La pénétration saharienne (1830-1906)
Part 1
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE GOUVERNEMENT GÉNÉRAL DE L’ALGÉRIE * * * * *
=LA= =PÉNÉTRATION SAHARIENNE= =(1830-1906)=
PAR
=AUGUSTIN BERNARD= =N. LACROIX=
Professeur Chef de Bataillon d’Infanterie h. c. à l’École Supérieure Chef du Service des Lettres d’Alger des Affaires Indigènes Chargé de Cours à la Sorbonne au Gouvernement Général de l’Algérie
[Décoration]
=ALGER= IMPRIMERIE ALGÉRIENNE =1906=
TABLE DES MATIÈRES * * * * *
Pages
INTRODUCTION V
CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRES TENTATIVES (1830-1852)
L’occupation étendue et l’occupation restreinte. — Les renseignements anciens et nouveaux. — Cartes de Rennell et de Lapie. — D’Avezac. — La Commission scientifique de l’Algérie. — Carette (1844). — Daumas (1845). — Carte du Sahara algérien. — El-Aïachi et Moula Ahmed. — Expéditions dans l’Atlas Saharien (1844-47). — _Les Établissements Français._ — L’expédition Cavaignac et le docteur Jacquot. — Nouvel ouvrage de Daumas. — Projets commerciaux : Subtil, Jacquot. — Tentatives d’exploration : Prax, Berbrugger. — Conclusion 1
CHAPITRE II
LA PÉRIODE DU MARÉCHAL RANDON (1852-1864)
Gouvernement du maréchal Randon. — Voyages de Barth. — Traduction d’Ibn Khaldoun. — Grammaire tamacheq de Hanoteau. — Occupation de Laghouat (1852) et capitulation du Mzab. — Renou (1853). — Rôle des Ouled-Sidi-Cheikh. — Si Hamza, Cheikh-Othman et Ikhenoukhen. — Projets commerciaux. — Double objectif des explorations : le Touat et Ghadamès 16
_I. Explorations dans l’Ouest._ — Dastugue (1853). — El-Ouazzani (1854). — Mac-Carthy (1854). — De Colomb (1854-59). — Correspondance de 1858 concernant Si Hamza. — Colonieu et Burin (1860). — Projets sur le Touat et le Niger. — Rohlfs (1864) 24
_II. Explorations dans l’Est._ — Occupation de Touggourt (1854). — Forages de Jus dans l’Oued-Rir (1856). — Ville (1855-63). — Pomel (1862). — Bonnemain à Ghadamès (1856-57). — Bou-Derba (1858). — Duveyrier (1859-61). — Mission et traité de Ghadamès (1862) 39
Conclusion. — Cartographie. — Faidherbe au Sénégal 53
CHAPITRE III
LA PÉRIODE DE STAGNATION (1864-1879)
L’insurrection des Ouled-Sidi-Cheikh. — La guerre franco-allemande de 1870. — Colonnes du Sud-Ouest : de Colomb, Colonieu ; expédition du général de Wimpffen dans l’Oued-Guir. — Colonnes du centre : de Lacroix, de Galiffet. — Les explorations : Dournaux-Dupéré et Joubert (1873-74). — Soleillet (1874). — Largeau (1875-77). — Louis Say (1876-77). — Les missionnaires du cardinal Lavigerie : les Pères Paulmier, Ménoret et Bouchard (1875-76) ; les Pères Richard et Kermabon (1879). — Colonisation de l’Oued-Rir. — La mer intérieure : mission Roudaire (1876). — _Le Sahara_ de Pomel. — Masqueray au Mzab. — Conclusion 57
CHAPITRE IV
LA PÉRIODE DU TRANSSAHARIEN (1879-1881)
La question du Transsaharien. — L’ingénieur Duponchel. — La mission Pouyanne (1879) ; renseignements recueillis par MM. Sabatier et Coyne ; hypothèse de M. Sabatier sur l’Oued-Saoura. — La mission Choisy (1879-80). — Les deux missions Flatters (1880-81). Résultats scientifiques. Véritables causes du massacre de la mission. — Occupation de la Tunisie (1881) 73
CHAPITRE V
LA PÉRIODE D’EFFACEMENT (1881-1890)
I. Conséquences du massacre de la mission Flatters. — Création du poste d’Aïn-Sefra et insurrection de Bou-Amama (1881). — Projets de Saussier sur Figuig (1882). — Occupation du Mzab (1882), de Ouargla, de Touggourt, d’El-Oued, de Djenien-bou-Rezg (1885). — Inauguration des voies ferrées d’Aïn-Sefra (1887) et de Biskra (1888). — Sondages artésiens dans l’Oued-Rir et à Ouargla. — Idées du commandant Rinn 93
II. Explorations. — Les Pères Richard, Morat et Pouplard (1881). — Première mission Foureau (1883). — Teisserenc de Bort (1885). — Palat (1886). — Douls (1889) 97
III. Cartographie. — Renseignements recueillis par MM. de Castries (1882) et Le Châtelier (1885-86). — Missions de M. René Basset. — Ouvrages de MM. de Motylinski, Masqueray, Amat sur le Mzab. — Les Touareg Taïtoq prisonniers : travaux de MM. Masqueray et Bissuel 103
Mission Crampel. — Fondation du Comité de l’Afrique française 108
CHAPITRE VI
LA PÉRIODE DU PARTAGE DE L’AFRIQUE (1890-1900)
I. — La convention de 1890 avec l’Angleterre. — Occupation d’El-Goléa (1891). — Voyage de M. Cambon à El-Goléa (1892). — Projets d’expédition au Touat. — Les bordjs (1892-93). — Prise d’In-Salah (1899). — Progrès dans l’Afrique occidentale et centrale. — Prise de Tombouctou. — Politique saharienne du Soudan. — La « course au lac Tchad ». — La convention de 1899 111
II. — Explorations : Jacob (1892). — Godron (1895). — Flamand (1896-1900). — Germain et Laperrine (1898). — Cornetz (1891-94). — Foureau (1890-1900). — La mission Foureau-Lamy (1898-1900). 119
III. — Tentatives de pénétration commerciale. — G. Méry (1892-93). — D’Attanoux (1893-94). — Morès (1896). — Question des marchés francs (1893). — Question du Transsaharien 139
IV. — Renseignements recueillis par MM. Deporter (1890) et Sabatier (1891). — Ouvrages de MM. Schirmer, Vuillot, de la Martinière et N. Lacroix. — Cartographie saharienne 148
CHAPITRE VII
LA SOLUTION (1900-1906)
I. _L’occupation des oasis du Sud-Ouest et ses conséquences._ — La question de la Zousfana. — Protocoles de 1901 et 1902. — Attentats de 1902. — Bombardement de Zenaga. — Affaire de Taghit. — Le général Lyautey (septembre 1902). — Occupation de Béchar (novembre 1903). — Organisation de la région entre Zousfana et Oued-Guir. — Le chemin de fer. — Le commerce. — Reconnaissances et explorations. — Cartographie. 153
II. _La question Touareg._ — Les raids Cottenest, Guillo-Lohan, Laperrine, Pein, Besset, Touchard. — Action du Soudan. — Jonction de l’Algérie avec le Soudan (18 avril 1904). — Missions Etiennot, Gautier, Chudeau. — Occupation de Taoudeni. — Résultats scientifiques 170
III. _L’organisation du Sahara._ — La limite sud de l’Algérie. — La limite Nord du Soudan. — Les communications transsahariennes : le télégraphe, le chemin de fer 181
Conclusion 193
Carte hors texte : Sahara septentrional en 1830, 1852, 1866, 1881, 1900, 1906.
INTRODUCTION
Le Sahara peut être défini la zone à pluies irrégulières et rares (moins de 20 centimètres par an), comprise entre la zone des pluies subtropicales d’hiver, c’est-à-dire les pays méditerranéens, et la zone des pluies tropicales d’été, c’est-à-dire le Soudan. Ses limites n’ont rien de précis, et, surtout en l’état actuel des connaissances, ne peuvent être fixées avec certitude.
De cette immense zone désertique, la partie qui nous intéresse le plus directement est la région qui s’étend au sud de nos possessions d’Algérie et de Tunisie et se prolonge d’une part jusqu’au bassin du Niger, de l’autre jusqu’au lac Tchad. La moitié septentrionale, comprise entre l’Atlas et l’Ahaggar, se rattache à nos établissements de l’Afrique du Nord.
La géographie physique du Sahara septentrional, entre l’Atlas et l’Ahaggar, est des plus simples. A l’Ahaggar ou massif central Targui, composé de terrains cristallins anciens surmontés de roches éruptives et dont les sommets atteignent 2.000 mètres d’altitude, s’adossent une série de plateaux gréseux dévoniens, notamment le Mouydir et le Tassili des Azdjer. Une grande auréole de plateaux crétacés, comprenant le Mzab, le Tademayt, le Tinghert, la Hamada-el-Homra, sépare les deux bassins d’atterrissements du Melrir à l’Est et du Gourara à l’Ouest, recouverts d’alluvions tertiaires et quaternaires. Le bassin du Melrir ou de l’Igharghar, constituant le Bas-Sahara (700-300 mètres), a sa pente générale du Sud au Nord, celui du Gourara s’incline du Nord au Sud. Deux grands massifs de dunes, l’Erg occidental et l’Erg oriental, occupent une surface importante dans chacun de ces deux bassins hydrographiques.
La cause de l’aridité du Sahara ne doit pas être cherchée dans la nature du sol : il ne diffère pas géologiquement des autres contrées du globe ; il n’est pas, comme on le croyait, entièrement formé de sables (1/9 à peine de sa surface), et d’ailleurs les sables sont loin d’être aussi stériles que les plateaux caillouteux ou hamadas. La cause de cette aridité n’est pas non plus le relief : le Sahara n’est pas une immense plaine comme on se l’imaginait : il a ses montagnes, ses plateaux et ses dépressions ; ce qui domine dans l’ensemble, ce sont les plateaux aux couches sensiblement horizontales, traversés par des vallées sèches ou _oued_, limités par de grandes lignes de falaises découpées, au profil souvent assez accentué pour recevoir le nom de _djebel_ ou montagne. « Ce n’est pas le sol infécond qui se refuse à produire, c’est le climat qui le condamne à la stérilité[1]. »
Le Sahara septentrional, pour une superficie plus vaste que celle de la France, ne compte pas plus de 300.000 habitants. C’est que la vie sédentaire n’est possible que près des points d’eau permanents, autour desquels on trouve des cultures irriguées, et qui constituent les oasis. Les deux groupes d’oasis situées au Sud de nos possessions méditerranéennes occupent le fond des deux grands bassins d’atterrissements : c’est, d’une part, la série des oasis d’Ouargla, de l’Oued-Rir (Touggourt), des Ziban (Biskra) et du Djerid tunisien, dans le bassin du Melrir ; d’autre part, le chapelet des oasis du Gourara, du Touat et du Tidikelt, dans le bassin de l’Oued-Saoura. Ces dernières oasis, quoique à une latitude plus méridionale que celles de l’Oued-Rir, en forment le pendant au point de vue géographique et sont, comme ces dernières, dans la dépendance naturelle de l’Algérie. Quant aux oasis du Mzab, situées sur le plateau crétacé, elles occupent une situation anormale et en quelque sorte contre nature, qui s’explique par des raisons historiques.
En dehors de ces quelques oasis habitées par des populations sédentaires, le Sahara est vide. Les explorateurs, à la suite de leurs reconnaissances, ajoutent indéfiniment des noms sur la carte de ces solitudes, mais ces noms ne s’appliquent qu’à des puits, à des dunes et à certains accidents de la topographie saharienne (Ghourd, Gassi, Feidj, Draa, etc.) Les points qu’ils désignent n’ont aucune importance économique ou politique.
Dans le désert proprement dit vivent des groupes de Berbères nomades, les Touareg. On a coutume de diviser en deux grandes confédérations, celle des Hoggar et celle des Azdjer, les Touareg que l’on rencontre en abordant le Sahara par nos possessions de l’Afrique du Nord. En réalité, le lien qui unit les diverses tribus est très lâche ; les chefs ou amenokal n’ont aucune autorité effective, et personne ne peut se flatter de parler au nom de la confédération tout entière. La cohésion est très faible et l’anarchie complète. La vie pastorale ne procurant au désert que des ressources tout à fait insuffisantes, le pillage est admis comme moyen d’existence par toutes les tribus errantes du désert, qui, mourant littéralement de faim, vivent dans un état de désordre et de guerre perpétuel. Les nomades sont les véritables maîtres des oasis, qu’ils exploitent et où ils se ravitaillent ; le centre de ravitaillement des Hoggar est In-Salah, celui des Azdjer est Ghadamès.
La valeur économique du Sahara est nécessairement des plus faibles ; il s’y fait deux sortes de commerces : le commerce de ravitaillement et le commerce de transit. Au point de vue du commerce saharien proprement dit, les deux seuls objets susceptibles d’échange sont la datte et le sel. Au point de vue du commerce transsaharien, le désert doit être regardé comme un obstacle aux communications et aux relations commerciales. Cet obstacle n’est pas infranchissable. Des relations ont toujours existé à travers le désert entre le Soudan et l’Afrique méditerranéenne. Mais on s’est bien mépris sur leur importance ; la valeur du commerce total du Soudan à la mer par le Sahara est évalué à environ 9 millions, le mouvement d’un port de vingtième ordre. L’importance de ce commerce va sans cesse en diminuant, non seulement dans les possessions françaises de l’Afrique du Nord, mais aussi en Tripolitaine et au Maroc. Les entraves au commerce des esclaves et l’ouverture des voies de la côte occidentale d’Afrique sont les principales causes de cette décadence, à laquelle on espère remédier par la construction de voies ferrées transsahariennes.
Le Sahara septentrional, entre l’Atlas et l’Ahaggar, a été le théâtre de tentatives d’exploration et de pénétration parties de nos colonies de l’Afrique du Nord. Ces tentatives se présentent sous trois formes principales. On peut rechercher uniquement le progrès des connaissances géographiques, dresser la carte de territoires inconnus, recueillir sur le sol, le climat, les populations des renseignements de tous ordres, sans viser le moins du monde à s’établir dans la contrée. On peut avoir pour objet l’occupation directe ou indirecte des régions sahariennes, prendre possession de tel ou tel groupe d’oasis et y établir l’autorité française, que cette autorité soit d’ailleurs exercée par des Européens ou par des indigènes. On peut enfin se livrer à des entreprises culturales, chercher à reconnaître et à exploiter des richesses minérales, s’efforcer de nouer des relations commerciales et de créer un mouvement d’échanges. Ces trois modes de pénétration peuvent être appelés _la pénétration scientifique, la pénétration politique et la pénétration économique_. Nous nous proposons de les passer en revue et d’en faire l’historique sommaire, depuis 1830 jusqu’à nos jours.
La première édition de la présente brochure avait été publiée à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1900. Nous l’avons remaniée et augmentée. Ainsi qu’on en pourra juger, la pénétration saharienne a fait, dans ces dernières années, des progrès considérables et la plupart des questions sahariennes sont résolues ou sur le point de l’être.
* * * * *
[Note 1 : SCHIRMER, _Le Sahara_, Paris, 1893, p. 23.]
LA PÉNÉTRATION SAHARIENNE * * * * *
CHAPITRE PREMIER
LES PREMIÈRES TENTATIVES (1830-1852)
L’occupation étendue et l’occupation restreinte. — Les renseignements anciens et nouveaux. — Cartes de Rennell et de Lapie. — D’Avezac. — La Commission scientifique de l’Algérie. — Carette (1844). — Daumas (1845). — Carte du Sahara algérien. — El-Aïachi et Moula Ahmed. — Expéditions dans l’Atlas Saharien (1844-47). — Les _Etablissements français_. — L’expédition Cavaignac et le docteur Jacquot. — Nouvel ouvrage de Daumas. — Projets commerciaux : Subtil, Jacquot. — Tentatives d’exploration : Prax, Berbrugger. — Conclusion.
Lorsque la France, en 1830, fut amenée par la prise d’Alger à s’établir sur la côte barbaresque, il ne pouvait être encore question d’entrer en contact avec le Sahara. Il fallut d’abord conquérir le Tell, et d’ailleurs, pour le Tell même, les discussions durèrent plusieurs années entre les partisans de l’occupation étendue et les partisans de l’occupation restreinte, voire de l’évacuation.
Les événements, plus forts que les théories, se chargèrent de résoudre la question. On fut amené par la force des choses à conquérir l’Algérie toute entière ; on s’aperçut[2] qu’il fallait être maître partout, sous peine de n’être en sécurité nulle part.
Cependant, dès le début de la conquête, on s’était préoccupé de rechercher et de réunir des renseignements sur les régions sahariennes, en attendant qu’on pût en faire l’exploration directe. Il y a lieu, disait le capitaine Carette[3], de distinguer la géographie mathématique, c’est-à-dire les éléments obtenus par les opérations exactes, ayant le caractère de la certitude, et la géographie critique, c’est-à-dire les indications fournies par des voyageurs auxquels l’usage des instruments de précision était interdit, ou par des géographes dont le témoignage n’est pas irrécusable. C’est de 1830 que date l’ère de la géographie positive en Algérie : le Sahara, au contraire, restait et devait rester longtemps encore le domaine de la géographie critique.
Parmi les renseignements dont on disposait, les uns remontaient à une époque antérieure à 1830. Les auteurs principaux auxquels on les empruntait étaient, outre les géographes grecs et romains, El-Bekri (XIe siècle)[4], Edrisi (XIIe siècle)[5], Léon l’Africain (XVIe siècle)[6], Thomas Shaw (XVIIe siècle)[7], enfin les naturalistes français Peyssonnel, Desfontaines[8] et Poiret (XVIIIe siècle)[9]. Le major Laing (1825-1826), puis René Caillié (1827-1828) avaient visité Tombouctou, mais leurs traversées du Sahara avaient fourni peu de résultats scientifiques. La carte d’Afrique publiée par Rennel en 1790 (revue en 1803), dont nous reproduisons la partie relative au Sahara, peut être considérée comme représentant assez exactement l’état des connaissances avant la conquête française. La carte publiée par le colonel Lapie (1828)[10], appuyée surtout sur Shaw, ne marque pas un progrès bien sensible sur la carte de Rennel, bien que Carette ait dit « qu’il était impossible de faire un usage plus judicieux de matériaux incohérents[11] ».
Mais des faits nouveaux s’introduisirent bientôt dans le domaine de la discussion et agrandirent le cercle des connaissances. On avait rencontré à Alger même des Mozabites et des Biskris organisés en corporations de métiers, et on avait obtenu d’eux quelques renseignements sur leur pays d’origine[12]. En 1835, d’Avezac publiait ses _Etudes de géographie critique_[13]. Il avait pris pour point de départ un itinéraire fourni à William B. Hodgson, consul général des Etats-Unis à Alger, par un habitant de Laghouat. Hodgson avait traduit en anglais la relation d’El-Hadj ebn ed Din el Laghouati, et d’Avezac en avait fait une version française. Les itinéraires de cet indigène vont de Laghouat à In-Salah et d’El-Goléa à Ghadamès. Désirant tracer ces itinéraires sur une petite carte, d’Avezac sentit la nécessité de faire table rase de tous les travaux antérieurs et de construire à neuf la carte de la région ; il fut ainsi amené à discuter de nombreux itinéraires, et à utiliser divers renseignements qui lui furent communiqués par l’état-major français. Cette discussion savante et approfondie est le commentaire de la carte, datée de février 1836.
En 1837 fut constituée une Commission pour l’exploration scientifique de l’Algérie[14] qui, organisée en 1839, commença à fonctionner vers 1840, et publia les excellents travaux géographiques du capitaine du génie Carette. Les deux ouvrages qu’il fit paraître en 1844 sont la mise en œuvre d’informations indigènes[15].
Où commençait le Sahara ? Telle était la première question qu’on se posait alors. « A une époque où l’on connaissait à peine le Tell algérien, pour qui était à Oran et à Alger, les villes de Mascara, de Tlemcen et de Médéa étaient des oasis en plein désert ; pour qui était dans ces villes de l’intérieur, Saïda, Tiaret, Teniet-el-Had, tous les postes qu’on venait de créer sur les limites du Tell, étaient au bout du monde. Ceux de nos officiers qui faisaient la guerre, qui observaient, savaient seuls à quoi s’en tenir. Mais pour tout le monde le désert commençait au-delà de ces postes, et il fut un temps, dans la province d’Oran, par exemple, où une colonne qui s’était hasardée jusqu’au Chott croyait être arrivée aux limites du possible, et avoir atteint une ligne au-delà de laquelle l’air n’était plus respirable que pour les nègres et les antilopes[16] ».
On comprend d’ordinaire dans le Sahara algérien la région des steppes ou hautes plaines, souvent appelées aussi le Petit-Désert, qui s’étend au sud de la dernière ride de l’Atlas Tellien, au-delà de Daïa, Tiaret et Boghar. Cependant d’autres auteurs[17] reconnaissaient que le Sahara ne commence qu’au sud des montagnes de la _Kibla_, c’est-à-dire au sud de l’Atlas Saharien. Carette s’efforçait à son tour[18] de marquer les limites entre le Tell, région des laboureurs et des céréales, et le Sahara, région des pasteurs et des palmiers. Il était amené à distinguer entre la zone des landes (les steppes), et la zone des oasis, qui s’étend jusque vers Ouargla, « limite naturelle de l’Algérie ». Au-delà s’étend le désert proprement dit, « parcouru plutôt qu’habité par les Touareg ». Cette distinction se retrouve dans la plupart des ouvrages de cette époque. Carette étudiait successivement les lieux d’échange du commerce saharien, les moyens d’échange et voies de commerce, les objets d’échange. Il examinait en détail les divers itinéraires et les reportait sur sa carte. Il fournissait également, dans sa _Carte des tribus_[19], bon nombre de renseignements sur les populations de l’Algérie méridionale. La _Description de l’empire du Maroc_, de Renou, parue aussi dans l’_Exploration scientifique de l’Algérie_[20], contenait des documents sur le Sahara oranais.
En 1845, le lieutenant-colonel Daumas, autorisé et encouragé par Bugeaud, publiait le _Sahara Algérien_, résultat des études poursuivies pendant plus de dix ans par la direction centrale des affaires arabes et des témoignages recueillis de la bouche de plus de 200 indigènes[21]. Le colonel Daumas les interrogeait, le capitaine Gaboriaud dessinait et coordonnait le tracé, Ausone de Chancel, secrétaire archiviste de la direction des affaires arabes, prenait des notes et rédigeait. Une carte du Sahara algérien, publiée sous les auspices du maréchal Bugeaud et gravée sous la direction du dépôt de la guerre, servait de complément à l’œuvre de Daumas. On avait pris pour limite même de nos possessions, « les forts de séparation qui couronnent le Tell et dominent le Sahara », c’est-à-dire la ligne de postes Tiaret-Boghar-Tébessa. Au Sud, on avait choisi comme limite une ligne brisée passant par Nefta, le Souf, Ouargla et In-Salah. On divisait la région considérée en deux parties, orientale et occidentale, séparées par la grande ligne d’Alger à Ouargla. On étudiait d’abord cette ligne, puis l’Est et enfin l’Ouest, en procédant par itinéraires et en s’avançant de renseignements en renseignements. « Dans son ensemble, disait le colonel Daumas[22], le Sahara présente, sur un fond de sable, ici des montagnes, là des ravins ; ici des marais, là des mamelons ; ici des villes et des bourgades, là des tribus nomades dont les tentes en poil de chameau sont groupées comme des points noirs dans l’espace fauve. » On est donc revenu de l’idée qui considérait le Sahara comme entièrement inhabitable et inhabité. Peut-être même tend-on à tomber dans l’excès contraire ; on remarque que les centres de population sont, dans la première zone du Sahara, beaucoup plus nombreux que dans le Tell[23].