Part 25
Par une loi de 1871, des caisses d'épargne ont été fondées par l'État dans cinq chefs-lieux de département: Smedorevo, Krouchevatz, Tchatchak, Ougitza et Kragonjevatz. Outre une somme de 150,000 ducats (1,962,500 francs) avancée par l'État, ces caisses ont reçu en dépôt les capitaux des églises, des communes, des veuves et des orphelins qui ont été remis à l'_Ouprava Fondava_. L'intérêt payé est de 5 p. c. et seulement de 3 p. c. pour les fonds exigibles à la première demande.
Les différents métiers, constitués par l'association des ouvriers et des corps de patrons, ont aussi chacun une caisse de secours et même d'avances. En 1881, Belgrade comptait 30 métiers possédant en tout un capital de 174,318 francs; Tchoupria, 37 métiers possédant 74,834 francs; Pojarévatz, 28 métiers possédant 69,509 francs; Nisch, 29 métiers possédant 27,248 francs.
Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'État que je rencontre ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, désirent vivement voir se développer chez eux l'industrie manufacturière. A cet effet, on a voté, en 1873, une loi spéciale qui permet au gouvernement d'accorder aux entreprises industrielles qui s'établiront en Serbie un monopole exclusif, même pour quinze ans, et, en outre, toute espèce de faveurs: des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les machines. Quelques concessions de monopole ont été demandées, mais sans aboutir. La seule qui ait réussi est une grande fabrique de draps, établie à Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'État est obligé de lui prendre tous les draps nécessaires à l'armée, en les payant 10 p. c. de plus que le prix le plus bas soumissionné par d'autres fournisseurs. Ceci est une rude charge imposée aux contribuables. Et qui en profite? Personne; pas même les ouvriers, qui reçoivent un minime salaire: fr. 40 c. à 1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c. à 2 francs pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrès, et partout où on l'a pu, on l'a supprimé. On le comprend quand il rapporte un revenu au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un monopole qui coûte de l'argent à l'État et qui grève tous les consommateurs est une chose absurde et inique.
Dans un pays où chacun est propriétaire et cultive sa propre terre, l'heure de l'industrie manufacturière n'est pas venue; il manque le prolétariat, pour lui fournir la main-d'oeuvre à bon marché par la concurrence des bras. Au lieu de se féliciter d'une situation économique si heureuse, qui permet à tous de mener la vie saine de la campagne et de se procurer, par le travail agricole, un bien-être suffisant, le gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de privilèges, de créer une industrie factice, contre nature, plus exposée encore que la nôtre aux crises cruelles dont nous souffrons périodiquement. Quelle aberration! Elle est dictée par cette idée qu'un pays où manque la grande industrie est arriéré, barbare. Même erreur en Italie. Voit-on s'élever des cheminées de fabrique, on s'en réjouit: c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la création de ces établissements? Ni l'État, qui leur accorde des faveurs de toute espèce, ni le public, rançonné par les monopoleurs, ni surtout les travailleurs enlevés aux champs et entassés dans les ateliers. Quelques spéculateurs étrangers s'enrichiront peut-être aux dépens de la Serbie et iront dépenser ailleurs le produit net de leurs prélèvements privilégiés.
Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux qui le font valoir, il n'y a pas de fermage payé, et ainsi manque la classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes: Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population urbaine, y compris celle des bourgades, ne dépasse pas 200,000 âmes. Il n'y a point du tout d'aristocratie et très peu de bourgeoisie; celle-ci est composée des négociants, des boutiquiers et des propriétaires de maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de paupérisme; les infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrières. Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les neuf dixièmes de la population, les vêtements, les meubles, les ustensiles, les instruments aratoires, est confectionné sur place par les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une concurrence subventionnée, qui remplacera les bonnes et fortes étoffes de laine et les solides chemises de lin brodées, appropriées au climat et si pittoresques, par des cotonnades à bas prix, à l'imitation de celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'à présent pour favoriser le développement de l'industrie manufacturière: les marchés urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se heurterait d'ailleurs à un autre obstacle résultant, non des conditions naturelles, mais des combinaisons spéciales du tarif douanier; car l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le récent traité de commerce de 1881.
Pour faciliter les échanges des populations habitant des deux côtés de la frontière dans une certaine zone, l'Autriche a adopté, de commun accord et sous condition de réciprocité avec quelques États limitrophes, notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appelé _Grenz-Verkehr-Tarif_[14]. Le tarif différentiel arrêté avec la Serbie réduit, pour certaines marchandises, les droits de douane à la moitié de ceux que paye la nation la plus favorisée, et, au lieu de limiter la zone à laquelle doivent être réservées ces facilités, le traité austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement importés, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie austro-hongroise par les frontières communes. Les droits de douane, déjà peu élevés en général, se trouvent tellement réduits que les fabriques serbes qui veulent s'établir sont rendues impossibles ou sont bientôt tuées par la concurrence. C'est ce qui a frappé de stérilité la plupart des monopoles accordés en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial à l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette prime exorbitante accordée à un État déjà si favorisé par sa proximité; car, sur le total du commerce extérieur de la Serbie, s'élevant en 1879, pour les importations et les exportations, à 86 millions de francs, les échanges avec l'Autriche montaient à 65 millions. Mais, quant à moi, j'y vois un avantage pour les Serbes: elle les préserve d'être enfermés dans des ateliers insalubres et exploités par des manufacturiers privilégiés.
[Note 14: Les marchandises qui, par faveur spéciale, en vertu du trafic-frontière (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent à l'importation que la moitié des droits de douane applicables à la nation la plus favorisée, sont les suivantes:
1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus favorisée, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.
2. Pierres non polies, pierres à aiguiser et pierres à lithographier. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75 centimes.
3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grès, tuyaux, carreaux pour poêles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.
4. Verre à vitres, etc., plaques de verre coulées pour toitures ou dallages. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 3 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 fr. 50 c.
5. Verre creux, blanc. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 5 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 fr. 50 c.
6. Fer brut, fonte en barre, en gueuse, fer malléable et acier en barre, massiaux, fer en loupe, vieille ferraille, débris de fer et acier. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 80 centimes; l'Autriche-Hongrie, 40 centimes.
7. Fer et acier en verges, carré, en rubans, méplat ou rond, fer et acier d'angle et de cornière de toute espèce, plaques de fer et d'acier. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc. Les outils et instruments aratoires rentrent dans cette catégorie.
En échange, la Serbie a obtenu le traitement différentiel pour ses boeufs et taureaux (par tête, 4 florins), et ses porcs (par tête, fl. 1.50.)]
Un rapport récent du consul d'Autriche-Hongrie à Belgrade constate sans façon que la Serbie est entraînée dans l'orbite commerciale de sa puissante voisine. «La Serbie, dit M. de Wysocki, est, par sa situation, attribuée presque entièrement à l'Autriche-Hongrie, et elle le sera encore longtemps. Le long de sa frontière septentrionale, la Serbie a trois grands moyens de communication: le Danube, la Save et la _Staatsbahn_, qui lui imposent impérieusement l'Autriche-Hongrie comme débouché et comme source d'importations.» La vérité de cette affirmation se trouve confirmée par les chiffres du commerce extérieur de la Serbie, dont voici le résumé pour 1880: Importation, 59,096,263 francs; exportation, 31,685,553 francs; transit, 1,504,877 francs; total: 90,286,693 francs. Importation d'Autriche-Hongrie, 38,151,904 francs; exportation en Autriche-Hongrie, 24,376,208 francs; total: 62,528,112 francs. Reste donc pour tous les autres pays: 27,758,581 francs. En 1882, on a exporté 280,000 porcs estimés 13,990,000 francs; pour 14,246,270 francs de pruneaux secs; pour 8,101,770 francs de laine; 6,083,600 francs de froment; 2,584,660 francs de vin. Progression du commerce extérieur: 1842, 13 millions; 1852, 22 millions; 1862, 28 millions; 1868, 67 millions; 1880, 90 millions.
Je me suis permis de dire aussi au ministre des finances qu'un autre danger me semblait menacer la Serbie, celui de la dette publique, grossissant partout et toujours, grevant toutes les familles, ruinant surtout les campagnes et faisant plus de mal que les trois fléaux dont la litanie demande que le Seigneur nous délivre: la peste, la guerre et la famine. Point d'agent de paupérisation plus malfaisant. Les désastres de la guerre se réparent vite, on l'a bien vu en France après 1870; mais la dette arrache le pain de la bouche de ceux qui le produisent: voyez l'Italie, la Russie et l'Égypte. Elle est surtout une cause de souffrances dans les contrées éloignées des marchés de l'Occident, où les denrées sont à vil prix et l'argent rare. Dans une province écartée, au centre de la péninsule des Balkans, une famille vit à l'aise; mais forcez-la de verser 20 ou 30 francs en or aux banquiers de Vienne ou de Paris, pour sa part dans l'intérêt de la dette, que de produits elle devra vendre et soustraire à la satisfaction de ses besoins, dans une région où les routes manquent pour l'exportation et où il n'y a pas d'acheteurs sur place, parce que chacun produit à suffisance tout ce qu'il lui faut! La facilité d'emprunter est un entraînement irrésistible pour ceux qui gouvernent. Ils ont immédiatement en mains des moyens d'action énormes; l'avenir pourvoira aux intérêts et au remboursement! Les banquiers sont toujours prêts à avancer l'argent. Ils touchent la prime et rejettent le risque sur les souscripteurs. Le déficit se creuse; on emprunte encore pour le combler; les populations sont accablées de charges croissantes, jusqu'à ce que vienne la faillite. C'est l'histoire habituelle des emprunts orientaux. Pour les pays primitifs, le crédit est une peste.
La dette de la Serbie ne s'élève encore qu'à 130 millions, dont 100 ont été consacrés à faire le chemin de fer Belgrade-Nisch et à remplacer les millions emportés par la faillite Bontoux. Mais les emprunts n'ont commencé à se succéder qu'à partir de 1875, et déjà ils prennent plus de 7 millions par an sur un revenu de 34. On entre dans cette voie funeste qui a mené la Turquie à sa perte. Pour obtenir 5 millions destinés à compléter l'achat de 100,000 nouveaux fusils Mauser, on a cédé à l'Anglo-Austrian Bank le monopole du sel pour quinze ans, et récemment on a engagé d'autres impôts, se mettant ainsi à la merci des financiers étrangers. Rien de plus funeste pour un État; il aliène de la sorte son indépendance. Je sais parfaitement que jusqu'à présent la Serbie peut très facilement payer l'intérêt de sa dette, d'autant plus que le nouveau chemin de fer, surtout quand il sera relié à Salonique, d'un côté, et à Constantinople, de l'autre, favorisera notablement le développement de la richesse; mais, néanmoins, je ne puis cacher mon impression aux ministres serbes qui m'ont fait un si bienveillant accueil. Armements coûteux, emprunts répétés, mise en gage des sources du revenu, ce sont là des symptômes inquiétants auxquels il faut veiller. _Principiis obsta_ est une admirable devise, trop peu comprise.
--Je reçois l'accueil le plus amical chez le secrétaire de notre légation, le comte du Bois. Il est grand chasseur et rapporte merveille des belles traques que l'on peut faire dans les montagnes du pays, qui sont sauvages et inhabitées.
--En voyage, je tâche toujours, quand j'en ai le temps, de visiter les bureaux des principaux journaux; c'est encore le meilleur centre d'informations. On y trouve des gens d'esprit capables d'exposer la situation d'une façon plus «objective», plus impartiale que les «politiciens». Je rencontre plusieurs fois M. Komartchitch, rédacteur en chef du journal progressiste et gouvernemental le _Vidélo_. Il y a, me dit-il, trois partis en Serbie: les conservateurs, les progressistes et les radicaux.
Les conservateurs ont pour chef M. Ristitch, l'homme politique le plus considérable du pays. Il a fait partie du conseil de régence après la mort du prince Michel et pendant la minorité du prince Milan. C'est lui qui a dirigé la politique étrangère pendant la période si difficile, si périlleuse de la guerre turco-russe, et aussi au congrès de Berlin, d'où il a eu l'honneur de rapporter pour la Serbie les deux importantes provinces de Nisch et de Pirot. Il a dû quitter le pouvoir, parce qu'il n'a pas voulu céder aux exigences de l'Autriche, lors des négociations pour le traité de commerce. Quand le cabinet de Vienne a menacé de fermer ses frontières aux exportations de la Serbie et que les canonnières autrichiennes sont venues s'embosser à Semlin, la Serbie n'a pas osé résister et M. Ristitch s'est retiré. On le prétend inféodé à la Russie. Il s'en défend énergiquement. «Ce que je veux pour mon pays, me dit-il, c'est ce bien précieux que nous avons conquis au prix de notre sang, l'indépendance. Nous devons conserver de bonnes relations avec l'Autriche, mais nous ne pouvons pas oublier ce que la Russie a fait pour nous. C'est à elle que nous devons d'exister. C'est elle qui, à la paix de Bucharest, en 1812, puis en 1815, en 1821 et en 1830, est intervenue pour nous et a obtenu notre affranchissement. Inutile de rappeler ses sacrifices en notre faveur durant la dernière guerre. C'est d'elle encore que nous pouvons attendre la délivrance des populations slaves affranchies par le traité de San-Stéfano, mais remises sous le joug turc par le traité de Berlin. Amis de tous, serviteurs de personne, voilà quelle doit être notre devise.» A l'intérieur, M. Ristitch est hostile aux innovations trop hâtives et partisan d'un gouvernement fort. Il est encore dans la force de l'âge. L'oeil ferme et même dur indique une volonté arrêtée. Il expose ses idées avec une grande netteté, et, quand il s'anime, avec une véritable éloquence. Il occupe une vaste maison richement meublée, sur le boulevard Michel, non loin du Konak.
Parmi les hommes d'État éminents de la Serbie appartenant au parti conservateur, on peut encore citer M. Kristitch, qui a été, à plusieurs reprises, président du conseil; Marinovitch, ancien président du Sénat, actuellement (1885) ministre de Serbie à Paris, et Garaschanine, qui a exercé une grande influence sur les affaires de son pays.
Le parti progressiste correspond aux libéraux de l'Occident. Il n'a guère de respect pour les institutions anciennes, qu'il considère comme un reste de barbarie, et il ne se pique point d'une grande déférence envers l'Église nationale, ainsi que l'a prouvé la façon dont il a mené et terminé le différend avec le métropolite Michel. Il veut doter son pays le plus tôt possible de tout ce qui constitue ce qu'on appelle la civilisation occidentale: grande industrie, chemins de fer, affaires financières, banques et crédit, instruction à tous les degrés, beaux monuments, villes bien pavées, éclairées au gaz, bourgeoisie aisée menant grand train, développement de la richesse, et, pour hâter la réalisation de ce programme, l'accroissement des pouvoirs et des revenus du gouvernement, et la centralisation. Le roi, qui désire voir son pays marcher d'un pas rapide dans la voie du progrès, s'attache de préférence à ce groupe de «libéraux». En outre, comme tous les souverains, qui craignent les chocs que peut amener la situation actuelle de l'Europe, il a pour visée principale de fortifier son armée.
Le parti radical comprend deux groupes dont les tendances sont très différentes. Le premier se compose des paysans et des popes de la campagne, qui veulent conserver intactes les anciennes libertés locales et payer peu d'impôts. Ils sont, par conséquent, hostiles aux innovations des progressistes, qui coûtent de l'argent et qui étendent le cercle d'action du pouvoir central. Les ruraux serbes ressemblent en ceci à ceux de la Suisse, qui, par le _referendum_, rejettent impitoyablement toutes les mesures centralisatrices, à ceux du Danemark, qui, dominant dans la Chambre basse, refusent, depuis des années, de voter le budget trop favorable aux villes, d'après eux, et à ceux de la Norvège, qui tiennent en échec le roi Oscar, si aimé en Suède et si digne de l'être. La seconde fraction du parti radical est composée de jeunes gens qui, ayant fait leurs études à l'étranger, en ont rapporté des idées républicaines et socialistes. Leur organe était la _Somoouprava_ (_l'Autonomie_). Leur amour des anciennes institutions slaves s'avive d'un enthousiasme étrange pour «la commune» de Paris, comme on peut le constater dans leur journal le _Borba_ (le _Combat_). Dans un programme que publiait naguère un de leurs journaux, ils réclamaient la revision de la Constitution afin d'arriver aux réformes suivantes: suppression du conseil d'État, division du pays en cantons fédérés, la magistrature remplacée par des juges élus, tous les impôts transformés en un impôt progressif sur le revenu et, au lieu de l'armée permanente, des milices nationales.
Si les élections sont libres, le parti des paysans doit l'emporter, car est électeur tout homme majeur payant l'impôt sur ses biens ou son revenu, ce qui équivaut à peu près au suffrage universel des chefs de famille. On compte 360,000 contribuables, dont environ les neuf dixièmes appartiennent aux campagnes. Mais quand le groupe radical urbain expose des idées révolutionnaires et socialistes qui n'ont guère d'application dans un pays où il n'y a ni accumulation de capitaux, ni prolétariat, et où se trouve réalisé le principe essentiel du socialisme: «A tout producteur l'intégralité de son produit», parce que la propriété foncière est répartie universellement et très également, alors les paysans prennent peur, et les avancés sont livrés sans défense à la merci du gouvernement, qui parfois use à leur égard de procédés de répression sommaires, rappelant trop l'époque turque, ainsi qu'on l'a vu récemment.
Je ne puis m'empêcher de croire que le parti progressiste, en s'efforçant d'implanter hâtivement en Serbie le régime dont la Révolution française et l'Empire ont doté la France, poursuit un faux idéal, dont l'Occident revient. Au risque de passer pour un réactionnaire, je n'hésite pas à dire que très souvent les paysans ont raison dans leurs résistances. C'est un si grand avantage pour un pays de posséder des autonomies locales, vivantes, ayant leurs racines dans le passé, qu'il faut bien se garder de les affaiblir ou de restreindre leur compétence. Quand la centralisation les a détruites, on a grand'peine à les ressusciter, comme on le voit en France et en Angleterre.
Le «fonctionnarisme» est une des plaies des États modernes. Pourquoi l'introduire là où il n'existe pas? Un exemple fera comprendre ma pensée. Tandis que la Belgique, avec cinq millions et demi d'habitants, n'a que neuf gouverneurs de province, la Serbie, qui n'a que 1,800,000 habitants, est divisée en vingt et un départements avec autant de préfets (_natchalnick_) et quatre-vingt-un districts ayant chacun son sous-préfet (_sreski-natchalnick_), et dans chaque préfecture et sous-préfecture il y a des secrétaires, des greffiers, des employés. N'est-ce pas trop? Le but visé paraît très désirable: c'est l'application rapide et surtout uniforme des lois. Il paraît intolérable que toutes les communes ne marchent pas du même pas et que quelques-unes restent très en arrière. C'est cependant ce que l'on voit dans les pays les plus libres et les plus heureux: en Suisse, aux États-Unis et jadis dans les Pays-Bas. L'uniformité est une admirable chose, mais on peut la payer trop cher. Il faut voir dans Tocqueville comment, en la poursuivant, l'ancien régime a détruit la vie locale et préparé la révolution. L'avantage incalculable des pays où la commune primitive a survécu, c'est que, plus on y est démocrate, plus on est conservateur. Quelles sont les causes de perturbation dans les États occidentaux? La grande industrie, la concentration des capitaux, le prolétariat, les grandes villes et la centralisation. Or, c'est là ce que les progressistes travaillent à développer en Serbie. Ils sont donc, à leur insu, les fauteurs des révolutions futures, en multipliant, aux dépens des contribuables, les places, ample proie que se disputeront les factions politiques, les influences parlementaires et les aspirants au pouvoir: C'est un des maux dont souffrent déjà la Grèce et l'Espagne, sans parler des États plus rapprochés de nous.
Les Serbes doivent rester un peuple principalement agricole: _Beati nimium agricolæ!_ Il n'est pas vrai, comme l'a dit l'économiste allemand List, le fondateur du Zollverein, en invoquant l'exemple de l'ancienne Pologne, qu'un État exclusivement adonné à l'agriculture ne peut s'élever à un haut degré de civilisation. Il y a trente ou quarante ans, avant qu'un tarif ultra-protecteur eût développé la grande industrie aux États-Unis, la Nouvelle-Angleterre avait autant de lumières et de bien-être et plus de vertus et de vraie liberté qu'aujourd'hui. Lisez ce qu'en disent les voyageurs clairvoyants de cette époque: Michel Chevalier, Ampère, Tocqueville: nulle part ils n'avaient trouvé un état social plus parfait. Voilà l'exemple qu'il faut poursuivre, et dont la Serbie n'est séparée que par une certaine infériorité de culture qui est le résultat inévitable de quatre siècles de servitude. Si ma voix pouvait être écoutée, je dirais aux Serbes: Conservez vos institutions communales, votre égale répartition de la terre; respectez les autonomies locales; gardez-vous de les écraser sous une nuée de règlements et de fonctionnaires. Ayez surtout, de bons instituteurs, des popes instruits, des écoles pratiques d'agriculture, des voies de communication; puis, laissez agir librement les initiatives individuelles, et vous deviendrez un pays modèle, le centre d'agglomération de cet immense et splendide cristal en voie de formation, la fédération des Balkans. Mais si, au contraire, vous violentez et comprimez les populations, pour marcher plus vite et vous rapprocher en peu de temps de l'Occident, vous conduirez la Serbie et vous-mêmes à l'abîme, car vous provoquez les révolutions.