La Perse, la Chaldée et la Susiane

Part 10

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--J'aurais garde de douter de sa bonté, réplique le pichkhedmet en souriant; mais, ajoute-t-il après avoir jeté de tous côtés un regard prudent, ma foi serait bien plus grande si je n'avais vu trop souvent de jeunes mollahs, cachés sous des voiles épais, pénétrer auprès de mes maîtresses pendant que ce _pedersag_ (père de chien) se noyait dans les questions les plus ardues de la théologie musulmane.

--Supposez-vous que ces bons prêtres aient revêtu des costumes féminins pour exhorter les khanoums à la vertu et à la prière?

--Qu'elles soient Turques ou Persanes, les belles dames, croyez-moi, emploient toutes les mêmes stratagèmes quand elles sont décidées à rendre leur époux... _heureux_.»

Pendant qu'Ali me raconte cette histoire miraculeuse, nous descendons dans une belle vallée que fertilisent les eaux de nombreux kanots; la végétation est plantureuse, les blés et les orges, d'un vert noir, ont déjà formé de lourds épis; combien cette superbe campagne contraste dans mon souvenir avec les rives de l'Araxe et les plateaux désolés que nous avons rencontrés sur la route de Tauris à Sultanieh. Vers midi les rayons du soleil deviennent brûlants; l'aga, à peu près sec, attache une visière de cuir à son kolah et ouvre son parapluie de soie rouge. Mes regards, sollicités par la vive couleur de l'étoffe, se portent malgré moi des huit petits bébés sur leur heureux père. S'il est une excuse aux fautes maternelles, elle s'abrite sous ce parasol.

CHAPITRE VI

Une maison à Azimabad.--Effets de mirage.--Arrivée à Kazbin.--Abambar (réservoir).--Le chahzaddè de Kazbin.--Superstitions.--Masdjed djouma de Kazbin.--Mystères de Houssein.--Imamzaddè Houssein.--Départ de Kazbin.--Arrivée à Téhéran.

8 mai.--L'étape de Khoremdereh à Azimabad est courte. Après sept heures de marche j'aperçois un beau village bâti sur les bords du lit aplati d'une rivière; la caravane traverse le cours d'eau à gué, au grand émoi d'une multitude de poissons bondissant sous les pieds des chevaux, et pénètre dans les rues d'Azimabad, à la suite de paysans accourus au-devant des voyageurs. Ils sont venus nous engager à descendre dans leurs maisons.

«Cette demeure vous appartient et je suis votre domestique», me dit notre hôte en s'arrêtant devant une muraille de terre et en ouvrant en même temps une porte basse et étroite.

Le nouveau gîte a bonne apparence. Au centre de l'habitation est un porche couvert. Un escalier formé de ces hautes marches auxquelles les jambes européennes ont tant de peine à s'habituer conduit à la première pièce. Puis un vestibule sépare deux grandes salles; l'une nous servira de chambre et de salon; l'autre, où l'on fait la cuisine, sera affectée à notre maison civile et militaire. Quant aux propriétaires de l'immeuble, ils se réfugieront dans les étables, ou, s'ils promettent de ne pas faire trop de bruit, dans le balakhanè élevé au-dessus du vestibule. Chaque pièce est éclairée par de vastes baies garnies d'un grillage en bois recouvert de papier huilé, remplaçant les vitres, qu'il serait sans doute difficile de se procurer dans les villages. Les plafonds sont formés de rondins de bois juxtaposés; une cheminée minuscule et deux étages de larges takhtchès décorent les murs blanchis à la chaux. Passons à l'inventaire du mobilier; sa rédaction ne demandera pas de nombreuses vacations: des coffres garnis d'ornements de cuivre ou de fer étamé, des nattes de paille recouvertes çà et là de tapis usés qui seraient fort appréciés en France, s'ils étaient, en raison de leur vétusté, qualifiés d'_anciens_, deux ou trois kalyans, un Koran et quelques ouvrages de poésies persanes ornés de grossières enluminures. Sur le devant de la maison, des arbres fruitiers, une ébauche de jardin clôturé par de hautes murailles de terre complètent l'installation. C'est le type uniforme des habitations des riches paysans de la contrée.

9 mai.--Vers trois heures du matin la caravane s'est remise en marche. Elle arrivera aujourd'hui à Kazbin, où elle doit stationner deux jours: repos bien gagné après un trajet de six cent quarante-trois kilomètres parcouru avec le mauvais temps et sur de pitoyables sentiers.

A partir d'Azimabad la vallée s'abaisse rapidement. Entre huit et neuf heures, l'air, réchauffé par les rayons d'un beau soleil, devient étouffant. Derrière le rideau des légères brumes qui s'élèvent dans le lointain, apparaissent des coupoles bleues et des minarets élancés dominant une grande ville étendue au pied des derniers contreforts des montagnes du Ghilan. Au-dessous de ces dômes élégants j'en vois d'autres, lourds et aplatis, dépourvus des revêtements de faïence qui ornent les mosquées. Ces constructions paraissent répandues en grand nombre dans tous les quartiers et donnent au panorama de la ville un aspect monumental. Une large ceinture de jardins entoure les murs de Kazbin, dont nous serions assez rapprochés si un lac immense ne semblait devoir nous obliger à faire un long détour avant de gagner les faubourgs.

«Singulière surprise! dis-je à mon mari; je n'avais jamais entendu parler en Perse que des lacs salés d'Ourmiah et de Chiraz! Quel est donc celui-ci?»

La carte est déployée; elle ne porte aucune indication de nature à nous éclairer. Cependant, plus on avance et plus les eaux paraissent s'étendre sur la droite. Une forêt d'abord inaperçue s'élève derrière ce rempart aquatique; je pousse mon cheval, mais le lac semble fuir devant moi; les arbres revêtent des formes qui paraissent se modifier suivant le caprice d'une imagination en délire; pendant plus d'un quart d'heure cette illusion de mes sens persiste, et les miroitements des rayons brûlants du soleil sur les ondes tranquilles éblouissent mes yeux; puis, tout à coup, lac et forêt disparaissent comme sous l'influence d'une baguette magique.

C'était un mirage.

A la place d'une nappe liquide et de frais ombrages, un chemin poudreux compris entre les clôtures de jardins plantés en vignes et en pistachiers s'ouvre devant nous.

L'eau des nombreux kanots de Kazbin est utilisée à l'arrosage de ces précieux vergers. Comme elle devient insuffisante l'été à l'alimentation de la ville, les habitants ont construit de nombreux réservoirs voûtés nommés _abambar_, dans lesquels l'hiver ils emmagasinent les eaux surabondantes.

Plusieurs de ces ouvrages se présentent sur notre route, et devant chacun d'eux la caravane fait une courte halte afin de permettre aux _pialehs_ (coupes) des tcharvadars de circuler de main en main, à la grande satisfaction des voyageurs, fort altérés par les rayons de ce premier soleil de printemps.

Quelques réservoirs peuvent contenir plus de six mille mètres cubes. Ils sont établis sur un plan carré et couverts de coupoles hémisphériques posées sur pendentifs; cette partie de la construction émerge seule au-dessus du sol et donne à la ville l'aspect étrange qui nous a frappés quand elle nous est apparue. Ainsi conservée, l'eau garde, même au cœur de l'été, une fraîcheur délicieuse. Un large escalier précédé d'une porte ornée de mosaïques de faïence d'un goût charmant conduit jusqu'aux robinets placés au bas du réservoir, à quinze ou vingt mètres de profondeur. Des bancs de pierre établis sous l'ogive principale, et des niches prises dans la largeur des pilastres permettent aux passants de s'asseoir, aux porteurs d'eau de se reposer et de décharger les lourdes cruches de terre qui viennent d'être péniblement montées. Souvent, au-dessus de l'ouverture de l'escalier, une inscription en mosaïque donne la date de l'érection de l'_abambar_ et le nom du généreux fondateur de l'édifice.

La ville est bâtie sur un emplacement très plat; aussi bien est-il difficile d'apprécier tout d'abord son importance, les maisons, d'égale hauteur, se projetant les unes sur les autres. A en juger d'après le grand nombre de cavaliers qui circulent sur la route, Kazbin doit être une grande cité. Au milieu des caravanes d'ânes, de chevaux, de mulets et de chameaux se mêlent des chasseurs élégamment vêtus, montés sur de beaux chevaux turcomans harnachés avec des brides et des colliers recouverts de plaques d'argent ou d'or ciselées et entremêlées de turquoises et de rubis. Ils portent martialement sur l'épaule de belles carabines anglaises: de leur ceinture sortent les crosses d'énormes pistolets, tandis que sur la jambe gauche s'appuient des _camas_ (poignards de soixante centimètres de longueur) enfermés dans des gaines de métal ou de velours.

On retrouve en eux les descendants de cette fière population, composée d'Illiats, de Turcs et de Kurdes, qui en 1723 repoussa l'armée afghane maîtresse de la Perse depuis sept ans, et détermina par ce fait d'armes le réveil de l'esprit national et l'expulsion des envahisseurs. Les Kazbiniens sont considérés à juste titre comme les soldats les plus braves de l'armée persane. Ils ont conscience de leur valeur et accablent de quolibets leurs compatriotes au «cœur étroit».

«Sous le règne de Mohammed chah, me dit le hadji, mon cicérone officieux, une révolte mit en feu le Khorassan; le souverain manda aussitôt aux régiments d'Ispahan de se rendre sans délai dans la capitale afin de renforcer la garde royale. Le délai de route étant expiré et aucune nouvelle de l'arrivée de ces régiments n'étant parvenue à la cour, le chah, fort inquiet, envoya un nouvel exprès dans la capitale de l'Irak, avec mandat de rechercher la cause de cet étrange retard. «Les troupes ne se sont pas mises en route, répondirent sans embarras les officiers, parce que le désert de Koum est en ce moment infesté de pillards et qu'il serait dangereux de le traverser sans une escorte de Kazbiniens.» Le roi, suffisamment édifié sur la valeur des soldats, se hâta de licencier les contingents d'Ispahan, et pendant longtemps l'armée ne compta plus dans ses rangs un seul habitant de l'Irak.»

Derrière les chasseurs viennent des fauconniers tenant sur le poing, couvert d'un gant épais, l'oiseau de proie encapuchonné. Enfin de beaux slouguis menés en laisse par des serviteurs bondissent au son des cornes de chasse.

Mêlées à la foule circulent des femmes chevauchant à califourchon sur des ânes blancs recouverts de larges selles de peluche blanche ou verte brodées d'argent. Elles lancent leurs montures au galop et, malgré les voiles qui leur laissent à peine la possibilité de se conduire, se jettent avec intrépidité à travers les caravanes, criant, criant et frappant de leurs longues gaules les bêtes ou les gens trop lents à se garer. Ces écuyères en babouches défieraient au milieu de pareils casse-cou nos plus habiles amazones. Iraient-elles en pèlerinage? On le croirait à voir leur entrain et leur joie.

«Chiennes, filles de chiennes! Que vont penser les Faranguis des femmes de Perse? dit à l'aga le mollah courroucé.

--N'ayez crainte, reprend l'homme au parapluie rouge, les miennes sont là; leur bonne tenue et leur décence corrigeront dans le souvenir des chrétiens la détestable impression laissée par ces démons enragés.» _Beati possidentes._

Nous voici enfin dans les faubourgs de Kazbin. La ville doit en partie sa prospérité à sa position géographique; elle est placée à la jonction des routes qui, de Tauris à l'ouest et de la mer Caspienne au nord, se dirigent sur Téhéran. C'est ce dernier itinéraire, plus court et plus facile à parcourir en toute saison que la route d'Arménie, que suivent tous les ministres plénipotentiaires ou les fonctionnaires diplomatiques se rendant à leur poste. Il y a quelques années, on a espéré posséder un chemin de fer raccourcissant encore la durée de ce voyage, qui ne peut s'effectuer en moins de huit étapes.

Une maison anglaise commanditée par des banquiers allemands avait proposé au chah de construire cette ligne moyennant la concession gratuite des forêts et des mines de la Perse, y compris celles des particuliers, à l'exception cependant des filons d'or, d'argent et gisements de pierres précieuses. En revanche le Trésor avait la perspective de percevoir un droit de vingt pour cent sur les bénéfices de la ligne exploitée, qui devait elle-même faire retour à l'État au bout de soixante-dix ans. Grâce à une somme de deux millions adroitement distribuée aux ministres et aux femmes de l'andéroun royal, la concession avait été accordée et les travaux entrepris. La plate-forme était déjà établie sur plus de vingt-cinq kilomètres quand la lumière se fit tout à coup dans l'esprit de Nasr ed-din. Il comprit qu'il avait misérablement vendu les magnifiques forêts du Mazendéran, dont on retire les plus grosses et les plus belles loupes de noyer qui existent au monde, les bois d'orangers et de citronniers du Ghilan et que, par son imprévoyance, la Compagnie était devenue propriétaire des mines de cuivre, de manganèse et des riches houillères placées à fleur de sol dans les environs de Téhéran. Il chercha dès lors un moyen de reprendre sa parole et, sous prétexte d'un léger retard dans l'exécution des travaux, la concession fut retirée et l'ordre donné de fermer les chantiers.

Le directeur de la Compagnie, le baron Reuter, éleva des plaintes amères et voulut faire agir diplomatiquement auprès du chah. En sa qualité d'Anglais il ne pouvait se réclamer du gouvernement allemand. De son côté le ministre de la Reine ne jugea pas à propos de s'occuper d'une affaire entreprise avec des capitaux germaniques: la ligne fut donc abandonnée, et ce désastre se solda par une perte sèche de plusieurs millions. A quelque chose malheur est bon: car, s'il n'y a pas de ligne ferrée en Perse, il y a au moins depuis cette aventure un ministre des chemins de fer.

Toutes ces circonstances ont amené à Kazbin un assez grand nombre d'Européens; les habitants, désormais apprivoisés, ne leur témoignent aucune malveillance.

Afin de permettre aux ambassadeurs de se reposer quelques jours avant d'arriver à Téhéran, le chah a fait bâtir une grande maison portant le nom de _Mehman khanè_ (maison d'hôtes), que deux anciens serviteurs de Sa Majesté mettent poliment à la disposition des voyageurs de distinction.

Le Mehman khanè est une grande construction à deux étages, entourée d'un portique aux lourdes colonnes de maçonnerie.

Devant la façade s'étend un petit jardin orné d'un bassin et dans lequel barbotent des canards et où de nombreux porteurs d'eau viennent remplir leurs outres de cuir. Une porte percée au centre d'une clôture en bois donne accès sur une place entourée de quelques boutiques en plein vent, abritées des rayons du soleil par le feuillage d'un platane centenaire.

Ils sont d'un art bien primitif, ces étalages disposés en cercle autour d'un fort piquet, à l'extrémité duquel sont fixées des barres soutenant des nattes plus ou moins déchirées ou des étoffes rapiécées formant toiture. Les marchands, accroupis auprès de leurs denrées, débitent aux passants des fruits secs, des oignons, des salades, des oranges, des grenades, ou présentent aux acheteurs, dans de grands vases bleu turquoise, des pistaches et du _maçt_ (lait fermenté) accompagné d'un sirop de sucre de raisin destiné à être mangé avec ce laitage.

10 mai.--Nous avons essayé, mais en vain, de pénétrer dans la masdjed Chah. Les mollahs en refusant l'entrée à des chrétiens, Marcel a fait demander audience au gouverneur par l'intermédiaire du directeur du télégraphe. Quelques instants après, de nombreux serviteurs se présentent dans le bureau et annoncent que nous sommes attendus au palais; puis, comme le chahzaddè (prince royal), avec une prévoyance pleine de politesse, envoie chercher des chaises destinées à faire asseoir ses visiteurs, nous laissons à ces meubles le temps de prendre les devants.

On entre dans la demeure du prince en suivant une longue galerie voûtée donnant accès sur une immense cour plantée de platanes émondés. Une multitude de _golams_ (gardes) et de soldats encombrent les allées ou dorment sur le sol. Il fait chaud, efforçons-nous de ne pas troubler le repos de ces vaillants serviteurs. Une seconde galerie, plus sombre que la première, conduit à une deuxième cour entourée de portiques, et par un étroit passage à la salle d'audience. La pièce de réception, assez vaste, est de forme rectangulaire. Une verrière dont la partie inférieure est ouverte au moment de notre entrée laisse passer l'air et la lumière. A travers cette baie on peut apercevoir un beau jardin au centre duquel se trouve un bassin pavé de briques recouvertes d'une couche d'émail bleu turquoise donnant une teinte charmante à la mince couche d'eau courante qui s'écoule de la vasque dans les aqueducs. Le jardin, planté sans beaucoup d'ordre, est dans toute sa splendeur printanière: les iris, les tulipes, les lilas et surtout d'énormes buissons de roses embaument l'air et envoient leurs douces émanations jusque dans le _talar_ (salon). Une grande tente de coutil rouge et blanc étendue au-dessus de la verrière atténue l'ardeur des rayons du soleil. La teinte foncée de l'ombre qu'elle projette fait ressortir la vigueur des tons du jardin comme un cadre sévère met en valeur un riant tableau. La décoration du talar est fort simple; les murs sont recouverts de stuc blanc, ornés de dessins en léger relief et coupés de plusieurs étages de takhtchès chargés de vieilles porcelaines de Chine et du Japon; au bout de la pièce se trouve une cheminée toute plate dont l'ouverture ogivale est surmontée d'une gracieuse archivolte composée de fleurs et d'oiseaux. De beaux tapis de Farahan recouvrent d'épaisses nattes de paille posées directement sur le sol, et tout autour de la salle s'étendent de longues pièces de soie jaune paille et bleu de ciel maintenues de distance en distance par des blocs d'albâtre.

En haut du talar est accroupi le frère du roi. C'est un homme d'un certain âge; les yeux sont noirs; le nez crochu; les coins de la bouche s'abaissent dédaigneusement, mais, en somme, la physionomie paraît plus douce et plus avenante que ne le comporte d'ordinaire le type kadjar.

Ce prince a été longtemps l'objet de la colère de son frère Nasr ed-din, et c'est depuis six mois seulement qu'il est rentré en grâce et a été nommé gouverneur de Kazbin. A son premier voyage en Europe, le souverain passa à Sultanieh et visita le splendide tombeau de chah Khoda Bendeh. Frappé de sa beauté et de l'état de délabrement dans lequel on l'avait laissé tomber, il écrivit une longue lettre à son frère et, tout en lui donnant ordre de faire réparer les parties ébranlées, lui fit remettre à cette intention une somme importante.

Le chahzaddè n'eut garde de refuser l'argent, mais pas un ouvrier ne fut occupé à la restauration de l'édifice. Longtemps après son retour en Perse, le roi apprit ce qui s'était passé et, fort mécontent de monsieur son frère, lui prescrivit de venir à Téhéran rendre compte de sa conduite. Le coupable, épouvanté et redoutant les effets de la juste colère du monarque, partit à franc étrier pour Recht au lieu de prendre la route de la capitale, et s'embarqua sur un navire russe avant d'avoir été rejoint par les soldats mis à sa poursuite.

A cette nouvelle le chah entra dans une violente fureur et, considérant cette fuite comme un acte de rébellion, demanda aux autorités moscovites d'arrêter le voyageur à son arrivée à Bakou. Le gouvernement russe retint le prince prisonnier, mais en même temps il négocia une réconciliation entre les deux frères et rendit le fugitif sous la condition expresse que tous ses torts seraient pardonnés.

Le chahzaddè revint donc piteusement à Téhéran et obtint la permission de se fixer à Constantinople. Plus tard il se rendit à Bagdad.

Le gouverneur se lève en nous apercevant, tend la main à Marcel et nous invite à nous asseoir sur les fauteuils du télégraphe installés au milieu de la pièce. On apporte le café dans des tasses minuscules soutenues par des supports de filigrane d'argent merveilleusement travaillés; le prince, prenant ensuite la parole en français, s'excuse d'abord de l'imperfection avec laquelle il parle une langue qu'il a oubliée (simple formule de politesse, car le frère du roi s'exprime très purement), s'informe du motif de notre visite et nous demande s'il peut nous être utile pendant notre séjour à Kazbin.

«Les mollahs, dit Marcel, font quelques difficultés à laisser visiter aux chrétiens les mosquées de la ville, et dans l'intérêt de mes études je viens prier Votre Altesse de me faciliter l'accès de ces monuments aux heures où ils sont déserts.

--Il n'est pas en mon pouvoir de vous donner une réponse favorable; je suis, quant à moi, un homme _civilisé_, _je ne fais même pas ma prière_, et, depuis trois mois que je suis arrivé à Kazbin, je n'ai pas encore mis le pied dans une mosquée. Il me serait donc parfaitement indifférent de vous autoriser à entrer dans la masdjed Chah, mais l'imam djouma[4] est très rigide; en définitive je crois que vous feriez bien de renoncer à votre projet.»

[4] Chef religieux de la masdjed Chah ou mosquée Royale.

Après un assez long entretien sur le nihilisme, les épreuves des francs-maçons, les tables tournantes, nous prenons congé de Son Altesse, qui vient de bâiller deux ou trois fois (ceci, en Perse, n'est point une impolitesse) d'une façon des plus contagieuses, et nous sortons du palais, très ennuyés de l'insuccès de notre demande.

Le prince se vante de son irréligion, mais, comme tous les Iraniens, il est néanmoins très enclin à admettre la puissance des sortilèges, des devins et du mauvais œil, et à attribuer à la magie tous les faits qu'il ne s'explique pas.

La science illusoire de l'astrologie, aujourd'hui bannie du monde occidental, s'est réfugiée en Asie. Pour calculer une nativité ou tirer un horoscope, on regarde comme essentiel de faire de longues observations astronomiques, et les devins--c'est leur seule excuse--emploient à cet usage des instruments ayant quelquefois la plus grande valeur artistique. Le chah lui-même a ses sorciers officiels; ils assisteraient certainement à la naissance des enfants royaux, comme l'astrologue caché dans la chambre de la reine Anne à la naissance de Louis XIV, si l'andéroun royal était accessible aux simples mortels.

D'ailleurs la superstition n'est pas l'apanage des classes riches, elle règne en souveraine maîtresse sur l'esprit populaire, et il est même curieux de retrouver ici certaines croyances de nos campagnes. Nul n'entreprend un voyage un vendredi ni un treize; ce jour-là toutes les boutiques sont closes, et chacun, pour éviter de traiter une affaire, quitte sa maison et va se promener. Dans certaines provinces on s'efforce même de ne pas prononcer ce chiffre fatidique et, en comptant, au lieu de treize on dit «douze plus un».

L'année dernière, le bruit a couru dans la Perse entière qu'une poule blanche pondrait un œuf contenant la peste; dans l'espace de huit jours toutes les poules blanches ont été détruites, et les poussins nés de leurs œufs étouffés au sortir de la coquille.