La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï

Part 21

Chapter 214,176 wordsPublic domain

Le bâtiment, c'est la vie spirituelle; les chantiers, c'est le corps. Et l'homme qui a construit son bâtiment spirituel se réjouit en mourant de voir tomber les chantiers de sa vie corporelle.

4

Tout au monde pousse, fleurit et revient à sa racine. Ce retour est le retour conforme à la nature. La conformité avec la nature signifie l'éternité; c'est pourquoi la destruction du corps ne présente aucun danger.

LAO-TSEU.

5

L'homme qui travaillait toute sa vie à dompter ses passions, ce dont son corps l'empêchait, se réjouit d'en être libéré. Et la mort n'est qu'une libération. Le perfectionnement, dont nous avons parlé plus d'une fois, consiste dans la séparation possible de l'âme du corps, et dans la faculté acquise de se concentrer en dehors du corps, en elle-même; la mort donne cette même libération. Ne serait-il pas étrange que l'homme qui se prépare toute sa vie à vivre de façon à devenir aussi libre que possible par la domination du corps, s'en trouve mécontent au moment où cette libération est prête de se réaliser. C'est pourquoi, malgré tout le regret que j'ai de vous quitter et de vous causer du chagrin, je ne puis ne pas acclamer la mort, comme la réalisation de ce que je désirais atteindre durant toute ma vie.

(_Du discours d'adieu de Socrate à ses élèves._)

6

L'homme voit les plantes et les animaux s'engendrer, croître, prendre des forces, se multiplier, puis faiblir, dépérir, vieillir et mourir.

Il le voit de même sur les autres hommes, et il le sait également que son corps vieillira, qu'il dépérira et mourra, comme tout ce qui naît et vit au monde.

Mais, en dehors de ce qu'il voit sur les autres êtres et sur lui-même, tout homme sait aussi qu'il y a quelque chose en lui qui ne faiblit ni ne vieillit; il sait, au contraire, que plus il vit, plus ce quelque chose se fortifie et se perfectionne: c'est son âme à laquelle rien ne peut arriver de ce qui arrive au corps. C'est pourquoi la mort n'effraie que celui qui ne vit pas de l'âme, mais du corps.

7

On demanda à un sage qui disait que l'âme était immortelle: «Qu'est-ce qui arrivera lorsque le monde finira?» Il répondit: «Pour que mon âme ne meure pas, il n'y a pas besoin du monde.»

8

L'âme ne vit pas dans le corps comme dans une maison, mais comme un voyageur dans un asile d'autrui.

_Kouran_ hindou.

9

Plus notre vie devient spirituelle, plus nous croyons à l'immortalité. A mesure que notre nature s'éloigne de la grossièreté bestiale, nos doutes se dissipent.

Le voile se lève sur l'avenir, les ténèbres se dissipent, et nous sentons notre immortalité encore ici-bas.

MARTINEAU.

10

Celui qui comprend faussement la vie, comprendra toujours faussement la mort.

11

Celui qui connaît les autres est sage, celui qui se connaît lui-même est éclairé.

Celui qui vainc les autres est fort; celui qui se vainc lui-même est puissant.

Mais celui qui sait qu'il ne disparaîtra pas en mourant est éternel.

LAO-TSEU.

IV.--_La naissance et la mort sont les bornes au delà desquelles notre vie nous est cachée._

1

La naissance et la mort sont deux bornes. Au delà de ces bornes il y a une sorte d'uniformité.

2

La naissance est la même chose que la mort. Dès sa naissance, l'enfant entre dans un monde nouveau, commence une tout autre vie que celle qu'il avait dans le sein de sa mère. Si l'enfant pouvait raconter ce qu'il a éprouvé en quittant la vie ancienne, il aurait dit la même chose qu'éprouve l'homme en quittant cette vie.

3

Où vont les hommes lorsqu'ils meurent? Là, probablement, d'où viennent ceux qui naissent. Les hommes viennent de Dieu, du Père de notre vie. C'est de Lui qu'est venu, vient, et viendra toute vie. De sorte qu'en mourant, l'homme ne fait que retourner vers Celui dont il est issu.

L'homme sort de la maison, travaille, se repose, mange, s'amuse, travaille à nouveau et, lorsqu'il est fatigué, il rentré chez lui.

Il en est de même durant toute la vie humaine; l'homme sort de chez Dieu, travaille, souffre, se console, se réjouit, se; repose et, s'étant suffisamment tourmenté, il revient à la maison, de laquelle il est sorti.

4

Ne sommes-nous pas ressuscités une fois déjà de l'état dans lequel nous étions moins renseignés sur le présent que nous ne le sommes actuellement sur l'avenir? De même que notre état antérieur se rapporte à l'état actuel, notre état actuel se rapporte à l'état futur.

LICHTENBERG.

V.--_La mort libère l'âme des limites de la personnalité._

1

La mort est une libération de la personnalité bornée.

C'est de ce fait que résulte, apparemment, l'expression de paix et de repos que l'on remarque sur les figures de la plupart des morts. La mort de tout homme de bien est facile et tranquille; mais mourir avec empressement, volontiers, mourir avec joie, voilà l'avantage de celui qui a renoncé à lui-même, de celui qui renonce à la vie individuelle, de celui qui la nie. Car seul cet homme a réellement envie de mourir et, par suite, n'a besoin ni ne demande d'existence ultérieure pour sa personnalité.

SCHOPENHAUER.

2

La conscience du Tout, renfermée dans les limites du corps, tend à élargir ses limites. Dans la première moitié de sa vie, l'homme aime de plus en plus les objets, les gens, c'est-à-dire qu'en sortant de ses limites il reporte sa conscience sur d'autres êtres. Mais quelle que soit la grandeur de son amour, il ne peut sortir de ses limites et ne voit la possibilité de leur suppression qu'en mourant. Comment peut-on craindre la mort après cela? Il se passe quelque chose d'analogue à la transformation de la chenille en papillon. Nous sommes ici des chenilles: d'abord nous naissons, ensuite nous nous endormons en chrysalide; puis nous devenons papillons dans l'autre vie.

3

Notre corps limite le principe divin, spirituel que nous appelons âme. Et ces bornes, de même que le vase donne la forme au liquide ou au gaz qui s'y trouve renfermé, donnent la forme à cet élément divin. Lorsque le vase se brise, ce qui s'y trouvait enfermé perd la forme qu'il avait et se répand. Est-ce que cela se relie aux autres substances? Est-ce que cela prend une forme nouvelle? Nous n'en savons rien. Mais nous savons sûrement que cela perd la forme que cela avait dans ses bornes, parce que ce qui le bornait est détruit. Nous savons cela, mais nous ne pouvons rien savoir de ce qui arrivera à ce qui était limité. Nous savons uniquement qu'après la mort, l'âme devient quelque chose d'autre que nous ne pouvons pas définir dans la vie présente.

4

Si la vie est un sommeil et la mort un réveil, le fait que je me vois séparé de ce qui existe, est un rêve dont j'espère me réveiller en mourant.

5

On éprouve de la joie en mourant quand on est fatigué d'être séparé du monde, quand on sent toute l'horreur de cette séparation et la joie, sinon de se joindre à tout, du moins de sortir de la prison qui vous sépare ici où l'on n'a que rarement l'occasion de communiquer avec les hommes au moyen d'étincelles d'amour qui volent de l'un à l'autre. On a envie de dire: «J'en ai assez de cette cage; donnez-moi d'autres rapports avec le monde, mieux appropriés à mon âme»; je sais que la mort me les donnera. Et, pour me consoler, on m'assure que même là je serai une personnalité isolée.

6

J'ai sous les pieds une terre ferme et gelée; autour de moi, sont d'immenses arbres; au-dessus de ma tête, un ciel couvert; je sens mon corps, je suis plongé dans mes pensées, et pourtant, je sais, je sens de tout mon être que la terre ferme, les arbres, le ciel, mon corps et mes pensées, tout cela n'est que momentané, que cela n'est que le résultat de mes cinq sens, de mon sentiment individuel du monde que j'ai moi-même bâti, que tout cela n'est ainsi que parce que je suis telle partie du monde et non pas une autre, que telle est ma séparation de l'univers. Je sais qu'il suffit que je meurs, et tout cela ne disparaîtra pas avec moi, mais se transformera, comme cela arrive au théâtre: les arbres et les pierres se transforment en palais, en tours etc. La mort opérera en moi une transformation, que je passerai en un autre être, autrement séparé du monde. Et alors, tout l'univers, en restant le même pour ceux qui y vivent, deviendra autre pour moi. Tout l'univers est tel et non autre, uniquement parce que je me considère comme tel et non autre. Et il peut y avoir une quantité innombrable de procédés pour séparer les êtres de l'univers et les changer de point d'observation.

VI.--_La mort dévoile ce qui paraissait inconcevable._

1

Plus l'homme vit longtemps, plus la vie se révèle à lui: ce qui était ignoré devient connu; et il en est ainsi jusqu'à la mort. Et la mort révèle tout ce que l'homme est en état de concevoir.

2

Quelque chose se révèle à l'homme au moment de la mort. «Ah, voilà ce que c'est», dit presque toujours l'expression du visage du moribond. Mais nous, ceux qui restons, nous ne pouvons pas voir ce qui lui a été révélé. Cela nous sera révélé plus tard, en son temps.

3

Tout se révèle tant qu'on vit, comme si on s'élevait de plus en plus sur des marches. Mais la mort survient, et ce qui se révélait, ne se révèle plus, ou bien celui à qui la révélation était faite cesse de voir ce qui se révélait avant, parce qu'il voit quelque chose de nouveau, de tout différent.

4

Ce qui meurt appartient déjà en partie à l'éternité. Il nous semble que le moribond nous parle d'outre-tombe. Ce qu'il nous dit, nous semble être un commandement. Nous nous le représentons presque comme un prophète. Il est évident que pour celui qui sent la vie s'en aller et le cercueil s'ouvrir, le moment des graves discours est arrivé. La substance de sa nature doit se manifester. Le divin qui est en lui ne peut plus rester caché.

AMIEL

5

Tous les malheurs nous révèlent ce qu'il y a en nous de divin, d'immortel, qui forme la base de notre vie. Le plus grand malheur, d'après la conception humaine--la mort--nous révèle entièrement notre vrai «moi».

CHAPITRE XXX

LA VIE EST UN BIEN

La vie de l'homme et son bonheur est dans l'union de plus en plus intime de l'âme, séparée par le corps des autres âmes et de Dieu, avec ce dont elle est séparée. Cette union s'opère par la manifestation de l'amour, déterminant la libération de l'âme du corps. C'est pourquoi, si l'homme comprend que la vie et son bonheur consistent en cette libération de l'âme, sa vie, malgré toutes les souffrances, n'importe quels malheurs et n'importe quelles maladies, ne peut être rien d'autre qu'un bonheur.

I.--_La vie est le bonheur suprême, accessible à l'homme._

1

La vie, quelle qu'elle soit, est un bien qui est supérieur à tout autre. Si nous disons que la vie est un mal, c'est uniquement par comparaison à une autre vie que nous imaginons meilleure; mais nous ne connaissons aucune autre vie meilleure et ne pouvons la connaître; c'est pourquoi, la vie, quelle qu'elle soit, est notre bonheur suprême.

2

Nous négligeons souvent le bien de la vie présente, dans l'espoir de recevoir quelque part un bien supérieur. Mais un si grand bien ne peut jamais exister nulle part, parce que ce bien nous est déjà donné: la vie, bien au-dessus duquel il n'y a rien et il ne peut rien y avoir.

3

Le monde ici-bas n'est pas une plaisanterie, ni une vallée de larmes, ni l'asile avant le passage dans un monde meilleur, mais un des mondes éternels, beau, joyeux et que nous pouvons et devons, par nos efforts, rendre plus beau et plus joyeux encore pour ceux qui vivent avec nous et pour tous ceux qui y vivront après nous.

4

L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux.

DOSTOIEVSKY.

5

On ne doit pas dire que le but de la vie est de servir Dieu. Le but de la vie est toujours et sera toujours la recherche du bonheur. Et comme Dieu a voulu donner le bonheur aux hommes, ceux-ci, en le poursuivant, font ce que Dieu veut d'eux: ils accomplissent Sa volonté.

II.--_Le vrai bien est dans la vie présente, et non dans la vie «d'outre-tombe»._

1

D'après la fausse doctrine, la vie en ce monde est un mal, tandis que le bien est atteint dans l'autre monde.

D'après la vraie doctrine chrétienne, le but de la vie est le bonheur, et on obtient ce bonheur ici-bas.

Le vrai bien est toujours en notre pouvoir. Il suit la vie juste comme une ombre.

2

Si le paradis n'est pas en toi-même, tu n'y pénétreras jamais.

ANGÉLUS.

3

Ne crois pas que la vie n'est qu'un passage dans un autre monde, et seulement que là nous pouvons être heureux. Nous devons être bien ici, en ce monde. Et pour être bien ici, nous n'avons qu'à vivre comme veut Celui Qui nous y a envoyés. Et ne dis pas que pour que tu puisses bien vivre, il faut que tous vivent bien, qu'ils mènent tous une vie juste. Non. Vis toi-même selon Dieu, fais des efforts toi-même, et tu vivras sûrement bien, et les autres ne s'en ressentiront pas plus mal, mais mieux.

4

Vis de la vraie vie, et tu auras beaucoup d'ennemis; mais ceux-ci mêmes t'aimeront. La vie t'apportera bien des malheurs; mais eux aussi te rendront heureux, tu béniras la vie et tu forceras les autres à la bénir.

D'après DOSTOIEVSKY.

III--_Tu ne trouveras le vrai bonheur qu'en toi-même._

1

Dieu est entré en moi et c'est par moi qu'il cherche Son bien. Mais quel peut être le bonheur de Dieu? Seulement celui d'être Lui.

ANGÉLUS.

2

Un sage dit: J'ai fait le tour du monde entier en cherchant le bien. Je l'ai cherché sans trêve, jour et nuit. Quand je désespérais déjà de le trouver, une voix intérieure me dit: ce bien est en toi-même. J'ai écouté cette voix et j'ai trouvé le vrai bonheur.

3

Quel bien te faut-il encore, quand Dieu et tout l'univers est en toi?

ANGÉLUS.

4

Les hommes sont heureux lorsqu'ils disent que rien n'est à eux sauf leur âme. Ils sont heureux même quand ils vivent parmi les gens cupides et méchants qui les haïssent: personne ne peut leur prendre leur bonheur.

_Doctrine bouddhiste._

5

Mieux les hommes vivent, moins ils se plaignent des autres. Et plus ils vivent mal, plus ils sont mécontents non pas d'eux-mêmes, mais des autres.

6

Le sage cherche tout en lui-même; l'insensé cherche tout dans les autres. CONFUCIUS.

IV.--_La vraie vie est la vie spirituelle._

1

La vie humaine, pleine de souffrances corporelles pouvant s'arrêter à tout instant, doit avoir, pour ne pas être la plaisanterie la plus grossière, un sens conformément auquel elle ne peut être troublée ni par les souffrances, ni par sa longue durée, ni par sa brièveté.

Or la vie humaine a ce sens. Il est dans notre conscience de plus en plus nette de receler en nous Dieu.

2

La vie humaine est une communion continue de l'être spirituel, isolé par le corps, avec ce à quoi il a conscience d'être uni. Que l'homme le comprenne ou non, qu'il le veuille ou non, cette communion s'opère irrésistiblement par l'état que nous appelons: vie humaine. La différence entre les hommes qui ne comprennent pas leur destination et ne veulent pas vivre conformément à elle, et ceux qui la comprennent et veulent vivre conformément à elle, consiste en ce que la vie de ceux qui ne la comprennent pas, est une souffrance continuelle, alors que la vie de ceux qui la comprennent et qui accomplissent leur destination, est un bien continu qui augmente sans cesse.

3

Rien ne confirme de façon aussi éclatante, que l'œuvre de la vie est dans le perfectionnement moral, que le fait que, si variés que soient tes désirs en dehors de ce perfectionnement, et bien qu'ils soient entièrement réalisés, l'attrait du désir s'éteint aussitôt que le but est réalisé. Il n'y a qu'une chose qui conserve la joie--c'est d'être conscient que l'on avance vers la perfection.

Seul ce perfectionnement continuel donne la vraie joie qui ne cesse de grandir. Chaque pas en avant fait sur ce chemin, entraîne une récompense qui est obtenue immédiatement. Et rien, ne peut la ravir.

4

Celui qui consacre sa vie au perfectionnement spirituel ne peut être mécontent, car ce qu'il désire est toujours en son pouvoir.

PASCAL.

5

Être heureux, posséder la vie éternelle, vivre en Dieu, être sauvé, tout cela a le même sens: c'est la solution du problème de la vie. Et ce bien s'accroît; l'homme ressent la possession de plus en plus forte et profonde de la joie céleste. Et ce bien n'a pas de bornes, car ce bien est la liberté, la toute-puissance, la satisfaction complète de tous les désirs.

AMIEL.

V.--_En quoi consiste le vrai bonheur._

1

Les biens réels sont peu nombreux. Le vrai bien, le vrai bonheur est ce qui est le bien pour tous.

C'est pourquoi, on ne doit désirer que ce qui est conforme au bien commun. Celui dont l'œuvre vise ce but obtiendra son bonheur.

MARC-AURÈLE.

2

Dans les situations des hommes, le mal est uni au bien, tandis que dans leurs tendances ce mélange n'existe pas. La tendance peut être mauvaise: chercher à accomplir la volonté de sa nature charnelle--, ou bonne: chercher à accomplir la volonté de Dieu. Si l'homme suit le premier désir, il est sûrement malheureux; s'il suit le deuxième, il n'y a pas pour lui de malheur possible--tout est bonheur.

3

Personne ne peut faire le vrai bonheur d'un autre. L'homme ne peut faire que son propre bonheur. Le vrai bien ne consiste qu'en une seule chose: vivre pour l'âme et non pour le corps.

4

Faire le bien est la seule œuvre dont on puisse dire qu'elle nous est sûrement profitable.

5

On dit que celui qui fait le bien n'a pas besoin de récompense. C'est vrai, si l'on croit que la récompense ne sera pas en toi et ne viendra pas de suite, mais dans l'avenir. Mais l'homme est incapable de faire le bien sans récompense, sans que cela lui donne la joie. Il s'agit de comprendre en quoi consiste la vraie récompense. Elle n'est pas dans ce qui est extérieur ni dans l'avenir, mais dans ce qui est interne et actuel: elle est dans le perfectionnement de l'âme. C'est là qu'est la récompense et en même temps la raison de faire le bien.

6

Un homme de sainte vie priait Dieu pour les hommes: O Seigneur, disait-il, sois miséricordieux pour les méchants, parce que tu as déjà été miséricordieux pour les bons: ils sont heureux, parce qu'ils sont bons.

SAADI.

VI.--_Le bien est dans l'amour._

1

Il n'y a qu'une chose à faire pour être sûr d'être heureux: c'est d'aimer, d'aimer tous, les méchants et les bons. Aime toujours et tu seras heureux toujours.

2

Nous ne savons pas et nous ne pouvons savoir pourquoi nous vivons. Aussi, ne pourrions-nous pas savoir ce que nous devons et ce que nous ne devons pas faire, si nous n'éprouvions pas le désir du bien. Ce désir nous démontre clairement ce que nous devons faire, à condition de ne pas comprendre notre vie à la façon de l'animal, mais en nous souvenant que nous avons une âme. Et le bonheur que désire notre âme nous est donné dans l'amour.

3

Si le Dieu de charité existe et s'Il a créé le monde, Il l'a sûrement fait de façon à ce que tous, y compris les hommes, y soient heureux.

Mais si Dieu n'existe pas, vivons nous-mêmes de façon à ce que nous soyons bien. Et pour que nous soyons bien, il faut que nous nous aimions les uns et les autres, il faut qu'il y ait de l'amour. Et Dieu étant amour, nous viendrons encore à Lui.

4

On dit: «Pourquoi aimerions-nous ceux qui nous sont désagréables?» Parce que c'est là qu'est la joie. Eprouve-le et tu sauras si c'est vrai.

5

Rien que la mort devant nous, rien que l'accomplissement immédiat du devoir! Comme cela semble triste et effrayant! Pourtant, consacre ta vie à l'union, par l'amour, aux hommes et à Dieu, et ce qui te paraissait effrayant, deviendra le plus grand bien.

VII.--_Plus l'homme vit pour son corps, plus il est privé du vrai bonheur._

1

Les uns cherchent le bien dans la puissance, les autres dans les sciences, les troisièmes dans les plaisirs. Ces trois genres de jouissances ont formé trois écoles différentes, et tous les philosophes ont toujours suivi l'une d'elles. D'autres, qui se sont plus rapprochés de la vraie philosophie, ont compris qu'il est nécessaire que le bien général désiré par tous ne soient dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul, et qui, étant partagées, affligent plus le possesseur par le manque de la partie qu'il n'a pas, qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel que tous puissent le posséder à la fois, sans diminution et sans envie, et que personne ne pût le perdre contre son gré. Et ce bien existe: ce bien est dans l'amour.

PASCAL.

2

Pourquoi t'agites-tu, malheureureux? Tu cherches le bien, tu cours quelque part, et le bien est en toi-même. Inutile de le chercher à d'autres portes. Si le bien n'est pas en toi, il n'est nulle part. Le bien est en toi, en ce que tu peux aimer tous, non pour quelque chose, mais pour vivre, et non de ta propre vie, mais aussi de celle des autres. Chercher le bien dans le monde et ne pas profiter du bien qui est en notre âme, revient au même que d'aller puiser l'eau dans une grande mare trouble et éloignée, tandis qu'il y a à côté une source pure venant de la montagne.

D'après ANGÉLUS.

3

Si tu veux le vrai bonheur, ne le cherche pas dans les pays éloignés, dans la richesse, dans les honneurs, ne le demande pas aux hommes, ne t'inclinent pas devant eux et ne lutte pas contre eux pour le bonheur. On peut, par ces moyens, obtenir des richesses, un grand titre et diverses choses inutiles; mais le vrai bonheur, dont chacun a besoin, ne peut être obtenu auprès des hommes, ni acheté ou sollicité, ni donné gratuitement. Sache que tout ce que tu ne peux prendre toi-même, ne t'appartient pas et ne t'est pas nécessaire. Tu peux toujours prendre toi-même, par une vie juste, tous ce dont tu as besoin.

Oui, le bonheur ne dépend ni du ciel, ni de la terre, mais uniquement de nous-mêmes.

Il n'y a qu'un seul bien au monde, lui seul nous est nécessaire. Quel est donc ce bien? C'est la vie dans l'amour. Et ce bien peut être facilement obtenu.

D'après SKOVORODA.

4

Dieu soit loué d'avoir rendu facile aux hommes tout ce qui leur est nécessaire, et difficile tout ce dont ils n'ont pas besoin. Le bonheur est très nécessaire à l'homme, et il n'y a rien de plus facile que d'être heureux. Dieu en soit loué!

Le Royaume de Dieu est en nous. Le bonheur est dans le cœur, s'il contient de l'amour.

Qu'arriverait-il si le bonheur nécessaire à tout homme avait été accordé suivant l'endroit, le temps, l'état, la position, la santé, la force corporelle? Qu'arriverait-il si le bonheur existait uniquement en Amérique, ou uniquement à Jérusalem, ou à l'époque de Salomon, dans la demeure des rois, grâce à la richesse, aux grades, si on le trouvait seulement au désert, dans les sciences, dans la santé, dans la beauté?

Serait-il possible aux hommes de ne vivre qu'en Amérique, ou de vivre à la même époque? Si le bonheur était dans la richesse, ou dans la santé, ou dans la beauté, tous les pauvres, tous les vieux, tous les malades, tous les laids seraient malheureux. Dieu aurait-il privé tous ces gens de bonheur? Non, Dieu soit loué, il a rendu l'inutile difficile: il a agi de façon à ce qu'il n'y ait pas de bonheur dans la richesse, ni dans les grades, ni dans la beauté du corps. Le bonheur n'est qu'en une seule chose--dans la vie juste, et cela est au pouvoir de chacun.

5

Demander à Dieu que quelqu'un nous donne le bien dans cette vie, revient au même que d'être assis auprès d'une source, et demander à d'autres de calmer ta soif. Baisse-toi et bois. Le bonheur nous est donné, il faut savoir en profiter.

6

Si tu considères comme un bien ce qui n'est pas en ton pouvoir, tu seras toujours malheureux. Persuades-toi que tout le bonheur est à ta portée, et personne ne te le ravira.

VIII.--_L'homme n'éprouve pas le bien de la vie uniquement quand il ne suit pas la loi de la vie._

1

Si tu demandes: pourquoi le mal existe-t-il? Je réponds par la question: pourquoi la vie existe-t-elle? Le mal est pour que la vie soit. La vie se manifeste par la libération du mal.

2