasteurs.

Chaque jour nous constatons avec surprise des analogies d'habitudes et des similitudes de caractère entre les paysans persans et les habitants de nos villages méridionaux. Ce sont, avant de traiter une affaire, les mêmes cris, le même marchandage, la même manière chez l'acheteur de relever ses manches et de soulever l'un après l'autre chaque mouton afin de connaître son poids, le même système de déprécier la valeur des animaux qui lui plaisent le plus, la même habitude du vendeur de demander le triple de la valeur de sa bête alors que l'acheteur en offre le quart, et que tous deux savent à cinq centimes près à quel prix ils s'accorderont. Enfin, toujours comme dans nos campagnes, quand l'achat est conclu, les deux parties se donnent la main et ratifient ainsi leurs conventions verbales.

L'existence est fort douce à Véramine. L'_achpaz Bachy_ (cuisinier en chef) tire un parti sortable de nos approvisionnements, et tous les matins, au retour de nos longues excursions, nous trouvons le logis frais et la table chargée d'abricots, de prunes et de magnifiques cerises. Le soir, quand, après le coucher du soleil nous rentrons les poches pleines de cailles et de geais bleus tués dans les champs et les vergers, il prépare de délicieux kébabs assaisonnés de verjus. Sur ses conseils nous nous sommes décidés à boire du _maçt_ (lait fermenté), auquel nous avions préféré jusqu'ici l'eau, certainement malsaine par les fortes chaleurs. Depuis cette innovation très goûtée de Marcel, le maçt entre sous toutes les formes dans nos aliments: maçt à la soupe, maçt dans les verres, maçt partout, et malgré cet abus nous apprécions tous les jours davantage ce délicieux laitage.

A l'heure où le soleil s'abaisse sur l'horizon, j'ai détaché le rideau noir placé devant la porte et je suis allée me promener au jardin. Ma surprise a été extrême en me sentant brûlée par une brise de feu. Le ciel est pourpre, et sur le désert le vent va se lever. Je monte sur la terrasse; le spectacle est étrange et terrible tout à la fois: on sent qu'un trouble grave va se produire dans les éléments.

Le village, que domine la haute tour seljoucide surmontée d'un toit pointu semblable à ceux qui devaient recouvrir autrefois la tour de Narchivan, est encore dans le calme, mais la teinte sombre des feuilles paraît se décomposer; les terrasses plates ou les coupoles de terre revêtent une couleur cuivrée, l'air est lourd, étouffant; de tous côtés les troupeaux de vaches et de moutons, poussés par l'instinct de la conservation, accourent s'abriter dans le village; les bergers excitent les animaux retardataires, les chassent devant eux à grands coups de fouet, tandis que les chiens, abandonnant leurs maîtres, se précipitent vers le chenil de toute la vitesse de leurs jambes.

Bientôt la couleur du ciel se modifie; de rouge sang elle devient violette; enfin de grands nuages noirs pareils aux tourbillons de fumée d'un incendie gigantesque s'élèvent dans les airs. Véramine est à plus de quinze kilomètres de la steppe, et cependant quelques minutes suffisent pour apporter jusqu'ici un violent courant d'air. Je descends au plus vite de la terrasse afin de ne pas être renversée par le tourbillon; les serviteurs crient à tue-tête de fermer les portes; je suis leur conseil, et à peine ai-je eu le temps de barricader les ouvertures, qu'un ouragan terrible semble vouloir écraser la terrasse. Quelques instants se passent; j'entr'ouvre la porte: il fait presque nuit, et du ciel tombe une pluie de sable fin. Peu à peu le jour revient, l'ouragan est passé; mais quel désastre a subi le pauvre jardin! Les grenadiers, qui ont le plus vigoureusement supporté la tourmente, sont tout gris; leurs fleurs fanées et leurs fruits gisent à terre mêlés au sable; on n'aperçoit même plus les passe-rose, renversées dès le premier coup de vent. De tous côtés les branches d'arbres cassées, les feuilles arrachées, les ustensiles de ménage oubliés sur les terrasses, jonchent le sol. Quelques paysans sortent de leurs maisons, constatent les dégâts et se lamentent en voyant les abricotiers dépouillés de leurs fruits; d'autres se félicitent d'avoir terminé la moisson: si l'ouragan avait surpris le blé encore debout, les épis, chauffés par le soleil, se seraient égrenés en se heurtant les uns contre les autres, et la récolte eût été perdue.

Les suites de la tourmente auraient pu être désastreuses. La plaine de Véramine alimentant presque exclusivement la capitale, Téhéran sera réduit à la famine quand, après un cataclysme atmosphérique, l'eau viendra à manquer, ou lorsque les sables du désert recouvriront les champs de leur couche stérile. Dans ce pays privé de canaux, de routes et de chemins de fer, une grande ville est à la merci de la fertilité des contrées voisines.

Le ketkhoda est allé hier à la ville; son premier domestique s'appuie ce soir sur la pile de couvertures et s'apprête à rendre la justice avec le sérieux et la dignité de Sancho Pança. Un boulanger est introduit. Il vient se plaindre de n'avoir pas été payé depuis longtemps par un de ses clients.

«Aga, ajoute-t-il en terminant, cet homme prend tous les jours sa provision de pain chez moi; vous comprenez quelle serait ma perte si vous ne l'obligiez pas à acquitter sa dette. Sa conduite est d'autant plus scandaleuse et d'un mauvais exemple dans le village, qu'il se vante de jeter une partie de ma marchandise.

--Combien de pains achètes-tu chaque jour? a demandé le juge au paysan.

--Six.

--Qu'en fais-tu?

--J'en garde un, j'en rends deux, je prête les deux autres et je jette véritablement le dernier.

--Explique-toi et ne te joue pas de mon autorité.

--C'est bien simple; j'ai dit: «je garde un pain», je le mange; «j'en rends deux», je les donne à mon père et à ma mère; «j'en prête deux autres», ceux-ci sont destinés à mes enfants; «celui que je jette» est la part de ma belle-mère.»

Le juge a souri d'un air protecteur et a promis au paysan de songer à lui.

Mais voici bien une autre affaire. Quel motif amène notre tcharvadar devant le tribunal? C'est bien le garçon le plus bête qu'ait vu naître la Perse. Les serviteurs du ketkhoda lui jouent toute espèce de mauvais tours, l'envoient chercher de l'eau à l'heure de la sieste, l'expédient au bazar demander de la graisse de genou de cigogne pour frictionner un de ses mulets boiteux, et rient ensuite de sa complaisance et de sa sottise.

Hier je l'ai entendu se quereller avec des paysans; ce soir on profite de l'absence du ketkhoda et on l'engage à se plaindre à son suppléant.

«J'ai prêté à Houssein la corde toute neuve qui me sert à attacher la paille de mes chevaux, raconte-t-il en larmoyant, et aujourd'hui, quand j'ai voulu la réclamer, il m'a répondu:

--Mon bon ami, je suis désolé de ne pouvoir te la rendre: je l'ai étendue dans mon grenier et j'ai mis de l'orge à sécher dessus.»

Là-dessus l'audience a été levée au milieu des explosions d'une folle gaieté.

Il est intéressant de constater la différence de caractère qui existe entre les Arabes, généralement sérieux et calmes, et les Persans, pleins d'humour et d'entrain. La gravité des grands personnages est plus étudiée que réelle, et les facéties les plus excentriques ont toujours du succès quand elles sont spirituelles; le roi et ses femmes n'échappent pas plus que les gens du peuple à la contagion générale et se laissent aller de temps en temps à satisfaire leurs plus drolatiques fantaisies.

Nasr ed-din n'a-t-il pas exigé cet hiver qu'un de ses ministres, obèse comme un Turc, patinât sur un des bassins glacés du palais, afin de se réjouir au spectacle de ses chutes et de ses cabrioles?

Dernièrement, une des femmes les plus puissantes de l'andéroun royal, peu enthousiaste de l'intrusion d'officiers européens dans l'armée persane, a fait peindre sur sa robe une multitude de soldats vêtus à la dernière mode. A la première visite du chah, elle s'est allongée et s'est roulée sur les tapis.

«Quelle mouche te pique? a demandé le roi surpris.

--Boussole de l'univers, successeur d'Alexandre, roi des rois, vois donc le cas que je fais de ton armée farangui», a répondu la princesse en riant aux éclats.

«Quel est le plus grand monarque, de chah Abbas ou de moi? demandait l'autre jour Nasr ed-din à son entourage.

--Chah Abbas fut un glorieux conquérant, mais Votre Majesté l'emporte en puissance et en générosité sur Darius et Alexandre lui-même.

--Vous vous trompez: chah Abbas fut plus habile que moi, car il sut se garder des imbéciles et des fripons faits à votre image.»

20 juin.--Depuis une semaine nous avons parcouru le territoire de Véramine, remettant à la fin de notre séjour une excursion au célèbre imamzaddè Jaffary, dont parlent avec respect tous les paysans. Il est situé à trois farsakhs (dix-huit kilomètres) du village.

Nous sommes partis ce matin à deux heures. Au jour, grâce à la limpidité de l'air, j'aperçois un point bleu sur une colline très éloignée: c'est la coupole de l'imamzaddè; dès lors, sûrs de la direction à suivre, nous abandonnons notre intelligent tcharvadar, enlevons au galop des chevaux bien reposés, et entrons bientôt dans un joli hameau groupé autour d'une mosquée entourée de cyprès qui rappellent les arbres magnifiques des cimetières d'Eyoub ou de Scutari.

Le sanctuaire date de chah Abbas, le site est ravissant, mais, au point de vue architectural, l'édifice n'a rien de bien remarquable.

En route nous nous sommes décidés à partir ce soir même pour Téhéran. Tous les préparatifs achevés, les khourdjines et les mafrechs chargés sur les mulets, nous avons quitté à regret l'hospitalière maison du ketkhoda.

21 juin.--Vers deux heures du matin, notre petite caravane arrive sans encombre aux ruines de Reï. Comme les portes de Téhéran sont fermées la nuit, les domestiques nous engagent à attendre le jour dans de jolis jardins, où l'on donne à toute heure le thé, le kalyan et un gîte au voyageur.

On frappe, la porte s'ouvre, les chevaux sont enfermés, et l'hôte s'empresse de nous choisir un logis. Après avoir allumé sa lampe, il me prie de le suivre et se dirige vers l'intérieur du jardin. Arrivé sur une petite esplanade soigneusement battue, il pose sa lumière et s'apprête à se retirer.

«Avant d'aller chercher le thé, lui dis-je, donnez-moi une chambre où je puisse déposer mes armes et dormir en toute tranquillité.»

L'hôte reprend sa lampe et me conduit alors tout au bout du jardin, sur une nouvelle terrasse, entourée d'arbres au pied desquels coule en murmurant une eau fraîche et limpide. Comment ne pas me déclarer satisfaite? je suis dans l'appartement le plus somptueux, le mieux ombragé et le moins aéré de tout l'établissement. Il faut s'accoutumer à coucher à la belle étoile; les mafrechs sont apportés, les lahafs (couvre-pieds) jetés à terre, et je m'endors bientôt du sommeil du juste.

L'étape a duré dix heures; à son lever, le soleil ne saurait interrompre mon repos. Ses rayons, tamisés par la verdure placée au-dessus de ma tête, parviennent d'abord fort adoucis, puis ils se font jour à travers les interstices du feuillage et me brûlent le visage; le charme est rompu: il est impossible de dormir plus longtemps. Cela serait d'autant moins facile qu'il vient d'arriver quelques _demoiselles de Téhéran_ dont les rires et les cris aigus retentissent sous les bosquets. Je ne suis pas fâchée d'apprendre que:

Les rendez-vous de bonne compagnie Se donnent tous dans ce charmant séjour,

et que l'Étoile du berger se lève en Perse avec le soleil.

A sept heures nous quittons ce jardin hospitalier aux amours, où le mobilier des chambres et l'entretien des constructions sont si peu coûteux, et laissons aux groupes joyeux le loisir de se divertir tout à leur aise, loin des regards indiscrets.

Nous voici à la porte de Téhéran. Elle est surmontée d'un grand panneau de faïence sur lequel on a retracé en couleurs criardes les exploits de Roustem. Nous passons devant les douaniers et prenons la direction du quartier européen. Cette entrée est vraiment indigne d'une capitale dont l'accroissement a été si considérable depuis quelques années. Il faut traverser de longs bazars larges de quatre mètres à peine, dont le sol est semé de puits communiquant avec les kanots d'arrosage. Les mendiants et les enfants qui grouillent sur les tas d'ordures; les convois de fourrage vert arrêtés par toutes les bêtes qui les croisent, au grand mécontentement des propriétaires du foin, les chiens écrasés, les gens que frôlent les roues des voitures, se mêlent dans un chaos indescriptible, accompagné des injures et des imprécations échangées entre les écraseurs et les écrasés.

Le bazar devient même dangereux pour les cavaliers et les piétons quand les voitures des fonctionnaires persans ou des représentants diplomatiques s'engagent dans ses voies étroites, où les cochers, déjà empêchés de guider leurs attelages, sont forcés d'éviter avec le même soin les puits et les montagnes de décombres. Malgré toutes ces difficultés, une voiture, c'est la règle, doit toujours marcher au grand trot, et tout bon Téhéranien serait très humilié si son automédon ralentissait la vitesse quand il se présente des obstacles. Le maladroit qui se sera fait écraser s'en prendra à lui seul ou à Allah de sa mauvaise chance. Ce ne sont point en tout cas les sergents de ville qui viendraient mettre un peu d'ordre dans la bagarre: ils ont bien d'autres intérêts à sauvegarder.

Un vol de soixante tomans (six cents francs) a été commis il y a quelques jours dans une légation: un domestique nègre sur lequel pesaient de graves soupçons a été livré à la justice. Celle-ci, après avoir interrogé l'accusé, a déclaré les charges insuffisantes et l'a fait relâcher. A peine libre, le nègre a avoué le larcin au chancelier et lui a appris en même temps que les soixante tomans lui avaient été confisqués en échange de sa liberté. Dévaliser les voleurs est, on le conçoit, une occupation trop lucrative et trop absorbante pour laisser à la police le loisir de songer à la sécurité publique. Aussi bien, quand un Persan est volé, a-t-il deux préoccupations: éviter d'abord que les agents ne soient instruits de sa mésaventure et obtenir, si l'affaire s'ébruite, qu'ils ne prennent pas sa cause en main. Il a ainsi quelque chance de retrouver les objets perdus; tandis qu'il est sans recours quand le produit du vol a eu le temps de passer des mains des larrons dans celles des policiers. Lorsque le service de la sûreté consent à rester neutre, la personne lésée engage un certain nombre d'espions; ils parcourent les bazars, les bains et surtout les petits établissements où les gens du peuple vont boire du thé, de l'arak, fumer le kalyan, et finissent par surprendre, au milieu des confidences de gens abrutis par l'ivresse, des renseignements qui les mettent sur la trace des voleurs. Chacun étant autorisé à se faire justice, il suffit alors de quelques coups de bâton pour obtenir la restitution des objets dérobés.

23 juin.--Nous avons traversé Téhéran, où la chaleur est accablante (45 degrés à l'ombre dans le jardin des Sœurs). Les légations ont abandonné la ville et se sont réfugiées au fond de jolis villages placés dans les gorges boisées des contreforts de l'Elbrouz: les Anglais à Zergendeh, qui leur appartient en toute propriété, les Français et les Turcs à Tadjrich, les Russes à Goulhec. Tous ne forment qu'une seule famille: on le voit bien à la manière dont ils s'entre-déchirent.

Le chargé d'affaires de France, le comte de Vieil-Castel, qui représente notre pays avec une incontestable dignité, nous ayant engagés, avant notre départ, à aller passer quelques jours à sa campagne, nous nous sommes fait un plaisir d'accepter cette invitation. Le campement de la légation est situé à la tête d'un vallon où règne une fraîcheur délicieuse. Les soirées sont presque froides, et dans le talar, ouvert à tous les courants d'air et traversé par un ruisseau descendant de la montagne, la température ne s'élève guère au delà de 25 degrés centigrades aux heures les plus chaudes de la journée.

De charmantes propriétés entourent le village de Tadjrich. C'est d'abord le Bag Firdouz, appartenant au gendre du roi. Au milieu d'un grand jardin planté de platanes magnifiques s'élève un palais inachevé mais déjà délabré. Les murs du talar sont divisés en panneaux sur lesquels un barbouilleur italien a reproduit des scènes de danse empruntées à la chorégraphie européenne, tandis que, dans un petit salon très retiré, l'artiste, soucieux de donner aux Persans une juste idée des mœurs occidentales, a représenté un monsieur vêtu d'un pantalon nankin et d'un veston gris, coiffé d'un chapeau rond posé sur l'oreille, exécutant un cavalier seul devant une demoiselle dont la tenue est des moins correctes. Le palais peut donner une juste idée de la vie persane, splendeur et misère combinées. Ainsi les lambris du salon sont en superbe agate rubanée, les portes en mosaïques de cèdre et d'ivoire; en revanche, le sol des pièces, formé de terre battue, est démuni du plus vulgaire carrelage. Cette résidence n'est pas entretenue et menace ruine; dans dix ans les toitures seront éboulées, et dans vingt ans le palais sera détruit.

Les platanes de Bag Firdouz ne sont pas les plus renommés du pays. Un de ces arbres, compris dans l'enceinte de la mosquée de Tadjrich, est connu dans la Perse entière sous le nom de _tchanarè Tadjrich_ (platane de Tadjrich). Les chiffres ne sauraient donner une idée de sa taille extraordinaire et surtout du développement du tronc qui mesure quinze mètres de circonférence. On ne peut malheureusement apprécier sa hauteur: les branches, grosses comme d'énormes arbres, s'étendant au-dessus de bâtiments assez élevés pour les cacher. L'arbre de Tadjrich est en réalité la véritable mosquée; les fidèles font la prière sous son ombrage, les mollahs y rassemblent les enfants à instruire, et des marchands de thé ou d'eau fraîche trouvent encore la place d'installer entre les plus grosses racines leurs tasses, leur samovar et leurs cruches.

Notre compagnon habituel dans nos promenades est un descendant de l'une des plus anciennes familles religieuses de l'Iran, Mirza Nizam de Gaffary, ancien élève de l'école Polytechnique et de l'école des Mines, où il a laissé les plus brillants souvenirs. Tout travail devenant impossible pendant les grandes chaleurs de l'été, il a abandonné la route du Mazendéran, dont le roi vient de lui confier la construction après l'avoir rappelé de son exil, et s'est installé dans une charmante maison de campagne située à quatre ou cinq kilomètres de la légation.

Mirza Nizam représente le véritable type de la jeune Perse. Doué de cette brillante intelligence particulière à un grand nombre d'Iraniens, il a sur ses compatriotes l'avantage d'avoir fait de fortes études. Une vivacité et une rapidité de conception, contraires au caractère oriental, doivent le conduire à une haute situation. Elle ne sera jamais au-dessus de son mérite; si le valyat règne un jour, il le devra certainement à la fermeté de son ancien précepteur, que l'influence désastreuse du clergé n'a pu parvenir à lui faire oublier.

13 juillet.--Ce matin nous avons reçu une lettre ornée de tous les sceaux du _naïeb saltanè_ (lieutenant du royaume), le dernier fils du roi. Après l'avoir retournée dans tous les sens, Marcel s'est décidé à l'envoyer au mirza de la légation, afin de lui laisser le temps de l'étudier tout à l'aise, avant de nous en faire connaître le contenu. Cette dépêche, parfait modèle d'écriture élégante, est, comme tous les chefs-d'œuvre de la calligraphie persane, parfaitement indéchiffrable. Elle est écrite en _chékiastè_ (écriture brisée). En bon français ce mot signifie qu'il entre à peine un élément de chaque lettre dans la composition des mots. Les Persans supprimant déjà les voyelles, je laisse à penser combien leur correspondance est difficile à lire.

«Moi, disait à un de ses collègues un écrivain public établi dans une des boutiques les mieux achalandées du bazar, je gagne beaucoup d'argent; d'abord on me paye fort cher mes chefs-d'œuvre épistolaires, car j'ai une très belle main, et je suffis à peine aux exigences de ma nombreuse clientèle; puis les personnes auxquelles mes œuvres sont adressées, ne trouvant personne capable de les déchiffrer, viennent me chercher et me payent à leur tour afin d'en connaître le contenu.

--Tu es bien heureux! lui répondit avec envie son collègue; malgré ma bonne volonté, je n'ai pu jusqu'ici arriver à un aussi beau résultat: mon chékiastè est admirable et on me prie aussi de le lire; mais, comme je n'ai jamais pu en venir à bout, il ne m'a pas été possible de faire double bénéfice.»

Le mirza de la légation est un digne émule de Champollion: au bout d'une heure d'étude, il a pu, sans le secours de ses confrères de Téhéran, nous lire la prose du naïeb saltanè.