La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï
Part 9
Si l'on considère tous les hommes comme ses égaux, cela ne veut pas dire que l'on est aussi fort, aussi agile, aussi intelligent, aussi instruit, aussi bon que les autres; cela veut dire qu'il y a en toi la chose la plus importante au monde qui est la même en tous les hommes: l'Esprit de Dieu.
5
Dire que les hommes ne sont pas égaux, serait prétendre que le feu de la cheminée, de l'incendie, de la bougie n'est pas le même. L'esprit divin vit en chaque homme. Comment pouvons-nous faire une différence entre les porteurs du même principe?
Un feu a pris, l'autre prend seulement; mais le feu est le même et nous nous comportons envers chaque feu de la même façon.
VI.--_La reconnaissance de l'égalité de tous les hommes est possible et l'humanité s'y rapproche._
1
Les hommes s'occupent à établir l'égalité devant leurs lois, mais ils ne veulent rien savoir de l'égalité établie par la loi éternelle qu'ils transgressent par leur loi.
2
Ne devrions-nous pas nous efforcer d'organiser notre vie de façon à ce que l'élévation sur les degrés de l'échelle sociale ne séduise pas les hommes, mais les effraye; car cette élévation les prive de l'un des principaux bienfaits de la vie: des rapports égaux entre tous les hommes.
D'après RUSKIN.
3
On dit que l'égalité est impossible. Il faudrait dire au contraire: l'inégalité est impossible parmi les chrétiens.
On ne peut pas faire qu'un homme grand, devienne petit, un fort faible, un intelligent sot, un ardent froid, mais on peut et on doit également aimer et respecter un petit comme un grand, un faible comme un fort, un sage comme un sot.
4
On dit toujours que les uns sont plus forts, les autres plus faibles, que les uns sont plus intelligents, les autres plus bêtes. C'est précisément parce que les uns sont plus intelligents, ou plus forts que les autres, dit Lichtenberg, que l'égalité des droits des hommes est nécessaire. Si, outre l'inégalité intellectuelle et physique, il y avait encore l'inégalité des droits, l'oppression des faibles par les forts serait encore plus grande.
5
Ne crois pas que l'égalité est impossible, ou bien qu'elle ne puisse être réalisée dans un avenir très éloigné. Apprends-la chez les enfants. Elle peut exister dès à présent pour chaque homme. Toi-même, tu peux établir dans ta vie l'égalité envers tous les gens que tu rencontres. Seulement, ne témoigne pas de respect particulier à ceux qui se croient grands et haut placés, mais traite surtout avec le même respect ceux que l'on considère comme petits et placés au bas de l'échelle sociale.
VII.--_Tous les hommes sont égaux pour celui qui vit de la vie spirituelle._
1
Pour le chrétien l'amour est un sentiment qui veut le bonheur de tous les hommes. Pour bien des gens le mot «amour» exprime un sentiment absolument contraire, parce qu'ils l'envisagent sous son aspect animal: c'est le sentiment qui force la mère, pour le bien de son enfant, à ravir, en prenant une nourrice, le lait de sa mère à un autre enfant; un père à arracher le dernier morceau à ceux qui ont faim pour le donner à ses enfants; celui qui aime une femme, à la faire souffrir en la séduisant, ou, par jalousie, causer sa perte et la sienne; le sentiment qui détermine les gens du même clan à nuire à ceux des camps étrangers ou ennemis; celui qui pousse les hommes outragés dans leur orgueil national à couvrir les champs de bataille de morts et de blessés. Ces sentiments ne sont pas de l'amour, car ceux qui les éprouvent ne reconnaissent pas tous les hommes comme égaux. Et sans la reconnaissance de l'égalité des hommes, il ne peut y avoir de véritable amour.
2
On ne peut combiner l'inégalité avec l'amour. L'amour est comme le soleil qui éclaire indifféremment tout ce qui tombe sous ses rayons. Quand l'amour luit sur l'un et exclut l'autre, cela montre qu'il n'est pas amour, mais seulement quelque chose qui lui ressemble.
3
Il est difficile d'aimer également tous les hommes; mais pour la raison que cela est difficile, on ne peut pas dire qu'on ne doit pas s'efforcer de le réaliser.
Tout ce qui est bien est difficile.
4
Plus les hommes sont inégaux par leurs qualités, plus on doit se donner de la peine pour les traiter d'une façon égale.
5
En toi, en moi, en chacun de nous demeure le Dieu de la vie. Tu as tort de te fâcher contre moi, de ne pas supporter mon approche: sache, que nous sommes tous égaux.
MAKHMUD HASCHA _hindou._
CHAPITRE XIV
DE LA VIOLENCE
Une des raisons principales des malheurs des hommes est de croire à la possibilité d'améliorer, d'organiser la vie des autres hommes en recourant à la violence.
I.--_La violence de l'homme exercée sur l'homme._
1
L'erreur de croire que les hommes peuvent, par la force, organiser la vie de leurs pareils, provient non de l'invention de cette duperie par tel ou tel, mais de ce que, poussés par leurs passions, les hommes avaient commencé par violenter leurs semblables, puis ont cherché une excusé à cette violence.
2
Les hommes voient qu'il y a quelque chose de mauvais dans leur vie, qu'il y a quelque chose à améliorer. Mais nous ne pouvons améliorer que ce qui est en notre pouvoir: nous-même. A cette fin, il faut tout d'abord reconnaître que nous ne sommes pas bons, et on n'en a pas envie. Dès lors, toute notre attention se concentre non pas sur ce qui est en noire pouvoir: notre âme, mais sur les conditions extérieures qui ne sont pas en notre pouvoir et dont la modification ne pourrait pas plus améliorer la situation des hommes que le transvasement du vin d'un récipient dans un autre ne peut changer sa qualité. De là, la vie oisive, d'abord, puis, nuisible, présomptueuse (nous corrigeons les autres hommes) et méchante (on peut tuer les hommes qui entravent le bonheur général).
3
On croit forcer les gens à bien vivre en employant la contrainte, alors que l'on montre soi-même l'exemple de la mauvaise vie en recourant à la violence. Les hommes sont dans la boue et, au lieu de tâcher d'en sortir, ils apprennent aux autres ce qu'il faut faire pour ne pas se salir.
4
Il est facile d'organiser la vie des autres, parce que si nous l'organisons mal, ce n'est pas nous qui en souffrons, mais les autres.
5
Seul celui qui ne croit pas en Dieu peut s'imaginer que des gens pareils à lui peuvent organiser sa vie de façon à ce qu'elle soit meilleure.
6
L'erreur de croire qu'il y à des gens qui peuvent organiser la vie des autres est effrayante parce qu'avec celle croyance, plus les gens sont pervers, plus ils sont estimés.
7
Lorsque les gens disent que tous doivent vivre en paix, n'offenser personne, alors qu'eux-mêmes forcent les gens, non par la douceur, mais par la violence, à vivre comme ils veulent; c'est comme s'ils disaient: faites ce que nous disons, mais non ce que nous faisons. On peut craindre ces gens-là, mais on ne peut pas avoir foi en eux.
II.--_La lutte contre le mal par la violence est inadmissible parce que les hommes conçoivent le mal différemment._
1
Etant donné que chaque homme détermine le mal à sa manière, il semblerait évident que si chacun combat le mal par la violence, cela ne peut qu'augmenter le mal au lieu de le diminuer. Si Jean estime que Pierre n'agit pas bien et se croit en droit de faire du mal à Pierre, celui-ci prend le même droit de faire du mal à Jean, et le mal ne fait qu'augmenter.
Mais chose étrange: tout en pénétrant les lois du mouvement des étoiles, les hommes ne comprennent pas une vérité aussi évidente. Pourquoi? Parce qu'ils croient que la violence est bienfaisante.
2
La doctrine conformément à laquelle l'homme ne peut et ne doit jamais faire violence pour arriver à ce qui lui semble bien, est juste pour cette simple raison que tous les hommes n'entendent pas le bien et le mal de la même façon. Ce que l'un considère comme mal est douteux (d'autres le considèrent comme bien), tandis que la violence dont il use afin de supprimer le mal: coups, blessures, entraves à la liberté, mort, est incontestablement un mal.
3
Le plus grand mal de la superstition suivant laquelle on peut organiser la vie des autres, par la violence, réside en ce fait, qu'aussitôt qu'un homme se permet d'user de violence à l'égard d'un seul pour le bien de tous, il n'y a plus de borne au mal qu'il pourrait commettre. C'est la même superstition qui justifiait dans les temps passés, les tortures, l'inquisition, le servage, et à notre époque, les guerres qui font périr des millions d'hommes.
III.--_L'inefficacité de la violence._
1
Forcer les gens par la violence à cesser de faire le mal revient au même que de poser une digue sur une rivière, et de se réjouir que, l'eau soit devenue moins profonde derrière la digue. De même que la rivière inondera la digue en son temps et coulera comme par le passé, les hommes qui font le mal ne cesseront pas de le faire, mais attendront simplement une occasion propice.
2
Celui qui exerce sur nous la violence semble nous priver de nos droits, et c'est pourquoi, nous le détestons. Par contre, nous aimons comme nos bienfaiteurs ceux qui savent nous convaincre. Ce n'est pas le sage, mais l'homme grossier et ignorant qui a recours à la violence. Pour employer la force, il faut de nombreux collaborateurs; pour convaincre, on n'a besoin de personne. Celui qui se sent suffisamment fort pour agir sur la raison n'aura pas recours à la violence. Seuls ceux qui se reconnaissent incapables de persuader, usent de violence.
D'après SOCRATE.
3
Contraindre les gens à faire ce qui me semble bon, est le meilleur moyen de les en dégoûter.
4
Chacun sait combien il est difficile de modifier sa vie et de devenir tel que l'on voudrait. Mais lorsqu'il s'agit des autres, il nous semble qu'il suffit seulement d'ordonner et d'effrayer pour que les autres deviennent tels que nous désirerions qu'ils soient.
5
S'il est possible de soumettre les hommes à l'équiter par la violence, cela ne veut pas dire qu'il soit juste de soumettre les hommes par la violence.
PASCAL.
IV.--_L'erreur d'organiser la vie par la violence._
1
Il a déjà été fait, tant de sacrifices sur l'autel du Dieu de la violence qu'on aurait pu peupler de ces victimes vingt planètes de la grandeur de la terre; mais est-on arrivé au moindre résultat? A aucun, sinon à ce fait que la situation des peuples empire de plus en plus. Malgré tout, la violence demeure toujours l'idole. Devant, son autel, baigné de sang, l'humanité semble vouloir se prosterner jusqu'à la consommation des siècles, au son du tambour; au bruit des canons et des gémissements humains.
ADIN BALLOU.
2
«L'instinct de conservation est la première loi de la nature» disent ceux qui nient la loi de la non-résistance.
«D'accord, mais qu'en résulte-t-il?» demandai-je!
«Il en résulte que la défense contre ce qui menace est également une loi de la nature. Et de là, cette conclusion que la lutte et, sa conséquence, la disparition du plus faible, est une loi de la nature; et cette loi justifie incontestablement la guerre, la violence et la vengeance; de sorte que la conséquence de l'instinct de conservation,--est que la défense est légitime; par suite, la doctrine qui défend l'emploi de la violence est erronée, comme étant contraire à la nature et aux conditions de la vie sur la terre.»
--Je suis d'accord que l'instinct de conservation est la première loi de la nature, et qu'il incite à la défense. Je suis d'accord que les hommes, à l'instar des organismes inférieurs, luttent ordinairement les uns contre les autres, s'offensent et s'entre-tuent même, sous le prétexte de se défendre et de se venger. Mais j'y vois uniquement que la plupart des hommes, malgré la loi humaine supérieure qui leur est révélée continuent malheureusement à vivre suivant la loi bestiale, et se privent ainsi du moyen de défense le plus efficace: de payer le mal par le bien, ce dont ils auraient pu profiter s'ils n'avaient pas suivi la loi bestiale de la violence, mais la loi humaine de l'amour.
ADIN BALLOU.
3
Il est certain que la violence et le meurtre révoltent l'homme et que son premier mouvement est d'y opposer la violence et le meurtre. Un tel procédé, bien qu'il se rapproche de celui employé par les animaux et soit peu efficace, n'a rien d'insensé ni de contradictoire. Mais il n'en est pas de même lorsqu'il s'agit de justifier ces procédés. Dès que les gens qui organisent notre vie, veulent excuser ces actes par une argumentation raisonnable, il devient indispensable d'échaffauder des inventions ingénieuses et complexes afin de masquer l'ineptie d'une pareille tentative.
Le moyen principal de justification est de citer l'exemple d'un brigand imaginaire qui torture et assassine des innocents devant nous.
«Vous pouvez vous sacrifier en vertu de votre conviction sur l'illégalité de la violence, mais cette fois vous sacrifiez la vie d'un autre,» disent les défenseurs de la violence.
Mais d'abord, un tel brigand est un cas exceptionnel; bien des gens peuvent vivre des centaines d'années sans rencontrer un brigand qui tuerait des innocents devant eux. Pourquoi baserai-je les règlements de ma vie sur cette invention? En envisageant la vie réelle et non pas des inventions, nous apercevons tout autre chose. Nous voyons des gens, et nous-mêmes, accomplissant les actions les plus cruelles, et cela non pas isolement, comme ce brigand imaginaire, mais en commun avec d'autres personnes, et non pas parce que nous serions des malfaiteurs comme le dit brigand, mais parce que nous nous trouvons sous l'influence de la superstition suivant laquelle la violence est légitime. Ensuite, nous voyons que les actions les plus cruelles viennent non pas du brigand imaginaire, mais de gens qui fondent leur conduite sur l'existence imaginaire de ce brigand. De sorte que l'homme qui réfléchit reconnaîtrait que la cause du mal ne réside nullement en ce brigand imaginaire, mais dans la cruelle erreur qui incite à faire un mal réel en vertu d'un mal imaginaire.
V.--_Les conséquences néfastes de la superstition de la violence._
1
Le mal dont les gens croient se défendre par la violence est incomparablement moindre que celui qu'ils se font en se défendant par la violence.
2
Non seulement le Christ, mais tous les sages de l'univers, et les Brahmanes, et les Bouddhistes, et les Taoistes, et les savants grecs, ont enseigné que les gens raisonnables devaient payer le mal par le bien et non par le mal. Mais ceux qui vivent eux-mêmes de la violence disent que ce n'est pas possible, que la vie serait ainsi plus malheureuse. Et ils ont raison pour eux-mêmes, mais non pas pour ceux qu'ils violentent.
3
Il est difficile d'observer la doctrine de la non-résistance au mal par la violence; mais est-il plus facile d'observer celle de la lutte et de la vengeance?
Pour obtenir une réponse à cette question, ouvrez l'histoire de n'importe quel peuple et lisez la description de l'une des cent mille batailles que les hommes se sont livrées pour obéir à la loi de la lutte. Au cours de ces guerres ont été tué des milliards d'hommes, si bien que pendant une seule on a sacrifié un plus grand nombre de vies, supporté plus de souffrances qu'il ne s'en accumulerait pendant des siècles en ne résistant pas au mal.
4
La violence provoque la colère, et celui qui en use pour se défendre non seulement n'y trouve pas une garantie, mais s'expose le plus souvent à des dangers plus grands encore. Aussi, employer la violence pour sa garantie est un mauvais calcul.
5
Toute violence ne désarme pas l'homme, mais ne fait que l'irriter davantage. Il est donc évident que la violence ne saurait améliorer la vie des hommes.
6
La violence assure un semblant de justice, tandis qu'elle éloigne les hommes de la possibilité de mener une vie juste sans violence.
7
Pourquoi le christianisme a-t-il été perverti? Pourquoi la moralité est-elle tombée si bas? Il n'y a qu'une seule raison à cela; la foi en l'efficacité du régime de violence.
VI.--_Seule la non-résistance au mal par la violence permet à l'humanité de substituer la loi de l'amour à la loi de la violence._
1
La signification des paroles: «Vous avez entendu qu'il a été dit: œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis: ne résiste pas au méchant. Et celui qui te frappera etc.,» est absolument claire et n'exige aucune explication ni commentaire. Il est impossible de ne pas comprendre que ces paroles signifient que le Christ, en reniant l'ancienne loi de violence: œil pour œil dent pour dent, renie par cela même tout l'ordre des choses fondée sur cette loi, et institue une nouvelle loi d'amour entre tous les hommes sans distinction et, par cela même, une nouvelle organisation sociale qui n'est plus fondée sur la violence, mais sur l'amour universel. Alors, comprenant cette doctrine dans son véritable sens et prévoyant que sa mise en pratique fera disparaître tous leurs privilèges et avantages, certains hommes ont crucifié le Christ et continuent à crucifier ses disciples. D'autres hommes ayant également compris le sens réel de la doctrine sont allés et vont encore à la croix, en rapprochant de plus en plus le moment de la nouvelle organisation de la vie fondée sur la loi de l'amour.
2
La doctrine de la non-résistance au mal par le mal n'est pas une nouvelle loi, mais simplement le signalement de la déviation de la loi de l'amour, savoir que toute admission de violence contre son prochain, que ce soit sous prétexte de vengeance ou sous celui de la libération de soi-même ou de son prochain du mal, est incompatible avec l'amour.
3
Rien n'entrave l'amélioration de la vie humaine tant que le désir des hommes d'améliorer leur vie par des actes de violence. Et la violence des uns envers les autres, nous détourne plus que tout de la seule chose qui pourrait améliorer notre vie: l'effort sur nous-mêmes pour devenir meilleurs.
4
Moins l'homme est satisfait de lui-même et de sa vie intérieure, plus il se fait remarquer dans la vie extérieure, publique.
Afin de ne pas tomber dans cette erreur, l'homme doit comprendre et se souvenir qu'il n'a pas le pouvoir et qu'il n'est pas appelé à organiser la vie des autres, mais qu'il doit s'occuper, comme tous les hommes, uniquement de son perfectionnement intérieur que cela seulement est en son pouvoir et que cette conduite seule peut avoir une action sur la vie des autres.
5
Si les hommes consacraient le temps et les forces dépensés aujourd'hui à l'organisation de la vie des autres à la lutte de chacun contre ses propres péchés, le but qu'ils veulent atteindre--la meilleure organisation de la vie--serait bien vite réalisé.
6
Lorsqu'on demandait à Socrate où il était né, il disait: sur la terre. Lorsqu'on lui demandait de quel pays il était; il répondait: du pays universel.
Nous devons nous souvenir que, devant Dieu, nous sommes tous les habitants de la même terre, et que nous sommes tous sous le pouvoir suprême de la loi divine.
Cette loi est toujours la même pour tous les hommes.
7
Aucun homme ne peut être ni un instrument, ni un but. Là est sa dignité d'homme. Et de même qu'il ne peut disposer de sa personne à aucun prix (ce qui serait contraire à sa dignité), il n'a pas le droit de disposer de la vie d'autrui; autrement dit, il doit reconnaître la dignité humaine de chaque homme, et c'est pourquoi, il doit exprimer son respect à chaque homme.
KANT.
8
A quoi servirait aux hommes la raison, si l'on ne peut les influencer que par la violence?
9
Chose étrange! L'homme se révolte à la vue du mal venant du dehors, des autres, du mal qu'il ne peut supprimer; mais il ne lutte pas contre son propre mal, bien que cela soit toujours en son pouvoir.
MARC-AURÈLE.
10
On peut instruire les autres en leur révélant la vérité et en leur donnant l'exemple du bien, et non pas en les forçant à faire ce que nous voulons.
11
Si, au lieu de vouloir sauver l'humanité, chacun travaillait à son propre salut et au lieu de vouloir libérer l'humanité, tentait de se libérer soi-même,--combien on aurait fait pour le salut et la libération de l'humanité.
HERZEN[1].
12
Accomplis ton œuvre de vie en perfectionnant et en améliorant ton âme, et sois persuadé que ce n'est qu'ainsi que tu pourras contribuer de la façon la plus féconde à l'amélioration de te vie commune des hommes.
13
Notre vie serait belle si nous avions aperçu seulement ce qui détruit notre bonheur. Et c'est la superstition de la violence qui ne peut nous donner ce bonheur qui le détruit.
VIII.--_Interprétation erronée du commandement du Christ interdisant d'user de la violence contre le mal._
1
La base de l'organisation sociale des païens était la vengeance et la violence. Cela devait être ainsi. Il semblerait, par contre, que l'amour et la renonciation à la violence auraient dû inévitablement être à la base de notre société. Cependant, la violence règne toujours. Pourquoi? Parce que ce qui est professé au nom du Christ n'est pas la doctrine du Christ.
2
Doit-on comprendre les paroles du Christ sur l'amour envers ceux qui nous haïssent, envers nos ennemis, amour qui n'admet aucune violence, comme elles ont été dites, c'est-à-dire commandant l'humilité et l'amour, ou bien doit-on les comprendre autrement? Et si c'est autrement, on doit dire comment. Or, personne ne le fait. Pourquoi? Parce que ceux qui se disent chrétiens veulent cacher à eux-mêmes et aux autres le sens véritable de la doctrine du Christ commandant le changement profond de leur vie. Or, l'ordre actuel leur est profitable.
3
Chose étrange: ceux qui reconnaissent la doctrine du Christ se révoltent contre la règle qui n'admet en aucun cas la violence.
L'homme qui reconnaît que le sens et l'œuvre de la vie est dans l'amour, se révolte parce qu'on lui indique à cet effet une voie sûre, en même temps que les erreurs les plus dangereuses qui pourraient le détourner de cette voie. C'est comme si le marin s'indignait contre l'indication de la bonne direction au milieu des bancs de sables et de récifs. «Pourquoi cette contrainte? Il se peut que j'aie besoin d'échouer sur un banc de sable.» Les gens parlent de même lorsqu'ils s'indignent contre la défense d'employer la violence et de rendre le mal pour le mal.
[1] Célèbre écrivain russe, émigré à l'étranger. (_N. du Tr._)
CHAPITRE XV
DU CHÂTIMENT
Chez l'animal, le mal provoque le mal. N'ayant pas de frein pour se maîtriser, l'animal cherche à rendre le mal pour le mal, sans s'apercevoir que le mal accroît inévitablement le mal. L'homme, pourvu de raison, ne peut pas lui, ne pas s'en rendre compte et doit, par suite, savoir se contenir. Malheureusement, sa nature bestiale l'emporte souvent sur sa raison et il emploie cette même raison à justifier le mal qu'il commet en le qualifiant de châtiment, de punition.
I.--_Le châtiment n'atteint jamais le but par lequel on le justifie._
1
On affirme qu'on peut rendre le mal pour le mal dans un but de correction. C'est une erreur. On rend le mal pour le mal, non pour corriger les hommes, mais pour se venger. On ne peut corriger le mal par le mal.
2
Punir veut dire en russe: donner une leçon. Or, on ne peut enseigner que par la bonne parole et le bon exemple. Lorsqu'on rend le mal pour le mal on n'instruit pas, mais on déprave.
3
L'erreur qu'on peut supprimer le mal par la punition est tout particulièrement dangereuse, pour cette raison que les gens qui commettent ainsi le mal considèrent que cela est non seulement permis, mais encore bienfaisant.
4
Par la punition, par la menace du châtiment on peut effrayer l'homme, le retenir du mal pour un temps, mais on ne peut le corriger.
5
La plus grande partie des malheurs des gens provient de ce que les hommes--pécheurs--se sont reconnu le droit de punir.
6
La preuve la plus éclatante de ce que sous le nom de «science» on entend souvent des choses insignifiantes, voire monstrueuses, est dans l'existence d'une science de punitions, c'est-à-dire visant l'acte le plus grossier qu'un homme puisse commettre.
II.--_Superstition de l'efficacité de la vengeance._
1