La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie

Part 27

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--Je dîne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait bâtir ici une charmante résidence avec une pelouse unie comme un tapis, où l'on joue au lawn-tennis, à l'ombre de beaux arbres. On se croirait aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne, le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favorisés par leur tarif différentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y perdre. Si on relie par un tronçon, facile à faire le long de la côte, Salonique à la ligne grecque récemment inaugurée de Larissa-Volo, ce port, situé au fond du plus admirable golfe, deviendra le point d'embarquement le plus rapproché vers les échelles du Levant et l'Égypte, à moins qu'on ne pousse jusqu'à Athènes! Lorsque la jonction sera faite entre Nisch et les chemins ottomans à Sarambey, par Sofia, on ira, avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, de Belgrade à Constantinople, 1,066 kilomètres, en 29 heures, et de Londres à Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique réalisera le fameux projet exposé, avec tant d'éloquence, par le consul autrichien de Hahn, il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route militaire des Romains par _Singidunum_ ou _Alba Greca_ (Belgrade), _Horreum Margi_ (Tchoupria), _Naissus_ (Nisch) et Thessalonique, qui deviendrait un port de première importance.

--Quelles sont les visées d'avenir de la Serbie? Elles sont vastes, illimitées comme les rêves de la jeunesse. Les patriotes exaltés voient renaître dans un avenir éloigné l'empire de Douchan, ce qui est une pure chimère. D'autres espèrent, ici comme à Agram, qu'un jour un État serbe-croate réunira toutes les populations parlant la même langue: les Croates, les Serbes, les Slovènes, les Dalmates et les Monténégrins; mais, pour cela, il faut ou qu'elles se soumettent à l'Autriche, ou qu'elles contribuent à la démembrer. Quoique ce projet ait pour lui la force très grande du principe des nationalités, il n'est pas encore à la veille de se réaliser. Les patriotes pratiques visent un but plus prochain: l'annexion de la Vieille-Serbie, cette pointe nord de la Macédoine, au sud de Vrania, qui comprend le théâtre de la grandeur et de la chute de l'antique royaume serbe: Ipek, la résidence des anciens patriarches serbes; Skopia, où Douchan plaça sur sa tête la couronne impériale de toute la Romanie; Detchani, le tombeau de la dynastie des Némanides, et Kossovo, le champ de bataille épique où triompha définitivement le croissant. D'après un voyageur qui connaît bien cette partie de la Péninsule, M. Arthur Evans, le jour où l'armée serbe pénétrera dans la Vieille-Serbie, elle y sera reçue avec joie par les rayas, dont la condition est affreuse[15]. Pour éviter à l'avenir de nouvelles complications, il faut que l'Europe tienne compte des voeux des populations, fondés sur les convenances ethniques, économiques et géographiques et sur les souvenirs de l'histoire.

[Note 15: Voyez aux annexes, n° I.]

ANNEXE N° 1.

LA VIEILLE-SERBIE.

Le pays appelé _Vieille-Serbie_ est un des moins connus de la péninsule des Balkans. Il y a toujours eu danger à parcourir cette province, à cause de la présence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes sont les descendants des Serbes qui, après la bataille de Kossovo, se sont soumis au sultan et ont embrassé l'islamisme afin d'acquérir des terres et des privilèges que les sultans accordaient à tous ceux qui prenaient le turban.

Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes à la main. Ils portent sur eux un véritable arsenal, car, dans leurs larges ceintures en cuir, ils ont généralement deux grands pistolets, un et quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent trois cartouchières ou boîtes en métal ciselé de dimensions différentes et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une baguette en fer, terminée par un anneau en cuir ouvragé et qui leur, sert à bourrer leurs pistolets, complète leur attirail guerrier. Lorsqu'ils sont en expédition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent toujours un immense fusil à crosse de cuivre plein, plus ou moins bien ciselé.

Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes précautions dans la Vieille-Serbie turque, et les Européens qui ont pu traverser le pays des Arnautes sont extrêmement rares.

Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a déjà été conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois départements qui sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekopljé. C'est dans ce dernier département qu'habitait plus particulièrement l'élément arnaute, et dont le centre principal était Kourschoumlje. Il a fallu les déloger à coups de fusil, car ils opposèrent une résistance armée à l'occupation de leur pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrétien, les Arnautes de Prekopljé et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se retirèrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la Vieille-Serbie.

On les retrouvera peut-être encore et avec eux bien d'autres qui peuplent le pays, vivant côte à côte avec les Serbes chrétiens, qu'ils oppriment et terrorisent cruellement.

Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficultés dans l'occupation du pays qu'ils convoitent? Cela est à peu près certain, quoique la Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment, nous ne voulons pas nous occuper de cette éventualité, nous voulons simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur patrie.

Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a été incorporée au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en territoire ottoman est la plus considérable et forme presque exclusivement le vilayet de Kossovo.

Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopoljé, Métokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.

Le Kossovopoljé est le plus vaste et le plus peuplé. C'est là que se trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, résidence du gouverneur général turc ou vali. C'est là également que se trouve la ville de Mitrovitza, tête de ligne du chemin de fer qui mène à Salonique. Ce territoire touche aux frontières serbes; deux routes relient le Kossovopoljé à la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina pour aller à Leskovatz, l'autre de Tirnovatz à Vrania. Si les Serbes donnent suite à leurs projets, c'est par là qu'ils doivent forcément commencer. Le territoire de Kossovopoljé est encore plein de souvenirs historiques chers aux Serbes. C'est là, entre le village de Wuchtrin et la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo, qui a donné son nom au vilayet; c'est une très vaste plaine élevée qu'arrosent trois petites rivières qui se jettent dans l'Ibar, et qui se nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des Merles (Kossovopoljé en slave), où tomba le dernier empereur serbe, le knèze Lazar, dans la bataille qu'il livra à la tête de toutes les troupes serbes contre les Turcs, commandés par le sultan Mourad, qui périt lui-même à la fin du combat, par le poignard du voïvode Miloch Obilitch, qui venait d'être fait prisonnier et que l'on conduisait devant le vainqueur. C'est à partir de ce moment que commença la servitude de la Serbie. A l'endroit où tomba Mourad, il existe un «turbé» ou monument funèbre musulman.

Près de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conservées, d'un grand château, où périt assassiné le roi Ouroch, père de Douchan, le plus grand souverain serbe.

D'autres ruines de châteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui séparent la rivière Lab de l'Ibar.

A Gilar et à Novobrdo, il y a de belles églises serbes en assez bon état.

La province de Métoja se trouve à l'ouest de celle de Kossovopoljé; les deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek conserve encore l'église métropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un moment, le patriarche de l'Église serbe résida dans cette ville.

Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus dangereux de toute la Péninsule; c'est un véritable repaire d'haïdouks (brigands).

Le territoire de la Ljuma, situé plus au sud, se trouve compris entre les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de tout le vilayet de Kossovo; elle possède plus de 40,000 habitants et fut longtemps la résidence du pacha gouverneur, et Dibré ou Diwra, où l'on travaille le cuir, comme on le faisait à Cordoue. C'est à Dibré que se trouvent les plus fanatiques musulmans de la contrée. Les Arnautes de Dibré sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent, lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la religion romaine à leur façon, qui n'est pas tout à fait conforme à l'orthodoxie catholique.

La territoire de Tetovo est le plus accidenté de tous; il est presque exclusivement habité par des Arnautes de race serbe; ce sont des montagnards sauvages, d'une ignorance extrême et qui ne vivent que du produit de leur bétail. C'est à peine s'ils savent qu'ils vivent sous la domination ottomane, et les collecteurs d'impôts, si âpres partout ailleurs, ne pénètrent jamais dans leurs montagnes. Les villes principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschévo.

Le territoire d'Ovetz se trouve à l'est; c'est un pays riche, mais là l'élément serbe se trouve mélangé par parties presque égales à l'élément bulgare. Tracer une ligne de démarcation entre ces deux races dans cette province nous paraît chose bien difficile. Il est très possible que le désaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne à propos de l'Ovetz, où se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.

Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les géographes qui ont dressé des cartes de la presqu'île des Balkans ont laissé en blanc tout le Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabité, comme l'ont affirmé certains publicistes mal renseignés.

Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peuplés dans les étroites vallées formées par le Kodjak-Planina, grande montagne qui donne son nom au territoire.

Le Kodjak est également habité par des Serbes et par des Bulgares, dont la sauvagerie ne le cède en rien aux Arnautes pasteurs du Tetovo.

Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en majorité serbe, la population se divise en deux fractions bien distinctes: la partie composée des Serbes ou des Bulgares demeurés chrétiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La première représente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane, l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopoljé, moins le sandjak de Novi-Bazar, monte à 480,000 habitants, d'après les dernières cartes de Bianconi.

SITUATION ACTUELLE DE LA VIEILLE-SERBIE.

«A quatre lieues de distance de Djakovo, cachés dans une belle gorge alpestre, s'élèvent l'église et le monastère de Détchani, fondés par le roi serbe saint Étienne, et par son fils, Douchan, qui le premier prit le titre de czar. Dans tout l'intérieur de la péninsule des Balkans, on ne rencontre pas un monument aussi artistique que cette église. La forme, les matériaux et le style de cet édifice nous transportent bien loin des constructions de briques, du genre byzantin. Ses bandes de marbre blanc veiné de rose ressortent avec éclat sur les collines couvertes de sapins qui l'environnent. Ses colonnes élégantes et ses lions hardiment posés en avant rappellent l'architecture de la Dalmatie et de la ville d'Ancône. Les rinceaux dentelés des fenêtres sont, en partie, si bien conservés qu'on croirait que le sculpteur vient d'y mettre la dernière main. Cette église est le souvenir vivant d'une dynastie de rois qui régnèrent du Danube à l'Adriatique, et de l'Adriatique à la mer Egée, d'artisans qui ont laissé la trace de leur habileté jusque sur le sol italien. Le style de cette église est une heureuse combinaison des traditions de l'architecture religieuse italienne et grecque; il s'éloigne beaucoup de la rigidité de lignes du style byzantin. Tout l'intérieur est recouvert de fresques remarquables, dont les plus intéressantes représentent les héros de la famille royale des Nemanjas, depuis le czar Siméon jusqu'au jeune czar Ourosh, rangés parallèlement entre les branches feuillues d'un arbre héraldique.

«Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique comprendront aisément la place qu'elle a occupée et qu'elle occupe encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et même de tous les Slaves. Cette église, de même que l'église patriarcale d'Ipek, qui s'élève non loin de là, sont les deux lieux saints de la race serbe. C'est dans l'église d'Ipek que siégeaient les métropolitains et les patriarches de l'église serbe, qui disparurent peu à peu à l'époque du célèbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des sentiments populaires en matière politique saisiront l'absurdité, d'un traité, qui a laissé ces centres des aspirations de tout un peuple dans les mains d'Arnautes barbares et de mahométans fanatiques. Il n'est pas étonnant que l'église et le monastère de Détchani aient été aussi bien conservés. Après la conquête, les Turcs s'aperçurent que ce lieu de pèlerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de revenus. C'est pourquoi ils commencèrent par faire payer par les Slaves un lourd tribut--qu'ils exigent encore maintenant;--ensuite, ils convertirent le monastère en vakouf impérial, c'est-à-dire en propriété ecclésiastique, placée sous la protection du sultan, et durant les quatre siècles qui viennent de s'écouler un grand nombre de firmans ratifièrent cette charte. Les privilèges spéciaux et les assurances de protection si souvent réitérées donnent à la situation actuelle du monastère une garantie toute spéciale. Néanmoins, des Arnautes s'établissent constamment chez les moines, y restent parfois des semaines entières, en vivant à leurs dépens. Les mahométans du voisinage ont, de plus, levé une série d'impôts forcés sur les moines, qui ne peuvent les payer; les malheureux frères vivent dans un péril constant.

Il est impossible de s'éloigner de cent pas du monastère sans escorte armée, et, en 1882, les Arnautes brûlèrent une aile du bâtiment principal et tirèrent à plusieurs reprises dans l'intérieur. Les moines eux-mêmes furent outragés indignement.

Une nuit, je fus réveillé par les cris sauvages de ces brigands, et je pensai à saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui, entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut à une invasion des Bretons. Quand le saint s'aperçut que ce bruit avait été fait par des diables, il fut tout réconforté et sa peur s'apaisa. Mais dans le cas présent, cette consolation-là me fut enlevée, car c'étaient bien des Arnautes, il n'y avait pas à s'y méprendre. Après avoir échappé à la destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable monument court, à l'heure présente, les plus grands dangers.

La situation de l'église patriarcale d'Ipek, située à une demi-lieue du siège du gouverneur turc, est également précaire; quoiqu'elle soit, comme Detchani, sous la protection spéciale du gouvernement, elle est exposée aux mêmes extorsions et au même système de terrorisation. Les trois quarts de la congrégation régulière ne peuvent assister aux offices parce que les Arnautes battent les chrétiens qui se rendent à l'église et les attaquent à coups de fusil. Le pays est si peu sûr, que la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs maisons. Les portes du monastère sont criblées de trous de balles et plus d'un meurtre a été commis dans le voisinage.

«Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possède, sans doute, une autorité sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu l'instrument d'un «cercle» d'Arnautes. Les troupes en garnison à Ipek sont disciplinées, et leur présence est bien vue des chrétiens, mais la Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les Arnautes sont les favoris du «Palais», et il est interdit de se mêler de leurs affaires. Dans la ville, l'insécurité est telle, que ce fut seulement sous l'escorte de huit Arnautes armés jusqu'aux dents, formant le carré autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un étranger «européen» dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le gouverneur ne me permit plus de sortir et me défendit de visiter l'école serbe. Je parvins cependant à la voir. Le maître d'école vit dans un péril constant; mais il faut rendre cette justice à Ali de Gusinje, que c'est grâce à son intervention que les livres de classe n'ont pas été saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'école des filles est dirigée par deux maîtresses indigènes fort remarquables. Miss Irby parle de l'une d'elles dans ses livres. Cette école fait oublier un peu l'anarchie complète qui règne à Ipek, mais l'état de choses dans les contrées avoisinantes surpasse toute description. Depuis le traité de Berlin, il y a eu ici de 150 à 200 meurtres de chrétiens restés impunis. On m'a donné la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs cas, la victime était un enfant, et je suis certain que jamais les autorités n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est ainsi que la Turquie se venge d'avoir dû signer «une paix honorable».

«Pendant mon court séjour à Ipek, on assassina un infortuné Serbe dans le village de Gorazdova, où avaient été commis deux crimes identiques dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman, arnaute ou renégat serbe, avait persuadé à une jeune fille de seize ans de l'épouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille refusèrent leur consentement au mariage. Alors, les autorités mirent la mère en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon départ), et le séducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept cas semblables à Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunément des outrages encore plus révoltants. Les prêtres des villages sont cruellement maltraités. J'en vis un qui avait courageusement signalé aux autorités d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorités firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informés de ses réclamations, tombèrent sur lui à coups de couteau. J'ai vu l'un de ses bras à moitié coupé. Dans le monastère d'Ipek se trouvait un autre pope, qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'étaient emparés de lui, l'avaient conduit dans un lieu désert et étaient sur le point de le massacrer, quand ils consentirent à le relâcher, à condition qu'il leur payât la somme de 50 piastres dans un délai de trois jours. Il est actuellement enfermé dans le couvent et n'ose visiter son troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de douze villages avaient été privés de leurs pasteurs de la même manière. Même à Vuchitern, un endroit relativement favorisé par sa position sur le chemin de fer macédonien, je découvris que le pope et le maître d'école avaient passé une année au cachot, et l'on croyait que le prêtre avait été déporté en Asie.

«Si ces crimes étaient des actes de cruauté isolés, ce serait déjà déplorable; mais il est hors de doute que c'est un système de terreur organisé et ayant un but parfaitement défini. On veut à tout prix chasser les Serbes de ces territoires par des actes répétés de violence et de pillage. Des habitants du pays, bien informés, m'ont assuré que les Arnautes, malgré leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y étaient encouragés par les gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert avec une série de personnages influents du même genre, dirige tous les mouvements du pacha.

«Plusieurs de ces «gentilshommes» ont des relations intimes avec le palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc qui consentira à jouer encore le rôle du malheureux Mehemet-Ali, qui s'était laissé persuader qu'il parviendrait à rétablir l'ordre. C'est ainsi que continue le règne de la terreur, et si l'Europe n'intervient pas bientôt, il est probable que le rêve des oppresseurs se réalisera complètement. Sous le coup de semblables persécutions, les populations chrétiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se mettent en chemin vers la frontière serbe. Dans certains villages, des hordes d'Arnautes ont littéralement chassé les habitants. Dans les environs d'Ipek seulement, 22 villages sont déserts. Les réfugiés conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le règne de la tyrannie aura cessé.

«Les autorités craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit que les receveurs des contributions n'osent s'adresser à eux, et forcent les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macédoine à payer les impôts dus par leurs oppresseurs. La «vergia» ou impôt foncier est ainsi réclamée jusqu'à trois fois au même propriétaire, et comme on ne donne pas de reçu aux paysans des impôts déjà perçus, ils n'ont aucun recours contre ces extorsions réitérées. Les receveurs trouvent un appui puissant dans les autorités turques, et plusieurs chrétiens sont actuellement emprisonnés à Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas pu payer leurs impôts pour la seconde ou peut-être la troisième fois.

«Dans le district voisin de Kolashin, j'ai constaté le même état de choses, en 1880. Les chrétiens sont assassinés et dépouillés sans merci et sans qu'il soit possible de poursuivre les coupables. Le gouvernement et la justice sont également inertes. Je citerai un seul fait qui s'est passé récemment. Entre Ipek et Mitrovitza, la route traverse pendant six lieues une plaine fertile, bien irriguée, mais maintenant déserte, sans culture et sans habitations. Je passai la nuit dans le petit village serbe de Banja. J'y trouvai les paysans en grande discussion pour savoir s'ils quitteraient le pays immédiatement. Tous les environs sont le théâtre de scènes horribles. Un jeune Serbe, appelé Simo Lazaritch, se baignant dans la source d'eau tiède qui donne son nom à Banja, fut tué de sang-froid par un Arnaute de Dervishevitch. Le jour précédent, un autre jeune Serbe âgé de 20 ans, Josif Patakovitch, avait subi le même sort, et un autre malheureux avait été grièvement blessé. Les habitants de Banja ont travaillé six mois à la restauration de leur église, mais les Turcs l'ont de nouveau détruite. L'école, de même, est en ruines, et aucun instituteur n'a le courage d'y rester. «Ils nous assassineront tous, l'un après l'autre,» me dit un des anciens du village; et un vieil infirme me demanda avec anxiété s'il n'y aurait pas bientôt la guerre. Tels sont les fruits, dans ces contrées, de la «paix avec honneur» obtenue par lord Beaconsfield.