Part 1
A. Auffray
La Pédagogie d’un Saint
Du pédagogue il n’avait que l’indispensable Du pion il n’avait absolument rien Du père il avait absolument tout.
E. Vitte Éditeur Lyon Paris
DU MÊME AUTEUR:
Une page de vie cachée du Paris catholique, volume in-8º coquille, copieusement illustré 3 50 Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe).
Une Offensive de Charité, volume in-16 de 160 pages, 3e mille 4 50 Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe).
En pleine brousse équatoriale, volume in-8º abondamment et richement illustré. 5e mille 12 » (Ouvrage couronné par l’Académie Française.) Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco, rue de Bagneux, Paris (VIe).
Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent. Conférence donnée à Turin en faveur de l’_Œuvre de réhabilitation des mineures_ (épuisé).
Un éducateur des enfants du peuple: le Salésien, brochure in-16 de 28 pages 1 25 Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco, 14, rue de Bagneux, Paris (VIe).
Le Bienheureux Don Bosco, volume in-8º carré de xxiv-560 pages avec portrait. Deuxième édition; tirage 30.000 ex. Prix: 20 francs. Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris.
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Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco, in-8º tellière, sous presse. Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris.
A. AUFFRAY
La Pédagogie d’un Saint
LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE LYON (IIe) PARIS (VIe). 3, place Bellecour, 3 10, rue Jean-Bart, 10
1930
Cum permissione Superiorum, Augustæ TAURMORUM, 26 aprilis 1930: Bartholomœus FASCIE.
IMPRIMATUR: Lugduni, 1 maii 1930, J. GRANGER, v. g.
Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Emmanuel Vitte, 1930.
DÉCLARATION
Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons que les titres attribués dans cette biographie au Bienheureux Don Bosco ne reposent que sur un témoignage humain. En aucune manière nous ne prétendons prévenir, à leur sujet, les décisions infaillibles de notre Sainte Mère l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les fils humblement soumis.
INTRODUCTION
Dans d’inoubliables fêtes, le 2 juin 1929, Rome a élevé à la gloire des autels Don Bosco.
A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur? A sa vie sainte, cela va de soi, à un ensemble de vertus poussées à un degré héroïque, et à des œuvres formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq ans. Car, émule de saint Vincent de Paul, à qui on l’a comparé si souvent, il a joué de son temps mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, et bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des princes, et serviteur très utile des Papes, et ouvrier de la plume, et créateur de Missions lointaines, et thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet homme surprenant d’activité, dont le calme et la bonhomie très fine désarçonnaient tous ceux qui l’approchaient? Un livre l’a dit[1] qui, à peine paru, s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la figure de cet apôtre moderne était captivante.
[1] _Le Bienheureux Don Bosco_, gros in-8º de 600 pages, chez Vitte, 3, place Bellecour, Lyon. Prix: 20 francs.
Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant celui d’éducateur. Dans la procession des saints, sa place est au groupe qui compte saint Philippe Néri, saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, saint Pierre Fourrier, saint Jean-Baptiste de la Salle, parmi ces hommes qui ont dévoué leurs jours à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments et les vouloirs du Christ.
Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. «_Jean Bosco, personnellement et par la grande famille religieuse qu’il a donnée à l’Église, a travaillé autant que quiconque à l’éducation chrétienne de la jeunesse[2]._»
[2] ... _Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem alumnorum familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ juvenum institutioni ita consuluit, quam qui maxime._ (Allocution consistoriale du 16 décembre 1929.)
Éducateur, il le fut, des deux façons dont on peut l’être. D’abord il mit la main à la pâte, et, pendant près de quarante ans, on put l’admirer dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection, l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui retourne les cœurs, et la discipline paternelle qui trempe les volontés. Puis, éclairé par cette longue expérience du métier, au soir de sa vie, il ramassa en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait acquise et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers disciples. Une doctrine sortit de là, qui est son système pédagogique. Le voici dans ses grandes lignes.
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A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement solide, mais insuffisant, une surveillance de toutes les minutes. Le Salésien doit mettre l’enfant dans l’impossibilité matérielle de pécher, en l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De professeur? De pion? Non: mais de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée.
Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si vous ne lui donnez pas du jeu et de l’air? Cette assistance continue en fera un hypocrite, louchant toujours du côté du maître. Non, parce que ce système d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se manifester, se raconter, s’essayer même au plongeon. Il conserve à la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation; mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance assidue mais nullement pesante, ni tracassière, ni tâtillonne. Dans ce système, le surveillant n’est pas le _tuteur_ impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance, mais le _jardinier_ uniquement attentif à lui fournir l’air et la lumière, à amender le sol, quand il renferme des matières réfractaires à l’assimilation.
C’est précisément pour que cette jeune liberté trouve autour d’elle la chaleur et la lumière dont elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur salésien la baigne dans une _atmosphère permanente_ de joie. A la joie il demande d’épanouir les âmes, de balayer l’ennui, de faire passer un frisson de vie à travers l’organisme, d’aider au travail de l’intelligence, d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de plaisir à celle de devoir, et surtout de pousser ce cœur de jeune chrétien à la confiance, à l’abandon.
Car c’est là le cœur du système: rien de solide n’est encore construit, avoue Don Bosco, si l’enfant n’a pas livré son cœur par la confiance. Tout le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel: capter le cœur de l’enfant. Comment? En s’en faisant aimer. Mais encore comment? En supprimant tout châtiment corporel ou ignominieux, en punissant surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, en comblant les distances qui, ailleurs, séparent l’élève du maître, en mêlant le Salésien aux jeux, aux soucis, aux préoccupations des enfants, en développant le plus possible une familiarité de bon aloi, en faisant en sorte, comme disait Don Bosco, que non seulement ces petits soient aimés, mais se sentent aimés, en brisant toutes les barrières traditionnelles dont la présence engendre, non pas le respect, comme on l’a cru, mais la défiance. _Sans amour, pas de confiance et, sans confiance, pas d’éducation._
Mais, quand le maître tient fortement en ses mains le cœur de l’élève, quand, par ces procédés de mansuétude et de patience il a bien mérité de commander à l’enfant au nom de cette forte autorité de l’amour, alors, doucement, sans heurts ni secousses, il le porte vers le monde surnaturel. Il lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, et surtout il le met en contact précoce et permanent avec les trois sources de toute vie: la _confession_, la _communion_ et la _dévotion à la Sainte Vierge_.
Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse sur la force divine, puiser dans l’amitié de Jésus-Christ et dans le souvenir de sa Mère le courage de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche quotidienne. Voilà le terme de cette éducation.
Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut l’affaiblir en soi: alors le tribunal de la pénitence est toujours ouvert pour purifier les cœurs, la Table Sainte se dresse tous les matins pour les fortifier, et l’autel de la Vierge, tout à côté, appelle sans cesse notre prière pour ranger au service de notre faiblesse le secours permanent de la Mère de Dieu. Tenir son âme en état de grâce, communier, communier très tôt, communier souvent, communier tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge Auxiliatrice des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu et sauver son âme, voilà l’aboutissant de cette théorie aussi simple que savante, aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand évêque dans une formule d’un raccourci expressif, possédait du pédagogue, seulement l’indispensable; du pion, absolument rien; du père, absolument tout.
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Était-il si neuf ce système?
Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont il procédait en ligne directe.
Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, épars et perdus à travers le texte sacré, des paroles, des exemples, des conseils, des maximes qui, tous, ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En recueillant religieusement ces fragments, en les éclairant les uns par les autres, et aussi par les actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout de l’esprit même du livre divin, peut-on dégager une pensée d’ensemble, un enseignement assez précis et complet pour y asseoir une pédagogie chrétienne? Don Bosco l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses contemporains, il a pris figure de précurseur.
En substance, il ne faisait que transposer à notre vie du XXe siècle la page célèbre où Jésus nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses brebis, qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche du loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a rentré au bercail toutes ses unités, et qui, jour par jour, heure par heure, leur donne toute sa vie. Il ne faisait que traduire dans le langage des faits la page fameuse où le grand saint Paul chante la divine splendeur de la Charité: «La Charité est patiente, la Charité est pleine de bonté; elle ne cherche pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune du mal; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La Charité ne doit pas avoir de fin...»
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Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait le parfum de l’Évangile imprégner toute cette pédagogie que Rome, par la Lettre apostolique proclamant Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son estampille.
Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation comme en apostolat, se contentaient d’appliquer ses directives, et de les défendre au besoin contre certaines critiques trop vives. En maniant cette arme, ils sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout et que, bon gré mal gré, ces vues originales finiraient par rallier un jour tous les éducateurs, inquiets de ne pas voir, au XXe siècle, les anciennes méthodes rendre les fruits de salut que jadis elles produisaient. Ils s’en tenaient là.
Maintenant ils sortent timidement de leur réserve et tentent d’attirer l’attention des professionnels en éducation sur cette forme d’approbation que Rome a paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur ce terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend pas parti. Demain, comme hier, on pourra appliquer, dans les collèges catholiques, le _système répressif_ où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire que Rome n’a pas au moins souri à la _méthode préventive_ du Bienheureux. A travers quatre siècles elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe Néri, et elle a semblé faire dépendre les succès pédagogiques de Don Bosco de la qualité de sa méthode.
Elle est donc applicable cette méthode; elle est donc actuelle; elle ne détruit donc pas la hiérarchie naturelle des facultés humaines; elle n’est donc pas bêtement et exclusivement sentimentale; elle a donc raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, un fond de bonté en la nature humaine, et, à l’opposé des divagations de Rousseau, des tendances aussi fâcheuses que précoces qu’il faut incessamment tenir du coin de l’œil.
Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a pas paru attacher d’importance à ces critiques. C’est du moins ce qu’il nous semble que l’on peut déduire du texte solennel lu, le 2 juin dernier, sous les voûtes de la Basilique Vaticane.
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Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, vint à passer un ami de fraîche date de ces mêmes œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il pérégrinait à travers l’Italie pour se documenter sur les jeunes saints, apôtres de l’Eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la Maison-Mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de pureté exquise, le jeune Dominique Savio, que Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de son bon Maître.
Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura frappé de la façon, nouvelle pour lui, dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Autant, sinon plus, que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu enflammait de son ardeur toute cette jeunesse, il poussa à l’improviste la porte des ateliers, il jeta un regard curieux par-dessus les vitres des classes, il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur faim eucharistique les porter à flots vers la Table Sainte, il admira la saine familiarité qui unissait maîtres et élèves, et, au soir du troisième jour de cette étrange expérience, il dit à un Salésien:
«Eh bien, vous savez, j’ai deviné.
--Quoi donc?
--Le ressort secret de votre éducation.
--Ah bah! J’en doute.
--Si, si.
--Voyons un peu.
--Tout votre système est à base de tendresse chrétienne.»
Il avait vu juste, cet hôte de passage; l’âme de nos maisons ne lui avait pas échappé. Et, sans le savoir, avec son expression simple et nue, il qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode d’éducation. De fait, au soir de sa vie, en 1884, quatre ans avant sa mort, vieillard septuagénaire et déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de Rome, laissé tomber de sa plume le mot résumant sa pensée essentielle d’éducateur: Ma pédagogie, disait-il, est fille de l’amour.
Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici!
Vous intéressera-t-elle? Je l’espère.
Soulèvera-t-elle quelque débat profitable? Je le souhaite.
Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir la jeunesse? Je le demande à Dieu.
A. A.
I
Un grand éducateur
Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode.
La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille, parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la veille de son ordination--il s’en est plaint cinquante fois--son cœur, porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude distante du clergé de son temps.
A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système d’éducation.
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Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à _Caslelnuovo_, d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A deux ans il voit mourir son père; sa mère prend alors la direction de la famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons.
Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné, Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté; le second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout imagination et tout cœur; le troisième, Joseph, était la petite fille du foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement. Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que de cris farouches: le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais; elle menaçait de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir; elle fermait les yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure; elle souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois petits chrétiens la faisait arriver à ses fins.
Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir, la formatrice de sa pensée.
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A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups. Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de poings; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre: «Non, pas de violence! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur amitié.» Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la même voix douce de conclure: «Prends ta houlette et mène-les paître. Plus tard tu comprendras le sens de cette vision.»
Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain matin, toute la maison était alertée. «Tu deviendras peut-être gardien de moutons ou de chèvres», lui dit son frère Joseph. «A moins que tu ne sois chef de brigands», observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et, sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer: «Qui sait si, un jour, il ne deviendra pas prêtre?»
C’est elle qui avait deviné.
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Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres, sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les honneurs d’une seconde édition.
Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à _Moncucco_, il reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que celui de la bourgade paternelle.
Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement de jeunesse qu’il baptisera la «Joyeuse Union», la _Società dell’allegria_. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise conversation, et le second, une franche gaîté.
La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant, d’adolescent, de jeune homme.
«Pourquoi veux-tu devenir prêtre? lui demandait un jour sa mère.
--Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au sacerdoce, je les attirerai à moi; je les aimerai et m’en ferai aimer; je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le salut de leur âme.»
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Si je puis arriver au sacerdoce!
Hélas, ce sommet fut dur à atteindre! La pauvreté d’une part, l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer successivement à trente-six métiers: tailleur, répétiteur, garçon confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le préparait savamment--on le voit--à son rôle de fondateur d’écoles professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant les éléments de chacun de ces métiers.
Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour sa tâche de futur éducateur.