La Peninsule Des Balkans Tome I Vienne Croatie Bosnie Serbie Bu

Chapter 23

Chapter 233,739 wordsPublic domain

Je descends au Grand-Hôtel, construit jadis par le prince Michel. C'est un immense bâtiment, dont les chambres ont les proportions des salles de réception du palais des doges. Quand je suis venu ici en 1867, j'y étais presque seul. Aujourd'hui, l'hôtel est rempli, et aux petites tables où l'on dîne séparément, comme en Autriche, c'est à peine si je puis trouver place. Cela seul indique combien tout est changé. La ville aussi est transformée. Une grande rue occupe l'arête de la colline, entre le Danube et la Save, et aboutit à la citadelle, qui domine le fleuve sur un promontoire escarpé. Elle est maintenant garnie des deux côtés de hautes maisons à deux ou trois étages, avec des boutiques au premier, dont les étalages exhibent, derrière de grandes glaces, exactement les mêmes objets que chez nous: quincaillerie, étoffes de toute espèce, chapeaux, antiquités, habits tout faits, chaussures, photographies, livres et papier. Les petites échoppes basses et les cafés turcs ont disparu. Rien ne rappelle plus l'Orient: on se croirait en Autriche. A l'endroit où la rue s'élargit et devient un boulevard planté d'une double rangée d'arbres, s'élèvent une statue équestre du prince Michel, dont le nom et le portrait se retrouvent partout dans le pays, et un théâtre de style italien, dont les lignes classiques ne manquent pas d'élégance. Une subvention de 40,000 francs permet d'entretenir une troupe et de jouer parfois des pièces nationales, mais surtout des traductions en serbe d'ouvrages français ou allemands.

Sur le glacis de la forteresse, qui s'appelle Kalimegdan, on a planté un jardin public où, les soirs d'été, les habitants viennent se promener aux sons de la musique militaire, en contemplant le magnifique panorama qui se déroule au pied de ces hauteurs. On y aperçoit, semblable à un lac, le confluent des deux grands fleuves: d'un côté, la Save arrivant de l'ouest; de l'autre, le Danube descendant à l'est vers les gorges sauvages de Basiasch, et au nord, les plaines à moitié submergées de la Hongrie se perdant, à l'horizon, dans un lointain infini. C'est sur ce glacis que les Turcs empalaient leurs victimes. Que de souvenirs horribles, que de récits de massacres et de supplices me reviennent à la mémoire! Je visitai la citadelle en 1867, quand les troupes ottomanes venaient de l'évacuer, et j'y ramassai des petits carrés de papier, sur lesquels étaient inscrits trois mots arabes: «O Siméon combattant (contre les infidèles);» vaine protestation de l'islamisme qui battait en retraite. L'odieux bombardement de 1862 avait décidé l'Europe à intervenir pour mettre un terme à une situation intolérable. L'ancien quartier turc qui s'étendait le long du Danube était complètement désert; tous les habitants étaient partis, abandonnant leurs maisons. Aujourd'hui, elles ont été rasées et les juifs espagnols y ont bâti des demeures nouvelles. De la domination musulmane, il ne reste presque plus de traces: quelques fontaines avec des inscriptions arabes et une mosquée qui tombe en ruines. Il y avait un grand nombre de mosquées jadis, et le traité d'évacuation stipulait qu'elles seraient respectées. Mais comme nul ne les répare, le temps fait son oeuvre: elles s'écroulent; bientôt il n'en restera plus une seule. C'est dommage. Le gouvernement serbe devrait en conserver une, comme souvenir d'un passé dramatique et comme ornement architectural. Voyez avec quelle rapidité recule la domination ottomane! Récemment encore, elle s'étendait sur toute la rive droite du Danube et de la Save et nominalement jusqu'en Roumanie, en plein coeur de l'Europe; maintenant, elle est rejetée au delà des Balkans, où elle n'exerce même plus qu'une autorité nominale.

Sur les deux penchants de la colline centrale, vers le Danube et vers la Save, on a bâti des rues nouvelles, composées exclusivement de maisons-villas, fort élégantes, mais n'ayant qu'un rez-de-chaussée. Elles ont un jardin, une grande cour et de vastes dépendances: le tout occupe une superficie très étendue et procure beaucoup d'air et de lumière. Toutes les constructions neuves et vieilles sont fraîchement badigeonnées en couleurs claires, ce qui fait que la capitale de la Serbie continue à mériter son nom de _Beo Grad_, blanche ville.

De ma fenêtre, je vois les cours d'une école moyenne. Les élèves sont habillés comme chez nous et jouent les mêmes jeux. Cependant il y aurait à faire, en Serbie, une étude spéciale sur les chants populaires qui accompagnent souvent les jeux d'enfants, ainsi que l'a fait M. Pitre pour la Sicile, où il a retrouvé l'écho des plus anciens mythes de la race aryenne. Ceux qui dirigent l'enseignement ont à s'occuper des jeux sous un autre rapport. Avec les programmes surchargés que l'on adopte partout, il n'y a plus de place pour les récréations et les exercices musculaires. Les élèves des classes supérieures croient que jouer est en dessous de leur dignité. Ils se promènent, causent et discutent. Les cerveaux sont surmenés, la vigueur physique diminue, et l'anémie ravage les générations nouvelles. Quelques quarts d'heure de gymnastique réglementaire ne sont pas un remède suffisant. Il faut les jeux en plein air, qui vivifient le sang, fortifient les muscles, donnent du sang-froid, de la décision, du coup d'oeil, comme le cricket en Angleterre et les barres ou la paume en France. Récréation, mot français admirable, qu'il faudrait savoir réaliser dans l'éducation. Comme les anciens, les Grecs surtout, avaient bien compris l'art de développer l'être humain tout entier, moralement, intellectuellement, physiquement! Dans ces incomparables institutions, les Bains romains, où, à côté des salles de conférences, dissertaient les philosophes, on trouvait la bibliothèque pour l'étude et l'arène pour la lutte et le pugilat. Les Anglais seuls ont imité les anciens en ceci. Leurs universités, à vrai dire, forment beaucoup plus de jeunes hommes vigoureux que de savants, et les étudiants consacrent toutes leurs après-midi à des jeux athlétiques. Les jeunes filles qui suivent les cours universitaires veulent imiter cet exemple. Récemment, à Cambridge, au collège féminin de Newham, dirigé par Mlle Hélène Gladstone, je voyais le programme d'un grand _match_ de lawn-tennis entre cet établissement et celui de Girton. Me serait-il permis de recommander au ministère de l'instruction de Serbie, et peut-être à ceux de plus d'un autre pays, l'examen de cette question: Quelle place les jeux et les récréations doivent-ils occuper dans l'éducation intégrale?

La reine Nathalie pourrait donner un prix au meilleur mémoire à faire sur ce sujet, car elle aime beaucoup les jeux en plein air. Le soir, en prenant le thé chez le secrétaire de la légation de France, dont la maison faisait face au jardin du palais, nous entendions cogner les boules du croquet, quand, le soleil couché, il faisait déjà obscur.

Je visite quelques écoles: même aspect que chez nous et même encombrement de matières dans l'enseignement moyen. Voici la liste des matières enseignées dans les gymnases serbes: Latin, français, allemand, langue serbe et vieux slave, histoire de la littérature nationale, géographie, cosmographie, histoire générale et histoire de Serbie, botanique, zoologie, minéralogie, géologie, physique, chimie, biologie, anthropologie, arithmétique, algèbre, géométrie, géométrie descriptive, dessin, sténographie, gymnastique, musique et chant; jusqu'à trente-huit heures de leçons par semaine, parmi lesquelles, heureusement,--et j'en fais compliment à la Serbie,--trois heures de gymnastique et deux heures de chant. Le grec est supprimé. Pour ce qu'on en apprend chez nous, on ne ferait pas mal d'y renoncer aussi. Cette accumulation de branches enseignées, qui usent et fatiguent les jeunes cerveaux, provient du raisonnement suivant, auquel il est difficile de répondre: Les mathématiques sont indispensables et les langues anciennes ne le sont pas moins, car elles forment le goût, le style et la pensée; puis est-il permis aujourd'hui de ne pas connaître quelques langues étrangères et de ne rien savoir des phénomènes naturels au sein desquels nous vivons et de l'organisation de notre propre corps, qui nous tient, certes, d'assez près?

La Serbie entretient trois gymnases complets et vingt «demi-gymnases», où toutes les branches ne sont pas enseignées; elle y consacre environ un demi-million de francs, ce qui est assez satisfaisant. Le gymnase de Belgrade a 620 élèves et celui de Kragonjevatz 357, ce qui prouve qu'il existe déjà des gens ayant le désir de faire instruire leurs enfants. Je suis reçu au ministère de l'instruction publique par M. Novakovitch, qui en tient le portefeuille, et par le chef de bureau, M. Militchevitch, qui est entièrement dévoué à ses importantes fonctions. Ils me remettent le texte de la nouvelle loi du 12 janvier 1883 sur l'instruction primaire et les tableaux qui résument la situation actuelle.

En 1883, on comptait dans le royaume, y compris les nouvelles provinces, 618 écoles, avec 821 instituteurs et institutrices, et 36,314 élèves des deux sexes. Pour une population de 1,750,000, cela ne fait que 1 élève sur 48 habitants ou 2 p. c. de la population, ce qui est extrêmement peu.

Il existe dans le pays deux villes de plus de 20,000 habitants: Belgrade et Nisch; 8 de 5,000 à 10,000 et 43 de 2,000 à 5,000, plus 930 bourgs et villages de 500 à 2,000 et 1,270 petits hameaux de 200 à 500 habitants. Puisqu'il n'y a en tout que 618 écoles, il s'ensuit qu'il y a même de gros villages qui n'en ont pas jusqu'à présent. On a fait plus relativement pour l'enseignement moyen, et c'est un tort: on multiplie ainsi les chercheurs de places. Dans un pays agricole et démocratique comme l'est la Serbie, il faut imiter la Suisse et instruire le cultivateur, car il est le vrai producteur de la richesse. Le ministère progressiste l'a compris. M. Novakovitch a obtenu de la Skoupchtina la loi récente, qui est aussi complète et aussi énergique qu'on peut le désirer. Elle est empruntée à la législation scolaire des États les plus avancés sous ce rapport, la Saxe et les pays Scandinaves. Rien n'y manque: enseignement obligatoire pendant six années, de sept à treize ans, plus deux années complémentaires; obligation pour toute commune scolaire de fournir les locaux, le matériel de classe, les livres, pour l'instituteur un traitement convenable avec maison, jardin d'un arpent, bois de chauffage et une pension de retraite commençant à 40 p. c, après vingt ans de service, et s'élevant, par une majoration de 2 p. c. par année supplémentaire, jusqu'à la totalité du traitement; inspection annuelle de toutes les écoles; examens des élèves, fonds scolaire et impôt scolaire spécial payable par tous les contribuables. Le ministre nomme les instituteurs communaux et n'autorise l'ouverture d'écoles privées qu'à des conditions très sévères. Si la Serbie parvient à mettre à exécution une loi pareille, elle pourra en être fière, mais il faudra beaucoup d'argent. L'État devrait, comme aux États-Unis, concéder au fonds scolaire une grande partie des terres publiques; c'est le meilleur usage qu'on en puisse faire.

Le ministère progressiste a fait adopter récemment une réorganisation complète de l'armée, due au général Nikolitch. Elle donnera une force d'environ 17,000 hommes de toutes armes sur pied de paix et de 80,000 sur pied de guerre. En 1883, les dépenses militaires se sont élevées à 10,305,326 francs. La Serbie a fait de grands sacrifices pour son armement. Récemment elle s'est fait livrer 100,000 fusils Mauser-Milovanovitch au prix de 72 francs pièce. Elle a aussi commandé des canons de Bange, dont les essais à Belgrade ont été extraordinairement satisfaisants, prétend-on. Le service est obligatoire pour tous les hommes valides jusqu'à l'âge de 50 ans; dans le premier ban, de 20 à 30; dans le second, de 30 à 37; dans le troisième, de 39 à 50 ans. Dans le cadre permanent, la durée du service est de deux ans.

--Le dimanche, j'entre dans la cathédrale du rite orthodoxe, qui, avec ses clochetons en forme de bulbes et sa façade style italien, a très grand air. On entrevoit encore la trace des boulets turcs de 1862. L'intérieur n'offre rien de curieux, sauf l'iconostase, couverte de grandes figures de saints sur fond d'or; elle forme une haute paroi, derrière laquelle les officiants disent la messe. Le nombre des fidèles est très restreint: quelques femmes qui embrassent les images des saints et allument des cierges, presque pas d'hommes. Si la foi n'est pas morte, les pratiques paraissent très négligées. Un volontaire italien, M. Barbanti Brodano, qui a fait la guerre de 1875 en Serbie, rapporte, dans un volume de souvenirs très vivement écrit et intitulé _sulla Drina_, qu'il a été très frappé de rencontrer si peu d'églises en ce pays. Sept ou huit hameaux n'en ont qu'une seule, située à une grande distance et d'apparence plus que modeste. Grande différence, remarque-t-il, avec l'Italie, où chapelles, oratoires et églises abondent. Le fait est que la statistique nous apprend qu'il n'y a que 972 paroisses pour 2,253 villes, villages et hameaux.

Les évêques seuls (il y en a cinq) reçoivent un traitement de l'État. Les popes sont entretenus par les fidèles. D'après une loi récente, outre le casuel, ils ont droit à 2 francs par tête de contribuable. Beaucoup ont famille, car ils peuvent se marier avant d'être consacrés diacres. Ils ne sont pas forts en théologie; les études au séminaire ont été, jusqu'à présent, très négligées; beaucoup, dit-on, ne comprennent pas le vieux slave des offices; mais le peuple les aime, parce qu'ils cultivent eux-mêmes leur champ, qu'ils partagent les sentiments populaires et qu'ils ne visent nullement à une prééminence théocratique. Ils n'exercent en aucune façon sur leurs ouailles cette influence en matière politique que le prêtre catholique a conservée sur les campagnards, dans les pays de foi, comme l'Irlande, le Tyrol ou la Belgique. Ceci est important pour les élections.

Les églises du rite oriental ne sont pas toujours ouvertes, comme celles des catholiques. Elles ne le sont, comme chez les protestants, que les jours de fêtes, à l'heure des services. L'unitairien Channing, peu porté cependant aux pratiques dévotes, préfère l'usage catholique. L'Évangile dit sans doute: «Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père en secret»; mais à moins de nier toute influence des choses extérieures, il faut bien admettre que l'âme s'élèvera plus aisément vers Dieu dans un temple et parmi les symboles qui le rappellent, qu'entre quatre murs nus. Les orthodoxes, trouvant presque toujours closes les portes de leurs lieux de culte, en oublient facilement le chemin.

Je fais visite au métropolite, Mgr Mraovitch. Il est le chef de l'Église nationale de Serbie, depuis qu'à la suite du traité de Berlin celle-ci s'est affranchie du patriarcat de Constantinople et que, comme le disait le message princier à la Skoupchtina, elle est redevenue indépendante, telle que l'avait constituée saint Sabbas. La nomination de Mgr Mraovitch s'est faite à la suite d'un grand événement politique, car il a éloigné la Serbie de la Russie, pour la rapprocher plus intimement de l'Autriche. Un impôt ayant été établi sur la fortune présumée, on a voulu l'appliquer aussi au clergé. Celui qui se fait moine doit payer 100 francs, puis 150 francs s'il est élevé au rang de jeromonach, 300 francs s'il devient igumène. Le précédent métropolite Michel a protesté et a refusé le paiement de l'impôt, parce qu'il portait atteinte au droit de l'église. «Comment, disait-il dans une lettre adressée au ministre des finances, l'État peut-il mettre une taxe sur des voeux et des dignités monastiques qu'il fait profession d'ignorer? Ce serait à l'Église à exiger cet impôt au profit de l'État; mais alors l'Église vendrait les fonctions religieuses, ce qui est un péché et une violation des constitutions ecclésiastiques; ce serait de la simonie.» On affirmait qu'il était l'agent de la Russie et qu'il faisait de la propagande pour les cercles moscovites de Moscou. Le gouvernement répondit que personne n'a le droit de désobéir aux lois, pas plus le clergé et son chef que les autres citoyens, et il déposa le métropolite, en désignant son successeur. N'a-t-il pas outre-passé ses pouvoirs? D'après la loi canonique, le métropolite est nommé par le synode, que convoque à cette fin l'évêque le plus ancien; mais la nomination doit être approuvée par le prince. Ceci implique-t-il pour l'État le droit de révocation? _Adhuc sub judice lis est_.

Les amis de l'ancien archevêque et le parti russe avaient compté que tout le clergé aurait violemment pris fait et cause pour lui: il n'en a rien été. Les popes orthodoxes n'ont pas l'ardeur belliqueuse des prêtres catholiques. Ce n'est pas eux qui auraient amené M. de Bismarck à Canossa. Soit indifférence, soit crainte du bras séculier, ils se sont tus; mais en Russie, l'opinion et même le gouvernement ont été vivement froissés par cet incident, qu'on attribuait à tort, me dit-on, aux inspirations de l'Autriche. Quand je me trouvai à Belgrade, l'affaire semblait terminée.

Le nouveau métropolite, Mgr Mraovitch, est un petit vieillard, dont les longs cheveux blancs retombent sur les épaules et dont les yeux gris ne manquent pas de finesse. Je me permis de lui demander si ses ouailles étaient partout aussi peu assidues à l'église qu'à Belgrade. «A la campagne, me dit-il, vous auriez trouvé plus de monde à la messe. Cependant les campagnards ne se piquent pas d'y aller régulièrement. Je le regrette, mais ils sont néanmoins bons chrétiens et surtout très attachés à leur religion, qui est intimement liée à toutes les fêtes de famille et qui, à leurs yeux, se confond avec le sentiment national. Pendant des siècles, nous avons été foulés par les musulmans et dépouillés par les prélats phanariotes, et cependant, nous n'avons pas eu d'apostasies.--Votre culte, lui dis-je, autorise le divorce; n'en abuse-t-on pas?--Nullement, me répond-il; mais on prétend qu'il n'en est pas de même à Bucharest.» Le métropolite habite un grand palais en face de la cathédrale; l'ameublement n'a rien de luxueux. A côté se trouve le séminaire. Tous les habitants de la Serbie professent le culte orthodoxe, sauf trois mille juifs, d'origine et de langue espagnoles, et environ quinze mille catholiques, la plupart étrangers. Ceux-ci relèvent de l'évêque de Diakovar, dont l'autorité s'étend sur la Serbie, comme précédemment sur la Bosnie.

Dans tout l'Orient, les questions religieuses ont une grande importance, parce qu'elles sont intimement liées aux rivalités des races et, par conséquent, aux divergences politiques. Je rencontre à l'hôtel un propriétaire roumain de la Bessarabie, qui me donne quelques détails sur les luttes confessionnelles et ethniques dont son pays est le théâtre. La grande majorité de la population est ruthène et roumaine; elle professe par conséquent le culte grec orthodoxe. Mais depuis quelque temps, les Polonais, qui possèdent des propriétés en Bessarabie, et les jésuites qui s'y sont établis, font une propagande active. L'ancien archevêque catholique de Varsovie Félinski, revenu de son exil en Sibérie, s'est fixé à Czernowitz; il y est le centre de l'activité ultramontaine. Un couvent d'Ursulines essaye de faire des conversions en donnant l'instruction aux jeunes filles. Les Polonais de la Galicie rêvent de s'annexer un jour la Bessarabie et, pour y arriver, peu à peu ils s'efforcent de poloniser et d'amener au catholicisme les populations du rite oriental. Récemment, l'archevêque orthodoxe Morariu Andriewitch a publié un mandement très vif pour se plaindre de ces menées, qui, dit-il, menacent la paix et la liberté de conscience de ses ouailles. Ce prélat est un très grand personnage. Il occupe un vaste palais qui domine tout Czernowitz, dont il est le plus beau monument. Avec les vives couleurs de ses fresques et ses ornements dorés, il rappelle les splendeurs de Byzance.

L'Autriche a évidemment intérêt à contenir les intrigues des convertisseurs jésuites qui irritent les populations. Si elles croyaient que le gouvernement aux mains des ultramontains leur est hostile, elles tourneraient les yeux vers la Russie.

--Je trouve ici avec grand plaisir notre ministre, mon collègue à l'Académie de Bruxelles, M. Émile de Borchgrave, qui a écrit une savante étude sur les colonies flamandes et saxonnes de la Transylvanie, et un excellent livre sur la Serbie qui m'a beaucoup aidé dans mes recherches, ainsi que les rapports de M. Alexandre Mason, secrétaire de la légation anglaise.

M. de Borchgrave me conduit chez le roi. Je l'avais vu souvent lorsqu'il faisait ses études à Paris, chez mon ancien maître François Huet. Il était alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, déjà très fier de son pays. «Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal où l'on faisait l'éloge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que nous sommes des barbares.» Après dix-huit ans, au lieu du jeune collégien, je retrouve un superbe cavalier, très grand, très fort et qui s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes façons! Il a conservé le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de Mme Huet, qui ont été pour lui comme un père et une mère. C'est en 1868 qu'il a été appelé brusquement à succéder à son cousin le prince Michel, assassiné dans le parc de Topchidéré.

C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une coutume orientale que les Serbes ont conservée. Un domestique nous apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillerée de la confiture et quelques gorgées d'eau: la communion de l'hospitalité est faite. Le roi est très occupé de son budget, qu'il connaît jusque dans ses menus détails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes de 13 millions en 1868, année de son arrivée au pouvoir, à 34 millions en 1883. «Et nous n'en resterons pas là, ajoute-t-il, car les impôts sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les contribuables.»--Je me permets de remarquer que le gonflement des budgets est une maladie propre à tous les États modernes, mais qu'il faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.

Le fait est que le système financier est encore très primitif. L'impôt direct est fixé, non sur la terre, mais par «tête contributive», _porezka glava_. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15 thalaris de Marie-Thérèse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur la fortune présumée. Il existe un grand nombre de classes et chacun est placé dans l'une d'elles, d'après son revenu. Les ouvriers payent une capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c. à 9 fr. 60 c., d'après leur salaire. L'impôt direct est perçu au profit de l'État par la commune, qui en fait la répartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883, environ 12 millions. Les impôts indirects ont donné 2 millions, les domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore 2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe établie sur la même base que l'impôt direct au profit de l'État; mais elle ne peut en dépasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moitié à Belgrade.