La pédagogie d'un saint

Part 5

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Une des impressions qu’un œil attentif et compétent emporte toujours d’une visite à une maison salésienne c’est l’atmosphère de joie dans laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux Don Bosco, la joie était un facteur indispensable de succès en éducation. Il l’a poursuivie tout au long de son existence, depuis le jour où jeune séminariste il fondait avec quelques amis la _Confrérie de la joie_, jusqu’à l’heure où, livrant au public les leçons de sa longue expérience, il écrivait cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri: «Laissez donc aux enfants pleine liberté de sauter, courir, faire du tapage à leur gré.» Une des paroles qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était celle-ci: «Allons! sois joyeux!» La joie, il la voulait partout: en récréation, en promenade, cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. Le théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr Dupanloup[6]; il n’épouvanta pas Don Bosco, et, le premier des éducateurs modernes, il dressa ses tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, sous toutes ses formes, occupe une place de choix. Il eût approuvé ce vœu d’un philosophe moderne[7]: «L’enfance et la jeunesse devraient être élevées _in hymnis et canticis_», comme il eût aimé cette réflexion d’un de nos meilleurs écrivains: «Vous dites: on n’apprend pas en s’amusant; et moi je réponds: on n’apprend qu’en s’amusant. L’art d’enseigner n’est que l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir avalé avec appétit.» Le goût, l’amour, le plaisir de l’étude, il voulait que, par la variété et l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de tenir l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère de cordialité de la classe, par la science charmeuse du maître, on les inspirât profondément à l’élève.

[6] «Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations dramatiques _françaises_ qui, disait-il, passionnent et dissipent une maison sans grand profit pour son progrès intellectuel.» _Vie de l’abbé Hetsch_, p. 368.

[7] A. Ravaisson.

Il voulait aussi qu’il emportât de ses années d’éducation le goût et l’amour de la maison de Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à la rendre attrayante, aussi bien par la beauté du culte que par la participation de tous aux offices et aux chants religieux. Pas de messes suivies dans un silence accablant, mais des prières récitées à haute voix et coupées de cantiques; pas d’exercices importuns, longs, produisant comme un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, des instructions vivantes et enlevées, des cérémonies captivantes, de la musique, des fleurs et des lumières. Et pour retenir tranquille et captivé tout son petit peuple de marmots, son zèle ne reculait devant aucune innovation, pourvu que le respect dû à la maison de Dieu n’en souffrît d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance et l’amour qu’il jetait à la base de la piété chrétienne qu’il faisait de la chapelle une maison de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. Jadis, aux siècles qu’influençait l’esprit de Jansénius, on disait: «Adorez Dieu. Tremblez devant Dieu.» Don Bosco, suivant l’admirable conseil de Fénelon, disait: «Tâchez de leur faire goûter Dieu à ces petits[8].»

[8] _Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille_.

Un grand Maître de l’Université de France[9] avait coutume naguère de répéter à son peuple de subalternes en parlant des internes de ses lycées: «Faisons-leur des murs souriants.» Don Bosco n’avait pas attendu ce conseil pour faire de toutes ses maisons des demeures attrayantes où la joie se sentît comme chez elle.

[9] Jules Ferry.

* * * * *

Dans quel but?

Parce que, avec son sens profond de l’éducation, il avait vite compris que la tristesse et l’ennui, ces deux vilaines bêtes noires, comme les appelait Mme de Sévigné, glacent ou étouffent les âmes, les replient sur elles-mêmes ou les courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites ou des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent les meilleures activités, retardent ou arrêtent l’éclosion des talents les plus vigoureux. Tandis qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que grâce à elle l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque sans y prendre garde.

Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui ne gagne à son contact: la tristesse et l’ennui sont mères de l’apathie; mais la joie, elle, se prolonge toujours en ébats et en mouvements. Elle détend les nerfs, elle les rafraîchit; elle fait passer à travers l’organisme comme un frisson de vie; et ce n’est pas un des moins curieux effets de l’influence du moral sur le physique que ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce nerf aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la joie instille à la nature de l’enfant.

On l’a observé aussi, et bien finement[10], que ce qui descend dans l’esprit et le cœur de l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, adhère plus fort à l’intelligence et à la mémoire, atteint plus sûrement le fond même de l’être, la moelle même du caractère.

[10] _Vers la joie_, par Mgr Keppler, chapitre XVII.

Ajoutons que la joie s’intègre admirablement dans le système d’éducation salésien, s’il est vrai que, d’une part, ce système tend essentiellement à provoquer la confiance de l’enfant, et que, d’autre part, il n’est rien, après l’affection dont il doit se sentir enveloppé, qui n’épanouisse son cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux que cette atmosphère de joie dans laquelle il baigne. Goûtez l’image si juste par laquelle un pédagogue moderne[11] exprime le fond de toute cette théorie de la joie: «Comme les œufs des oiseaux, comme le nouveau-né de la tourterelle, l’enfant n’a besoin au début que de chaleur. Mais qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin humain, sinon la joie? C’est elle qui permet aux forces naissantes de croître, tels les rayons de l’aurore; elle est le ciel sous lequel tout prospère, sauf le poison.»

[11] J. P. Richter.

Pour clore cette litanie des bienfaits de la joie, rappelons qu’il importe extrêmement qu’à l’heure de la formation première et définitive l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort et la joie. Il serait fâcheux et funeste que de toutes ces années d’éducation il emportât cette impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon: «Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu.»

Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce bambin évaporé et distrait deviendra un adolescent grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira les yeux sur la vie et le monde, quel spectacle frappera immanquablement son esprit curieux? Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, le vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il éclatera de rire, il semblera tirer à lui tout le plaisir, il laissera entendre que seul il monopolise le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge--qu’à cette heure son inexpérience serait incapable de démasquer--il faut que de bonne heure le jeune homme ait appris que la vertu est charmante, qu’elle recèle des joies profondes, que la religion n’est jamais amie de la tristesse, qu’elle bénit et encourage toute joie pure, que le vrai rire est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la plus douce des créatures sorties de ses mains, après l’amour.

Nous n’ignorons pas toutes les objections que l’on peut dresser contre cette théorie: elle énerve la discipline, elle semble faire litière du péché originel et de ses conséquences, elle ouvre dans les cœurs un appétit féroce de distractions, elle fait des âmes de plaisir, elle dégoûte de l’œuvre austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il serait prouvé que pareil système d’éducation côtoie fréquemment des précipices, et y verse quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en souvenir des bienfaits de la joie que nous venons d’énumérer, nous pourrions répéter après Mme de Maintenon: «Quand même la gaîté serait excessive, les suites en sont moins fâcheuses que celles de la tristesse.»

* * * * *

Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, verser si aisément dans l’excès, elle qui s’alimente aux sources les plus pures? D’où provient, en effet, dans les maisons salésiennes, la joie qui s’épanouit dans les cœurs et sur les visages? La philosophie nous apprend que la joie est cette complaisance du cœur dans un bien qu’il sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien dont l’enfant élevé à l’école du Bienheureux Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur?

C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse toute. L’éducateur ne l’écorne pas, ne l’atrophie pas, ne l’étouffe pas; il laisse cette plante ardente s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. Il se contente de lui fournir à discrétion l’air et la lumière, et de surveiller la qualité du sol où elle puise son aliment.

C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir aimé, vraiment aimé. Quoi que prétendent certains esprits chagrins, l’enfant n’est jamais insensible à ce bonheur. Il a même un merveilleux instinct, presque un don de divination, pour deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu, senti, savouré, remplit son petit cœur d’une émotion joyeuse.

C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal d’une conscience en paix avec Dieu, limpide, pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se sent installé dans l’amitié divine, d’une âme mise en contact par la religion avec toutes les sources des grandes émotions.

C’est enfin--car il faut nous borner--cette variété de moyens, d’industries, d’occupations par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie de toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids de la discipline, adoucir ses rigueurs, rompre ses monotonies, atténuer les effets désastreux et déprimants d’une règle inflexible.

* * * * *

A quoi aboutit cette éducation menée dans la joie?

A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, des valeurs sociales? A les faire traverser sans dégâts la crise de la jeunesse? A les maintenir fermes dans la voie des commandements de Dieu? A assurer le salut de leur âme, but suprême de toutes les pensées de l’éducateur? Hélas! Ce serait trop demander à une méthode que d’en attendre de pareils résultats! La vie est méchante et les hommes aussi: ils se chargent souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait bâti sur le roc, et de ravaler à leur niveau les âmes qui rêvaient de planer au-dessus de leurs tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons affirmer, et preuves à l’appui, c’est que _pareille éducation attache d’un lien puissant et doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a donnée_. Et c’est déjà quelque chose.

Pour elles, le collège n’est plus cette «geôle de jeunesse captive» dont parlait Montaigne; il n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au poète[12] sous un jour sombre, avec

Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses, Ses salles qu’on verrouille. . . . . . . . . . . . . Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs, Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.

[12] Victor Hugo.

Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, on a traversé les plus belles années de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on montre le poing dans un geste de dépit inconsolable; mais, au contraire, c’est la bonne maison où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si fortes; où, presque sans y prendre garde, l’on s’est imprégné pour la vie des principes qui font marcher droit et des lumières qui font distinguer toutes choses; où l’on a été vraiment aimé comme peut-être on ne le sera jamais plus dans la vie, pour soi, pour son âme; où à chaque détour de corridor, à chaque coin de la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent pour nous accueillir tous les souvenirs du passé, et les figures les plus chères. Figures aimées de nos anciens maîtres! Elles ont le même sourire que jadis; les cheveux ont blanchi, les traits se sont creusés, mais au fond des cœurs la flamme sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de retrouver en quelque état qu’ils soient: fils fidèles ou enfants prodigues, ces gamins de jadis devenus des hommes, happés, secoués, tourmentés et parfois aussi, hélas, pervertis par la vie! Avec eux, tout haut, on se remet à épeler le passé; avec eux, tout bas, on murmure les mots divins qui vont atteindre les parties profondes de l’âme.

Instants de pure jouissance, bain fortifiant de jeunesse! Nul ne s’y dérobe. Il suffit qu’un hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes au voisinage du logis où se sont écoulées les plus belles années de leur existence, les plus joyeuses, pour qu’ils poussent la porte et entrent. Dès le seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit.

Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort à ramener l’homme fait à la pureté de la source première, et à l’y replonger un instant pour le rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux tentations de la vie, aux devoirs austères!

V

De l’autorité en éducation

Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom de la force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la raison et de la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de la charité et de l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir.

C’est au problème de l’autorité que l’on attend un système pédagogique. Quelle place va-t-il lui faire? Sur quelle base va-t-il l’asseoir? Toute une philosophie est engagée dans cette double question. Nous l’avons déjà dit: selon que l’on considère l’enfant comme un foyer d’appétits anarchiques, ou comme une bonne petite nature inclinée au bien, l’on oscille de l’excessive rigueur à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès lors qu’une volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom de qui ou de quoi le fait-elle? De la force irraisonnée qui exige à tout prix la discipline? De la raison qui attend l’assentiment volontaire? De la foi qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la seule autorité de Dieu? De la conscience? Questions brûlantes dont la réponse constitue toujours la partie centrale des théories d’éducation! Nous ne saurions l’éviter. Voyons donc comment la méthode salésienne résout le problème.

* * * * *

Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous dit, _in hymnis et canticis_. La vraie joie, celle qui jaillit des sources pures de l’âme, dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler presque sans y prendre garde.

Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté qui respecte sa spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant demande, en effet, que son originalité ne soit pas étouffée, mais épanouie; que ses énergies ne soient pas comprimées, mais disciplinées; en somme que l’éducateur le traite un peu comme la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec cette patience, cette sagesse, cette vigilance de tous les instants, cet art infini de guetter l’occasion, qui arrivent à plier librement nos volontés au plan divin.

«Fort bien! Très joli ce programme de haute liesse, d’initiative éveillée et de libre obéissance, diront certains! Mais vous avez l’air d’oublier en tout cela que la matière peut être rebelle à l’effort de l’éducateur. Elle regimbe parfois, souvent, contre l’ordre, non par un simple jeu de réflexes, mais de parti pris. Le commandement gêne tel appétit: on le bouscule, et voilà tout! On peut vouloir réduire le rôle de l’autorité, mais, que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue à certains moments, et fasse plier!»

Oui certes, et le système salésien se garde bien de faire fi de l’autorité. Il n’ignore pas que le péché originel a vicié, sinon radicalement, comme le voudraient certains, au moins profondément, la pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait sa précocité jusque dans le bébé tétant le sein de sa mère: et il ne se trompait pas. Commander, il le faut; courber sous la règle, la loi, le règlement l’enfant, l’adolescent, c’est de toute nécessité. Mais nous demandons au nom de qui et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier victorieusement une petite liberté humaine, à qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance de persuasion?

* * * * *

A la force?--A des yeux qui roulent, menaçants, à un physique qui en impose, à une main qui se lève, à une attitude qui fait rentrer sous terre?

A la crainte?--Si tu n’obéis pas, c’est ceci qui t’attend: tel pensum, tel châtiment, telle privation, telle humiliation publique.

A la raison, à la conscience?--A la raison qui veut enlever l’assentiment libre de l’enfant, et rêve candidement de le faire convenir de la justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition.

A la foi?--Cet ordre est celui-là même que te donnerait Jésus-Christ, le Fils de Dieu, que tu aimes; cet ordre s’inspire de son esprit; cet ordre te vient de ses représentants.

Nous répondons: ni à la force, ni à la crainte _autant que possible_; à la raison et à la foi, _dès qu’il se pourra_, car c’est bien là à quoi tend tout l’effort de l’éducateur chrétien: incliner l’enfant devant l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu.

Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, _au début de l’entreprise_. Allez tenir le langage de la raison à de petits bonshommes distraits et évaporés, à des adolescents engagés dans le péché et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois dans leur discernement du bien et du mal! Allez tenir le langage de la foi à de pauvres petits qui ne possèdent pas même l’abécédaire de cette adorable langue! Ils ouvriront des yeux immenses, ne vous comprendront pas, et continueront d’agir à leur guise.

Alors?

Dans l’entre-deux, que faire? Entre le moment où vous accueillez l’enfant et le jour béni où vous commencerez à le voir obéir par raison ou religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, comment allez-vous vous en tirer? Vous ne voulez employer ni la force, ni la terreur; par ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre la raison ou l’Évangile: au nom de qui ou de quoi allez-vous lui commander?

* * * * *

Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre autorité sera celle de l’amour, l’autorité de l’homme, de l’éducateur que l’élève ne veut pas attrister, l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur de ses enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un signe, se fait écouter mieux que quiconque. «Que voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot d’un de ses élèves: il ne m’aime pas.» _Sans affection pas de confiance, et sans confiance pas d’éducation._ Le Bienheureux Don Bosco l’avait très bien compris: aussi travaillait-il à gagner le cœur de l’enfant, et par le cœur toutes les avenues de l’âme. Volontiers il eût résumé toute sa méthode dans cette phrase: «Se faire aimer soi-même pour mieux faire aimer Dieu.»

Cette affection, cette confiance, il la demandait, il la mendiait de ses fils; il l’enseignait à ses disciples; mais surtout il la méritait des uns et des autres. A l’aide de quels procédés? Sa vie et sa doctrine nous les ont appris.

«Voulez-vous être aimé, disait-il? Aimez. Et encore ça ne suffit pas: faites un pas de plus: il faut que non seulement vos élèves soient aimés de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment le sentiront-ils? Écoutez votre cœur: il vous répondra[13].»

[13] On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher les hommes, que de s’intéresser à ce qui les intéresse.

Cl. FARRÈRE.

D’abord pas de barrière entre l’élève et son maître, pas de loi des distances, pas de lignes parallèles où tous deux cheminent sans risque de se rencontrer! Comme aussi pas de colère, pas de coups, pas d’humiliation publique!--Mais la compénétration des cœurs, l’esprit de famille, la bonté toujours inquiète, toujours agissante, toujours penchée sur la faiblesse ou l’ignorance,--la miséricorde qui sait fermer les yeux, qui ne punit pas tout, qui pardonne aisément,--le souci constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt à sa santé, à ses parents, à ses besoins, à ses peines, à ses progrès, à ses joies,--la vigilance qui le protège, le défend aussi bien de la pierre du scandale que de l’inclémence du temps,--la tendresse réelle et exprimée,--la surveillance continue mais maternelle,--l’imagination sans cesse en éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, instruire, épanouir la vie de l’enfant,--la douceur qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon sourire au milieu des pires traverses, qui sait punir avec un regard attristé, une bouche silencieuse, un front qui se détourne,--la confiance, témoignée de mille façons et attirant infailliblement la confiance,--la condescendance, qui ouvre à deux battants les portes de la chambre et accueille le petit bonhomme de dix ans comme un grand personnage,--la saine familiarité qui se mêle aux jeux des enfants, à leurs divertissements les plus puérils, à leurs petites folies: cela, tout cela, et que de choses encore, mais toutes renfermées dans ce mot, trop profané, et divin pourtant: l’amour!

Le grand éducateur a résumé ces procédés en deux mots célèbres. A lui-même il s’est dit: _Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse._ A ses fils il a dit: _Ne soyez pas des supérieurs, mais des pères._

* * * * *

Vous dites: Pareille méthode n’aboutit à rien de solide, de durable, parce qu’elle repose sur le sentiment. Si l’espace ne nous était pas limité, nous aurions plaisir à montrer en action cette pédagogie, à la saisir sur le vif, à l’incarner dans les faits tirés de la vie du Saint. Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage de l’expérience. Au dire de Don Bosco, elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent: et les dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne sont pas encore des cas désespérés: ces dix malheureux, ainsi traités, avec bonté et respect, seront devenus moins dangereux pour leurs frères[14].

[14] Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le Président du Conseil piémontais, Urbain Rattazzi.

Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté des centaines de fois: les enfants que, pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter des maisons salésiennes, leur demeurent toujours attachés, et reviennent voir leurs Supérieurs. Souvent ils se ressaisissent, et parfois même deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui ont mal tourné, au point de vue moral ou social, pécheurs scandaleux ou révolutionnaires farouches, conservent toujours au fond de leur cœur, faible ou trompé, un souvenir attendri, une pensée fidèle aux maîtres de leur jeunesse: chétive étincelle, enfouie sous la cendre, qui, à l’heure dernière,--cela s’est vu souvent--peut se réveiller et devenir un brasier de repentir.