La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie

Part 26

Chapter 263,640 wordsPublic domain

--Je m'entretiens avec M. Vladan Georgevitch du service sanitaire de la Serbie, dont il est l'organisateur et dont il est très fier. Il a beaucoup voyagé et beaucoup étudié, et il a pu édicter une réglementation modèle dans un pays où presque tout était à faire. J'en dirai quelques mots, parce qu'elle soulève un très grave débat. Il est certain qu'il est pour les communes une série de mesures, et pour les individus une façon de vivre, de se nourrir et de se soigner, en cas de maladie, qui sont les plus conformes à l'hygiène publique et privée. L'État doit-il, par des règlements détaillés, imposer tout ce que commande la science à cet égard, comme il le fait dans l'armée, afin d'accroître autant que possible les forces de la population? Il est hors de doute qu'en le faisant, l'État aidera les citoyens à se mieux porter et à se mieux défendre des épidémies; mais, d'autre part, il affaiblira le ressort de l'initiative et de la responsabilité individuelles, comme on l'a vu dans les établissements des jésuites au Paraguay; il favorisera l'extension du fonctionnarisme; la nation deviendra un mineur soumis à une tutelle perpétuelle. Récemment, Herber Spencer a poussé, à ce sujet, un cri d'alarme d'une admirable éloquence en décrivant l'esclavage futur: _the Coming Slavery_, qui réduira, dit-il, les hommes, libres jadis, à n'être plus que des automates aux mains de l'État omnipotent. C'est l'éternel débat entre l'individu et le pouvoir. Je me trouve très embarrassé en présence d'une réglementation plus minutieuse, plus excessive qu'aucune de celles édictées par la bureaucratie prussienne, et, en même temps, si méthodique, si conforme aux _desiderata_ de la science qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. On en jugera; j'imagine qu'il n'est pas un médecin qui ne souhaitât semblable organisation pour son pays.

Au ministère de l'intérieur est constituée une section sanitaire, composée d'un chef de service, d'un inspecteur général et d'un secrétaire, de deux chimistes et d'un vétérinaire général, tous docteurs en médecine. La compétence et les pouvoirs de cette section s'étendent à tout ce qui concerne l'hygiène, même à la nourriture des habitants. Elle peut édicter des règlements obligatoires applicables à toutes les industries travaillant pour l'alimentation. L'énumération de ces prescriptions forme un petit volume. Pour mettre à exécution ces règlements, la section a sous ses ordres des médecins de département, d'arrondissement et de commune, des vétérinaires et des sages-femmes. L'organisation médicale est aussi complète que l'organisation administrative: à côté du préfet, le médecin départemental, presque aussi bien rétribué; à côté du sous-préfet, le médecin d'arrondissement, avec le même traitement; dans chaque commune d'une certaine importance, un médecin communal qui fait de droit partie du conseil municipal. Ceci, en tout cas, est excellent. Au ministère se réunit aussi le conseil sanitaire général, composé de sept médecins. C'est un corps scientifique consultatif. Sa mission est d'étudier et de contrôler les mesures que peut adopter la section sanitaire qui représente le pouvoir exécutif. Le pays tout entier est donc soumis à une hiérarchie de fonctionnaires médicaux, investis du pouvoir d'inspecter et de réglementer tout ce qui touche à l'hygiène des hommes et des animaux domestiques.

Voici maintenant quelques détails de cette réglementation. Tout enfant doit être vacciné entre le troisième et le douzième mois de sa naissance et revacciné à la sortie de l'école primaire, et, s'il est du sexe masculin, revacciné une troisième fois quand il est appelé au service militaire. La vaccination obligatoire et gratuite se fait sous la surveillance du préfet et du médecin départemental, et en présence du maire. La vaccination doit avoir lieu entre le 1er mai et le 30 septembre. Sur toute maison où règne une maladie contagieuse doit être attaché un écriteau réglementaire, indiquant la nature du mal. Même prescription en Hollande, où l'on pouvait voir récemment, sur l'hôtel qu'occupait l'héritier de la couronne, une plaque portant ces mots sinistres: _Fièvre typhoïde_. Le médecin départemental doit veiller à la propreté des maisons habitées, en éloigner les causes d'infection ou de maladie résultant des lieux d'aisances et, des fumiers trop rapprochés des sources, de la nature de l'eau, de la mauvaise nourriture, des coutumes concernant les couches et les inhumations. Ses investigations doivent s'étendre même jusqu'à un sujet très délicat, car il doit rechercher «comment se font les mariages, s'ils produisent des maladies héréditaires, quelle est la fécondité moyenne des unions et s'il y a des causes qui la limitent». Sous peine de punition disciplinaire, il est tenu d'obtenir du préfet des mesures pour faire disparaître, soit dans les ateliers, soit dans les familles particulières, «tout ce qui peut nuire à la santé».

Le nombre des pharmaciens est limité et le prix de tous les médicaments taxé. Les honoraires des médecins pour leurs visites et pour toutes les opérations le sont également. Ainsi, la visite simple se paye dans la capitale de 1 à 4 francs, dans le reste du pays, de 1 à 2 francs. Pour un bandage de plâtre sur un bras cassé: 6 francs; pour amputer un bras ou une jambe, 40 francs; pour l'emploi du forceps, 6 à 40 francs, et ainsi de suite. On ne peut pas dire que le corps médical ait abusé de sa toute-puissance pour rançonner les malades. Un hôpital de vingt lits au moins doit être ouvert dans chaque chef-lieu de département et dans chaque arrondissement; il est placé autant que possible au centre du territoire. N'oublions pas qu'il y en a 31 pour 1,800,000 habitants. Le médecin officiel y aura son logement. Les indigents y seront reçus gratuitement ou ils seront soignés à domicile.

Dans l'intérêt de la santé publique, les règlements n'ont pas craint d'interdire un usage séculaire, qui semble presque un rite religieux. Partout, les orthodoxes transportent leurs morts au cimetière dans un cercueil ouvert, et on couvre le visage et le corps de fleurs. Désormais, il faut le mettre dans un cercueil fermé, sous peine de prison et d'amende. Les prescriptions pour combattre les épizooties à la frontière et dans le pays sont également rigoureuses et minutieuses.

Cette vaste et complète organisation sanitaire dispose d'un budget spécial, qui se compose du revenu de toutes les fondations hospitalières fusionnées en un fonds spécial, d'un impôt spécial de 1 fr. 60 c. par contribuable et de subsides de l'État. Je pense qu'en aucun pays il n'existe un régime de police hygiénique aussi détaillé et aussi parfait. Mais n'a-t-on pas dépassé la mesure? Dans une intéressante étude sur l'histoire du service sanitaire en Serbie, M. Vladan Georgevitch nous montre, dès le XIIe siècle, les anciens souverains serbes, le grand Stephan Nemanja et le roi Milutine fondant des hôpitaux. Nommé récemment maire de Belgrade, cet hygiéniste éminent s'est donné pour mission de faire de cette capitale la ville la plus saine de l'Europe. A cet effet, il s'occupe, en ce moment, de préparer de grands travaux de pavage, d'éclairage et d'égouts, ce qui est excellent; seulement, pour payer l'intérêt des douze millions que cela coûtera, il veut établir l'octroi, ce qui serait très regrettable. Alors que tous les économistes condamnent cet impôt et qu'on envie les pays qui, comme la Belgique et la Hollande, sont parvenus à l'abolir, on irait entourer Belgrade d'un cercle de douane intérieure et d'un cordon de gabelous, et on choisirait pour cela le moment où les nouveaux chemins de fer, qui relieront l'Occident à l'Orient, vont faire de la capitale serbe une grande place commerciale et où il faut surtout faciliter les échanges, en supprimant les entraves, les frais et les délais! Mieux vaut accomplir lentement les améliorations que d'arrêter, dès le début, l'essor du commerce, qui fuit dès qu'on le gêne et qu'on porte atteinte à sa liberté.

--On fonde grand espoir sur le développement des industries extractives. Déjà existe à Maidan-Pek, aux mains d'une compagnie anglaise, une grande fonderie de fer, mais elle ravage les forêts et ne donne pas de grands bénéfices. Bientôt, grâce au chemin de fer, on pourra exploiter les couches de lignite qu'on rencontre entre Tchoupria et Alexinatz et aux bords de la Nischava, au delà de Nisch, et aussi rouvrir les mines de plomb argentifères de Kopaonik et de Jastribatz, dans la vallée de la Topolnitza. Comme la Grèce au Laurium, la Serbie possède des résidus d'anciennes exploitations qui contiennent 5 à 6 p. c. de plomb et 0.0039 d'argent. On estime qu'il y en a 426,000 mètres cubes. On les rencontre dans les montagnes de Glatschina, à 28 kilomètres de Belgrade.

--Le bâtiment où se réunit l'assemblée nationale, la Skoupchtina, est une construction provisoire sans prétention architecturale. On y trouve, comme partout, des bancs en demi-cercle, l'estrade du bureau et des galeries publiques, mais il n'y a point de tribune pour l'orateur; chacun parle de sa place. Le régime constitutionnel ordinaire est en vigueur; seulement, il n'y a qu'une Chambre. Le conseil d'État, autrefois appelé Sénat (_Soviet_), avec onze à quinze membres, nommés par le roi, prépare les lois. Il a aussi d'importantes attributions administratives; mais la Skoupchtina seule vote les lois et le budget. Celle-ci compte aujourd'hui 170 membres, dont les trois quarts sont élus à raison de un député par 3,000 contribuables et le dernier quart, nommé par le roi «parmi les personnes distinguées par leur instruction ou leur expérience des affaires publiques». Est électeur tout Serbe majeur et payant un impôt sur ses biens, son travail ou son revenu. Pour être nommé député, il faut avoir trente ans révolus et payer trente francs au moins d'impôt à l'État. Curieuse incompatibilité, les officiers, les fonctionnaires, les avocats, les ministres des cultes ne peuvent être désignés par le peuple, mais seulement par le roi. La Skoupchtina se réunit chaque année. Le roi peut la dissoudre. Pour changer la Constitution (_Oustaw_), pour élire le souverain ou le régent, s'il y a lieu, ou pour toute question de première importance au sujet de laquelle le roi veut consulter le pays, il faut réunir la Skoupchtina extraordinaire, qui se compose de quatre fois plus de députés que l'assemblée ordinaire. Une bande de réfugiés, réunie le 4 février 1804 dans la forêt d'Oréchatz, y décida la guerre sainte contre les Turcs et conféra à Kara-George le titre de vojd ou de chef: ce fut la première Skoupchtina. C'est d'elle qu'émanent, par conséquent, la nationalité serbe et plus tard la dynastie. C'est en Serbie, plus que partout ailleurs, qu'on peut dire que tous les pouvoirs viennent du peuple. Les électeurs étant tous des propriétaires indépendants, les élections devraient être complètement libres, et néanmoins, dans les moments de crise, le gouvernement, par l'influence de ses préfets et de ses sous-préfets, parvient, dit-on, à imposer ses candidats. Si cela est vrai, c'est un symptôme regrettable et pour les gouvernants et pour les gouvernés.

--Le prix des denrées et le montant des traitements servent à faire apprécier les conditions économiques d'un pays. Les chiffres sont un peu inférieurs à ceux de l'Occident, mais pas notablement. La liste civile du roi a été élevée, en 1882, de 700,000 à 1,200,000 francs. Le métropolite reçoit 25,000 francs; les ministres et les évêques, 12,630 francs; les conseillers d'État, 10,140 francs; les conseillers de la cour des comptes et de la cour de cassation, de 5,000 à 7,000 francs; le président d'un tribunal de première instance, de 4,000 à 5,000 francs; les juges, de 2,500 à 4,000; un professeur d'université, 3,283 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à 7,172 francs; un professeur de l'enseignement moyen, 2,273 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à 5,000 francs; les instituteurs et les institutrices, outre le logement et le chauffage, fourni par la commune, 800 francs, augmentés successivement jusqu'au maximum de 2,450 francs; un général, 12,600 francs; un colonel, 7,000, un capitaine, 2,700 et un lieutenant 1,920 francs. A Belgrade, la viande se paye 1 franc le kilogramme; le poisson, 1 fr. 25 c.; le sterlet, 1 fr. 60 c.; le pain, 25 centimes; le vin, de 50 centimes à 1 franc; le beurre, 3 à 4 francs; la couple de poulets, 2 à 3 francs; un dindon, 4 francs; une oie, 3 francs. Plus on pénètre dans l'intérieur du pays, plus ces prix diminuent. Les voies de communication rapides nivelant les prix, Belgrade est déjà sous l'action du marché de Pesth. La Serbie a adopté le système monétaire français; seulement, le franc s'appelle _dinar_ et le centime, _para_.

La valeur des immeubles en Serbie augmente rapidement. En 1863, on a estimé celle des propriétés urbaines, moins Belgrade, à 48,531,844 francs, et celle des propriétés rurales à 196,099,000 francs. D'après les calculs communiqués par le directeur de l'_Ouprava Fondava_ à M. de Borchgrave, il faudrait porter la valeur des propriétés urbaines à plus du double, soit à environ 100 millions, et celle des propriétés rurales à 2,160,000,000 de francs. Pour Belgrade seule, on compte 1,080,000,000 de francs, ce qui, relativement, paraît un chiffre trop fort. Pour les terres, les appréciations sont difficiles, parce qu'il s'en vend très peu. Sur les 360,000 contribuables que compte la Serbie, 12,000 ont conclu avec l'_Ouprava Fondava_ des emprunts hypothécaires pour une somme de 36 millions de francs, dont 12 millions pour Belgrade, et 24 millions pour le reste du pays.

A Belgrade, les terrains à bâtir atteignent un prix élevé: 60 à 100 francs par mètre carré dans les rues Prince-Michel fit Teresia; vers le Danube, 20 à 30 francs, et vers la Save, 24 à 40 francs. Les constructions coûtent cher, parce que la main-d'oeuvre et les matériaux se payent à un haut prix. Le salaire d'un ouvrier maçon est de 5 à 6 francs par jour; leurs aides, qui sont souvent des femmes, reçoivent 1 fr. 50 c. Les 1,000 briques valent 35 à 40 francs. Les maisons rapportent de 8 à 10 ou 12 p. c. de leur prix de revient. C'est donc un bon placement, car le chemin de fer augmentera la valeur des immeubles dans la capitale. Il y aurait avantage à employer ici, pour faire des briques, les méthodes et les ouvriers belges, qui les produisent au prix de 12 à 15 francs le 1,000.

M. Vouitch, professeur d'économie politique à l'université, m'en fait voir les bâtiments. Ils ont été construits grâce au legs généreux d'un patriote serbe, le capitaine Micha Anastasiévitch, mort récemment à Bucharest, et dont l'une des filles a épousé M. Marinovitch, envoyé de Serbie à Paris. C'est le plus beau monument de Belgrade. On y a réuni des monnaies, des armes, des antiquités, des manuscrits et des portraits très intéressants pour l'histoire nationale. C'est aussi le siège de l'Académie royale des sciences. L'université n'a que trois facultés: celle de philosophie et lettres; celle des sciences, comprenant les arts et métiers, et celle de droit, vingt-huit professeurs et environ deux cents élèves. Pour étudier la médecine, il faut se rendre à l'étranger.

--Le code civil, rédigé sous Milosch, est une imitation du code autrichien; cependant il y a quelques différences curieuses à noter, entre autres celle-ci: comme dans toutes les législations primitives, les filles n'héritent pas, s'il y a des fils ou des enfants mâles issus d'eux. Elles n'ont droit qu'à une dot, afin que les biens ne passent pas dans une famille étrangère.

--Je lis dans un journal financier:

«Les journaux de Berlin s'occupent de la régie des tabacs serbes. La formation de la régie est prévue dans le contrat d'avances conclu avec le groupe de la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir d'Escompte. La redevance est fixée, pour les cinq premières années, à 2,250,000 francs, et elle progresse par séries quinquennales. Elle forme le gage de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera fait directement par les contractants de la régie et par prélèvements sur cette redevance.»

Rien de plus triste! Voilà la Serbie, pays libre et à peine émancipé, qui suit le chemin de la Turquie et de l'Égypte. Elle hypothèque et livre en gage, successivement, toutes ses ressources, donnant droit, chose plus grave, aux financiers européens d'intervenir dans son administration intérieure. C'en est fait de son indépendance. Elle ne payera plus tribut à Constantinople, mais à Vienne et à Paris, et dans des conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou à la banqueroute ou à l'asservissement économique de la nation serbe. Vaillant Kara-George, glorieux Milosch, est-ce pour un semblable avenir que vous avez combattu!

--Tandis que nous nous promenons sur le Kalimegdan et que nous contemplons, du haut de ce glacis de la forteresse, le magnifique paysage qui se déroule devant nous, la vaste plaine hongroise et le confluent du Danube et de la Save illuminés des feux dorés du soleil couchant, on me raconte quelques détails sur les atrocités commises jadis par les Turcs en ce lieu même. C'était en 1815. L'insurrection serbe vaincue, et Milosch momentanément réduit à se soumettre, les Turcs, qui avaient réoccupé tout le pays, voulurent lui enlever toutes ses armes. Suleyman-Pacha envoya des sbires dans chaque village pour forcer les paysans à livrer leurs fusils. Ceux qui refusaient ou qui prétendaient n'en pas avoir étaient soumis à des tortures atroces; des femmes et des hommes étaient tués sous la bastonnade, pendus, les pieds en l'air, privés de toute nourriture, empalés ou brûlés vifs. Ce serait à ne pas le croire, si, comme le dit Mme Mijatovitch, dans son livre _History of Modern Serbia_, page 81, on ne connaissait pas le nom des victimes et la date exacte de leur martyr. En un seul jour, le gouverneur de Belgrade, Suleyman, fit empaler 170 Serbes compromis dans la dernière insurrection, malgré l'amnistie générale solennellement promise. Comme ces empalements s'étaient faits du côté du Kalimegdan qui domine la Save et fait face à Semlin, le général autrichien qui y commandait écrivit au pacha que cette exhibition révoltante devait être considérée comme une insulte à un État chrétien voisin, et que, par conséquent, s'il n'était pas mis fin immédiatement à ce spectacle abominable, les soldats autrichiens viendraient y mettre ordre. Suleyman ordonna de faire faire les exécutions du côté du Danube.

--L'esprit d'association est développé parmi les artisans. J'ai remarqué, en face des bureaux du _Vidélo_, une _zadruga_ d'imprimeurs typographes, c'est-à-dire une société coopérative. L'antique zadruga rurale, la communauté de familles, est, en effet, une association de production agricole.

--J'aime à errer dans le grand cimetière. Il est situé à l'extrémité sud de la ville, sur une colline d'un côté, coupée à pic par une carrière. On y a une vue admirable sur le Danube et sur l'immense plaine de la Hongrie. Le vendredi, les parents des défunts viennent visiter leurs tombes et y apportent des offrandes, comme dans l'antiquité. Voici, sur le tertre où est plantée une simple croix en bois noir, une petite bougie, un plat de cerises, un petit pain, une bouteille de vin et des fleurs. Une femme y est accroupie, elle pousse des gémissements accompagnés d'invocations à l'âme de son mari semblables à des mélopées: «O ami, pourquoi nous as-tu quittés? Nous t'aimions tant! Chaque jour, nous te pleurons! Rien ne pourra nous consoler.» Sur d'autres tombes se font entendre des lamentations encore plus douloureuses. On dirait un choeur de pleureuses romaines. L'effet est poignant. Le rite oriental s'est beaucoup moins modifié que les cultes occidentaux. Les coutumes du paganisme grec et latin, qui ont transformé le christianisme primitif, purement sémitique, sont restées ici intactes et vivantes. Ce poétique cimetière n'est pas à 200 mètres des habitations, comme le prescrit le règlement sanitaire: sera-t-il aussi fermé?

--Je retrouve ici une personne que j'avais rencontrée lors de mon premier voyage et dont la vie est un drame. En 1867, lorsque je quittai Belgrade pour me rendre aux bains d'Hercule, à Mehadia, je vis monter sur le bateau à vapeur une dame au port de reine, accompagnée d'une jeune fille dont la beauté était éblouissante. Je remarque qu'elle est saluée avec le plus grand respect. La femme du consul d'Autriche, Mme de Lenk, m'apprend que c'est Mme Anka Constantinovitch, tante du prince Michel, lequel est éperdument amoureux de sa fille, la ravissante Catherine.--«Il veut, me dit-elle, l'épouser, après s'être divorcé de sa femme, la comtesse Hunyadi, qui déteste Belgrade et habite constamment en Hongrie. Jusqu'à présent, deux obstacles ont empêché l'accomplissement de ce dessein: le rite orthodoxe admet le divorce, mais interdit le mariage entre cousins et cousines. La comtesse Hunyadi est catholique; elle se refuse au divorce, et l'Autriche la soutient.» Comme j'avais une lettre de François Huet pour le prince Michel, Mme Anka me reçut de la façon la plus aimable et je passai quelques jours avec elle et sa fille à Mehadia. Peu de mois après, le prince Michel et Mme Anka étaient assassinés dans le parc de Topchidéré. Sa fille, la belle Catherine, qui est devenue Mme Michel Boghitchevitch, me raconte ce tragique épisode.

--«Nous nous promenions, me dit-elle, ma mère et moi, avec le prince dans le Thiergarten. C'était par une belle après-midi du mois de juin. Tout à coup, sortent du bois des hommes armés de pistolets. Ils tirent à bout portant. Le prince et ma mère sont tués sur le coup, une balle m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate, glisse et s'arrête dans mon cou. Tenez, elle est encore là; on n'a pas voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena à épouser, peu de temps après, Blasnavatz qui en avait près de soixante, mais qui était régent de la Principauté. Après sa mort, je devins la femme de mon mari actuel, qui est également mon cousin. Aussi, pour que le mariage pût s'accomplir, fûmes-nous obligés de nous réfugier en Hongrie. Le roi Milan nous a fait revenir à Belgrade, et il est très bon pour nous, mais nous préférons vivre à l'écart du monde officiel. Que de terribles souvenirs! Le prince Michel était adoré par le peuple. Vous avez vu sa statue équestre sur la place du Théâtre. Bientôt on inaugurera un monument expiatoire dans le parc aux Daims, à la place où il a été tué.»--Malgré ces tragiques épreuves, Mme Catherine est restée très belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velouté, avec de grands sourcils arqués et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car, comme son cousin le roi, à qui elle ressemble d'ailleurs, elle est d'origine valaque, par les femmes.