La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï
Part 19
L'homme vit pour son corps qui dit: tout est mal. L'homme vit pour son âme qui dit: ce n'est pas vrai, tout est bien. Ce que tu crois mauvais est précisément la meule sans laquelle ce qu'il y a de plus précieux en toi serait émoussé et rouillé: ton âme.
4
Tous les malheurs--ceux des individus comme ceux de l'humanité entière--conduisent l'humanité et les hommes, bien que par des chemins détournés, à l'unique but qui est donné à tous les hommes: à la manifestation de plus en plus grande de l'élément spirituel, par chaque homme séparé comme par toute l'humanité.
5
«Car je suis descendu du Ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé. Or, la volonté du Père qui m'a envoyé est que je ne perde rien de ce qu'il m'a donné,» dit Jean (VI, 28-39), autrement dit, il est commandé de conserver, de cultiver, d'amener au plus haut degré possible l'étincelle divine qui m'est donnée, qui m'est confiée, comme un enfant à sa bonne. Que faut-il pour accomplir cela? Non pas satisfaire nos désirs charnels, celui de la gloire; non la vie tranquille, mais, au contraire, l'abstinence, l'humilité, le travail, la lutte, les privations, les persécutions, tout ce qui est dit tant de fois dans l'Evangile. Et c'est précisément ce dont nous avons besoin qui nous est envoyé sous diverses formes, en grandes et en petites mesures. Sachons seulement l'accepter comme il convient, comme une épreuve dont nous avons besoin et qui donne la joie, et non comme quelque chose d'ennuyeux qui trouble notre existence bestiale, et celle que nous croyons être la vraie et dont l'accroissement d'intensité nous apparaît comme un bonheur.
6
«Si l'homme pouvait ne pas craindre la mort et ne pas y penser, les souffrances affreuses, inutiles, injustifiables et inévitables suffiraient à enlever tout sens raisonnable attribué à la vie», disent les hommes.
Je m'emploie à une bonne œuvre, incontestablement utile aux autres, et brusquement la maladie interrompt mon travail, me fait souffrir sans raison. La vis d'un rail se rouille, et il faut que ce soit précisément le jour même qu'il saute, qu'une excellente mère se trouve dans le wagon et que ses enfants soient écrasés devant elle. Il faut que le tremblement de terre se produise juste à l'endroit où se trouve Lisbonne ou Verny, et que des innocents soient ensevelis sous la terre et périssent dans d'affreux tourments. Pourquoi les milliers d'autres accidents affreux, ineptes, tant de souffrances qui frappent les hommes? Quel sens à cela?
La réponse est que ces raisonnements sont absolument justes pour ceux qui ne reconnaissent pas la vie spirituelle. Pour eux, la vie humaine n'a réellement aucun sens. La vie de ceux qui n'admettent pas de vie spirituelle ne saurait, en effet, qu'être insensée et malheureuse. Et s'ils déduisaient tout ce qui découle inévitablement de leur conception matérielle de la vie, ils ne pourraient vivre un instant de plus. Car aucun ouvrier ne serait resté chez un patron qui, en l'engageant, aurait exigé le droit de brûler, toutes les fois qu'il en aurait envie, cet ouvrier sur un feu lent, ou bien de l'écorcher vif, de le soumettre à toutes les horreurs que le patron ferait subir à ses ouvriers, en présence de celui qu'il engage. Si les hommes comprenaient réellement la vie, comme ils le disent, c'est-à-dire uniquement comme une existence matérielle, nul parmi eux, par la seule crainte des affreux et inexplicables tortures qu'il voit autour de lui et qui peuvent l'assaillir à tout instant, ne continuerait à vivre sur la terre.
Pourtant, les hommes vivent, se plaignent, se lamentent, mais continuent à vivre.
Il n'y a qu'une seule explication à celte étrange contradiction: c'est que tous les hommes savent, dans leur for intérieur, que leur vie n'est pas dans leur corps, mais dans leur âme, et que toutes les souffrances sont nécessaires, indispensables pour le bien de la vie spirituelle; quand, ne voyant aucun sens à la vie humaine, ils se révoltent contre les souffrances, mais continuent néanmoins à vivre, cela tient uniquement à ce que leur raison affirme la matérialité de leur vie, tandis qu'ils sentent, au fond de leur âme, qu'elle est spirituelle et qu'aucune souffrance ne peut priver l'homme de son vrai bonheur.
III.--_Les souffrances apprennent à l'homme à considérer la vie au point de vue raisonnable._
1
Tout ce que nous appelons mal, toute peine, à condition de l'envisager comme il convient, améliore notre âme. Et toute l'œuvre de la vie consiste en cette amélioration.
«En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira; vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse sera changée en joie. Quand une femme accouche, elle a des douleurs parce que son terme est venu; mais dès qu'elle a accouché d'un enfant, elle ne se souvient plus de son travail, à cause de sa joie de ce qu'un homme est né dans le monde.»
JEAN, XVI, 20-21.
2
Les souffrances de la vie déraisonnable amènent à reconnaître la nécessité d'une vie raisonnable.
3
De même que seuls les ténèbres de la nuit révèlent les astres célestes, seules les souffrances révèlent la vraie signification de la vie.
THOREAU.
4
Les obstacles extérieurs ne font pas de mal à l'homme d'esprit fort, car le mal est tout ce qui défigure ou affaiblit, comme cela est le cas pour les animaux que les obstacles irritent ou affaiblissent; mais pour l'homme qui les accueille avec la force d'esprit qui lui est donnée, tout obstacle ne peut qu'augmenter sa beauté morale et sa force.
MARC-AURÈLE.
5
Seulement après avoir éprouvé la souffrance, j'ai appris la parenté des âmes humaines entre elles. Il suffit de bien souffrir soi-même pour savoir comprendre tous ceux qui souffrent. Bien plus: la raison même devient plus lucide; on commence à connaître la situation et la carrière des gens qui s'étaient cachés jusque-là, et l'on aperçoit nettement ce dont chacun a besoin. Grand est le Dieu qui nous instruit ainsi I Et par quoi nous instruit-il? Par les misères mêmes que nous fuyons. C'est par les souffrances et les peines qu'il nous est donné d'acquérir les petites parcelles de sagesse, de celle qui ne s'apprend pas dans les livres.
GOGOL.
6
Si Dieu nous donnait des éducateurs et si nous savions sûrement qu'ils nous sont envoyés par Dieu, nous leur obéirions librement avec joie.
Et nous possédons bien ces éducateurs: ce sont la misère et tous les accidents de la vie.
PASCAL.
7
Tout ce que la Providence envoie à tout être vivant lui est non seulement utile, mais encore utile au moment où la Providence le lui envoie.
MARC-AURÈLE.
8
L'homme qui ne reconnaît pas la bienfaisance des souffrances, n'a pas encore commencé à vivre de la vie raisonnable, c'est-à-dire de la vraie vie.
IV.--_Les maladies n'entravent pas la vraie vie, mais y aident._
1
Rien qu'en voyant combien sont faibles et souvent mauvais ceux à qui tout réussit dans la vie, qui se portent toujours bien, qui sont riches, qui ne connaissent ni les offenses, ni les humiliations, on voit combien les épreuves sont indispensables à l'homme. Et nous nous plaignons de devoir les supporter!
2
Il n'est point de maladie qui puisse empêcher l'accomplissement du devoir. Si tu ne peux pas servir les hommes par tes travaux, sers-les par l'exemple de patience et d'amour.
3
Il y a une histoire où l'on conte qu'un homme a été puni, à cause de ses péchés, par l'impossibilité de mourir. On peut dire sûrement que si l'homme avait été puni par l'impossibilité de souffrir, la punition aurait été tout aussi pénible.
4
Ce n'est pas bien de cacher à un malade qu'il peut mourir de sa maladie. Il faut, au contraire, le lui rappeler. En le lui cachant, nous le privons du bienfait que lui donne la maladie; elle évoque en lui, par la conscience de la mort prochaine, la conscience de la vie spirituelle.
5
Le feu détruit et chauffe. Il en est de même de la maladie. Lorsque, bien portant, nous tâchons de bien vivre, nous le faisons avec difficulté; durant la maladie, au contraire, tout le poids des tentations mondaines disparaît, on se sent brusquement libre, et l'on est même effrayé de penser--tout le monde l'a éprouvé--qu'aussitôt la maladie passée, ce poids retombe sur vous de toute sa force.
6
Plus l'homme souffre physiquement, mieux il se sent moralement. C'est pourquoi l'homme ne peut pas être malheureux. Le spirituel et le corporel sont comme deux fléaux d'une balance: plus le corporel est lourd, plus le spirituel s'élève, plus l'âme est bien, et _vice versa._
7
«La décrépitude, la sensibilité marquent l'évanouissement de la conscience et de la vie de l'homme», dit-on souvent.
Je me représente, d'après la légende, le vieux Jean Théologue, tombé dans l'enfance. Il n'aurait fait que répéter: «Mes frères, aimez-vous les uns les autres.»
Un petit vieillard centenaire, marchant avec peine, aux yeux larmoyants, marmottant toujours les mêmes trois mots: aimez-vous tous. Dans un tel homme, l'existence animale est presque imperceptible; elle s'est désagrégée sous l'action de la nouvelle conception du monde, du nouvel être qui n'a plus rien de charnel.
Un homme, comprenant la vie comme elle doit être comprise en réalité, ne saurait parler de l'amoindrissement de sa vie par les maladies et la vieillesse; ce serait se lamenter du fait qu'en s'approchant de la lumière, son ombre diminue à mesure qu'il avance.
V.--_Ce que nous appelons le mal, ce sont nos fautes._
1
Le mal est uniquement en nous, c'est-à-dire d'un endroit d'où l'on peut le chasser.
2
Souvent un homme superficiel, en songeant aux malheurs qui affligent le genre humain, perd l'espoir dans la possibilité de l'amélioration de la vie, et se sent mécontent de la Providence qui dirige le monde. IL y a là une grande erreur. Être satisfait de la Providence (bien qu'elle nous ait tracé le chemin le plus difficile dans la vie) est essentiellement important pour ne pas perdre courage au milieu de nos malheurs, mais surtout pour ne pas perdre de vue notre faute à nous, tout en n'en accusant pas le sort, cette faute étant la seule cause de tous nos malheurs.
D'après KANT.
3
L'homme peut éviter les malheurs que Dieu lui envoie, mais il ne peut être sauvé des malheurs qu'il cause lui-même par sa mauvaise vie.
VI.--_La conscience des bienfaits de la souffrance supprime son poids._
1
Que faire lorsque tout nous abandonne: la santé, la joie, l'affection, la fraîcheur des sens, la mémoire, la capacité du travail, lorsqu'il nous semble que le soleil devient froid et que la vie perd tous ses charmes? Que faire quand nous n'avons plus aucun espoir? Nous griser, ou nous pétrifier? Il n'y a jamais qu'une seule réponse: vivre d'une vie spirituelle, croître sans cesse. Arrive ce que pourra, si ta conscience est tranquille, si tu sens que tu accomplis ce que ton être spirituel demande. Sois ce que tu dois être; le reste est affaire de Dieu. Et quand même il n'y aurait pas de Dieu saint et charitable, la vie spirituelle serait, néanmoins, la solution du mystère et l'étoile polaire de l'humanité mouvante, car elle, seule donne le vrai bonheur.
AMIEL.
2
Sache seulement et crois que tout ce qui t'arrive te conduit vers ton vrai bonheur spirituel, et tu accueilleras la maladie, la misère, l'outrage; tout ce que les hommes considèrent comme des malheurs, non comme des malheurs, mais comme nécessaires pour ton bien, de même que le cultivateur accueille la pluie qui le trempe, mais qui est nécessaire à son champ, comme le malade prend un médicament amer.
3
Souviens-toi que la faculté par laquelle se distingue un être raisonnable, c'est la soumission libre à son sort, et non la lutte honteuse contre lui, car cette lutte est le propre des bêtes.
MARC-AURÈLE.
4
Chacun a sa croix, son joug, non pas dans le sens du poids, mais dans le sens de la destinée de la vie, et lorsque nous ne considérons pas la croix comme un poids, mais comme une destinée, il nous est facile de la porter. Cela nous est facile lorsque nous sommes humbles de cœur, dociles et modestes. Et cela devient plus facile encore lorsque nous renonçons à nous-mêmes; et cela est encore plus facile lorsque nous la portons à toutes les heures, comme nous l'enseigne le Christ. Et cela devient de plus en plus facile lorsque nous nous oublions dans le travail spirituel, de même que les gens s'oublient dans les travaux mondains. La croix qui nous est envoyée est ce à quoi nous devons travailler. Toute notre vie est dans ce travail. Si la croix est une maladie--il faut la porter avec humilité; si c'est une offense faite par les gens--c'est de savoir payer le mal par le bien; si c'est, une humiliation,--c'est de s'abaisser; si c'est la mort--c'est de l'accueillir avec gratitude.
5
Plus on repousse sa croix, plus elle devient lourde.
AMIEL.
6
La façon dont l'homme accueille son sort est incontestablement plus importante que le sort même.
HUMBOLDT.
7
Aucun chagrin n'est aussi grand que la crainte qu'on en a.
8
Si tu as un ennemi et que tu sais en profiler pour t'exercer sur lui à aimer tes ennemis, ce que tu considères comme mal deviendra pour toi un grand bien.
9
La maladie, la perte d'un membre, la déception cruelle, la perle des biens ou des amis semblent d'abord des pertes irréparables. Mais les années donnent à ces perles une grande force curative.
EMERSON.
10
A l'époque pénible des maladies, des pertes et de malheurs, la prière est plus nécessaire qu'à tout autre moment,--non pas la prière de nous épargner, mais de reconnaître notre dépendance de la volonté suprême. «Que Ta volonté soit faite et non la mienne, et non comme je le veux, mais comme Tu le veux. Ma mission est d'accomplir Ta volonté dans les conditions où tu m'as placé.» Dans les moments difficiles, il est on ne peut plus nécessaire de nous rappeler que si nous souffrons, cette souffrance nous est justement donnée afin que nous puissions montrer que nous voulons accomplir Sa volonté et non la nôtre.
VII--_Les souffrances ne peuvent entraver l'accomplissement de la volonté de Dieu._
1
L'homme n'est jamais plus près de Dieu que lorsqu'il est dans le malheur. Profitez-en pour ne pas perdre l'occasion de vous rapprocher de ce qui donne seul le bonheur constant.
2
Combien est juste l'ancien proverbe disant que Dieu envoie la souffrance à celui qu'Il aime. Pour celui qui y croit, la souffrance n'est pas une souffrance, mais un bonheur.
3
Il te suffît de te dire que la volonté de Dieu s'accomplit dans tout ce qui arrive, de croire que la volonté de Dieu est toujours le bien, et tu ne craindras plus rien, et la vie sera toujours un bonheur pour toi.
[1] Ou Thomas Hemerken, auteur présumé de _l'Imitation de Jésus-Christ. (Note du trad.)._
[2] Philosophe allemand, de tendance néo-karitienne, professeur à l'Université de Berlin. _(N. du trad.)._
CHAPITRE XXVIII
DE LA MORT
Si l'homme croit que sa vie est dans son corps, sa vie s'achève avec la mort de son corps. Mais si l'homme considère que sa vie est dans son âme, il ne peut même pas se représenter la fin de sa vie.
I.--_La vie de l'homme ne finit pas lorsque son corps meurt._
1
Toute la vie de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, ressemble à un jour de sa vie, depuis qu'il s'éveille et jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Souviens-toi comment tu te réveilles après un sommeil profond, comment tu ne reconnais pas d'abord l'endroit où tu le trouves, comment tu ne reconnais pas celui qui est à ton chevet et qui te réveille; comment tu ne veux pas te lever et qu'il te semble n'en avoir pas la force. Mais, peu à peu, tu reviens à toi, tu commences à comprendre ce que tu es et où tu te trouves, tu te lèves et tu te mets à l'ouvrage. Il en est de même, à très peu de choses près, de l'homme lorsqu'il naît et commence à entrer peu à peu dans la vie, à gagner des forces, à devenir raisonnable et à travailler.
La différence consiste en ce fait que les manifestations du sommeil se passent rapidement, tandis que celles de la croissance durent des mois, des années.
Ensuite, un jour ressemble également à la vie humaine tout entière. En s'éveillant, l'homme travaille, s'occupe, et plus la journée avance, plus il devient alerte. Arrivé au milieu de la journée, il ne se sent plus aussi robuste que le matin; et vers le soir, il se fatigue de plus en plus et il a déjà envie de se reposer. Il en est de même de la vie entière.
Dans sa jeunesse, l'homme est alerte et il vit gaiement; vers le milieu de sa vie, il n'est plus aussi robuste, et dans la vieillesse, il se sent fatigué et il a de plus en plus envie de repos. Et de même que la nuit arrive à la fin de la journée et que l'homme se couche, de même que les idées commencent à se brouiller dans sa tête, et, en s'endormant, qu'il se sent s'en aller, il a la même sensation lorsqu'il meurt.
De sorte que l'éveil dé l'homme est une petite naissance; la journée, depuis le matin jusqu'à la nuit, est une petite vie; le sommeil est une petite mort.
2
Lorsque le tonnerre gronde, nous savons que la foudre est déjà tombée et le tonnerre ne peut plus nous tuer; cependant, nous tressaillons toujours en entendant un coup de tonnerre. Il en est de même de la mort.
Il semble à celui qui ne comprend pas le sens de la vie, que tout périt avec la mort, et il la craint, se cache d'elle comme le sot se cache d'un coup de tonnerre, alors que ce coup ne peut plus le tuer.
3
Parce qu'un homme a traversé lentement l'espace qui s'ouvre à mes yeux et au delà duquel je ne vois plus, et qu'un autre l'a traversé rapidement, je ne vais pas penser que celui qui marchait lentement vit plus longtemps que celui qui marchait vite. Je ne sais qu'une chose: je sais que si j'ai vu un homme passer vite ou lentement devant ma fenêtre, l'un et l'autre ont existé avant que je ne les vis et qu'ils vivront aussi après. Il en est de même des hommes dont j'ai vu la vie courte ou longue avant leur mort.
4
La mort est la transformation de l'enveloppe à laquelle notre âme est liée. Il ne faut pas confondre l'enveloppe avec ce qu'il y a dedans.
5
Souviens-toi que tu ne restes pas sur place, mais que tu passes, que tu n'es pas dans une maison, mais dans un train qui te conduit à la mort. Souviens-toi que ton corps ne fait que passer et que seul l'esprit vit en toi.
6
Bien que je ne puisse pas le prouver indubitablement, je sais toutefois que l'élément immatériel libre et raisonnable qui vit en moi ne peut pas mourir.
7
Même si je me trompais, en supposant que les âmes sont immortelles, je serais heureux et satisfait de mon erreur; et, tant que je suis en vie, aucun homme ne sera à même d'ébranler cette conviction. Cette conviction me donne le calme et la satisfaction absolue.
CICÉRON.
II.--_La vraie vie est en dehors du temps; c'est pourquoi elle n'a pas d'avenir._
1
Le temps cache la mort. Lorsque l'on compte avec le temps, on ne peut s'imaginer qu'il finisse.
2
La raison pour laquelle l'idée de la mort ne fait pas l'effet qu'elle pourrait produire, réside en ce fait qu'en raison de notre nature d'êtres actifs, nous aurions dû ne pas penser du tout à la mort.
KANT.
3
La question de savoir si la vie existe au-delà, ou non, est la même que de savoir si le temps est le produit de notre faculté de penser, ou une condition indispensable de tout ce qui existe.
Que le temps ne puisse être une condition indispensable à tout ce qui existe, cela peut être prouvé par le fait que nous sentons en nous-mêmes quelque chose qui n'est pas subordonné au temps: notre vie dans le présent. C'est pourquoi la question de savoir si la vie d'outre-tombe existe ou non, est la même que de demander laquelle des deux choses est réelle: notre conception du temps, ou la conscience de notre vie dans le présent.
4
Si l'homme base sa vie sur le présent, il ne peut être question pour lui de sa vie future.
III.--_La mort ne peut effrayer un homme qui vit de la vie spirituelle._
1
La mort libère si facilement de toutes les difficultés et de tous les malheurs, que ceux qui ne croient pas à l'immortalité devraient la souhaiter. Et ceux qui croient en l'immortalité, qui attendent une vie nouvelle, devraient la souhaiter plus encore. Pourquoi donc la plupart des hommes ne la désirent pas? C'est parce qu'ils vivent de la vie corporelle, et non de la vie spirituelle.
2
Les souffrances et la mort se présentent à l'homme comme un malheur quand il prend la loi de son existence corporelle et bestiale pour la loi de sa vie. Alors seulement, il s'abaisse au niveau de l'animal, alors seulement les souffrances et la mort l'effraient. De tous côtés, elles se ruent sur lui et le chassent sur l'unique route de la vie humaine qui lui est ouverte, celle de la loi de la raison et se manifestant par l'amour. Les souffrances et la mort ne sont que les dérogations à la loi de la vie. Si l'homme menait une vie absolument spirituelle, il n'y aurait pour lui ni souffrances, ni mort.
3
Craindre la mort revient au même que de craindre les fantômes, de craindre ce qui n'existe pas.
4
Pour l'homme qui vit pour son âme, la destruction du corps n'est qu'une libération, et les souffrances sont les conditions inévitables de cette libération. Mais quelle est la situation de celui qui croit que toute sa vie est dans son corps, lorsqu'il voit que la seule chose dont il vit-- son corps--se détruit et qu'il doit, de plus, endurer des souffrances?
5
L'animal meurt sans s'apercevoir de la mort et presque sans la craindre. Pourquoi donc l'homme doit-il voir la fin qui le guette, et pourquoi lui semble-t-elle si affreuse, au point qu'elle le force parfois à mettre fin à ses jours? Je ne sais pourquoi cela est ainsi; mais je sais dans quel but: pour que l'homme conscient et raisonnable transforme sa vie charnelle en vie spirituelle. Cette transformation abolit non seulement la crainte de la mort, mais encore elle donne à l'attente de la mort une sensation analogue à celle qu'éprouve le voyageur à l'approche de sa maison.
6
La vie n'a rien de commun avec la mort. C'est probablement pour cela que s'éveille en nous l'espoir inepte qui obscurcit la raison et nous fait douter de l'exactitude de notre connaissance quant au caractère inévitable de la mort. La vie corporelle tend à s'obstiner dans l'existence. Elle répète toujours, comme le perroquet dans la fable, même au moment où on l'étrangle: «Ce n'est rien, ça.»
AMIEL.
7
Le corps est le mur qui limite l'esprit et qui l'empêche d'être libre. L'esprit tend sans cesse à écarter ces murs, et toute la vie d'un homme de raison se passe à ce travail de libération de l'esprit de l'emprise du corps. La mort complète celte libération. C'est pourquoi la mort non seulement n'est pas effrayante, mais est une joie pour celui qui mène une vie juste.
8
Si la mort est effrayante, la cause en est en nous-mêmes, non en elle. Meilleur est l'homme, moins il craint la mort.
Pour le saint il n'y a pas de mort.
9
Tu crains la mort, mais songe à ce que tu deviendrais si tu devais vivre éternellement tel que tu es actuellement?
10
Il est tout aussi déraisonnable de souhaiter la mort que de la craindre.
11
L'homme qui mène une vie raisonnable ressemble à celui qui porte une lanterne pour éclairer son chemin. Cet homme n'arrive jamais au bout de l'endroit éclairé, car cette surface se déplace toujours devant lui. Telle est la vie raisonnable, et cette vie seule n'a pas de mort, parce que la lanterne éclaire sans cesse, jusqu'au dernier moment, et l'on suit la lanterne aussi tranquillement que durant la vie.
IV.--_L'homme doit vivre par ce qu'il y a d'immortel en lui._
1
La question de savoir si notre vie finit avec le corps est très importante et on ne peut faire autrement que d'y réfléchir. Suivant que nous croyons à l'immortalité ou non, nos actes seront raisonnables ou insensés.