La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 11

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L'œil européen est doué de forces particulièrement malfaisantes. Comme dans les villages le passage d'un Farangui est fort rare et laisse par conséquent un souvenir assez durable, on se raconte volontiers que Rezza a vu périr sa vache le lendemain du passage de l'étranger; que, peu après, la femme d'Ali mit au monde un enfant mort. Les djins et les démons sont aussi très redoutés; pendant qu'une femme accouche, on tire des coups de fusil afin d'écarter le diable, tandis que, pour préserver l'enfant et la mère des atteintes du mauvais esprit, de sages matrones mettent auprès d'eux un sabre nu et placent sur la terrasse de la maison une rangée de pantins habillés en soldats, qu'elles agitent en tirant des ficelles. Enfin, si l'accouchement est laborieux, on a recours aux grands moyens: le mari amène un cheval blanc et lui fait manger de l'orge sur le sein nu de sa femme. Certains quadrupèdes ont acquis de véritables renommées à la suite du succès de cette singulière médicamentation. Il est même des villages où, quand deux paysannes enfantent en même temps, leurs époux et leurs plus proches parents se disputent à coups de poing le précieux animal. Si le diable a ici une détestable réputation, il ne la doit pas à sa vive intelligence.

11 mai.--«Le gouverneur ne vous a certainement pas autorisés à entrer dans la mosquée du roi?» nous dit hier soir d'un air victorieux le gardien du Mehman khanè. «C'est un homme pusillanime: il n'oserait affronter le mécontentement des mollahs de la ville. Si vous voulez vous en rapporter à moi, je vous montrerai qu'un _nooukar_ (domestique) de Sa Majesté est quelquefois plus adroit et plus désireux d'obliger les Faranguis que ne le sont les gouverneurs et les chahzaddès. Entre la prière du point du jour et celle de midi il n'y a personne à la mosquée; les mollahs prennent leur repas, les marchands sont occupés au bazar: si vous me promettez de sortir à mon premier signal, je me fais fort de vous introduire sans danger dans notre plus ancien sanctuaire.»

Ce matin notre protecteur s'est assuré que la masdjed Chah était à peu près déserte, et, sur un signe, nous l'avons suivi de loin, accompagnés de trois ou quatre de ses amis.

On pénètre d'abord sous une voûte sombre, puis dans une galerie découverte bordée de portiques, où gisent quelques mendiants fort occupés à examiner en silence les allants et venants. Un vestibule formant angle droit avec ce premier passage conduit à une salle voûtée. Nous sortons de cette pièce après avoir fait un dernier crochet, et atteignons enfin la cour centrale. En prenant ces dispositions compliquées, les musulmans ont eu l'intention de cacher aux regards des infidèles l'intérieur de la mosquée. La cour est immense, elle est pavée de briques mal entretenues, couvertes de mousse et d'herbes. Au centre se trouve un bassin à ablutions qu'ombragent quelques arbres irrégulièrement plantés. Sur les quatre faces de la construction règne un portique dont le milieu est signalé par une grande ouverture constituant l'entrée d'une salle couverte d'une demi-coupole analogue à celles que les Espagnols désignent sous le nom de _media naranja_. Ces ouvertures sont dissemblables, mais symétriques par rapport aux grands axes du bâtiment: les deux plus petites se trouvent sur les deux faces latérales; la plus grande donne accès dans l'intérieur de la mosquée; quant à la quatrième, elle est surmontée de deux minarets signalant au loin l'édifice religieux; c'était autrefois la porte principale du sanctuaire; elle a été fermée, et on lui a substitué l'entrée latérale que nous avons suivie, depuis que Kazbin est devenu le point de passage forcé des chrétiens se rendant à Téhéran.

Les fortunes diverses de Kazbin sont écrites sur les murs de briques de la masdjed Chah. La salle à plan carré du mihrab et sa lourde coupole rappellent les constructions de Haroun al-Raschid. Les frises et les rinceaux stuqués, précieuses reliques de l'art persan au douzième siècle, sont formés de fleurs traitées dans un sentiment très réaliste, entourant de leurs délicats entrelacs des caractères compliqués. Cette décoration, exécutée sous la domination des princes Seljoucides, est contemporaine de la restauration de l'édifice devenue nécessaire après les tremblements de terre qui, aux onzième et douzième siècles, dévastèrent et ruinèrent la ville.

Pendant plus d'une heure et demie nous parcourons la mosquée en tous sens jusqu'à ce que le soleil, d'aplomb sur nos têtes, vienne rappeler à notre guide que les mollahs vont bientôt annoncer du haut des minarets l'heure de la prière de midi. Le moment est venu de regagner l'hôtel. A peine sommes-nous sortis et arrivés sur la place du Marché, que la voix sonore du prêtre retentit; les fidèles accourent de tous côtés et se précipitent dans le sanctuaire, sans se douter de la profanation qui vient de s'accomplir.

12 mai.--Je me promenais ce matin vendredi dans les faubourgs, quand le son d'un instrument de cuivre a frappé mon oreille; au milieu d'une place éloignée des routes de caravanes, une foule nombreuse était rassemblée. Elle assistait à une tragédie religieuse ayant pour sujet la mort des descendants d'Ali, Hassan et Houssein, tués sur les ordres des khalifes. Les drames sacrés sont spéciaux à la secte chiite, et, dans ces jours de douleurs où ils entendent raconter l'histoire des martyrs de leur foi, les Iraniens s'excitent à la haine la plus violente contre les Sunnites, auteurs du massacre des descendants légitimes de Mahomet.

Il n'y a point à Kazbin, comme à Téhéran, de salle où l'on puisse déployer une brillante figuration; les spectateurs, assis sur leurs talons, sont groupés autour d'un espace libre réservé aux acteurs: d'un côté, les femmes voilées; de l'autre, les hommes coiffés du bonnet rond des paysans. Pour tout accessoire, un tapis jeté à terre, sur lequel reposent un sabre et une aiguière; le bleu intense du ciel remplace la toile de fond, et un brillant soleil le pâle et fumeux éclairage de nos théâtres. Deux enfants coiffés d'immenses turbans verts jouent dans ces mystères le rôle des chœurs antiques dans les tragédies grecques et disent sur un rythme musical des lamentations qui arrachent des larmes à tous les spectateurs. Dans les moments pathétiques les acteurs joignent leurs sanglots à ceux de la foule, et le traître lui-même, dont la figure est couverte d'un capuchon, pleure et gémit sur sa scélératesse et sur ses iniquités. Les femmes laissent échapper des hoquets de douleur ou des paroles de commisération à l'adresse des victimes, frappent leur poitrine et leurs épaules; puis, quand ces témoignages d'émotion ou de piété paraissent suffisamment prolongés, elles se calment et reprennent la conversation enjouée interrompue quelques instants auparavant. L'orchestre, composé d'un tambour et d'une trompette, se tient debout au coin du tapis et renforce par des accents discordants les hurlements pieux de l'assistance. Non loin de là, un gros homme assis sur un siège de bois trône avec la satisfaction d'un _impresario_ présentant au public une troupe de choix.

En abandonnant ce spectacle, nous nous dirigeons vers une coupole émaillée qui recouvre, dit-on, le tombeau d'un enfant de deux ans, fils de l'imam Houssein. Un vaste cimetière précède la porte d'entrée du monument. Des femmes assises au pied des tombes causent avec leurs amies tout en mangeant des _chirinis_ (bonbons). Sur des dalles funéraires récemment placées, des veuves ou des mères gémissent en mesure et entrecoupent leurs sanglots de psalmodies du caractère le plus lugubre sans que leurs voisines paraissent compatir à leur douleur. Elles portent toutes un costume uniforme. Riches et pauvres passent, avant de sortir, de vastes _chalvars_ (pantalons à pieds) et s'enveloppent dans les immenses plis d'un _tchader_ (tente) gros bleu. Ce manteau est jeté sur la tête et retenu par un _roubandi_ (lien de figure blanc) fait d'étoffe épaisse et descendant jusqu'aux genoux. Un grillage à mailles serrées ferme en partie une fente fort étroite ouverte à la hauteur des yeux. Quand une femme est ainsi empaquetée, fût-elle jeune ou vieille, grasse ou maigre, imberbe comme l'enfant qui vient de naître ou barbue comme un sapeur, bien jaloux serait celui qui la reconnaîtrait.

Auprès de la porte de l'imamzaddè j'ai aperçu un escalier conduisant à une terrasse. Il faut gagner ce point culminant si je veux assister à la sortie de l'office du vendredi. D'abord nul ne fait attention à nous, mais bientôt la prière se termine, un vieux mollah aux traits durs et sévères paraît dans la cour et, sur les indications d'autres prêtres, tourne les yeux vers l'étroite retraite où nous avons casé notre «impureté». Le vieillard grimpe le rapide escalier; quelle n'est pas ma surprise quand, au lieu d'être invités à déguerpir au plus vite, il nous offre de visiter le tombeau récemment restauré!

L'édifice est carré; au-devant de sa façade principale, décorée de mosaïques, un porche hypostyle dont les colonnes sont revêtues de losanges de glace donne accès dans le sanctuaire. Au milieu d'une salle tapissée d'ornements de glaces biseautées se détachant sur un fond de stuc blanc, se trouve un grand sarcophage doré; il repose directement sur le sol et est entouré d'une grille d'argent portant aux quatre angles de grosses boules de même métal. Cette décoration simple et brillante tout à la fois est du plus heureux effet. Des tapis étendus sur le dallage, des lampes de cuivre suspendues à la coupole, quelques versets du Koran écrits en beaux caractères et attachés à la grille du tombeau, des lambeaux de vêtements déposés sur le sarcophage comme _ex-voto_ parent le sanctuaire, dans lequel se presse une foule recueillie. Les fidèles entrent après avoir déposé leurs babouches à la porte, s'agenouillent, inclinent la tête jusqu'à terre, se relèvent, posent les mains sur la grille d'argent et font trois fois le tour du sarcophage dans la même position. Aux angles ils baisent pieusement la boule après l'avoir touchée de leur front, tout en marmottant entre leurs dents des prières arabes dont la plupart d'entre eux ne comprennent pas le sens; puis ils se retirent à reculons, en faisant à chaque pas une profonde inclination. Près du tombeau, deux petites salles sont réservées aux desservants de l'imamzaddè. Les murailles sont dorées; sur le fond métallique se détachent de charmantes arabesques rouges, bleues, vertes, harmonisées par le jour discret que laisse pénétrer une verrière colorée. Dans la direction de la Mecque se trouve le mihrab, couvert d'une longue draperie dissimulant un portrait dont on ne voit que le cadre.

Sur ma demande on lève le voile, et j'aperçois une peinture d'une exécution des plus médiocres. Elle représente un homme aux traits accentués, coiffé d'un haïk retenu autour du crâne par une corde de poil de chameau et vêtu d'une robe de laine brune. L'image reproduit très exactement le type des chefs de caravanes arabes. C'est, paraît-il, un portrait de Mahomet: il est très singulier de le retrouver dans une mosquée, la religion musulmane interdisant la reproduction de la figure humaine.

On nous fait asseoir, et le bon mollah notre introducteur nous prie d'attendre quelques instants le café préparé à notre intention.

«Puisque ma bonne étoile m'a conduit chez un savant mouchteïd, je ne me déciderai pas à vous quitter sans vous demander quelques renseignements sur la doctrine que vous enseignez, a dit mon mari.

--Je serai heureux de répondre à vos demandes, répond le chef du collège de prêtres: les questions religieuses sont l'objet de nos constantes études, et les discussions théologiques forment le sujet de nos entretiens journaliers. En développant devant vous les beautés de la loi de Mahomet, je n'ai pas la prétention, quel qu'en soit mon désir, de convertir des chrétiens obstinés dans la fausse voie, mais j'accomplis un devoir en répandant autour de moi la vérité. Le poète a dit: «Si je trouve un aveugle dans le puits de l'erreur et si je reste silencieux, je commets un crime».

«La doctrine de Mahomet peut se diviser en deux parties: la foi et le culte. Le fondement de la religion musulmane est un déisme pur, excluant l'idée même de la représentation divine, qui conduit par une pente si rapide au paganisme. Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son dernier prophète. L'admission de ce principe implique la croyance aux anges, aux écritures, à la prophétie, à la résurrection, au jugement dernier et à la prédestination.

«Les anges sont créés de feu, ne mangent pas, ne se reproduisent pas et sont toujours occupés à chanter les louanges de Dieu, à lui rapporter les actions des hommes et à implorer la clémence du Tout-Puissant. Azrael est l'ange de la mort; Israfil sonnera la trompette du jugement dernier; enfin Gabriel, qui apporta le Koran à Mahomet, est un esprit saint entre tous les saints.

«Nous croyons aussi à l'existence d'un certain nombre de bons et de mauvais génies qui mangent, se reproduisent, meurent comme l'homme et, comme lui, sont récompensés ou punis suivant leurs actions.

«Depuis la création du monde cent quatre livres sacrés ont été remis aux hommes par Dieu; dix furent donnés à Adam, cinquante à Seth, trente à Énoch, dix à Abraham; les Psaumes, le Pentateuque, l'Évangile et le Koran furent successivement inspirés à David, à Moïse, à Jésus-Christ et à Mahomet, «le Sceau de tous les prophètes», après la venue duquel nous ne devons plus attendre de révélation divine. Tous ces livres sont perdus aujourd'hui, à l'exception des quatre derniers, mais le Pentateuque, les Psaumes et l'Évangile sont dénaturés, et nous ne saurions avoir confiance dans les livres restés entre les mains des juifs ou des chrétiens.

«Nous croyons au jugement et à la résurrection. Après la mort deux anges noirs, Monkir et Nakir, interrogent les humains sur l'unité de Dieu et la mission de Mahomet; s'ils répondent bien, leurs corps sont rafraîchis par l'air du paradis et laissés en repos; dans le cas contraire les anges frappent les damnés avec de lourdes massues, et quatre-vingt-dix-neuf dragons armés de sept têtes chacun se précipitent sur eux pour les déchirer. L'époque de la résurrection est connue de Dieu seul. Après le jugement dernier les fidèles seront récompensés suivant leurs œuvres: les bons iront en paradis, les autres en enfer. Cependant Mahomet intercédera auprès de Dieu et sauvera un grand nombre de réprouvés. Ce droit de demander grâce sera réservé à Mahomet, le dernier des prophètes, et refusé à Adam, à Abraham, à Noé et à Jésus.

«Ceux qui approcheront de Dieu, nous dit le Koran, habiteront des jardins délicieux ombragés de beaux arbres et parcourus par des eaux toujours fraîches; ils se reposeront sur des couches ornées d'or et de pierreries; de jeunes esclaves, dont la beauté ne sera jamais altérée, verseront dans leur coupe un vin délicieux qui ne leur portera point à la tête et n'égarera pas leur raison. Ils trouveront sous leurs mains tous les fruits mûrs et les oiseaux rôtis qu'ils voudront manger, et n'entendront ni accusation ni vains discours: le mot de paix retentira partout.

--Et les femmes, ai-je demandé au mouchteïd, Mahomet les admet-il aussi parmi les élus du paradis?

--Hélas! il faut bien en rendre le séjour agréable aux hommes. De belles jeunes filles aux grands yeux noirs semblables à des perles cachées dans des coquilles vivront avec les élus, et leur présence sera la récompense du bien qu'ils auront fait.

--Les femmes seront-elles soumises à la polygamie?

--Oui, et chaque fidèle croyant possédera au moins soixante-deux houris, outre les femmes qu'il aura eues sur la terre.

--Le paradis comportera-t-il des andérouns où les femmes seront sévèrement gardées? Quand elles se promèneront dans les jardins miraculeux, seront-elles voilées?

--Cette précaution sera inutile, me répond le bon prêtre en souriant légèrement: les bienheureux n'auront qu'un seul œil au-dessus de la tête et ne verront ainsi que leurs seules épouses.

«Nous admettons aussi la prédestination, car le Koran apprend que Dieu a dit: «Nous avons attaché le sort de chaque homme autour de son cou».

--Quel mérite en ce cas voyez-vous à bien vivre, et pourquoi seriez-vous responsable de vos mauvaises actions?

--Et vous, chrétiens, comment admettez-vous en même temps la prescience divine et le libre arbitre? Mais je ne veux pas en ce moment dénigrer le christianisme, bien que certains points me paraissent très faciles à attaquer; je veux achever de vous instruire des formes du culte que nous rendons à Dieu. La principale de nos obligations est la prière. Cinq fois par jour, après les ablutions et avant de parler à Dieu, l'homme doit se dépouiller de tous ses vêtements de prix ou de ses bijoux, afin que sa parure ne puisse lui inspirer de sentiments d'orgueil, si contraires à l'humilité nécessaire à celui qui s'adresse à Allah. En pays sunnite les femmes ne sont pas volontiers admises dans les mosquées aux heures des cérémonies, de peur que leur présence ne détourne de Dieu la pensée des hommes. Les prêtres chiites, au contraire, leur conseillent d'assister aux prières publiques.

«Le Koran ordonne de jeûner pendant le mois de Ramazan, où l'ange Gabriel remit à Mahomet le livre sacré. En ce saint temps nous devons nous abstenir de manger, de boire, de fumer et même, suivant quelques casuistes, de respirer des odeurs agréables, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Les femmes enceintes ou nourrices, les enfants qui n'ont pas encore atteint quatorze ans et enfin les gens qui voyagent pour leur agrément sont seuls exempts de cette obligation, mais ils doivent y suppléer par une aumône ou une œuvre pie.

«La charité est encore plus rigoureusement ordonnée aux musulmans que l'observation du jeûne: rien ne saurait dispenser de la pratique d'une vertu que Mahomet a déclarée obligatoire. Néanmoins les aumônes sont divisées en deux classes: les unes sont volontaires; les autres peuvent être perçues de force et pèsent sur les individus avec la plus grande équité; cette imposition, calculée à raison de deux et demi pour cent du revenu, frappe les biens des musulmans payant une taxe depuis plus de onze mois. Aux premiers temps de l'Islam elle était remise au Prophète et affectée à l'entretien de sa maison et de ses armées. Encore aujourd'hui en Perse, les seïds ses descendants, dont le nombre est très considérable, ont le droit de toucher la dîme, d'ailleurs presque toujours remise de gré à gré. Quant à l'aumône volontaire, elle est considérée comme un des plus sûrs moyens de gagner le ciel.

«Enfin le pèlerinage de la Mecque est ordonné à tout fidèle qui a un cheval et les moyens de faire le voyage. Ceux que leur santé empêche d'entreprendre une aussi longue pérégrination doivent y envoyer à leurs frais un représentant. Je dois ajouter que mes coreligionnaires ont été forcés d'abandonner le pèlerinage de la Mecque, les Sunnites gardiens de la Kaaba les obligeant, avant d'y entrer, à aller prier sur les tombeaux des trois premiers khalifes et à reconnaître comme héritiers légitimes de Mahomet les assassins des descendants d'Ali. Voilà l'exposé sommaire de notre doctrine. La loi religieuse et administrative est renfermée, vous le savez déjà, dans le Koran, livre composé dans un dialecte arabe si pur qu'il eût été impossible à un homme de l'écrire sans avoir reçu l'inspiration divine. Nous trouvons dans ses versets les préceptes nécessaires non seulement pour nous diriger dans la voie du bien, mais encore pour juger toutes nos contestations judiciaires, et n'avons jamais recours à l'autorité des premiers interprétateurs de la loi musulmane, Hannifa, Malek, Chaffi et Hambal, les quatre piliers de la foi sunnite, piliers de boue et de paille que renverserait un chien galeux du simple frôlement de son épaule.

--Le Koran est en effet un recueil de conseils sages et prudents, répond mon mari, et j'admire beaucoup les pages où le Prophète parle de la Divinité avec une éloquence et une ferveur poussées jusqu'à l'exaltation: mais d'un autre côté il est regrettable que certains versets puissent donner sujet à des interprétations opposées et qu'on retrouve dans le Koran la trace des préoccupations matérielles de Mahomet. Votre Prophète songe trop, semble-t-il, à satisfaire ses passions, ses intérêts et à assurer l'avenir de ses descendants.

--Vous êtes un égaré, et ne pouvez pénétrer les mystérieuses pensées de Dieu. D'ailleurs le Koran n'est pas l'œuvre de Mahomet, mais celle d'Allah. Comment voulez-vous donc admettre que Dieu, infaillible en son essence, se soit trompé? Toutes vos prétendues sciences européennes vous font perdre de vue le but de notre vie et obscurcissent vos idées. Les versets que les infidèles ne peuvent entendre, dont nous entrevoyons à peine le sens après avoir passé notre vie à prier et à méditer: Mahomet, éclairé de l'esprit saint, les comprit sans peine. Instruisez-vous, passez vingt ans à Kerbéla, approfondissez les livres sacrés, et vous serez alors persuadés du néant de votre savoir et de la sublimité de notre religion.»

Marcel n'a pas le temps, avant son retour en France, de mettre à profit les sages conseils du mouchteïd, aussi abandonne-t-il la controverse.

«Quelles différences existent donc entre la secte des Sunnites et celle des Chiites? ai-je demandé à mon tour.

--Elles sont immenses, comme celles qui séparent l'erreur de la vérité. Les Sunnites ont été admis à voir la lumière, mais ils ont transgressé les volontés divines et, au lieu de suivre l'ordre de succession indiqué par le Prophète, ont élevé au khalifat des usurpateurs--que la colère de Dieu pèse sur leurs aïeux et leur postérité!--et massacré les légitimes descendants de Mahomet. Les pratiques des religions chiite et sunnite diffèrent peu en apparence, et c'est à peine si dans la prosternation et la prière les sectateurs d'Omar se sont écartés de la droite voie: mais tout en eux est imposture et fourberie. Nous, au contraire, pleins d'un saint respect pour nos martyrs, nous les prions d'intercéder auprès de Dieu, persuadés qu'ils participent, quoique à un degré inférieur, à la nature sacrée du Prophète.

--Vous professez, m'avez-vous dit, un véritable culte pour la famille de Mahomet?

--Les Chiites aiment à se désigner sous le nom d'«amis de la famille», et chacun d'eux vénère même les descendants du Prophète sous le nom d'_imam_ ou d'_imamzaddè_ (descendant d'imam).

«Depuis la fondation de notre religion, douze pontifes se sont succédé; le dernier, l'imam Meddy, n'est pas mort, il a disparu, et l'on évitera de lui nommer un successeur jusqu'à ce que sa destinée et sa retraite soient enfin connues.

«De superbes tombeaux, désignés sous le nom d'_imamzaddè_ comme les personnages dont ils recouvrent le corps, ont été consacrés à nos saints; les plus beaux sont ceux d'Ali à Nedjef, d'Houssein à Kerbéla, de Jaffary à Kasemin et de Rezza à Mechhed. En outre nous élevons des monuments aux fils de ces imams, et la piété des fidèles se plaît à enrichir des sanctuaires semblables à celui que je viens de vous faire visiter.

--Le sarcophage qui se trouve dans cet imamzaddè renferme-t-il réellement les restes du fils d'Houssein?

--J'en ai la certitude, mais il n'est pas besoin de posséder les cendres d'un saint pour lui dédier un tombeau. En parcourant la Perse, vous trouverez plus de vingt imamzaddès consacrés au même imam, aussi bien dans le pays qui l'a vu naître et mourir que dans ceux où il n'a jamais vécu; et partout vous verrez les fidèles prier autour du sarcophage avec une égale ferveur.»