La Peninsule Des Balkans Tome I Vienne Croatie Bosnie Serbie Bu
Chapter 6
La compagnie autrichienne est établie dans un palais de la place Schwarzenberg, qui est la plus belle partie du Ring. Escalier monumental en marbre blanc; bureaux immenses et confortables; salons de réception velours et or; quel contraste entre ces splendeurs du luxe moderne et la simplicité des locaux ministériels! C'est le symbole d'une profonde révolution économique: l'industrie primant la politique. M. de Serres étale une carte détaillée sur la table: «Voyez, me dit-il, voilà le chemin de fer direct de Pesth à Belgrade, qui passe le Danube à Peterwardein, puis la Save à Semlin. Il y a là deux grands ponts construits par la Société Fives-Lille. La section Belgrade-Nich sera inaugurée prochainement. A Nich, bifurcation: une ligne vers Sophia, une autre qui rejoindra celle de Salonique-Mitrovitza, déjà exploitée. Celle-ci suivra la haute Morava par Lescovatz et Vrania. Il n'y aura à franchir qu'un très court faîte de partage, pour atteindre Varosh, sur la voie ferrée qui aboutit à Salonique. Cet embranchement se terminera vite et il est de première importance: c'est le plus court chemin vers Athènes et même vers l'Égypte et l'extrême Orient. C'est par là qu'on pourra battre non seulement Marseille, mais Brindisi. Le rêve du consul autrichien von Hahn se trouvera réalisé.
«L'embranchement de Nich à Sophia et Constantinople offre dans sa première section de grandes difficultés. D'abord, pour arriver à Pirot, il faut passer par un effroyable défilé, le long de la Nichava. Nos ingénieurs n'ont rien vu de plus sauvage. Puis, pour s'élever de Pirot jusqu'au plateau de Sophia, en franchissant un prolongement des Balkans, on l'aura dur, car les terrains sont mauvais. Dans la plaine de Sophia, la construction peut se faire en courant, et de là à Sarambey, terminus des chemins ottomans, la ligne a été à moitié faite par les Turcs, il y a dix ans. Quinze à seize mois suffiraient pour l'achever. En résumé, nous irons en mai 1884, par rail, jusqu'à Nich, en traversant toute la Serbie. Ensuite, si l'on commence sans tarder, un an plus tard à Salonique et deux ans après à Constantinople.» Je remerciai M. de Serres de ces détails si précis.--«L'achèvement de ces lignes, lui dis-je, sera pour l'Orient un événement capital. Ce sera le signal de sa transformation économique, qui est autrement importante que toutes les combinaisons politiques et qui, d'ailleurs, hâtera l'accomplissement de celle qui est imposée par la nature des choses, je veux dire par le développement de la race dominante. Votre réseau et l'Autriche-Hongrie en profiteront d'abord, mais bientôt l'Europe entière prendra sa part des avantages résultant de la civilisation et de l'enrichissement de la péninsule balkanique.
Je me rends chez M. de Kállay. Je me félicite de le voir, car on me dit de tous côtés que c'est l'un des hommes d'État les plus distingués de l'empire. Il est du plus pur sang magyare: il descend d'un des compagnons d'Arpad, entré en Hongrie à la fin du IXe siècle. Famille de bons administrateurs, car ils ont su conserver leur fortune: précédent précieux pour un ministre des finances. Jeune encore, Kállay se montre avide de tout savoir. Il travaille comme un _privat-docent_, apprend les langues slaves et orientales, traduit en magyar la _Liberté_, de Stuart Mill, et ainsi devient membre de l'Académie hongroise. Ayant échoué comme député aux élections de 1866, il est nommé consul général à Belgrade, où il reste huit ans. Son temps n'y est pas perdu pour la science. Il réunit les matériaux d'une histoire de la Serbie. En 1874, il est nommé député à la Diète hongroise, et prend place sur les bancs du parti conservateur, qui est devenu la gauche modérée actuelle. Il fonde un journal, le _Kelet Népe_ (le peuple de l'Orient), où il trace le programme du rôle que la Hongrie doit jouer dans l'Europe orientale. Arrive la guerre turco-russe (1876), suivie de l'occupation de la Bosnie. On se rappelle que les Magyars manifestèrent alors de la façon la plus bruyante, leur sympathie pour les Turcs, et l'opposition attaqua l'occupation avec la dernière violence.
Les Hongrois y étaient passionnément hostiles, parce qu'ils y voyaient un accroissement du nombre des Slaves. Le parti gouvernemental lui-même n'osait pas appuyer ouvertement la politique Andrassy, tant il la sentait impopulaire. Alors Kállay se lève au sein de la Chambre pour la défendre. Il montre à son parti qu'il est insensé de se prononcer en faveur des Turcs. Il prouve clairement que l'occupation de la Bosnie s'impose en raison des convenances géographiques et même au point de vue hongrois; car elle sépare, comme un coin, la Serbie du Monténégro et empêche ainsi la formation d'un grand État jougo-slave, qui exercerait une attraction irrésistible sur les Croates de même langue et de même race. Il expose, en même temps, son idée favorite et parle de la mission commerciale et civilisatrice de la Hongrie en Orient. Cette attitude d'un homme connaissant à fond la péninsule des Balkans et toutes les questions qui s'y rattachent, irrita vivement son parti, qui resta quelque temps encore turcophile; mais elle fit une impression profonde en Hongrie et modifia le courant de l'opinion.
Le comte Andrassy le désigna comme représentant de l'Autriche au sein de la commission bulgare. Revenu à Vienne, Kállay est nommé chef de section au ministère des affaires étrangères et il publie son histoire de la Serbie en hongrois; elle est traduite en allemand et en serbe, et à Belgrade même on reconnaît que c'est la meilleure qui existe. Il fait paraître aussi une brochure importante en allemand et en hongrois sur les aspirations de la Russie en Orient depuis trois siècles. Sous le chancelier Haymerlé, il devient secrétaire d'État et son autorité grandit rapidement. M. de Szlavy, ancien ministre hongrois très capable, mais connaissant peu les pays transdanubiens, était ministre des finances de l'Empire et, comme tel, administrateur suprême de la Bosnie. L'occupation donnait de tristes résultats. Grandes dépenses; les impôts rentraient mal; l'argent, disait-on, restait collé aux doigts des employés, comme au temps des Turcs. De là déficit et mécontentement des deux Parlements trans et cisleithans. M. de Szlavy donne sa démission. L'Empereur tient énormément à la Bosnie, en quoi il n'a pas tort; c'est son idée, sa chose à lui. Sous son règne, le Lombard Vénitien a été perdu et l'empire diminué. La Bosnie fait compensation, et avec ce grand avantage qu'elle peut être assimilée à la Croatie, et ainsi soudée au reste de l'État, ce qui, pour les provinces italiennes, était à jamais impossible. L'Empereur chercha donc l'homme qu'il fallait pour remettre en bonne voie les affaires de Bosnie. M. de Kállay était indiqué. Il fut nommé en remplacement de Szlavy. Aussitôt, il se rend dans les provinces occupées, dont il parle toutes les langues. Il s'entretient directement avec tous, catholiques, orthodoxes et mahométans. Il rassure les propriétaires turcs, inspire patience aux paysans, réforme les abus, chasse les voleurs du temple; réduit les dépenses et, par suite, le déficit. Travail énorme: curer les étables d'Augias dans un vilayet ottoman.
Il a procédé avec infiniment de tact et de ménagement, mais aussi avec une fermeté impitoyable. Pour faire marcher une montre, il n'y a rien de tel que d'en bien connaître tous les rouages. Récemment, on l'avertit qu'un nuage se forme du côté du Monténégro. On craint une nouvelle insurrection. Il part aussitôt; mais pour ne pas éveiller de défiance, il emmène sa femme. Celle-ci est aussi intelligente que belle et aussi brave qu'intelligente: qualité de race. Comtesse Bethlen, elle descend du héros de la Transylvanie, Bethlen Gabor. Leur voyage à travers la Bosnie est une idylle. Mais, tout en se promenant d'ovation en ovation, il met le pied sur la mèche qui allait mettre le feu aux poudres. Depuis lors, tout va, dit-on, de mieux en mieux là-bas. C'est ce que je compte aller vérifier sur place. En tout cas, le déficit a disparu; aujourd'hui, l'Empereur est enchanté, et chacun m'affirme que si l'on peut conserver la Bosnie, ce sera à M. de Kállay qu'on le devra et qu'un rôle prédominant lui est réservé dans la direction future de l'empire. Il rêve de grandes destinées pour la Hongrie, mais il n'est nullement «chauvin». Il est prudent, réfléchi et connaît les fondrières de la route. Ce n'est pas pour rien qu'il a couru les grands chemins de l'Orient. Je vais le trouver à ses bureaux, situés derrière l'hôtel Münsch, dans une petite rue et à un second étage. On y arrive par un escalier en bois, étroit et sombre. En le montant, je pensais aux magnificences du palais de la compagnie des chemins de fer, et j'aimais mieux ceci.
Je suis étonné de trouver M. de Kállay si jeune: il n'a que 43 ans. Le vieil empire était autrefois gouverné par des vieillards; il l'est aujourd'hui par des jeunes gens. C'est ce qui lui imprime cette allure vive et décidée. Les Hongrois tiennent les rènes et ils ont conservé dans leur sang l'ardeur des races primitives et la décision du cavalier. J'ai cru respirer partout en Autriche un air de renouveau. C'est comme une frondaison de printemps qui couronne un tronc séculaire. M. de Kállay me parle d'abord des Zadrugas, que je compte aller revoir et qu'il a lui-même beaucoup étudiées: «Depuis que vous avez publié votre livre sur la propriété primitive, me dit-il, très exact quand il a paru, de nombreux changements se sont faits. La famille patriarcale, assise sur son domaine collectif et inaliénable, disparaît rapidement. Je le regrette comme vous. Mais qu'y faire?» Il m'engage à pousser jusqu'en Bosnie. «On nous reproche, ajoute-t-il, de n'y avoir pas encore réglé la question agraire. Mais ce qui se passe en Irlande prouve combien les problèmes de ce genre sont difficiles à résoudre. En Bosnie, il se complique du conflit entre le droit musulman et nos législations occidentales. Il faut aller sur les lieux et étudier la situation de près, pour comprendre les embarras qui vous arrêtent à chaque pas. Ainsi, en vertu de la loi turque, l'État est propriétaire de toutes les forêts, et je tiens beaucoup à nos droits sur celles-ci, afin de pouvoir les préserver. Mais, d'autre part, les villageois revendiquent, d'après la coutume slave, un droit d'usage sur les forêts domaniales. S'ils n'y prenaient que le bois dont ils ont besoin, il n'y aurait point de mal, mais ils abattent les arbres sans nul ménagement; puis arrivent les chèvres, qui mangent les jeunes pousses et qui ainsi empêchent tout repeuplement. Ces maudites bêtes sont le fléau du pays. Partout où elles peuvent arriver, on ne trouve plus que des broussailles. Nous ferons une loi pour la conservation des massifs boisés, si essentiels dans une contrée aussi montagneuse; mais comment la faire respecter? Il faudrait une armée de gardes forestiers et des luttes partout et à tout moment. Ce qui manque à ce beau pays si favorisé par la nature, c'est une _gentry_, capable, comme celle de la Hongrie, de donner l'exemple du progrès agricole. Je ne vous citerai qu'un exemple. Dans ma jeunesse, on n'employait sur nos terres qu'une lourde charrue en bois, remontant à Triptolème. Après 1848, la corvée est abolie; la main-d'oeuvre est renchérie; et nous devons cultiver nous-même. Alors nous avons fait venir les meilleures charrues de fer américaines, et maintenant elles sont en usage partout, même chez les paysans. En Bosnie, l'Autriche est appelée à remplir une grande mission, dont l'Europe entière profitera, plus que nous peut-être. Elle doit justifier l'occupation en civilisant le pays.
--«Quant à moi, répondis-je, j'ai toujours défendu, contre mes amis les libéraux anglais, la nécessité d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine à la Dalmatie, et je l'ai démontrée à une époque où on n'en parlait guère[7]. Mais l'essentiel est de faire des chemins de fer et des routes reliant l'intérieur du pays aux ports de la côte. La ligne Serajevo-Mostar-Fort Opus est de première nécessité.--«Évidemment, reprend M. de Kállay: _ma i danari_, on ne peut tout faire en un jour. Nous venons de terminer la ligne Brod-Sarajevo, ce qui vous permettra d'aller de Vienne au centre de la Bosnie par rail. Vous ne vous en plaindrez pas, j'imagine. C'est un des premiers bienfaits de l'occupation et ses résultats seront énormes.
[Note 7: «De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la Bosnie. Comme le disait un jour un guide monténégrin à Mme Muir Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c'est un visage sans tête, et la Bosnie sans la Dalmatie, c'est une tête sans visage. Faute de communications avec les districts qui s'étendent derrière eux, les ports dalmates, qui portent de si beaux noms, ne sont plus que des bourgs sans importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitants, Zara 9,000, Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de l'Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d'un puissant État, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitants. Dans beaucoup de ces cités appauvries, des mendiants habitent les palais des anciens princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore ses ailes sur des bâtiments qui tombent en ruines. Cette côte, qui a le malheur de border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le jour où de bonnes routes relieront ses beaux ports au territoire fertile de l'intérieur, dont la plus détestable administration arrête l'essor.» (_La Prusse et l'Autriche depuis Sadowa_, t. II, ch. 6. 1869.)]
Je parle à M. de Kállay d'un discours qu'il vient de prononcer au sein de l'Académie de Pest, dont il est membre. Il y développe son idée favorite, que la Hongrie a une grande mission à remplir. Orientale par l'origine des Magyars, occidentale par les idées et les institutions, elle doit servir, d'intermédiaire et de lien entre l'Orient et l'Occident. Cette thèse a provoqué, dans tous les journaux allemands et slaves, un débordement d'attaques contre l'orgueil magyare: «Ils s'imaginent, ces Hongrois, que leur pays est le centre de l'univers, le monde tout entier: _Ungarischer Globus_. Qu'ils retournent dans leurs steppes, ces Asiatiques, ces Tartares, ces cousins des Turcs!» Parmi toutes ces violences, je note un mot qu'on emprunte à un livre du comte Zay: il peint bien cet ardent patriotisme des Hongrois, qui est leur honneur et leur force, mais qui, développant en eux un esprit de domination, les fait détester par les autres races. Ce mot, le voici: «Le Magyar aime son pays et sa nationalité plus que l'humanité, plus que la liberté, plus que lui-même, plus que Dieu, plus que son salut éternel.» La haute intelligence de M. de Kállay le préserve de ces exagérations du chauvinisme.--«On ne m'a pas compris me dit-il, et on n'a pas voulu me comprendre. Dans une société littéraire et scientifique, je n'ai nullement voulu faire de la politique. J'ai constaté simplement un fait indéniable. Placé au point de jonction d'une foule de races diverses et précisément parce que nous parlons un idiome non indo-germanique, asiatique si l'on veut, nous sommes obligés de connaître toutes les langues de l'Europe occidentale et en même temps, par ces réminiscences mystérieuses du sang, l'Orient nous est plus facilement accessible et compréhensible. Je l'ai remarqué bien des fois: je saisis mieux le sens d'un écrit oriental quand je le fais passer par le hongrois que quand je le lis dans une traduction allemande ou anglaise.»
Je ne m'arrête que deux jours à Vienne. Mes visites faites, je parcours le Ring. Quel prodigieux changement depuis l'époque où, en 1846, du haut des vieux remparts qui avaient soutenu le fameux siège de 1683, je voyais se dérouler tout autour, entre la petite cité, resserrée dans ses murs, et ses grands faubourgs, une vaste esplanade poudreuse, où chaque soir les régiments hongrois, avec leurs pantalons bleus collants, venaient faire l'exercice! On a respecté le Volksgarten, où Strauss jouait ses valses, et le temple grec, qui abrite le groupe de Canova. Sur l'esplanade, on a tracé un boulevard deux fois large comme ceux de Paris, on a réservé l'espace nécessaire pour construire des monuments publics et le reste des terrains, vendus à des prix énormes, a permis à la ville et à l'État d'y élever toute une suite de constructions splendides, deux magnifiques théâtres, un hôtel de ville style gothique qui coûtera cinquante millions, un palais pour l'université, deux musées, un palais pour l'empereur et une chambre du Parlement pour le Reichstag. Le Ring est bordé, en outre, de palais d'archiducs, d'hôtels, genre du _Continental_ à Paris, et de maisons particulières avec une élévation d'étages, un relief des moulures, une opulence de décoration qui en font autant de monuments. Je ne connais rien de comparable au Ring dans aucune capitale. Tout cela a dû coûter plus d'un milliard! D'où est venu l'argent dans cette Autriche qui marche, dit-on, à la banqueroute?
L'État et la ville ont fait une splendide opération, puisqu'ils ont pu couvrir presque entièrement leurs dépenses avec le produit de la vente des terrains de l'esplanade; mais ceux qui ont acheté ces terrains ont dû les payer, ainsi que les bâtisses si coûteuses qu'ils y ont élevées. Les centaines de millions que représentent les bâtiments publics et les maisons particulières sont donc sorties de l'épargne du pays. C'est la preuve manifeste que, malgré des guerres malheureuses, malgré la perte du Lombard Vénitien, malgré le _krach_ de 1873, malgré les difficultés intérieures et le déficit persistant d'année en année, l'Autriche s'est considérablement enrichie. L'État est toujours gueux, mais la nation accumule du capital, et celui-ci vient s'épanouir dans les magnificences du Ring. Comme aux bords du Rhin, c'est toujours l'effet de la machine. L'homme, se procurant plus facilement de quoi se nourrir et se vêtir, peut consacrer plus de ses revenus et de son travail à se loger, lui, ses plaisirs, ses arts, ses gouvernants et ses institutions.
Quoique je ne sois pas venu étudier la situation économique actuelle de l'Autriche, l'impression que j'en reçois est très favorable. Sans me laisser éblouir par les splendeurs de Vienne, que je regrette plutôt, parce qu'elles sont un symptôme de centralisation sociale et de concentration de la richesse, je constate que l'agriculture et l'industrie ont fait de grands progrès. Quant à la situation extérieure, elle paraît excellente. L'Autriche est le pivot des combinaisons de la politique européenne. Certes, M. de Bismarck mène le jeu, haut la main; mais l'alliance autrichienne est son principal atout.
L'Autriche a besoin de l'appui de l'Allemagne; mais l'Allemagne a encore bien plus besoin de celui de l'Autriche, parce que l'empire des Hohenzollern, nouvellement constitué, a sur les flancs un ennemi certain à l'Occident et un ennemi possible à l'Orient. Adossé à l'Autriche, il est de force à faire face des deux côtés à la fois; il ne sera donc pas attaqué. Mais c'est à condition que l'Autriche lui reste fidèle.
A l'intérieur, l'Autriche dérive manifestement vers la forme fédérative. Mais loin d'y voir, comme les Autrichiens allemands, un mal et un danger, je suis persuadé que c'est un bien et pour l'empire lui-même et pour l'Europe.
Les nationalités en Hongrie, en Bohême, en Croatie, en Galicie ont pris tant de force et de vie qu'on ne peut plus désormais ni les anéantir, ni les fusionner. Impossible même de les comprimer, à moins de supprimer toute liberté, toute autonomie et de les écraser sous un joug de fer. Quand les nationalités étaient endormies dans un sommeil léthargique, comme la Belle-au-bois-dormant, sous Marie-Thérèse et sous Metternich, un gouvernement paternel et doux pouvait préparer insensiblement les voies à un régime plus unitaire. Aujourd'hui, rien de pareil n'est plus possible. Tout essai de centralisation rencontrerait des résistances furieuses, désespérées, et, pour les briser, il faudrait recourir à un despotisme si impitoyable que, par les haines qu'il susciterait, il mettrait en péril l'existence même de l'empire. Ainsi la liberté mène nécessairement au fédéralisme. Il faut donc y applaudir.
C'est d'ailleurs, théoriquement, le meilleur des régimes. Nous le rencontrons, au début, parmi les peuples libres, en Grèce et en Germanie, par exemple, et aujourd'hui chez les nations les plus libres et les plus démocratiques, aux États-Unis et en Suisse. Cette forme de gouvernement permet de constituer un État immense, et même indéfiniment extensible, par l'union des forces, _viribus unitis_, ainsi que le dit la devise de l'Autriche, sans sacrifier l'originalité spéciale, la vie propre, la spontanéité locale des provinces qui composent la nation. Aujourd'hui déjà, les esprits les plus clairvoyants en Espagne surtout, en Italie et même en France, demandent qu'une grande partie des attributions du pouvoir central soit restituée aux provinces. Que de grands et nobles exemples ont donné au monde les Provinces-Unies des Pays-Bas! Quel développement commercial! Quelle condition heureuse des citoyens! Dans l'histoire, quel rôle considérable et hors de toute proportion avec l'étendue du territoire ou le chiffre de la population! Quel contraste affligeant entre l'Espagne, fédérale avant Charles V, Philippe II, et l'Espagne centralisée du XVe et du XVIIe siècle! Pour se défendre, l'Autriche fédéralisée ne perdra rien de sa puissance, tant que l'armée restera unifiée sous le commandement du chef de l'État. Mais le gouvernement sera moins prompt à se lancer dans une politique d'agression, parce qu'il devra tenir compte des tendances des différentes nationalités qui apporteront dans l'appréciation des questions extérieures des vues différentes et parfois opposées. Les progrès du fédéralisme en Autriche auront ainsi pour résultat d'accroître les garanties de la paix.
Le régime monétaire en Autriche ne s'est guère amélioré. Partout l'instrument des échanges est composé de billets dépréciés d'environ 20 p. c., avec des coupures ridiculement minimes, même pour la monnaie d'appoint. J'aurais voulu m'entretenir de cette importante question avec le savant professeur de géologie de l'université de Vienne, M. Sueiss, qui a écrit un livre très remarquable sur l'avenir de l'or: _Die Zukunft des Goldes_. A mon grand regret, j'apprends qu'il est absent. J'expose à un financier autrichien qu'il dépend de son pays de mettre un terme à la contraction monétaire qui partout amène la baisse des prix et contribue ainsi à rendre plus intense la crise économique, tout en ramenant au pair l'agent de la circulation en Autriche, qui est l'argent. Que faudrait-il pour restituer à ce métal sa valeur ancienne, soit 60 7/8 pence l'once anglaise ou 200 francs le kilogramme à 9/10 de fin? Il suffirait que les hôtels des monnaies des États-Unis, de la France et de l'Allemagne accordent la frappe libre aux deux métaux précieux avec le rapport légal de 1 à 15-1/2. L'Amérique, la France, l'Espagne, l'Italie, la Hollande sont prêtes à signer une convention monétaire sur ces bases, si l'Allemagne consent à y adhérer. Tout donc dépend des résolutions du chancelier de l'Empire allemand. Si l'Autriche peut entraîner dans cette voie M. de Bismarck au moyen de quelques concessions douanières et en entrant elle-même dans l'union bimétallique, elle en retirerait des avantages incalculables. En s'approvisionnant d'argent, elle pourrait facilement substituer une circulation métallique à sa circulation fiduciaire dépréciée. Elle n'aurait plus alors à payer la prime considérable et croissante sur l'or, qu'elle doit subir pour l'intérêt des emprunts stipulés en or. Avec l'argent, ramené à son prix ancien, elle se procurerait l'or sans perte aucune. Elle aurait accompli ainsi, sans bourse délier, la reconstitution de sa circulation, que l'Italie n'a obtenue qu'à grands frais.