La Peninsule Des Balkans Tome I Vienne Croatie Bosnie Serbie Bu
Chapter 15
Le vrai musulman n'aime ni le progrès, ni les nouveautés, ni l'instruction. Le Koran lui suffit. Il est satisfait de son sort, résigné, donc peu avide d'améliorations, un peu comme un moine catholique; mais en même temps il méprise et hait le raya chrétien, qui est le travailleur. Il le dépouille, le rançonne, le maltraite sans pitié, au point de ruiner complètement et de faire disparaître les familles de ceux qui seuls cultivent le sol. C'était l'état de guerre continué en temps de paix et transformé en un régime de spoliation permanente et homicide.
L'épouse, même quand elle est unique, est toujours un être subalterne, une sorte d'esclave privée de toute culture intellectuelle; comme c'est elle qui forme les enfants, filles et garçons, on en voit les funestes conséquences.
Aux désastreux effets de l'islam, il y a une exception, et elle est éclatante. Dans le midi de l'Espagne, les Arabes ont produit une civilisation merveilleuse: agriculture, industrie, sciences, lettres, arts, mais tout cela venait directement de la Perse et de Zoroastre, non de l'Arabie et de Mahomet. Ce qu'on appelle l'architecture arabe est l'architecture persane. A mesure que l'action de l'islam a remplacé celle du mazdéisme, la Perse et toute l'Asie Mineure ont décliné. Voyez ce que sont devenus aujourd'hui ces édens du monde antique.
Près de la mosquée, se trouve le turbé ou chapelle qui renferme les tombeaux du fondateur Usref-Beg et de sa femme et le médressé ou école supérieure, dans laquelle des jeunes gens étudient le Koran, ce qui leur permettra, en leur qualité de savants, de devenir des softas, des ulémas, des kadis, des imans; chacun d'eux a une petite cellule où il vit et prépare ses repas. Ils sont entretenus par le revenu des vakoufs.
Près de là, je visite le bain principal, non occupé en ce moment. Il est formé d'une série de rotondes surmontées de coupoles, recouvertes extérieurement de feuilles de plomb où sont incrustés de nombreux disques de verre très épais, qui éclairent l'intérieur. Il est assez proprement tenu et il est chauffé par des canaux maçonnés souterrains, comme les hypocaustes romains. Obéissant aux prescriptions hygiéniques de leur rituel, les musulmans ont seuls conservé cette admirable institution des anciens. Les plus petites bourgades de la péninsule balkanique, qui ont des habitants mahométans, ont leur bain public, où les hommes, même les pauvres, vont très souvent, et où les femmes sont tenues de se rendre au moins une fois par semaine, le vendredi. Quand les musulmans s'en vont, les bains sont supprimés. A Belgrade, ils ont disparu; à Philippopoli, le bain principal est devenu le palais de l'assemblée nationale. Il faudrait au moins garder des Turcs ce qu'ils avaient créé de bon, d'autant plus qu'ils n'ont fait que nous transmettre ce qu'ils avaient hérité de l'antiquité.
Je me rends chez le consul d'Angleterre, M. Edward Freeman, pour qui lord Edmond Fitz-Maurice m'a donné une lettre d'introduction du _Foreign-Office_. Je le rencontre, revenant de sa promenade à cheval quotidienne. Il personnifie parfaitement l'Angleterre moderne. C'est le type achevé du gentleman. Il a le teint clair et la chair ferme de l'homme qui fait beaucoup d'exercice au grand air et qui, chaque matin, s'asperge de l'eau froide du _tub_. Il porte, à la façon de l'Inde, le chapeau de bouchon revêtu de toile blanche, le veston de tweed écossais, la culotte de peau de daim et la botte de chasse. Son cheval est de pur sang. Tout est de première qualité et révèle un soin achevé. Quel contraste avec cet entourage très pittoresque, mais où les bâtiments, les gens et leurs costumes ignorent l'entretien! Ce qu'il y a de plus oriental face à face avec ce qu'il y a de plus occidental. M. Freeman occupe une grande maison turque. Le premier étage se projette au-dessus de la rue, en surplomb hardi, mais la principale façade s'étend sur un vaste jardin dont les pelouses bien rasées sont entourées de jolis arbustes et de fleurs. M. Freeman est amateur de chasse et de pêche; les truites et le gibier sont encore abondants, me dit-il, mais depuis l'occupation les prix de toutes choses ont doublé et parfois triplé. Il paye sa maison 2,000 francs, et s'il peut la garder pour 4,000 il ne s'en plaindra pas. Le propriétaire est un juif. Près d'ici se trouvent les bâtiments de l'administration et du gouvernement, une caserne, la poste, et deux grandes mosquées converties en magasins militaires. Le Konak, où loge le général d'Appel, est un palais d'aspect très imposant. Les autres services ont été installés dans d'anciennes maisons turques, mais elles ont été réparées, blanchies, peintes et tout est d'une propreté irréprochable. La vieille carapace musulmane abrite le mécanisme gouvernemental autrichien. Je porte au gouverneur civil, M. le baron Nikolitch, la carte de M. de Kállay, et je reçois l'assurance qu'on me fournira tous les documents officiels.
M. de Neumann m'a donné une lettre pour un de ses anciens élèves, employé au département de la justice, M. Scheimpflug. Celui-ci a bien voulu me servir de guide pendant mon séjour à Sarajewo, et comme il s'occupe spécialement des lois musulmanes et du régime agraire, il m'a donné à ce sujet les détails les plus intéressants; j'en reproduis quelques-uns. En principe, d'après le Koran, le sol appartient à Dieu, donc à son représentant le souverain. Les begs et les agas, comme autrefois les spahis, n'occupaient leurs domaines spahiliks ou tchifliks qu'à titre de fief et comme rémunération du service militaire. D'après la nature du droit de propriété dont ils sont l'objet, on distingue cinq sortes de biens. Les biens _milk_, qui correspondent à ceux tenus en _fee simple_ en Angleterre. C'est la forme qui se rapproche le plus de la propriété privée du type quiritaire et de celle de notre code civil. Quelques grandes familles possèdent encore des titres de propriété datant d'avant la conquête ottomane. Les biens _mirié_ sont ceux dont l'État a concédé la jouissance héréditaire, moyennant une redevance annuelle et des services personnels. La législation turque nouvelle avait accordé, aux détenteurs, le droit de vendre et d'hypothéquer ce droit de jouissance, qui était transmissible héréditairement aux descendants, aux ascendants, à l'épouse et même aux frères et soeurs. Les biens _ekvoufé_, ou vakouf, sont ceux qui appartiennent à des fondations, très semblables à celles qui existaient partout en Europe, sous l'ancien régime. Le revenu de ces biens n'est pas destiné seulement, comme on le croit, à l'entretien des mosquées. Le but des fondateurs a été de pourvoir à des services d'un intérêt général: écoles, bibliothèques, cimetières, bains, fontaines, trottoirs, plantations d'arbres, hôpitaux, secours aux pauvres, aux infirmes, aux vieillards. Chaque fondation a son conseil d'administration. Dans la capitale, une administration centrale, le ministère des vakoufs, surveillait, au moyen de ses agents, la gestion des institutions particulières, prodigieusement nombreuses dans tout l'empire ottoman. Tant que le sentiment religieux avait conservé son action, le revenu des vakoufs, qui avait un certain caractère sacré, allait à leur destination, mais depuis que la démoralisation et la désorganisation ont amené un pillage universel, les administrateurs locaux et leurs contrôleurs ou inspecteurs empochent le plus clair du produit des biens _ekvoufé_. C'est affligeant, dans un pays où ni l'État ni la commune ne font absolument rien pour l'intérêt public. Les vakoufs sont un élément de civilisation indispensable. Tout ce qui est d'utilité générale leur est dû. La confiscation des vakoufs serait une faute économique et un crime de lèse-humanité. Ne vaut-il pas mieux satisfaire aux nécessités de la bienfaisance, de l'instruction et des améliorations matérielles au moyen du revenu d'un domaine qu'au moyen de l'impôt? Dans les pays nouvellement détachés de la Turquie, en Serbie, en Bulgarie, au lieu de vendre ces biens affectés à un but utile, il faudrait les soumettre à une administration régulière, gratuite et contrôlée par l'État, comme celles qui gèrent si admirablement les propriétés des hospices et des bureaux de bienfaisance. Certaines personnes constituent des domaines en vakoufs, à condition que le revenu en soit remis perpétuellement à leurs descendants: c'est une sorte de fidéicommis, comme, au moyen âge, chez nous. Des rentes sont aussi _ekvoufé_. On estime que le tiers du territoire est occupé par des vakoufs. Tout ce qu'on pourrait faire serait d'appliquer à l'instruction le revenu des mosquées tombées en ruines ou abandonnées, comme on en voit plusieurs, même à Sarajewo.
Les biens _metruké_ sont ceux qui servent à un usage public, les places dans les villages où se fait le battage, où stationnent le bétail et les chevaux de bât; les forêts et les bois des communes. On appelle _mevat_, c'est-à-dire sans maître, les biens qui sont situés loin des habitations, «hors de la portée de la voix». Tels sont les forêts et les pâturages qui couvrent les montagnes. Après la répression de l'insurrection de 1850, Omer-Pacha a proclamé que toutes les forêts appartenaient à l'État; mais les villageois ont des droits d'usage qu'il faudra respecter.
Le droit musulman a consacré bien plus complètement que le droit romain ou français le principe ordinairement invoqué par les économistes, que le travail est la source de la propriété. Ainsi, les arbres plantés et les constructions faites sur la terre d'autrui constituent une propriété indépendante. Il en est de même chez les Arabes, en Algérie, où souvent trois propriétaires se partagent les produits d'un champ; l'un récoltant le grain, un autre les fruits de ses figuiers, le troisième les feuilles de ses frênes, comme fourrage pour le bétail, durant l'été. Celui qui, de bonne foi, a construit ou planté sur la terre d'autrui peut devenir propriétaire du sol, en payant le prix équitable, si la valeur de ses travaux dépasse celle du fonds, ce qui est ordinairement le cas ici, à la campagne. Dans tout le monde musulman, depuis le Maroc jusqu'à Java, le défrichement est un des principaux modes d'acquérir la propriété et la cessation de la culture la fait perdre. A moins que le sol ne soit converti en pâturage ou mis en jachère pour préparer une récolte, celui qui cesse pendant trois ans de le cultiver en perd la jouissance, qui revient à l'État. Le fameux jurisconsulte arabe Sidi-Kelil, dont les sentences ont une autorité si grande près des tribunaux indigènes que le gouvernement français a fait traduire son livre, énonce le principe suivant: «Celui-là qui vivifie la terre morte en devient propriétaire. Les traces de l'occupation ancienne ont-elles disparu, celui qui revivifie le sol l'acquiert.» Parole admirable.
D'après le droit musulman, l'intérêt général met des limites aux droits du propriétaire particulier. Il ne peut qu'user, et non abuser, et il doit maintenir la terre productive. Il n'est pas libre de vendre à qui il lui plaît. Les voisins, les habitants du village et le tenancier ont un droit de préférence appelé _cheffaa_ ou _suf_. On se rappelle le rôle que la cheffaa a joué dans la question du domaine de l'Enfida. Le juif Lévy, se rappelant sans doute la façon dont Didon avait acquis, au même lieu, l'emplacement de Carthage, achète une vaste propriété, moins une étroite lisière tout autour. Les voisins ne pourront, pensait-il, invoquer le droit de préférence, puisque la terre qui les touche n'a pas changé de mains. La cheffaa existait partout autrefois chez les Germains et chez les Slaves au profit des habitants du même village. C'était un reste de l'ancienne collectivité communale et le moyen d'empêcher les étrangers de se fixer au milieu d'un groupe qui n'était, au fond, que la famille élargie.
La vente des biens-fonds se faisait ici devant l'autorité civile et en présence de témoins. L'acte qui constatait la transmission d'un immeuble, le _tapou_, était frappé d'une taxe de 5 p. c. de la valeur et il devait être revêtu de la griffe du sultan, _rugra_, qui ne s'obtenait qu'à Constantinople. Le titre d'achat, le tapou, était un extrait d'un «terrier» qui, comme les registres de nos conservateurs des hypothèques, contenait un tableau assez exact de la répartition des biens-fonds et des propriétaires auxquels ils appartenaient. Malheureusement, l'Autriche n'a pu obtenir ces terriers. Ils seront remplacés par le cadastre, qu'on achève actuellement.
Une loi récente aux États-Unis déclare insaisissable la maison du cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le préfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien principe du _Homestead_ qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants: _Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze_. «Les homesteads et autres lois agraires.»
L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude approfondie du mahométisme, de ses moeurs, de ses lois et de leur influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.
Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude, divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés _kmets_ (colons), ou _rayas_ (bétail). Au début et jusque vers le milieu du siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires, grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixième des produits sur place et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol, livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel. La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, _trétina_, si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit, en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais, d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les maisons (_verghi_). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite. Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes pour en profiter.
Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom de _polovina_. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la situation de la Péninsule.
L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental. Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence, une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux, plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran, plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort de Tchengitch.