La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 13

Chapter 133,701 wordsPublic domain

Le roi passa dans son harem toute la fin de son existence. Il avait sept cents femmes et six cents enfants. On prétend que le nombre de ses descendants s'élève aujourd'hui à plus de cinq mille; l'état des finances ne permettant pas d'entretenir une famille royale aussi nombreuse, la pauvreté de la plupart des princes du sang est extrême. Quelques-uns même ont été obligés d'entrer comme domestiques dans les grandes familles de Téhéran.

Fattaly chah, successeur d'un souverain chétif et d'aspect féminin, tirait grande fierté de sa large carrure et d'une superbe barbe noire qui s'étalait sur sa poitrine et descendait jusqu'à sa taille; aussi fit-il reproduire ses traits en bas-reliefs sculptés sur les rochers voisins de Téhéran et peindre son portrait dans chacun de ses palais. Sa résidence, le Négaristan, est à ce sujet des plus curieuses à visiter.

Derrière une porte monumentale flanquée de bâtiments réservés aux soldats de garde s'étend un parc superbe, planté de ces platanes émondés particuliers aux jardins persans; la taille élevée de ces arbres permet à l'air de circuler pendant la nuit et de rafraîchir la température, toujours étouffante sous les ombrages bas et épais. On suit d'abord une avenue composée de cinq allées bordées de canaux remplis d'une belle eau courante; au bout de cette avenue s'élève un vaste pavillon en forme de croix grecque, éclairé à l'extrémité de chacun de ses bras par une verrière colorée. Entre les bras de la croix sont ménagés des vestibules et deux chambres de repos. La pièce centrale est recouverte d'une coupole et de quatre berceaux symétriquement disposés, revêtus d'épaisses et lourdes décorations de plâtre peintes en vives couleurs et rehaussées d'or. Au delà de cette première construction s'étendent les jardins de l'andéroun; un grand rideau les sépare du biroun et met les promeneuses à l'abri des regards indiscrets.

Le palais réservé à la vie intime du souverain se trouve dans cette deuxième enceinte. Il est de forme rectangulaire; les murs extérieurs sont dépourvus d'ouvertures, toutes les pièces prenant jour sur une cour à laquelle on accède par une porte basse et étroite suivie d'un corridor coudé. Un vaste bassin de marbre blanc occupe le centre de l'habitation des femmes; il est entouré d'un passage dallé servant de dégagement aux chambres des favorites, toutes logées dans cette partie du palais. Leurs petits appartements se composent de deux pièces étroites éclairées par la porte, qui devait rester ouverte pour laisser entrer l'air et la lumière.

A-t-elle dû être témoin de poignantes scènes de jalousie et de désespoir! a-t-elle vu naître et grandir d'ardentes rivalités, cette retraite où l'on parquait pêle-mêle les infortunées destinées à satisfaire les passions d'un souverain dont l'indifférence paraissait encore plus redoutable que la brutalité!

Au centre de l'une des façades s'élève le pavillon royal, orné à l'intérieur d'une grande peinture murale représentant Fattaly chah entouré de ses douze fils aînés. Il est assis sur un trône d'or enrichi de pierreries et surmonté d'un baldaquin reposant sur des colonnes torses; dans l'entre-colonnement sont disposés des vases étroits contenant des fleurs d'émeraudes et de turquoises. Le roi, vêtu d'une koledja dont les pans recouvrent les jambes repliées en arrière, est coiffé d'une tiare ornée de rubis et de diamants, et s'appuie sur un coussin brodé de perles fines; il tient à la main un sabre et un chapelet. Ses douze fils, placés sur deux étages, portent des robes s'élargissant en forme d'entonnoir; toutes les coutures et les bords de ces vêtements sont garnis d'un rang de grosses perles. Les princes ne sont pas couronnés de la tiare des souverains, mais de diadèmes de pierreries, et rappellent dans leur attitude et leur costume les rois de nos plus vieux jeux de cartes.

En tête des longs panneaux peints sur les faces latérales de la pièce, l'artiste a représenté les ambassadeurs de France et d'Angleterre, le général Gardanne et sir John Malcolm, chaussés des longs bas rouges mis autrefois, suivant les lois de l'étiquette persane, avant de paraître devant le souverain. Une double procession de personnages superposés s'étend à leur suite jusqu'au fond de la pièce: ce sont les portraits de ministres ou de grands dignitaires. Tous sont habillés d'amples robes de cachemire ou de brocart d'or bordées de fourrures, et coiffés de larges turbans ou de bonnets surmontés d'agrafes de pierres précieuses.

Si l'on veut se faire une idée bien exacte de certains côtés de la vie des souverains orientaux, il est intéressant de visiter dans le même palais la salle souterraine, résidence d'été de Fattaly chah. On y descend en suivant une étroite galerie qui conduit d'abord dans un vestibule, puis dans une salle octogone recouverte d'une coupole et éclairée à sa partie supérieure par des verres de couleur opaline laissant arriver dans l'intérieur un jour très discret. La pièce est revêtue de marbre; sur une de ses faces aboutit l'extrémité d'une glissière en pente très rapide formée de plaques d'agate rubanée. Les femmes nues de l'andéroun se plaçaient tour à tour au sommet de ce plan incliné et venaient tomber avec une extrême vitesse dans un bassin rempli d'eau situé au milieu de la salle octogone. Le roi, dans ses vieux jours, passait les meilleures heures de sa vie au fond de ce souterrain, où régnait une fraîcheur délicieuse, et cherchait à se distraire en faisant exécuter à ses femmes d'extravagants tours d'acrobatie.

Le fils aîné de Fattaly chah étant mort avant son père, le vieux monarque eut pour successeur son petit-fils Mohammed, prince faible et indolent.

En 1848 le fils de ce dernier, Nasr ed-din, souverain actuel de la Perse, monta sur le trône. Malgré les secousses politiques qui au début de son règne ont agité le pays, le chah occupera dans l'histoire une place des plus honorables.

Sous son administration intelligente l'empire Iranien entre dans une ère de progrès et distance à bien des points de vue toutes les nations musulmanes. L'influence fanatique du clergé est modérée par une main pieuse mais juste; des écoles s'ouvrent dans les grandes villes, et leur succès fait présager un brillant avenir. Enfin la Perse ne dépense pas plus qu'elle ne peut payer, ne contracte point de dettes et se garde prudemment des tripotages financiers qui déshonorent les pays turcs.

5 juin.--Marcel a reçu ce matin une lettre du docteur Tholozan. Le chah nous recevra à deux heures avant le coucher du soleil. Amenés par la voiture du premier ministre, nous pénétrons dans l'intérieur du palais après avoir franchi plusieurs corps de garde. La demeure royale, située au centre de la ville, est composée de bâtiments peu somptueux, enfermés dans une vaste enceinte, revêtue à l'intérieur de plaques de faïence peinte où sont représentés des soldats au port d'armes. Leurs figures bouffies sont d'un rose tendre, leurs yeux entourés d'un cercle noir et leurs sourcils joints l'un à l'autre par un trait vigoureux. Une koledja rose et un pantalon ajusté jaune serin achèvent de donner à ces guerriers un aspect des plus réjouissants.

De grands talars bien aérés, de beaux jardins coupés de bassins dallés de faïence bleu turquoise, des arbres d'une superbe venue font l'unique charme du palais. On nous introduit d'abord dans un pavillon construit sous le fils de Fattaly chah. Les tapisseries, vertes, jaunes, bleues, se marient de la façon la plus désagréable et recouvrent les parties supérieures des murailles, tandis que les lambris, en papier blanc et or, sont entrecoupés de ces horribles paysages dont on enlaidissait autrefois les paravents de cheminée. Plusieurs portraits de souverains européens trônent dans cette pièce en compagnie d'une peinture persane représentant Nasr ed-din chah à cheval; au-dessous de ces souvenirs diplomatiques, un nombre égal de pianos permet aux visiteurs d'inonder la salle de flots d'harmonie, s'accordant fort mal avec les sentiments que ces «frères» ont éprouvés les uns pour les autres.

Plusieurs serviteurs entrent en courant dans le salon et annoncent que le chah descend dans le jardin, où il va nous recevoir afin d'ôter à la présentation tout caractère officiel. Après avoir enfoncé solidement nos chapeaux sur nos têtes, dans la crainte de les enlever devant le souverain, ce qui serait de la dernière grossièreté, nous sortons. A l'extrémité d'une allée apparaît Sa Majesté, accompagnée de son premier interprète, qui lit à haute voix un journal français. Ce premier groupe est suivi de quelques serviteurs sans livrée. Le roi a cinquante-trois ans, mais il paraît moins âgé; ses cheveux, qu'on aperçoit de chaque côté des oreilles, sont noirs et plats, les yeux grands et beaux, le nez crochu, les joues creuses, le teint foncé, la moustache encore bien noire, mais la barbe, très mal faite, est grise; l'étiquette défendant de raser un chah de Perse avec un rasoir, son barbier se voit obligé de couper tous les poils aux ciseaux, opération longue, ennuyeuse et toujours mal réussie. Le costume de Nasr ed-din est des plus simples. Une redingote de cachemire de Kirman fermée par des brandebourgs dorés descend jusqu'aux genoux; les pantalons, de coutil blanc, s'arrêtent à la cheville; une capote militaire en drap bleu foncé avec passepoil rouge est jetée sur les épaules et maintenue autour du cou sans que les manches soient passées; le roi porte un simple kolah de drap noir; une mince cravate de satin bleu de ciel maintient le col de la chemise, de forme européenne; des escarpins découverts laissent apparaître des chaussettes blanches; les mains, très petites, sont gantées de coton blanc.

Suivant l'exemple du docteur Tholozan, nous nous sommes rangés sur le bord de l'allée. Quand le roi a été à quelques mètres de distance, chacun de nous s'est incliné et a renouvelé ce salut à deux reprises; Nasr ed-din s'est alors approché.

CHAPITRE VIII

Audience royale.--Les neveux du chah.--Départ pour Véramine.--Campagne de Véramine.--La masdjed djouma de Véramine.--Une kalè (forteresse) sassanide.--Citadelle de Véramine.--Le ketkhoda rendant la justice.--Imamzaddè Yaya.--Les reflets métalliques.--La décoration en faïence.--Facéties royales.--Tour et mihrab mogols.--Imamzaddè Jaffary.--Retour à Téhéran.--Le platane de Tadjrich.--Mirza Nizam de Gaffary.

7 juin.--«Votre Majesté me permet-elle de lui présenter Madame et Monsieur Dieulafoy, deux de mes compatriotes arrivés récemment à Téhéran et auxquels elle a bien voulu accorder une audience? a dit le docteur Tholozan.

--Comment! ce jeune garçon est une femme? a répondu le roi en persan.

--Oui, Majesté; Monsieur et Madame Dieulafoy sont porteurs d'une lettre du ministre des Affaires étrangères adressée à la légation de France, et me sont vivement recommandés par des amis communs.

--Pourquoi, Madame, me dit le roi en français, n'avez-vous pas conservé les longues robes et les vêtements des dames européennes?

--Parce que je voyage ainsi plus facilement et que je passe toujours inaperçue. Votre Majesté n'ignore pas combien, dans les pays musulmans, il est difficile aux femmes de paraître en public à visage découvert: à cet égard il me semble que les coutumes et les lois religieuses sont encore plus scrupuleusement suivies en Perse que partout ailleurs.

--C'est exact. Quel chemin avez-vous pris pour venir à Téhéran?

--Celui de Tauris.

--Vous n'avez pas fait ce long trajet à cheval?

--Pardon, Sire, je ne saurais me tenir accroupie dans un kadjaveh et souffrirais beaucoup de la longue immobilité conséquence de ce genre de locomotion.

--Où allez-vous maintenant?

--A Ispahan, Chiraz, Firouzabad, et de là à Bagdad, Babylone et Suse.

--Vous mettrez des années à suivre un pareil itinéraire. Aurez-vous la force d'effectuer ce voyage? cela me paraît bien douteux. Avant de venir en Perse, avez-vous déjà parcouru l'Orient?

--J'ai visité l'Algérie, l'Égypte et le Maroc.

--Et partout vous avez voyagé sous ce costume?

--Le plus souvent, mais je l'ai adopté d'une manière définitive depuis mon départ pour la Perse.

--Vous avez très bien fait. Dans nos pays une femme ne peut sortir à visage découvert sans ameuter la population. Cela paraît vous surprendre? Croiriez-vous par hasard que, si une Persane voilée et revêtue de son costume national se rendait en Europe et se promenait sur les boulevards de Paris, la foule ne se précipiterait pas sur son passage? Les Français n'auraient cependant pas les mêmes excuses que mes sujets, car bon nombre de ceux-ci passent souvent leur existence entière sans voir d'autres femmes que leurs parentes les plus rapprochées.

«Savez-vous peindre? me demande le roi à brûle-pourpoint.

--Non, Sire.

--C'est dommage, j'aurais bien voulu me faire représenter à cheval. Tous mes portraits sont détestables; j'ai fait faire mon buste à Paris, mais les princes n'en sont pas contents.»

«Quelles sont vos occupations en France? reprend alors Nasr ed-din en s'adressant à mon mari; étiez-vous dans l'armée pendant la guerre de 1870?

--Oui, Sire, dans l'armée de la Loire.

--Vous étiez commandé par le général d'Aurelle de Paladines, continue le roi, qui paraît avoir très présents à la mémoire les détails de la campagne de France. Que venez-vous faire en Perse?

--J'ai mission d'étudier les ruines des monuments élevés par Kaï Kosro, Darab et Chapour.

--Lisez Firdouzi: vous trouverez dans le _Chah Nameh_ de précieux renseignements. En quoi ces constructions peuvent-elles intéresser la France?»

Puis, changeant tout à coup d'idées:

«Connaissez-vous M. Grévy? Connaissez-vous Gambetta? Comment va M. Grévy? Je l'ai en grande amitié et désire lui faire savoir que j'ai demandé de ses nouvelles. Quel âge avez-vous?

--Trente-sept ans.

--Vous paraissez bien plus âgé», reprend le roi avec une franchise dépouillée d'artifice.

Le docteur Tholozan représente alors au chah que mon mari vient d'être malade et qu'il sort pour la seconde fois.

«En ce cas, haakim (médecin), il te faut guérir ton ami: tu t'en acquitteras à merveille.» Puis, se tournant vers nous: «Je vous reverrai avec plaisir. N'oubliez pas de faire savoir à M. Grévy que je suis son ami.»

Le roi indique alors d'un signe de main que l'audience est terminée. Nous nous reculons, faisons nos trois saluts, Nasr ed-din se dirige vers une allée transversale et continue sa promenade.

Au dire de son entourage, le chah s'est montré très affable. Les yeux du monarque regardent franchement, et ses lèvres en souriant découvrent de belles dents blanches. Il parle assez bien le français et n'a eu recours, en causant avec nous, ni à son premier interprète, Saniet Dooulet, ni au docteur Tholozan. Seulement, quand nous ne saisissions pas très vite ses demandes et la signification de ses phrases, d'une construction quelque peu bizarre, ses narines se relevaient avec vivacité et produisaient une contraction des muscles de la face qui lui donnait un aspect félin.

8 juin.--Le roi m'a fait demander de faire la photographie des enfants de sa sœur, ses neveux les plus chéris. Je me suis empressée de me rendre à ses désirs. Ils sont gentils tous deux et représentent bien le type des petits princes persans: à cinq et sept ans, déjà pleins d'orgueil et se mouvant avec cet air solennel qu'affectent les personnages puissants ou les grands seigneurs. La fillette s'appelle Massouine (Sainte); elle est vêtue d'une redingote de velours grenat brodé d'or, sa tête est couverte d'un _chargat_ (foulard) de soie verte, une rivière de gros diamants accrochée sur les tempes encadre l'ovale de la figure, trois grosses broches en brillants forment diadème. Les yeux sont entourés d'un large cercle noir, et les sourcils, accentués par un trait vigoureux, se réunissent au-dessus du nez et se prolongent jusque sous le chargat. Autour des poignets, la petite princesse porte des perles d'un superbe orient, enfilées sur des cordes de chanvre; une multitude de bagues parent ses petits doigts effilés. Son frère Houssein est vêtu, comme le chah, d'une koledja de cachemire et d'un pantalon de coutil blanc.

Les enfants ne portent pas ici, de même qu'en Europe, des costumes de forme spéciale: garçons et fillettes sont habillés comme des hommes ou des femmes; la mode établit seulement quelque distinction entre la coiffure des vieillards et celle des jeunes gens. Dans certaines provinces les gens âgés mettent le turban de préférence au kolah, et en tout lieu se peignent la barbe avec du henné. Cette teinture donne aux poils blancs une couleur rouge du plus singulier effet.

_Véramine_, 14 juin.--Nous avons renoncé à aller à Damghan, où se trouvent, paraît-il, d'intéressants monuments guiznévides. Les caravanes ont apporté de graves nouvelles: la peste bubonique s'est déclarée du côté de Mechhed et a causé d'épouvantables ravages dans les villages. Forcés d'abandonner notre projet, nous nous sommes dirigés vers le pays de Véramine, situé à douze farsakhs environ de Téhéran, avant de prendre d'une façon définitive la route du sud.

Au sortir de la capitale on traverse d'abord les murs de l'ancienne Reï, située au pied de la chaîne de l'Elbrouz, et, après avoir laissé sur la droite une tour seljoucide que nous avons étudiée avec intérêt, et sur la gauche un _dakhma_ (cimetière guèbre), où les cadavres des sectateurs de la religion de Zoroastre sont donnés en pâture aux oiseaux de proie, afin que, selon les rites sacrés, la pourriture humaine ne souille ni la terre ni les eaux, nous atteignons une seconde tour, que couronnent les débris d'une inscription coufique. Au delà des vieilles fortifications de la ville s'étendent des jardins entourés de murailles en pisé, où se réfugient aux approches de l'été les andérouns des grands personnages de Téhéran. Ces installations sont très recherchées à cause du voisinage du tombeau de chah Abdoul-Azim, signalé au loin par sa coupole dorée, ses bois de platanes et d'ormeaux. En apercevant ce sanctuaire vénéré, les tcharvadars se mettent à causer et déplorent l'amoindrissement des privilèges de la religion depuis l'arrivée des Faranguis en Perse. «Autrefois, disent-ils, le criminel avait à Chah-Abdoul-Azim un refuge inviolable, il pouvait y passer sa vie entière entretenu aux frais de la mosquée; aujourd'hui, quand le roi l'ordonne, les mollahs ne donnent aucune nourriture au coupable réfugié dans le sanctuaire, et le réduisent à mourir de faim ou à quitter de lui-même cet asile protecteur.» Pendant que nos gens se lamentent du tort fait aux assassins, nous nous rapprochons de la montagne et suivons les premiers contreforts du Démavend, dont la cime neigeuse, empourprée par les rayons du soleil couchant, se détache sur un ciel de couleur orange et sur les masses gris ardoisé de la montagne.

A trois farsakhs de Téhéran le paysage change brusquement d'aspect; de nombreux kanots, reconnaissables aux longues files de remblais coniques, descendent dans la plaine jaunie par les blés déjà mûrs.

Malgré la nuit on aperçoit de tous côtés, aux rayons brillants de la pleine lune, des villages perdus dans la verdure et des bandes d'ouvriers occupés aux travaux de la moisson. Les hommes, armés de faucilles, abattent de larges sillons, tandis que les femmes et les enfants, s'avançant en foule derrière eux, forment les javelles. La chaleur est si intense pendant le jour qu'il serait impossible aux ouvriers de faire tomber l'épi sans l'égrener; aussi les nomades, qui à la fin du printemps viennent offrir leurs services aux propriétaires, passent-ils toute la journée endormis sous de larges auvents formés de nattes de paille fixées à des perches, et commencent-ils leurs travaux lorsque le ciel s'illumine de cette profusion d'étoiles dont les profanes ne soupçonnent même pas l'existence dans nos contrées brumeuses.

Sous l'influence de la fraîcheur la campagne semble rendue à la vie, mille bruits se font entendre. Les chants des moissonneurs, les aboiements des chiens au passage des caravanes, les hennissements des chevaux, les monotones romances des cigales donnent à la plaine une animation qui contraste avec le silence des villes à cette heure avancée.

Nos muletiers, blasés sur la beauté des nuits de Perse, se sont endormis en marchant; surprise vers une heure du matin de ne pas être encore arrivée, je les interroge, et ils répondent à mes questions en m'assurant qu'ils ont pris un raccourci. En langage de tcharvadar, prendre un raccourci équivaut à perdre sa route; peu après cet entretien nous sommes effectivement arrêtés par de petits canaux à ciel ouvert s'entre-croisant comme les fils d'un écheveau; las de les côtoyer sans arriver à trouver un passage guéable, et comprenant à leurs nombreux faux pas que nos chevaux se plaignent à leur manière de cette longue marche dans des terrains détrempés, nous prenons le parti d'atteindre un hameau voisin signalé par les aboiements des chiens de garde.

Au bruit de notre caravane s'engageant dans la rue, les hommes montrent prudemment au-dessus des murs l'extrémité du bonnet d'indienne rembourré de coton dont se parent pendant la nuit les villageois, et interpellent avec inquiétude nos domestiques.

«Que vient faire à pareille heure dans le village cette petite troupe à la tête de laquelle nous apercevons des cavaliers armés?

--Nous avons perdu notre chemin, répliquent les muletiers, et nous voudrions bien, de peur des voleurs, mettre nos bêtes en sûreté, au lieu de camper dans les champs.»

Sur cette belle et tranquillisante réponse, dans laquelle il n'est même pas question des voyageurs, on nous signale la maison du ketkhoda, la plus vaste du village, où les mulets trouveront, paraît-il, une hospitalité digne d'eux. Le tcharvadar frappe à la porte indiquée; elle s'ouvre, et nous pénétrons, après avoir longtemps parlementé, dans une galerie sombre conduisant au jardin. Sous les arbres s'étend, carrelé, en briques cuites, un large parvis servant en été de chambre à coucher. Prudents ou frileux, les habitants de cette demeure ne se sont pas encore aventurés sur leurs terrasses. La nuit est si claire qu'on distingue nettement les traits de tous les dormeurs allongés les uns auprès des autres sur leurs couvre-pieds pliés en quatre doubles.

La meilleure place sur le dallage est mise à notre disposition; le ketkhoda, surpris tout d'abord de nous entendre exprimer des doutes sur la salubrité d'un aussi bel emplacement, fait ouvrir les portes du talar. Le campement est bientôt organisé, et tout rentre dans le silence et le calme, interrompus par notre arrivée.

15 juin.--A l'aurore Marcel donne l'ordre de se remettre en route, afin de profiter des heures les plus fraîches de la matinée. La caravane traverse d'abord les nombreux canaux qui, la veille, ont arrêté sa marche et se dirige vers une bande rougeâtre signalant à l'horizon le commencement du désert. La campagne présente en cette saison un aspect d'une surprenante fertilité; les champs, soigneusement cultivés, sont coupés par de grands bouquets de verdure disséminés sur tous les points de la plaine; à perte de vue s'étendent des moissons dorées et des plantations de pavots blancs tout en fleur. C'est le moment de la première récolte de l'opium. Les têtes déjà mûres sont légèrement incisées sur le côté avec un instrument tranchant, et la liqueur qui s'en écoule est recueillie dans une tasse attachée au doigt du paysan chargé de ce travail. Ces incisions, renouvelées trois fois de quinzaine en quinzaine, laisseront écouler tout le suc de la plante.