Part 12
Au retour, j'admire de nouveau la beauté des récoltes. Les froments sont superbes. Presque pas de mauvaises herbes: ni bluets, ni coquelicots, ni sinapis. Le maïs, intercalé dans l'assolement, nettoie bien la terre, parce qu'il exige deux binages. Je ne vois dans les environs du village rien qui annonce qu'on s'y livre à des jeux, et je le regrette. La Suisse est sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, un modèle à imiter, surtout parmi des populations comme celles-ci, dont les moeurs simples ont tant de rapports avec celles des montagnards des cantons alpestres. Voyez l'importance qu'on attache en Suisse aux tirs à la carabine, aux luttes, aux jeux athlétiques de toute sorte. C'est comme dans la Grèce antique. Ainsi faisaient nos vaillants communiers flamands du moyen âge, imitant les chevaliers, contre lesquels ils apprirent de cette façon à lutter sur les champs de bataille. Ces exercices de force et d'adresse forment les peuples libres. Il faudrait les introduire ici partout, en offrant des prix pour les concours. C'est aux jeux auxquels s'adonne la jeunesse d'Angleterre qu'elle doit sa force, son audace, sa confiance en elle-même, ces vertus héroïques qui lui font occuper tant de place sur notre globe. Récemment, le ministre de l'instruction publique de Prusse a fait une circulaire que je voudrais voir reproduite en lettres d'or dans toutes nos écoles, pour recommander qu'on pousse les enfants et les jeunes gens à se livrer à des jeux et à des exercices, où se développent les muscles, en même temps que le sang-froid, la rapidité du coup d'oeil, la décision, l'énergie, la persévérance, toutes les mâles qualités du corps et de l'esprit. Il ne faut plus faire des gladiateurs comme en Grèce, mais des hommes forts, bien portants, décidés, et capables, au besoin, de mettre un bras vigoureux au service d'une cause juste. Les dimanches et les jours de fêtes, les campagnards dansent ici le _kolo_ avec entrain, mais cela ne suffit pas.
En rentrant à Djakovo, je demande à l'évêque comment va le séminaire qu'il avait fondé en 1857 pour le clergé catholique bosniaque, avec le concours et sous le patronage de l'empereur. Je venais d'en lire un grand éloge dans le livre du capitaine G. Thoemel sur la Bosnie. Le visage de Mgr Strossmayer s'assombrit. Pour la première fois, ses paroles trahissent une profonde amertume. «En 1876, on l'a transporté à Gran, me dit-il. Je ne m'en plains pas pour moi; plus on m'ôte de responsabilité devant Dieu, plus on diminue mes soucis et mes soins, qui déjà dépassent mes forces, mais quelle injustifiable mesure! Voilà de jeunes prêtres, d'origine slave, destinés à vivre au milieu de populations slaves, et pour faire leurs études, on les place à Gran, au centre de la Hongrie, où ils n'entendront pas un mot de leur langue nationale, la seule qu'ils parleront jamais, et celle qu'ils devraient cultiver avant toute autre. Que veut-on à Pesth? Espère-t-on magyariser la Bosnie? Mais les malheureux Bosniaques n'ont pu rester à Gran; ils se sont enfuis. Il est vraiment étrange combien, même les Hongrois qui ont le consciencieux désir de se montrer justes envers nous, ont de la peine à l'être. En voici un exemple. Je rencontrai, par hasard, Kossuth à l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Il venait démontrer, dans des discours et des brochures, que le salut de la Hongrie exigeait qu'on respectât l'autonomie et les droits de toutes les nationalités, _Gleichberechtigung_, comme disent les Allemands. C'était aussi mon avis. Il fallait oublier les querelles de 1848 et se tendre une main fraternelle. Mais, par malheur, je prononçai le nom de Fiume. Fiume est, en réalité, une ville slave. Son nom est Rieka, mot croate signifiant «rivière», et dont Fiume est la traduction en italien; c'est l'unique port de la Croatie; d'ailleurs, la géographie même s'oppose à ce qu'elle soit rattachée à la Hongrie, dont elle est séparée par toute l'étendue de la Croatie. Les yeux de Kossuth s'enflammèrent d'indignation. «Fiume, s'écria-t-il, est une ville hongroise, c'est le _littus Hungaricum_: jamais nous ne la céderons aux Slaves.»
«J'avoue, dis-je à l'évêque, que je comprends peu l'acharnement des Hongrois et des Croates à se disputer Fiume. Accordez à la ville une pleine autonomie, et comme le port sera ouvert au trafic de tous, il appartiendra à tous.
--Autonomie complète, voilà, en effet, la solution, répondit l'évêque. Nous ne demandons rien de plus pour notre pays.»
Le soir, au souper, on parla du clergé transdanubien appartenant au rite grec. Je demande si son ignorance est aussi grande qu'on le prétend. «Elle est grande, en effet, répond Strossmayer, mais on ne peut la lui reprocher. Les évêques grecs, nommés par le Phanar de Constantinople, étaient hostiles au développement de la culture nationale. Les popes étaient si pauvres qu'ils devaient cultiver la terre de leurs mains et ils ne recevaient aucune instruction. Maintenant que les populations sont affranchies du double joug des Turcs et des évêques grecs, et qu'elles ont un clergé national, celui-ci pourra se relever. J'ai dit, j'ai surtout fait dire qu'il fallait avant tout créer de bons séminaires. Dans ces jeunes États, c'est le prêtre instruit qui doit être le missionnaire de la civilisation. Songez bien à ceci: d'un côté, par ses études théologiques, il touche aux hautes sphères de la philosophie, de la morale, de l'histoire religieuse, et, d'un autre côté, il parle à tous et pénètre jusque dans la plus humble chaumière. Je vois avec la plus vive satisfaction les gouvernements de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie faire de grands sacrifices pour multiplier les écoles; mais qu'ils ne l'oublient pas, rien ne remplace de bons séminaires.»
Ces paroles prouvent que, quand il s'agit de favoriser les progrès des Jougo-Slaves, Strossmayer est prêt à s'associer aux efforts du clergé du rite oriental, sans s'arrêter aux différences dogmatiques qui l'en séparent. Ce clergé lui a cependant vivement reproché le passage suivant de sa lettre pastorale écrite pour commenter l'encyclique du pape _Grande munus_, du 30 septembre 1880, concernant les saints Cyrille et Méthode. «O Slaves, mes frères, vous êtes évidemment destinés à accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Vous êtes appelés aussi à régénérer par votre influence les sociétés de l'Occident, où le sentiment moral s'affaiblit, à leur communiquer plus de coeur, plus de charité, plus de foi, et plus d'amour pour la justice, pour la vertu et pour la paix. Mais vous ne parviendrez à remplir cette mission, à l'avantage des autres peuples et de vous-mêmes, vous ne mettrez fin aux dissentiments qui vous divisent entre vous que si vous vous réconciliez avec l'Église occidentale, en concluant un accord avec elle.» Cette dernière phrase provoqua des répliques très vives, dont on trouvera des échantillons dans le _Messager chrétien_, que publie en serbe le pope Alexa Ilitch (livraison de juillet 1881). L'évêque du rite orthodoxe oriental Stefan, de Zara, répondit à Strossmayer dans sa lettre pastorale datée de la Pentecôte 1881: «Que cherchent, dit-il, parmi notre peuple orthodoxe, ces gens qui s'adressent à lui sans y être appelés? Le plus connu d'entre eux nous fait savoir «que le saint-père le pape n'exclut pas de son amour ses frères de l'Église d'Orient et qu'il désire de tout son coeur l'unité dans la foi, qui leur assurera la force et la vraie liberté», et il souhaite «qu'à l'occasion de la canonisation des saints Cyrille et Méthode, un grand nombre d'entre eux aillent à Rome se prosterner aux pieds du pape, pour lui présenter leurs remercîments». L'évêque de Zara continue en s'élevant vivement contre les prétentions de l'Église de Rome, et, certes, il est dans son droit, mais il doit admettre qu'un évêque catholique s'efforce de ramener à ce qu'il considère comme la vérité des frères, d'après lui, égarés. La propagande doit être permise, pourvu que la tolérance et la charité n'aient pas à en souffrir; toutefois, ces rivalités religieuses sont très regrettables et elles peuvent longtemps mettre obstacle à l'union des Jougo-Slaves. Dans la lettre que m'écrivit lord Edmond Fitz-Maurice, au moment où je partis pour l'Orient, il résume la situation en un mot: «L'avenir des Slaves méridionaux dépend en grande partie de la question de savoir si le sentiment national l'emportera chez eux sur les différences en fait de religion, et la solution de ce problème est, pour une large part, entre les mains du célèbre évêque de Djakovo.» Je ne crois pas qu'il soit possible ni désirable que sa propagande en faveur de Rome réussisse; mais l'oeuvre à laquelle il a consacré sa vie, la reconstitution de la nationalité croate, est désormais assez forte pour résister à toutes les attaques et à toutes les épreuves.
CHAPITRE IV.
LA BOSNIE, HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.
Quand je quitte Djakovo, le secrétaire de Mgr Strossmayer me conduit à la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y mènent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné que du côté d'Essek: de profondes ornières dans la route, des terrains vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux; moins d'habitations. Est-ce parce qu'en allant à Vrpolje, on se dirige vers la Save et les anciennes provinces turques, c'est-à-dire vers la barbarie; tandis que, du côté d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne, c'est-à-dire vers la civilisation?
En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de la popularité des personnages haut placés.
Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil, hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface de la _Mare au Diable_ me revient à la mémoire: c'est celui où est dépeint le laboureur dans la _Danse de la mort_, de Holbein, avec cette légende:
A la sueur de ton visaige Tu gagneras ta pauvre vie.
Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême misère des cultivateurs, dont l'_Inchiesta agraria_ officielle publie les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé de la science, augmente si merveilleusement la production de la richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.
A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier. Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans les _hans_ il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du _kef_. En Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre--il y en a, dit-on, environ un demi-million--sont du plus pur sang slave. Ce sont les anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il, tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»
De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save. Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.
Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu, que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à l'administration communale. L'hôtel _Gelbes Haus_ est un vaste bâtiment à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui appartenait à la Turquie.
Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites, bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif. Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part, je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant. Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière. Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et le lendemain soir on est au coeur de la Bosnie, dans un autre monde.
Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates; le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque: sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné, que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de grenouilles, qui entonnent en choeur leur chant du soir.
Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie; il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la prière de l'_Aksham_ ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me rappelant l'ode de Schiller, _die Glocke_, je la préfère aux sons uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet. Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice. Venez dans la demeure de la félicité.»
Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes; pas un meuble, sauf tout autour des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans, les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le récipient sur les braises pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici: d'abord, la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate, des Turcs ou plutôt des musulmans complètement semblables à ceux qu'on voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes; ensuite, l'extrême simplicité des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant d'heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son tapis, dépensera pendant sa soirée trente centimes de tabac et de café, et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures, tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus de satisfaction à leurs clients riches et affairés? En voyant pratiquer ici, d'une façon si pittoresque et si consciencieuse, la tempérance commandée par le Koran, je songe d'abord à ces palais de l'alcoolisme, à ces _Gin palaces_ de Londres, où l'ouvrier et l'_outcast_ viennent chercher l'abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'électricité; je pense ensuite à cette vie de l'_upper ten thousands_, si compliquée et rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la table que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degré de civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur vivant au désert de sauterelles, à peine vêtu d'une étoffe grossière de poils de chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise, mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout dans nos grandes agglomérations d'êtres humains.
Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles qu'on les rencontre dans toute la Péninsule. La boutique est une échoppe entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relevé, sert d'auvent; celui d'en bas retombe et devient le comptoir où sont étalées les marchandises et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de commun, de magasin ou même parfois d'étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement, il ne faut pas oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divisée en deux parties ayant chacune son entrée distincte: d'un côté, le harem, pour les femmes; de l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d'un grillage en bois ou en papier découpé. J'aperçois un numéro de la _Neue freie Presse_ transformé en _muchebak_ ou moucharabie. Du côté des hommes, s'étend un balcon-véranda, où le maître de la maison est assis, fumant sa pipe.