La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï
Part 11
Vis seul, a dit le sage. Cela veut dire que tu dois résoudre le problème de ta vie tout seul, avec le concours du Dieu qui vit en toi, et non pas d'après les conseils et les opinions des autres.
2
Si tu veux être tranquille, tâche de plaire à Dieu et non pas aux hommes. Ceux-ci ont des désirs différents: aujourd'hui, ils veulent une chose; demain une autre. Jamais, ils ne sont satisfaits. Mais le Dieu qui vit en toi désire toujours une seule chose, et tu sais ce qu'il veut.
3
Il n'y a qu'un seul moyen pour ne pas croire en Dieu: ce moyen consiste à toujours reconnaître l'opinion des gens comme juste, et à ne prêter aucune attention à notre voix intérieure.
JOHN RUSKIN.
4
Si nous sommes sur un bateau en marche et que nous regardons un objet qui se trouve sur le même bateau, nous ne remarquons pas que nous voguons, mais en regardant de côté sur ce qui ne se meut pas avec nous, par exemple la berge, nous nous apercevons immédiatement que nous sommes en mouvement. Lorsque tous les hommes vivent autrement qu'il ne le faut, nous ne le remarquons pas; mais il suffit, qu'un seul se ressaisisse et qu'il commence à vivre selon Dieu, pour qu'il devienne clair combien les autres vivent mal. Mais les autres persécutent toujours celui qui ne vit pas comme eux.
PASCAL.
CHAPITRE XVII
DES FAUSSES CROYANCES
Les fausses croyances sont celles que les gens acceptent non pas parce qu'elles leur sont nécessaires pour leur âme, mais parce qu'ils croient en ceux qui les prêchent.
I.--_En quoi consiste la supercherie des fausses croyances._
1
Souvent les hommes pensent qu'ils croient à la loi de Dieu, alors qu'ils ne croient qu'à ce que tous croient. Et tous les hommes ne croient pas à la loi de Dieu, mais qualifient telle ce qui leur convient et ne les empêche pas de mener la vie qui leur plaît.
2
Quand les hommes vivent dans le péché et les tentations, ils ne sauraient être tranquilles. La conscience les dénonce. C'est pourquoi ils sont obligés de choisir entre ces deux alternatives: ou se reconnaître coupables devant les hommes et devant Dieu, et cesser de pécher, ou bien continuer à mener une vie de pécheurs, commettre de mauvaises actions et les qualifier de bonnes. C'est pour ces hommes que l'on a inventé les fausses croyances, grâce auxquelles on peut se considérer comme juste, tout en menant une mauvaise vie.
3
C'est mal de mentir devant les hommes, mais c'est pis encore de se mentir à soi-même. Ce mensonge est tout particulièrement nuisible parce que les autres peuvent dénoncer ton mensonge, tandis que personne ne t'accusera de t'être menti à toi-même. C'est pourquoi, garde-toi de te mentir à toi-même, surtout lorsqu'il s'agit de la foi.
4
«Crois ou sois maudit.» C'est la qu'est la raison principale du mal. Si l'homme accepte sans discuter ce qu'il aurait dû examiner par sa propre raison, il finit par perdre l'habitude de raisonner, il est soumis à la malédiction et induit ses proches au péché. Le salut des hommes réside en ce que chacun doit apprendre à vivre de sa raison.
EMERSON.
5
On ne peut ni peser ni mesurer le tort qu'ont produit et produisent encore les fausses croyances.
La religion règle les rapports de l'homme envers Dieu, à l'égard de l'univers; elle détermine la destinée de l'homme qui découle de ces rapports. Quelle doit être la vie de l'homme si ces rapports et la destination déterminés ainsi sont faux?
6
Il y a trois sortes de fausses croyances. La première est de croire à la possibilité de pouvoir apprendre par l'expérience ce qui ne peut l'être d'après les lois de l'expérience. La seconde fausse croyance fait admettre, dans le but de notre perfectionnement moral, des choses sur lesquelles nous ne pouvons nous former aucune idée par notre raison. La troisième fausse croyance reconnaît la possibilité d'évoquer par un moyen surnaturel une action mystérieuse à l'aide de laquelle la divinité exerce son influence sur notre moralité.
KANT.
II.--_Les fausses croyances ne satisfont pas les exigences supérieures, mais les exigences inférieures de l'âme humaine._
1
L'unique et vraie religion ne contient rien que des lois, c'est-à-dire des éléments moraux dont nous pouvons reconnaître et étudier nous-mêmes la nécessité incontestable, et que nous concevons par notre raison.
KANT.
2
L'homme ne peut plaire à Dieu que par une vie juste. C'est pourquoi tout ce par quoi l'homme croit plaire à Dieu, en dehors d'une vie pure et juste, n'est qu'un grossier et nuisible mensonge.
D'après KANT.
3
Faire pénitence en s'infligeant des souffrances, au lieu de profiter de l'état d'esprit où l'on se trouve afin d'amender sa conduite, est un travail inutile. De plus, une telle pénitence a cette mauvaise conséquence; l'homme croit avoir payé ainsi toutes ses dettes, et ne songe plus à son perfectionnement qui seul est nécessaire lorsqu'on reconnaît ses erreurs.
KANT.
4
C'est mal lorsque les hommes ne connaissent pas Dieu, mais c'est plus mal encore lorsqu'ils reconnaissent comme Dieu ce qui n'est pas Dieu.
LACTANCE.
5
On dit: Dieu a créé l'homme à Son image; on aurait mieux fait de dire que c'est l'homme qui a créé Dieu à son image.
LICHTENBERG.
6
Lorsqu'on parle du ciel comme d'un endroit où se trouvent les heureux, on se le représente généralement quelque part très haut, dans les régions infinies de l'univers. On oublie que notre terre, vue de l'une de ces hautes régions, ressemble également à l'un des astres célestes, et que les habitants de ces planètes ont absolument le même droit de dire, en désignant la terre: «Voyez-vous cet astre-là, c'est l'endroit de la félicité éternelle, l'asile céleste préparé pour nous et où nous irons un jour.» Le fait est que, par une étrange erreur de notre raison, l'élan de notre croyance est toujours connexe avec l'idée de notre élévation vers les hauteurs, et nous ne songeons pas que nous aurions beau nous élever, nous devrons néanmoins redescendre encore, afin de pouvoir poser un pied ferme dans quelque autre monde.
7
Les mahométans font bien de couvrir leurs yeux de leurs doigts et de se boucher les oreilles, lorsqu'ils entrent au temple et commencent à prier.
La vraie prière est dans l'abstraction de toutes nos préoccupations habituelles, de tout ce qui peut nous rappeler l'existence de nos sens, et dans l'évocation en soi de l'élément divin. Dans ce but, le mieux est de faire ce que nous dit le Christ: d'entrer seul dans un lieu clos, et de s'y enfermer, c'est-à-dire de prier dans la solitude complète, que l'on soit chez soi, dans la forêt ou dans les champs. La vraie prière est dans ce détachement de toutes les choses extérieures, pendant lequel on contrôle son âme, ses actes, ses désirs, non pas d'après les exigences extérieures du monde, mais d'après les exigences de l'élément divin que nous sentons en nous.
Une telle prière est un secours: elle fortifie et élève l'âme, elle confesse et vérifie les actions passées, elle indique la conduite future.
III.--_Le Culte extérieur._
1
Bien qu'il y ait une différence de procédé entre un chamane tounghouse et un prélat catholique européen, ou bien, en prenant pour exemple des gens simples, entre un voghoul grossier et sensuel qui, tous les matins, pose sur sa tête la patte d'une peau d'ours, et prononce les paroles de sa prière: «Ne me tue pas,» et un puritain indépendant de Connecticut; il n'y a aucune différence dans les principes de leurs croyances, car ils appartiennent tous deux à la même catégorie de gens dont le culte ne consiste pas à devenir meilleurs, mais de croire et d'exécuter certains règlements arbitraires. Seuls ceux qui croient que le culte de Dieu consiste à aspirer à une vie meilleure diffèrent des premiers, parce qu'ils reconnaissent un tout autre principe et infiniment plus élevé, réunissant tous les hommes de bonne foi dans un temple invisible qui seul peut être un temple universel.
KANT.
2
«Et quand tu prieras, ne fais pas comme les hypocrites; car ils aiment à prier en se tenant debout dans les synagogues et aux coins des rues, afin d'être vus des hommes. Je vous dis, en vérité, qu'ils reçoivent leur récompense. Mais toi, quand tu pries, entre dans la chambré et, ayant fermé ta porte, prie ton Père qui est dans ce lieu secret; et ton Père qui te voit dans le secret, te récompensera».
MATTH., VI, 5-6.
3
«Gardez-vous des scribes qui se plaisent à se promener en longues robes, et qui aiment les salutations dans les assemblées et les premières places dans les synagogues, et les festins; qui ruinent les maisons des veuves, tout en affectant de faire de longues prières.»
Luc, XX, 46-47.
IV._--La pluralité des croyances et l'unité de la religion vraie._
1
L'homme qui ne pense pas à la religion, s'imagine qu'il n'y a qu'une seule vraie religion--celle dans laquelle il est né. Mais tu n'as qu'à te demander ce qui arriverait si tu étais né dans une autre religion, toi chrétien si tu étais né mahométan; toi bouddhiste--chrétien; toi chrétien--brahmane. Est-il possible que seuls, avec notre religion, nous soyons dans le vrai, et que tous les autres soient dans le mensonge? La religion ne deviendra pas vraie parce que tu te persuaderas toi-même et que tu persuaderas les autres qu'elle seule est vraie.
V.--_Conséquences de la confession des fausses croyances._
1
En 1682, en Angleterre, le docteur Leyton, un homme respectable qui avait écrit un livre contre l'épiscopat anglican, a été jugé et condamné aux châtiments suivants. On le fouetta cruellement, puis on lui coupa une oreille et on lui ouvrit un côté du nez, puis on inscrivit sur sa joue, au fer rouge, les lettres SS: semeur de sédition. Sept jours plus tard on le fouetta à nouveau, bien que les plaies qu'il avait au dos n'aient pas encore été fermées; puis on lui ouvrit l'autre côté du nez, on lui trancha l'autre oreille et on lui tâtoua l'autre joue. Tout cela fut fait au nom du christianisme.
MORISSON DAVIDSON.
2
En 1415, Jean Huss fut reconnu comme hérétique pour avoir dévoilé la fausse croyance des catholiques et les mauvaises actions du pape, et il fut condamné à mort, sans que son sang puisse être versé, c'est-à-dire à être brûlé.
L'exécution eut lieu derrière les portes de la villes, entre deux jardins. En arrivant sur place, Huss se mit à genoux et commença à prier. Lorsque le bourreau lui ordonna de monter sur le bûcher, il se leva et dit très haut:
«Jésus-Christ. Je vais à la mort pour avoir prêché Ta parole, je souffrirai docilement.»
Les bourreaux, déshabillèrent Huss et lui attachèrent les mains derrière le dos au poteau; ses pieds se trouvaient sur un banc. On mit du bois et de la paille autour de lui. Le bois et la paille lui venaient jusqu'au menton. Le chef impérial s'approcha alors de Huss et lui annonça qu'il serait pardonné s'il se rétractait.
«Non, dit Huss, je ne me connais aucune faute.»
Les bourreaux allumèrent alors le bûcher, et Huss se mit à chanter la prière: «Jésus, Fils du Dieu vivant, aie pitié de moi.»
Le feu monta, très haut, et bientôt Huss se tut.
C'est ainsi que les gens qui se qualifiaient de chrétiens, défendaient leur croyance.
N'est-il pas évident que ce n'était pas une religion, mais la superstition la plus grossière?
3
Les gens ne commettent jamais de mauvaises actions avec plus de sang-froid et d'assurance en leur justice, que lorsqu'ils le font en vertu d'une fausse croyance.
PASCAL.
VI.--_En quoi consiste la vraie religion?_
1
«Ne vous faites point appeler maître; car vous n'avez qu'un maître--le Christ; et vous, vous êtes tous frères. Et n'appelez personne sur la terre votre père; car vous n'avez qu'un seul Père, Celui qui est dans les cieux; et ne vous faites point appeler docteur, car vous n'avez qu'un seul Docteur--le Christ.» MATTH., XXIII, 8-10.
C'est ainsi qu'enseignait le Christ. Et il enseignait ainsi parce qu'il savait que, de même qu'en son temps il y avait des gens qui prêchaient une fausse loi de Dieu, il y en aurait aussi dans l'avenir. Il le savait et disait qu'il ne fallait pas écouter ceux qui s'intitulaient maîtres parce que leur enseignement obscurcit la doctrine simple et claire qui est révélée à tous et qui vit dans le cœur de chaque homme.
Cette doctrine consiste à aimer Dieu, comme le suprême bien et la suprême vérité, à aimer son prochain comme soi-même et à faire aux autres ce qu'on veut qu'ils vous fassent.
2
La religion ne consiste pas à savoir ce qui a été et ce qui sera, ni même ce qui est actuellement, mais elle consiste à savoir ce que chaque homme doit faire.
3
«Si donc tu apportes ton offrande à l'autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre loi, laisse-là ton offrande devant l'autel, et va-t-en premièrement te réconcilier avec ton frère; et après cela viens, et présente ton offrande».
MATT., V. 23.
Voilà où est la vraie religion: ni dans la cérémonie, ni dans l'offrande, mais dans l'union des hommes.
4
La doctrine chrétienne est tellement claire que les tout petits enfants la comprennent dans son sens exact. Seuls ceux qui ne veulent pas vivre comme des chrétiens ne la comprennent pas.
Pour comprendre le vrai christianisme, il faut tout d'abord renoncer au faux christianisme.
5
Le vrai culte de Dieu est exempt de superstitions; lorsque la superstition y pénètre, le culte même s'écroule. Le Christ nous a montré en quoi consistait le vrai culte de Dieu. Il nous enseignait que de tout ce que nous faisons dans le monde, il n'y a qu'une lumière et qu'un seul bonheur pour les hommes,--c'est notre amour des uns pour les autres; Il nous disait que nous ne pourrons atteindre notre bonheur qu'en servant les autres, et non pas nous-mêmes.
6
Si ce qui est présenté comme loi de Dieu ne demande pas d'amour, ce ne sont que des inventions des gens, et non pas la loi de Dieu.
D'après SKOWORODA.
7
On ne peut pas apprendre à connaître Dieu d'après ce que l'on raconte de Lui. On ne peut le connaître qu'en accomplissant Sa loi, la loi que le cœur de chaque homme connaît.
8
Le sens de la doctrine du Christ est dans l'indication de la perfection divine vers laquelle les hommes doivent tendre. Mais les hommes qui ne veulent pas suivre la doctrine du Christ, comprennent volontairement ou non, la doctrine du Christ non pas comme il l'a prêchée--rapprochement continu vers la perfection--mais comme une règle conformément à laquelle le Christ exigerait des hommes la perfection divine. Et en interprétant aussi faussement la doctrine du Christ, ceux qui ne veulent pas la suivre adoptent l'une de ces deux attitudes: ou bien, considérant la perfection comme inaccessible (ce qui est parfaitement juste), ils rejettent toute la doctrine comme un rêve irréalisable, ou bien, attitude la plus nuisible et la plus générale, tout en reconnaissant la perfection comme inaccessible, ils corrigent c'est-à-dire, dénaturent la doctrine et observent des règles que l'on appelle chrétiennes, mais qui sont, pour la plupart, contraires, au christianisme.
9
L'idée de l'union des chrétiens, comme une réunion des élus, des meilleurs, est une idée anti-chrétienne présomptueuse et fausse. Quel est le meilleur, quel est le plus mauvais? Pierre était le meilleur avant que le coq chantât, et le brigand était le plus méchant avant la croix. Ne connaissons-nous pas en nous-mêmes tantôt l'ange, tantôt le diable, qui se mêlent si bien à notre vie, qu'il n'y a pas d'homme qui aurait complètement chassé l'ange, ni qui aurait laissé apparaître le diable derrière l'ange. Comment pouvons-nous, nous qui sommes des êtres si complexes, former la réunion des élus, des justes?
Il y a une lumière de vérité, et il y a ceux qui s'approchent d'elle de tous côtés; d'autant de côté qu'il y a de rayons dans un cercle, c'est-à-dire par des routes infiniment variées. Tâchons de toutes nos forces d'arriver à la lumière de la vérité qui nous unit tous, et ce n'est pas à nous de juger si nous sommes près d'elle et unis à elle.
VII--_La seule religion, vraie unit les hommes de plus en plus._
1
Voyez le mécontentement profond de la forme actuelle du christianisme, qui se répand dans la société et s'exprime par le murmure, parfois, par l'irritation, la tristesse. Tous attendent l'avènement du Royaume de Dieu. Et il approche.
Le pur christianisme, bien que lentement, mais toujours de plus en plus, prend la place de celui qui porte ce nom.
CHANNING.
2
Depuis Moïse à Jésus, il s'est opéré chez les individus et les peuples un grand développement mental et religieux. Les anciennes erreurs sont abandonnées, de nouvelles vérités ont pénétré dans la conscience de l'humanité. Un seul homme ne peut être aussi grand que l'humanité. Si un grand homme est tellement en avance sur ses frères qu'ils ne le comprennent pas,--il arrive un temps où ils le rejoignent d'abord, puis le devancent et s'en vont si loin qu'ils deviennent, à leur tour, incompréhensibles pour ceux qui se trouvent à l'endroit où était l'ancien grand homme. Chaque grand génie religieux explique de plus en plus les vérités de la religion et contribue ainsi à l'union, de plus en plus grande, des hommes.
PARKER.
4
Chaque homme séparément, de même que toute l'humanité dans son ensemble doit se transformer, passer de l'état inférieur à l'état supérieur, sans s'arrêter dans sa croissance dont la limite est en Dieu lui-même. Tout état est la conséquence de l'état précédent. La croissance s'effectue continuellement et imperceptiblement et, pareille à la croissance de l'embryon, elle a lieu de façon à ce que rien ne détruit le but des situations successives de ce développement continu. Mais s'il est donné à l'homme et à tout le genre humain de se transformer, cette transformation, tant pour l'individu que pour tout le genre humain, doit s'effectuer dans le travail et les souffrances.
Avant de se parer de grandeur, avant d'apparaître à la lumière, on doit se mouvoir dans les ténèbres, supporter les persécutions, sacrifier son corps pour sauver son âme; il faut mourir pour ressusciter à la vie plus puissante, plus parfaite. Et après dix-huit siècles, ayant accompli un des cycles de son développement, l'humanité tend de nouveau à se transformer. Les anciens systèmes, les anciennes sociétés, tout ce qui composait l'ancien monde s'écroule déjà, et les peuples vivent maintenant au milieu de décombres, dans l'effroi et la souffrance. C'est pourquoi on ne doit pas perdre courage à la vue de ces ruines, de ces morts qui se sont déjà accomplies et qui s'accompliront encore, mais, au contraire, prendre courage. L'union des hommes est proche.
LAMENNAIS.
CHAPITRE XVIII
DE LA FAUSSE SCIENCE
La superstition de la science se révèle par la croyance en ce fait que le vrai savoir nécessaire à la vie de tous les hommes est contenu dans les seules connaissances prises au hasard dans le domaine illimité du savoir qui, à un moment donné, ont attiré l'attention d'un petit nombre d'hommes, de ceux-là même qui se sont affranchis du travail indispensable à la vie et qui mènent, par suite, une vie déraisonnable et dépravée.
I.--_En quoi consiste la superstition de la science._
1
Quand les hommes acceptent comme vérité incontestable ce que les autres leur présentent pour telle et qu'ils ne la vérifient point, ils tombent dans la susperstition. Telle est, à notre époque, la superstition de la science.
2
De même qu'il existe des hérésies pour religion, il y a une hérésie pour la science. Cette hérésie est dans la reconnaissance comme science unique et véritable de tout ce qui est considéré comme tel par les gens qui se sont, à un certain moment, arrogé le droit de déterminer la vraie science. Et aussitôt qu'on considère comme science non pas ce qui est nécessaire à tous les hommes, mais ce qui est déterminé par les gens qui, à un certain moment se voit arrogé le droit de définir ce qu'est la science, il est forcé que cette science soit fausse. C'est ce qui s'est produit dans notre monde.
3
La science occupe à notre époque exactement la même place que celle qu'occupait la prêtrise il y a quelques siècles.
Les mêmes bonzes attitrés: les professeurs; les mêmes castes dans la science; académies, universités, congrès. La même confiance et le manque de critique de la part des croyants, les mêmes différends, et les mêmes discussions. Les mêmes paroles incompréhensibles, la même présomption.
--Inutile de discuter avec lui: il nie la révélation.
--Inutile de discuter avec lui: il nie la science.
4
Ce qu'il y a de plus nuisible pour la vraie science, c'est l'emploi d'expressions et de termes peu clairs. C'est précisément ce que font les pseudo-savants, en imaginant, pour exprimer des idées incertaines des mots inexistants.
5
La fausse science et les fausses religions expriment toujours leurs dogmes en un langage emphatique qui apparaît aux non-initiés comme mystérieux et grave. Les raisonnements des savants sont souvent peu compréhensibles non seulement pour les autres, mais pour les raisonneurs eux-mêmes, et cela au même degré que les discours des professionnels de la foi. Le savant pédant, en se servant de termes latins et de nouveaux mots, rend souvent les choses les plus simples tout aussi incompréhensibles que le sont les prières latines des prêtres catholiques pour les paroissiens illettrés. Le mystère n'est pas un signe de sagesse et de science. Plus un homme est véritablement éclairé, plus le langage dont il exprime ses pensées est simple.
II--_La science sert à justifier l'organisation de la vie sociale._
1
Il semblerait que pour reconnaître l'importance des occupations qu'on qualifie de scientifiques, il faudrait prouver leur utilité. Mais les servants de la science affirment ordinairement que dès l'instant qu'ils s'occupent de certains sujets, ces occupations seront sûrement utiles un jour.
2
Le but légitimement poursuivi par la science est la connaissance des vérités servant au bonheur des hommes. Le faux but est de justifier les mensonges qui insinuent le mal dans notre vie. Telles sont la jurisprudence, l'économie politique et, surtout, la philosophie et la théologie.
3
La science contient les mêmes mensonges que la religion et elles partent du même point: le désir de justifier les faiblesses des hommes, et c'est pourquoi les mensonges scientifiques sont tout aussi nuisibles que les mensonges confessionnels. Les hommes errent, vivent mal. Logiquement, ayant compris qu'ils vivent mal, ils devraient s'employer à modifier leur genre de vie afin d'améliorer leur situation. Au lieu de cela, apparaissent toutes sortes de sciences: financière, théologique, pénale, policière, l'économie politique, l'histoire, et la plus à la mode: la sociologie, indiquant les lois de la vie sociale et suivant lesquelles la vie mauvaise ne provient pas des hommes, mais des lois mauvaises que les savants ont découvertes et formulées. Ce mensonge est tellement déraisonnable et contraire à la conscience, que les hommes ne l'auraient jamais accepté, si la conscience n'avait pas encouragé leurs faiblesses.
4
Nous avons organisé notre vie contrairement à la nature morale et physique de l'homme, et nous sommes persuadés,--uniquement parce que tout le monde le pense--que c'est là précisément la vraie vie. Nous sentons vaguement que tout ce que nous appelons notre organisation sociale, notre religion, notre culture, nos sciences et nos arts, que tout cela n'est pas ce qu'il faudrait, parce que cela ne nous débarrasse pas de nos misères, mais ne fait que les accroître. Cependant, nous ne nous décidons pas à soumettre tout cela au contrôle de la raison parce que nous pensons que l'humanité, qui a toujours reconnu la nécessité du régime social de contrainte, de religion et de science qu'il a pour base, ne peut pas vivre en dehors de lui.
Si un poussin dans sa coquille avait été doué de la raison d'un homme et savait tout aussi peu en profiter que les gens de notre époque, il n'aurait jamais brisé la coquille de son ouf et n'aurait jamais connu la vie.
5
La science est devenue maintenant une distributrice de diplômes donnant le droit de profiter du travail d'autrui.
6