La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie

Part 5

Chapter 53,766 wordsPublic domain

Je m'habille en toute hâte; mais au moment où je monte en voiture, le portier m'arrête: Vous vous êtes coupé, monsieur, votre col est taché de sang; vous ne pouvez aller ainsi chez Son Excellence. Mais je suis en retard; et je pars en me disant qu'un ministre qui s'occupe en ce moment de cette tâche ingrate de satisfaire les Tchèques sans mécontenter les Allemands, ne verra pas ce qu'a aussitôt aperçu l'oeil maternel de ce bon portier.

Le ministère de l'intérieur est un sombre palais, situé Judenplatz, dans une de ces rues étroites et obscures de l'ancien Vienne. Grands appartements, corrects et nus; mobilier solennel et simple, mais pur XVIIIe siècle. C'est la demeure d'une famille à qui il faut de l'ordre pour balancer ses comptes. Quelle différence avec les ministères de Paris, où le luxe s'étale en lambris ultra-dorés, en brocarts de Lyon, en plafonds peints, en immenses et splendides escaliers, comme, par exemple, aux Finances et aux Affaires étrangères! Je préfère la simplicité des bâtiments officiels de Vienne et de Berlin. L'État ne doit pas donner l'exemple et le ton de la prodigalité. Le comte Taaffe est en habit et cravate blanche: il se rend à une audience de l'Empereur. Néanmoins, il fait le meilleur accueil à la lettre d'introduction qu'une de ses cousines m'avait donnée pour lui, appuyée d'ailleurs par mon ami Neumann, qui a été le professeur de droit public de Son Excellence. De sa conversation, je retiens ce qui suit et j'y trouve l'explication de sa politique actuelle: Quel est le meilleur moyen d'engager plusieurs personnes à rester habiter la même maison? N'est-ce pas de les laisser libres de régler comme elles l'entendent leurs affaires de ménage. Obligez-les de vivre, de parler et de se divertir toutes de la même manière, elles se disputeront et ne chercheront qu'à se séparer. Pourquoi les Italiens du Tessin ne songent-ils pas à s'unir à l'Italie? Parce qu'ils se trouvent très heureux dans la Confédération suisse. Rappelez-vous la devise de l'Autriche: _Viribus unitis_. L'union véritable naîtra de la satisfaction générale. Le moyen de satisfaire tout le monde, c'est de ne sacrifier les droits de personne.

--«En effet, répliquai-je, faire sortir l'unité de la liberté et de l'autonomie, c'est la rendre indestructible.

Le comte Taaffe incline depuis longtemps vers les idées fédéralistes. Lors du ministère Taaffe-Potocki, il avait esquissé, en 1869, tout un plan de réformes qui avaient pour but d'accroître les attributions des autonomies provinciales[6], et dans des articles que j'ai publiés ici même en 1868-1869, j'ai essayé de montrer que c'est là la meilleure solution. Le comte Taaffe est encore jeune: il est né le 24 février 1833. Il descend d'une famille irlandaise et il est pair d'Irlande avec le titre de viscount Taaffe de Covren, baron of Ballymote. Mais ses ancêtres se sont expatriés et ont perdu leurs propriétés en Irlande, à cause de leur attachement aux Stuarts. Ils sont alors entrés au service des ducs de Lorraine, et l'un d'eux s'est distingué au siège de Vienne en 1683. Le comte Edouard, le ministre actuel, est né à Prague. Son père était président de la cour suprême de justice. Quant à lui, il a commencé sa carrière dans l'administration en Hongrie, sous le baron de Bach. Celui-ci, voyant ses aptitudes et son assiduité au travail, lui procura un avancement rapide. Taaffe devint successivement vice-gouverneur de Bohême, gouverneur de Salzbourg et enfin gouverneur de la Haute-Autriche. Appelé au ministère de l'intérieur en 1867, il signa le fameux acte du 21 décembre, qui constitue le dualisme actuel. Après la chute du ministère, il est nommé gouverneur du Tyrol, qu'il administre pendant sept ans, à la satisfaction générale. Revenu au pouvoir, il reprend le portefeuille de l'intérieur, auquel s'ajoute la présidence du conseil; et il recommence sa politique fédéraliste avec plus de succès qu'en 1869. A Vienne, on s'étonne et on s'afflige de toutes les concessions dont il comble les Tchèques. Il les fait, dit-on, pour obtenir leur votes en faveur de la revision de la loi de l'enseignement primaire dans le sens réactionnaire et clérical. On oublie qu'il a donné des gages aux idées fédéralistes depuis plus de seize ans. Ce qui peut étonner davantage, c'est la contradiction qui existe entre la politique du gouvernement autrichien à l'intérieur et à l'extérieur. A l'intérieur, on favorise manifestement le mouvement slave. Ainsi, en Galicie et en Bohême, on lui concède tout, sauf le rétablissement du royaume de saint Wenceslas, dont on prépare cependant les voies. A l'extérieur, au contraire, et notamment au delà du Danube, on lutte contre le mouvement slave, et on essaye de le comprimer, au risque d'augmenter, à un point inquiétant, la popularité et l'influence de la Russie. Cette contradiction s'explique ainsi: Le ministère commun de l'empire est entièrement indépendant du ministère de la Cisleithanie. Ce ministère commun, que préside le chancelier, n'est composé que de trois ministres: celui des affaires étrangères, celui des finances et celui de la guerre; il a seul le droit de s'occuper de l'extérieur, et les Hongrois y dominent.

[Note 6: J'en ai donné le résumé dans mon livre _La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, p. 265.]

Le comte Taaffe a son principal domaine et sa résidence à Ellishan, en Bohême. Bailli de l'ordre de Malte, il a la Toison d'or, distinction très rare. Il est donc, de toute façon, un grand personnage. Il a épousé en 1860 la comtesse Irma de Csaky de Keresztszegh, qui lui a donné un fils et cinq filles. Il a ainsi un pied en Bohême et un autre en Hongrie. Nul ne conteste ses aptitudes de travailleur infatigable et d'administrateur habile; mais à Vienne, on lui reproche d'aimer trop l'aristocratie et le clergé. A Prague, on lui élèvera probablement une statue aussi haute que la cathédrale du Hradshin, s'il amène l'Empereur à s'y faire couronner.

A trois heures, je me rends chez M. de Kálnoky, au ministère des affaires étrangères, Ballplatz. Celui-ci au moins est bien situé, en pleine lumière, près de la résidence impériale et en vue du Ring. Grands salons solennels et froids. Fauteuils dorés, lambris blanc et or, tentures et rideaux de lampas rouge, parquet brillant comme une glace et sans tapis. Au mur, de grands portraits de la famille impériale. En attendant que l'huissier m'annonce, je pense à Metternich; c'est ici qu'il résidait; en 1812, c'est l'Autriche qui a décidé la chute de Napoléon. C'est elle encore qui tient en ses mains les destinées de l'Europe; suivant qu'elle se porte au nord, à l'est ou à l'ouest, la balance penche, et celui qui dirige la politique extérieure de l'Autriche est le ministre que je vais voir. Je m'attendais à me trouver en présence d'un personnage majestueux à cheveux blancs. Je suis agréablement surpris d'être reçu, de la manière la plus affable, par un homme qui semble ne pas avoir quarante ans, vêtu d'un costume de matin, en cheviot brune, avec une petite cravate bleu clair. Le visage ouvert, l'expression cordiale et l'oeil pétillant d'esprit. Tous les Kálnoky en ont, prétend-on. Il a cette distinction sobre, fine, modeste et toute simple du lord anglais, et il parle le français comme un Parisien, ainsi que le font souvent les Autrichiens des hautes classes. Cela provient, j'imagine, de ce que, s'exprimant également bien en six ou sept langues, les accents particuliers de celles-ci se neutralisent. Les Anglais et les Allemands, même quand ils connaissent à fond le français, conservent d'ordinaire un accent étranger. M. de Kálnoky me demande quels sont mes plans de voyage. Quand il apprend que je compte suivre le tracé du chemin de fer qui reliera Belgrade, par Sophia, à Constantinople:

«C'est là, me dit-il, notre grande préoccupation pour le moment. En Occident, on nous prête des intentions de conquête. C'est absurde. Il nous serait difficile d'en faire qui contentassent les deux parties de l'empire, et nous avons d'ailleurs le plus grand intérêt au maintien de la paix. Mais il est pourtant des conquêtes que nous rêvons et auxquelles, en votre qualité d'économiste, vous applaudirez. Ce sont celles que peuvent faire notre industrie, notre commerce et notre civilisation. Mais pour qu'elles se réalisent, il faut des chemins de fer en Serbie, en Bulgarie, en Bosnie, en Macédoine, et surtout la jonction avec le réseau ottoman qui reliera définitivement l'Orient à l'Occident. Les ingénieurs sont à l'oeuvre, et les diplomates aussi. Nous aboutirons bientôt, j'espère. Le jour où un Pulman-car vous conduira confortablement de Paris à Constantinople en trois jours, j'ose croire que vous ne nous en voudrez pas. C'est pour vous, Occidentaux, que nous travaillons.»

On dit que la parole a été donnée aux diplomates pour déguiser leur pensée. Je crois cependant que quand les hommes d'État autrichiens repoussent toute idée de conquête ou d'annexion en Orient, ils expriment les vraies intentions du gouvernement impérial. J'ai entendu tenir le même langage par le précédent chancelier, M. de Haymerlé, quand je l'ai vu à Rome, en 1879, et il m'a écrit dans le même sens peu de temps avant sa mort. Or, M. de Haymerlé connaissait l'Orient et la péninsule balkanique mieux que personne et il en parlait parfaitement toutes les langues. Il y avait résidé longtemps, d'abord comme drogman de l'ambassade d'Autriche, puis comme envoyé.

Toutefois, on ne peut se dissimuler qu'il est certaines éventualités qui forceraient l'Autriche à faire un pas en avant. Telles seraient, par exemple, une insurrection triomphante en Serbie ou des troubles graves en Macédoine, menaçant la sécurité du chemin de fer de Mitrovitza-Salonique. L'Autriche, occupant la Bosnie jusqu'à Novi-Bazar, ne permettra pas que la péninsule soit livrée à l'anarchie ou à la guerre civile. Quand on s'engage dans les affaires orientales, on va plus loin qu'on ne veut: voyez l'Angleterre en Égypte. C'est là le côté grave de la situation prédominante que l'Autriche a prise dans la péninsule balkanique.

Voici quelques détails sur le chancelier actuel: Le comte Gustave Kálnoky de Kôrospatak est d'origine hongroise, comme son nom l'indique, mais il est né en Moravie, à Lettowitz, le 29 décembre 1832, et c'est dans cette province que se trouvent la plupart de ses biens, parmi lesquels on me cite les terres de Prodlitz, d'Ottaslawitz et de Szabatta. Il a plusieurs frères et une soeur très belle, qui a épousé d'abord le comte Jean Waldstein, veuf d'une Zichy et âgé déjà de 62 ans, puis, devenue veuve à son tour, le duc de Sabran. La carrière du chancelier Kálnoky a été très extraordinaire. Il quitte l'armée en 1879, avec le grade de colonel-major, et entre dans la diplomatie. Il obtient le poste de Copenhague, où il semble appelé à jouer un rôle assez effacé. Mais peu de temps après, il est nommé à Saint-Pétersbourg, poste diplomatique le plus important de tous, et à la mort de Haymerlé, il est appelé au ministère des affaires étrangères. Ainsi, en trois ans, officier de cavalerie brillant et élégant, mais sans nulle influence politique, il devient le premier personnage de l'empire, l'arbitre de ses destinées et, par conséquent, de celles de l'Europe. D'où vient cet avancement inouï, qui fait penser à celui des grands-vizirs dans les _Mille et une Nuits_? On l'attribue généralement à l'amitié d'Audrassy. Mais voici, me dit-on, la vérité vraie, quoique non connue: M. de Kálnoky manie la plume mieux encore que la parole. Ses dépèches étaient des modèles achevés. L'Empereur, travailleur infatigable et consciencieux, s'occupe personnellement de la politique étrangère; il lit ces dépèches, en est très frappé et note Kálnoky comme devant être appelé aux plus hautes fonctions. A Saint-Pétersbourg, Kálnoky charme tout le monde par son esprit et son amabilité. Malgré toutes les défiances, il devient même _persona grata_ à la cour. En l'appelant à la chancellerie, l'empereur d'Autriche l'a nommé général-major. On a cru d'abord que ses attaches avec la Russie l'entraîneraient à s'entendre avec elle, peut-être aussi avec la France, et à rompre l'alliance allemande. Mais Kálnoky ne peut oublier qu'il est Hongrois, l'ami d'Andrassy, et que la politique hongroise a pour pivot, depuis 1866, une entente intime avec Berlin. Les journaux allemands commencèrent à mettre en doute la fidélité de l'Autriche. L'opinion publique s'émut à Vienne, à Pest surtout. Mais bientôt Kálnoky mit fin à ces bruits par son voyage à Gastein, où l'empereur Guillaume le combla de marques d'affection et où, dans l'entrevue avec M. de Bismarck, tous les malentendus furent dissipés. La position de ce jeune ministre est aujourd'hui très forte. Il jouit de la confiance absolue de l'Empereur et aussi, semble-t-il, de celle de la nation, car dans la dernière session des délégations trans-cisleithanes, tous les partis l'ont acclamé, même les Tchèques, qui dominent en ce moment dans la Cisleithanie. M. de Kálnoky est resté célibataire, ce qui, dit-on, désole les mères et inquiète les maris.

Je passe la soirée chez les Salm-Lichtenstein. J'avais rencontré l'Altgräfin à Florence et je suis heureux de faire la connaissance de son mari, qui est membre du Parlement et qui s'occupe ardemment de la question tchéco-allemande. Il appartient au parti libéral autrichien et il blâme vivement la politique Taaffe et l'alliance que les féodaux et, notamment, presque tous les membres de sa famille et celle de sa femme ont conclue avec le parti ultra-tchèque. «Leur but, dit-il, est d'obtenir pour la Bohême la même situation que celle de la Hongrie. L'Empereur irait à Prague ceindre la couronne de saint Wenceslas. La Bohême redeviendrait autonome. Elle serait régie par sa Diète, comme la Hongrie l'est par la sienne. L'empire, au lieu d'être dualiste, serait triunitaire. Sauf pour les affaires communes, il y aurait trois États indépendants, réunis seulement par la personne du souverain. C'est le régime du moyen âge; il était viable quand il existait partout; mais il ne l'est plus maintenant qu'autour de nous se sont constitués de grands États unitaires, comme la France, la Russie et l'Italie. J'admets la fédération pour un petit État neutre, comme la Suisse, ou pour un État isolé, embrassant tout un continent, comme les États-Unis, mais je la considère comme mortelle pour l'Autriche, qui, au centre de l'Europe, se trouve exposée à toutes les complications et aux convoitises de tous ses voisins.

«Mes bons amis les féodaux, soutenus à fond par le clergé, espèrent que dans la Bohême autonome et complètement soustraite à l'action des libéraux du Parlement central, ils seront les maîtres absolus et qu'ils pourront y rétablir l'ancien régime. Je pense qu'ils se trompent complètement. Quand les nationaux tchèques auront atteint leur but, ils se retourneront contre leurs alliés actuels. Ils sont, au fond, tous des démocrates de nuances diverses, depuis le rose tendre jusqu'au rouge écarlate; mais tous se lèveront contre la domination de l'aristocratie et du clergé, et ils s'uniront alors aux Allemands de nos villes, qui sont presque tous libéraux. Ceux même qui habitent nos campagnes les suivront. L'aristocratie et le clergé seraient inévitablement vaincus. Au besoin, les Tchèques ultras en appelleraient aux souvenirs de Jean Huss et de Zisca. Voyez quelle chose étrange: la plupart de ces grandes familles qui se sont mises à la tête du mouvement national, en Bohême, sont allemandes d'origine ou ne parlent pas la langue dont elles veulent faire l'idiome officiel. Les Hapsbourg, notre capitale, notre civilisation, la force initiale et persistante qui a créé l'Autriche, tout cela n'est-il donc pas germanique? En Hongrie, l'allemand, la langue de notre Empereur, est proscrite; proscrite aussi en Galicie; proscrite en Croatie; proscrite aussi bientôt en Carinthie, en Carniole et en Bohême. La politique actuelle est périlleuse de toute façon. Elle blesse profondément l'élément allemand, qui représente les lumières, l'industrie, l'argent, toutes les puissances modernes. En Bohême, si elle triomphe, elle livrera l'aristocratie et le clergé aux entreprises de la démocratie tchèque et hussite.

--«Tout ce que vous dites, répondis-je, me paraît parfaitement déduit. Je ne puis objecter que ceci: Il s'établit parfois dans les choses humaines certains courants irrésistibles. On les reconnaît à cette marque que rien ne les arrête et que tout leur sert. Tel est le mouvement des nationalités. Considérez leur prodigieux réveil. On dirait la résurrection des morts. Ensevelies dans les ténèbres, elles se relèvent dans la lumière et dans la gloire. Qu'était, au dix-huitième siècle, la langue allemande, quand Frédéric se vantait de l'ignorer et se piquait d'écrire le français aussi bien que Voltaire? C'était toujours, sans doute, la langue de Luther, mais ce n'était pas celle des classes cultivées et élégantes. Transportons-nous par la pensée quarante ans en arrière: qu'était le hongrois? L'idiome méprisé des pasteurs de la Puzta. La langue de la bonne société et de l'administration était l'allemand, et dans la Diète, on parlait le latin. Le magyare, aujourd'hui, est la langue du Parlement, de la presse, du théâtre, de la science, des académies, de l'université, de la poésie, du roman. Désormais, langue officielle et exclusive, elle s'impose même, dit-on, à des populations d'une autre race, qui n'en veulent pas, comme en Croatie et en Transylvanie. Le tchèque est en train de se faire en Bohême la même place que le magyare en Hongrie. Même chose dans les provinces croates: naguère encore patois populaire, le croate a maintenant son université à Agram, ses poètes, ses philologues, sa presse, son théâtre. Le serbe, qui n'est autre que le croate écrit en lettres orientales, est devenu aussi, en Serbie, langue officielle, littéraire, parlementaire, scientifique, tout comme ses aînés l'allemand ou le français. Il en est de même pour le bulgare en Bulgarie et en Roumélie, pour le finnois en Finlande, pour le roumain en Roumanie, pour le polonais en Galicie et bientôt aussi probablement pour le flamand en Flandre. Comme toujours, le réveil littéraire précède les revendications politiques. Dans un gouvernement constitutionnel, le parti des nationalités finit par triompher, parce que, entre les autres partis, c'est à qui lui fera le plus de concessions et d'avantages pour obtenir l'appoint de ses votes: c'est même le cas en Irlande.

«Dites-moi, croyez-vous qu'un gouvernement quelconque puisse comprimer un mouvement aussi profond, aussi universel, ayant sa racine dans le coeur même des races longtemps asservies et se développant fatalement, avec les progrès de ce que l'on appelle la civilisation moderne? Que faire donc en présence de cette poussée irrésistible des races demandant leur place au soleil? Centraliser et comprimer, comme l'ont essayé Schmerling et Bach? Il est trop tard aujourd'hui. Il ne vous reste qu'à transiger avec les nationalités diverses, comme le veut M. de Taaffe, tout en protégeant les droits des minorités.

--«Mais, reprit l'Altgraf, en Bohême, nous, Allemands, nous sommes minorité, et messieurs les Tchèques nous écraseront sans pitié.»

Le lendemain, je vais voir M. de V., membre influent du Parlement et appartenant au parti conservateur. Il me paraît encore plus désolé que l'Altgraf Salm. «Moi, me dit-il, je suis un Autrichien de la vieille roche, un pur noir et jaune; ce que vous appelez un réactionnaire dans votre étrange langage libéral. Mon attachement à la famille impériale est absolu, parce que c'est le centre commun de toutes les parties de l'empire. Je suis attaché au comte Taaffe parce qu'il représente les partis conservateurs; mais je déplore sa politique fédéraliste, qui nous mène à la désintégration de l'Autriche. Oui, je pousse l'audace jusqu'à prétendre que Metternich n'était pas un âne bâté. Nos bons amis les Italiens lui reprochent d'avoir dit que l'Italie n'est qu'une expression géographique; mais de notre empire qu'il avait fait si puissant et, en somme, si heureux, il ne restera même plus cela, si on continue à le dépecer, chaque jour, en morceaux de plus en plus petits. Ce ne sera plus un État, ce sera un kaléidoscope, une collection de _dissolving views_. Vous, rappelez-vous ces vers du Dante:

Quivi sospiri, pianti ed alti guai Risonavan per l'ær senza stelle: Diverse lingue, orribile favelle, Parole di solore, accenti d'ira, Voci alte e fioche; e suon di man con elle?

Voilà le pandémonium qu'on nous prépare. Savez-vous jusqu'où l'on pousse la fureur de l'émiettement? En Bohême, les Allemands, pour échapper à la tyrannie des Tchèques, qu'ils redoutent dans l'avenir, demandent la séparation et l'autonomie des régions où leur langue domine. Jamais les Tchèques ne voudront qu'on morcelle le glorieux royaume de saint Wenceslas, et voilà une nouvelle cause de querelles! Ces luttes de races sont un retour à la barbarie. Vous êtes Belge et je suis Autrichien; ne pouvons-nous nous entendre pour gérer en commun une affaire ou une institution?»

--«Sans doute, lui dis-je, à un certain degré de culture, ce qui importe, c'est la conformité des sentiments, non la communauté du langage. Mais au début, la langue est l'instrument de la culture intellectuelle. La devise de l'une de nos sociétés flamandes dit cela énergiquement: _De taal is gansch het volk_. «La langue c'est tout le peuple.» A mon avis, la raison, la vertu sont la chose essentielle. Mais sans la langue, sans les lettres, le progrès de la civilisation est impossible.»

Je note un fait curieux, qui montre où en sont arrivées ces animosités des races. Les Tchèques de Vienne, et ils sont au nombre de trente mille, dit-on, demandent un subside pour y fonder une école où le tchèque serait la langue de l'enseignement. Au sein du conseil provincial, le recteur de l'université de Vienne appuie la requête. Les étudiants de l'université tchèque de Prague lui envoient une adresse de gratitude; mais en quelle langue? En tchèque? Non, le recteur ne le comprend pas; en allemand? jamais; c'est la langue des oppresseurs! En français, parce que c'est un idiome étranger, et partant, neutre. L'attitude très justifiable du recteur soulève une telle réprobation parmi ses collègues, qu'il doit se démettre du rectorat.

Je vais voir ensuite M. de Neuman, qui est l'une des colonnes de notre Institut de droit international. Il nous y apporte, outre la contribution de ses connaissances juridiques, la précieuse faculté de parler, avec le même esprit et le même brio, toutes les langues indo-européennes et d'avoir à sa disposition un trésor de citations piquantes empruntées à toutes les littératures. Dans les différentes villes où l'Institut siège, il répond aux autorités qui nous reçoivent dans la langue du pays, de façon à faire croire qu'il y est né. M. de Neuman me conduit à l'Université, dont il est une des illustrations. Elle est située près de la cathédrale. C'est un vieux bâtiment qu'on abandonnera bientôt pour le somptueux édifice qu'on construit sur le Ring. Je rencontre ici le professeur Lorenz von Stein, l'auteur du meilleur livre que l'on ait écrit sur le socialisme _Der Socialismus in Frankreich_, et d'ouvrages considérables de droit public et d'économie politique, qui jouissent de la plus grande autorité dans toute l'Allemagne. Je suis aussi heureux de saluer mon jeune collègue M. Schleinitz, qui vient de publier un ouvrage important sur le développement de la propriété. M. de Neuman me communique une lettre de M. de Kállay, ministre des finances de l'Empire, qui me recevra avant mon départ; mais je vais voir d'abord M. de Serres, directeur des chemins de fer autrichiens, qui doit me donner quelques indications concernant la jonction des chemins de fer hongrois et serbes avec le réseau ottoman; question de première importance pour l'avenir de l'Orient et que je m'étais promis d'étudier sur place.