Part 8
- Vous avez raison, s'écria Anitta en riant, je n'y ai pas pensé; je croyais que nous pourrions nous bâtir une demeure dans les branches verdoyantes d'un arbre, comme les chanteurs de la forêt, et vivre des graines que répand la main généreuse de Dieu pour nourrir ses créatures. Mais ne tardez pas, chaque jour, chaque heure peut amener un nouveau danger."
Un sifflement aigu avertit le jeune couple. C'était Tarass qui donnait ce signal à Anitta.
"Il faut partir, lui dit-elle en se levant c'est certainement une visite."
Zésim la serra encore une fois contre sa poitrine, lui donna un long baiser où il mit toute son âme, puis partit rapidement, tandis qu'elle revenait en toute hâte à la maison. C'était le jésuite que Tarass avait annoncé. Anitta le rencontra à moitié chemin.
"Quoi! seule! dit-il. J'ai peur de vous avoir troublée dans vos doux rêves. Puis-je vous demander de qui vous étiez occupée?
- Je ne sais pas c que vous voulez dire, père Glinski.
- Mon cher comte est plein de votre pensée, dit le jésuite, il ne parle plus que de l'ange qui lui est apparu; et, en effet, vous êtes entrée dans sa vie comme un envoyé du ciel. Vous tenez dans vos mains une grande destinée. Vous seule êtes capable de faire de cet homme sauvage et sans frein, qui est doué dans le fond des meilleurs et des plus brillantes qualités, une créature humaine qui donne de la joie à Dieu et à nous tous et qui remplisse le monde de ses nobles actions et de ses bonnes oeuvres.
- Vous vous trompez, mon révérend père, répliqua Anitta avec calme et loyauté, votre comte a besoin d'une main ferme qui le fasse obéir, la mienne est faible et complaisante. Je ne le rendrais pas heureux non plus. Quant à moi, si je vivais avec lui, je serais aussi malheureuse qu'une créature humaine peut l'être.
- Parce que vous en aimez un autre?*
- Non, mais parce que je ne l'aime pas.
- Vous l'aimerez.
- Jamais.
- Il n'est pas un coeur dont il ne soit devenu le maître.
- Il ne pourrait qu'empoisonner et broyer le mien.
- Vous prenez la chose trop au tragique, dit le jésuite en plaisantant.
- Je la prends simplement au sérieux, répondit Anitta, parce qu'il s'agit là de tout le bonheur de ma vie. Je ne joue pas avec mon coeur, et malheur à qui voudrait se risquer à jouer avec lui!"
XV
LA MEDECINE DES BORGIA
N'attends pas de pitié de moi. CALDERON
Quand Sergitsch eut quitté Dragomira, elle se jeta à genoux dans le jardin, sous la voûte du ciel libre, et elle pria; puis elle se releva et revint vers la maison, bien décidée à exécuter l'ordre qu'elle avait reçu. Quand elle rentra dans la chambre de la malade, ses joues colorées par le froid semblaient brûlantes; sur ses traits sévères se lisait toute l'énergie d'un fanatisme impitoyable, et ses yeux d'ordinaire si froids brillaient d'un éclat étrange.
Elle dit à la vieille d'aller se reposer, ferma la fenêtre, tira les rideaux et s'assit auprès du lit de la malade.
"Madame Samaky, dit-elle.
- Oui... qu'est-ce qu'il y a?... Ah! c'est vous. Où étiez-vous donc?
- Le médecin était là.
- Ah! qu'est-ce qu'il a dit?
- Il a apporté une nouvelle médecine.
- A quoi bon? Il ne peut rien faire pour moi.
- Vous voulez dire qu'il ne peut pas vous enlever le péché qui oppresse et torture votre conscience.
- Que sais-tu à ce sujet, jeune fille? murmura la malade en serrant le poignet de Dragomira. Etait-il là? L'as-tu vu?... Non, il n'apparaît qu'à moi, quand je suis seule.
- Lui? Celui qui a reçu la mort de vos mains?
- Je le vois bien, tu sais tout. Oui, c'était moi... Je l'ai tué, et maintenant il me fait mourir en me chuchotant à l'oreille des histoires effrayantes que je ne veux pas entendre, en s'élevant de la terre jusqu'au ciel comme une fumée qui grandit toujours. Il se tient là debout... un géant... il a le soleil sur le devant de la poitrine... non... ce n'est pas le soleil, c'est une blessure d'où jaillit son sang tout chaud... partout du sang... une mer de sang... elle monte... j'étouffe." Elle parlait en élevant la voix; enfin, elle cacha son visage avec épouvante contre l'épaule de Dragomira.
"Réconciliez-vous avec Dieu, pendant qu'il en est encore temps.
- Que faut-il faire? Ma vie entière n'a été que prière, sacrifice, pénitence!
- Il faut vous sacrifier vous-même.
- Moi?
- Sang pour sang; donnez votre vie en expiation.
- Non, non! je ne peux pas! s'écria Mme Samaky. Je ne veux pas mourir!"
- Dragomira la regarda longtemps, puis se leva tranquillement, prit le petit flacon, en versa le contenu dans un verre et se pencha sur la malade.
"Voici la médecine."
Mme Samaky se redressa, regarda avec défiance d'abord la liqueur, ensuite Dragomira. Elle eut comme un pressentiment mystérieux.
"Quel est votre dessein? demanda-t-elle avec inquiétude. Pourquoi dois-je boire? Qu'est-ce qu'il y a dans ce verre?
- La médecine.
- Non, c'est du poison!
- Etes-vous folle?
- Jeune fille, qui t'a donné cette médecine? Tu veux me tuer!
- Allons, prenez-la.
- Non, je ne veux pas.
- Il le faut.
- Il le faut?"
Elle se mit à rire d'un rire horrible.
"Qui me forcera?
- Moi!"
Dragomira se jeta avec une sorte de fureur farouche sur Mme Samaky. Celle-ci se défendit en désespérée. Ce fut une lutte sauvage et silencieuse. Enfin Dragomira réussit à serrer étroitement les deux bras de la malade et à poser un genou sur sa poitrine. Elle lui tenait maintenant la tête immobile comme avec un crampon de fer. Elle lui ouvrit la bouche, y versa la liqueur brune, puis la lui ferma rapidement avec le drap.
Quelques instants s'écoulèrent et l'agonie commença.
Dragomira lâcha sa victime. La malheureuse cria au secours; mais personne ne l'entendit.
"Voici celle qui doit te sauver, dit Dragomira fièrement et comme inspirée; c'est moi, pauvre pécheresse, qui t'ouvre le chemin du ciel."
Un dernier râlement, et ce fut tout; Mme Samaky n'était plus.
Dragomira s'agenouilla auprès du lit et se mit à prier à haute voix:
"Seigneur, sois miséricordieux pour sa pauvre âme; remets-lui sa faute, et aie pitié de tous ceux qui errent et pèchent sur cette terre."
Au bout de quelques instants, Dragomira ouvrit la fenêtre et alla dans le jardin pour enterrer au plus épais des broussailles le mystérieux flacon et le verre où était resté un peu de résidu. Au moment où elle revenait vers la maison, une forme sombre se détacha de la muraille.
"Qui est là? demanda Dragomira.
- Moi, Sergitsch.
- C'est fait.
- Elle est morte?
- Oui.
- Est-celle morte volontairement?
- Non, elle s'est défendue.
- Espérons que Dieu aura pitié d'elle et acceptera votre action comme une expiation de ses péchés.
- Maintenant, je vais m'en aller, dit Dragomira, je n'ai plus rein à faire ici.
- Non, vous devez rester, il faut veiller la morte jusqu'à ce que je revienne.
- Alors, je reste."
Sergitsch s'éloigna et Dragomira rentra dans la maison. Elle ferma la porte de la chambre où gisait la morte, prit la clef, s'étendit sur un divan dans l'antichambre, se couvrit de son manteau et s'endormit. Elle reposa paisiblement, immobile elle-même comme une morte, avec l'innocent sourire d'un enfant, jusqu'au matin, jusqu'au moment où le soleil apparut, clair et chaud. Alors une voiture arriva, et Sergitsch en descendit.
Il venait afin de prendre possession de la maison et du bien au nom de la confrérie dont il était président. Peu de temps après lui arrivèrent quatre des frères avec un cercueil. Le danger de la contagion fournit un prétexte commode pour éloigner toute autre personne. Dragomira mit la morte dans la bière qui fut aussitôt fermée. Sergitsch se rendit ensuite chez le directeur de la localité et chez le prêtre. Grâce à son éloquence sonnante, Sergitsch, "eu égard au caractère de la maladie qui avait emporté Mme Samaky", obtint l'autorisation de l'enterrer le soir même.
Quand tout fut terminé, Sergitsch revint à la maison de la morte et rentra dans sa chambre avec Dragomira.
"Je vous prie de rester encore ici, noble demoiselle, dit-il. Vous aurez encore à faire dans le voisinage, peut-être cette nuit même.
- De quoi s'agit-il?
- Vous avez vu le jeune gentilhomme que la juive a pris dans ses filets?
- Pikturno?
- Oui, cette nuit-ci ou la nuit prochaine, il aura un rendez-vous dans le cabaret qui se trouve sur la route, à moitié chemin de Kiew.
- Serons-nous là en sûreté?
- Tout à fait en sûreté.
- J'attendrai donc ici votre message.
- Parfaitement. La maison nous appartient désormais, continua-t-il, vous êtes ici la maîtresse; je vais signifier aux gens de service qu'ils sont à vos ordres et qu'ils doivent vous obéir en tout.
- Mais je ne peux pourtant pas dans ce costume?...
- On y a pensé. Vous devez continuer ici à jouer votre rôle; mais dans le cabaret de là-bas, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin pour changer d'habillement.
- Bien.
- Je vous laisse maintenant. L'apôtre sera content de vous. Que le ciel vous bénisse!" dit Sergitsch en terminant; puis il remonta en voiture et partit.
Dragomira resta seule dans cette maison silencieuse, solitaire, sinistre. Les gens de service étaient réunis dans le fournil qui se trouvait de l'autre côté de la cour. De temps en temps le vent apportait un murmure de prières et de chants funèbres. Au dehors il faisait noir; quelques rares étoiles se montraient dans le ciel couvert d'épais nuages blanchâtres. Puis, quelques légers flocons tombèrent sur le sol, et tout d'un coup la neige se mit à tourbillonner autour de la maison et du jardin.
Dragomira allait et venait, les bras croisés sur sa poitrine. Elle était disposée à quelque chose de méchant, de cruel. Au moindre bruit qui se faisait entendre, elle espérait voir arriver le messager qui devait l'appeler au cabaret. Elle aspirait au mouvement, à l'action, au combat; la solitude et l'isolement lui devenaient insupportables.
A plusieurs reprises, elle crut entendre la bruyante et lourde respiration, le râle de la malade; puis sur le mur apparaissait une ombre qui semblait la menacer.
Elle finit par sortir dans la cour, appela le vieux cocher et demanda un cheval. Le vieillard, tout courbé par l'âge, la regarda avec étonnement. Il n'avait évidemment pas idée d'une infirmière allant à cheval, et encore allant à cheval par un si mauvais temps et à une pareille heure. Cependant, comme Dragomira réitérait son ordre, il obéit.
Elle attacha solidement sa chevelure, enroula un mouchoir blanc autour de sa tête et mit son vêtement de fourrure. Quand elle sortit, une cravache à la main, le cocher amenait déjà le cheval. Elle sauta en selle et fit ouvrir la porte. Le cheval, jeune et ardent, qui était resté longtemps à l'écurie, se montrait indocile et reculait effarouché, chaque fois qu'elle tentait de sortir. Cette résistance semblait lui plaire; elle était justement en humeur de lutter et de briser cette singulière résistance. Elle l'excita de la voix, fit siffler sa cravache, et finit par si bien le dompter, qu'il céda à sa volonté et en quelques légers bonds l'emporta à travers la tempête et la nuit.
Elle galopait maintenant sur la grand'route, dans une neige profonde, au milieu des flocons qui tourbillonnaient, poussés contre elle par le vent. La lutte sauvage des éléments lui faisait du bien et calmait l'excitation de ses sens. Elle était encore poursuivie par de pâles et plaintifs fantômes qui flottaient çà et là sur les sombres prairies, des deux côtés de la route, ou qui l'attendaient en la guettant sur la lisière du bois de bouleaux.
Devant elle, comme une noire muraille, se dressa la forêt de sapins. Elle s'y élança, sans avoir peur ni de l'obscurité qui régnait sous les arbres secoués par la tempête, ni des voix qui retentissaient dans les airs, sortaient des profondeurs de la forêt et parfois semblaient monter de l'abîme. Elle ne connaissait pas la crainte. On eût dit bien plutôt que son courage impassible se rendait peu à peu maître de la nature déchaînée. Les hurlements du vent se perdirent dans le lointain; la neige cessa de tourbillonner; à peine en tombait-il maintenant quelques flocons; l'armée des étoiles étincela dans le ciel clair et paisible.
Cependant, de nouveaux ennemis approchaient. Dans les fourrés apparaissaient des lueurs errantes; des yeux brillaient, une bande de loups s'élança.
Dragomira sentit son cheval trembler sous elle, mais elle resta calme. Elle s'avança avec sang-froid en suivant le milieu de la route et prit son revolver.
Déjà le premier loup sautait par-dessus le fossé.
Un éclair, une détonation... il roula dans la neige aux pieds de Dragomira. Elle cravacha vivement son cheval et partit au galop. Il s'écoula quelque temps avant que les loups ne la poursuivissent; elle les vit dans le lointain accourir comme des chiens qui se réunissent pour chasser une noble bête. Elle avait déjà laissé derrière elle la forêt de sapins, et, faisant un long détour, elle traversait les plaines couvertes de neige pour revenir à Myschkow.
Les loups s'approchèrent de nouveau et firent entendre leurs rauques hurlements derrière les sabots de son cheval; de nouveau elle fit feu de son revolver, une fois, deux fois, et prit de l'avance. Enfin, elle aperçut devant elle le toit de la maison couverte de neige, dont la blancheur apparaissait à travers les sombres peupliers dépouillés.
Les hurlements ne s'entendaient plus, les effrayantes formes s'évanouirent.
Cheval et écuyère reprenaient haleine. Dragomira laissait maintenant le superbe animal aller au pas, et lui tapait doucement sur le cou pour le caresser. La porte était encore ouverte. Elle entra dans la cour et sauta à terre. A son appel, le vieux cocher arriva et prit le cheval.
Quand Dragomira pénétra dans la maison, elle brillait comme un chérubin: la gelée avait saupoudré ses cheveux, son vêtement et sa fourrure de diamants étincelants qui, dans la chaude atmosphère de la chambre, se changèrent en gouttes d'argent et tombèrent lentement à terre. Maintenant elle se sentait bien; elle jeta sa cravache sur un meuble et se débarrassa de ses vêtements humides. Fatiguée et échauffée par sa course, elle s'étendit sur le divan. Les fantômes s'étaient évanouis. La maison solitaire avait pris quelque chose de paisible et de familier.
Dragomira n'était là que depuis peu de temps, lorsqu'on frappa doucement à la fenêtre.
Elle se leva et ouvrit si rapidement que les vitres en tremblèrent.
"Qui est là?
- Moi, noble demoiselle."
La juive était dehors et souriant d'un méchant sourire.
"Nous avons besoin de bous, murmura-t-elle, ma voiture est là, sur la route; préparez-vous."
XVI
UNE AME SAUVEE
Verser le sang toujours et toujours, voilà ta gloire. ALFIERI.
Deux minutes plus tard, Dragomira sortait de la maison et traversait la cour avec Bassi. Sur la route était arrêtée une petite voiture juive, recouverte d'une bâche de toile; Juri conduisait. Les deux femmes montèrent sans dire un mot, et le misérable équipage se mit en route.
La tourmente de neige avait tout à fait cessé. Quelques étoiles brillaient au ciel; cependant il faisait noir; on n'avançait que lentement et avec précaution. Les roues grinçaient dans la neige; les chevaux soufflaient.
"Ne concevra-t-il pas de soupçons? demanda enfin Dragomira.
- Il est tout à fait fasciné, répondit Bassi en raillant, il ne nous échappera pas, et pourquoi se défierait-il?
- Parce que tu lui as donné rendez-vous bien loin de chez toi.
- Je lui ai dit que c'était à cause de mon mari, et il faut bien qu'il le croie."
Il était tard lorsque la voiture s'arrêta devant le cabaret et que les deux femmes descendirent. A quelque cent pas de la grand'route se dressait la maison, assez vaste, couverte de chaume et entourée d'une haie élevée. Des chiens aboyaient, devant le porte se balançait tristement l'arbuste desséché qui servait d'enseigne au cabaret. Le terrain avoisinant était plat et désert; mais à une certaine distance s'élevaient des collines plantées de pins. La juive poussa la porte et fit traverser à Dragomira la grande salle remplie de la fumée du tabac et de l'odeur de l'eau-de-vie; un vieux juif y disait sa prière. Elle la conduisit dans une jolie chambre propre, où il y avait un lit, une glace pendue à la muraille et un coffre contenant les vêtements envoyés par Sergitsch.
Bassi alluma une bougie et laissa seule Dragomira qui changea rapidement de costume. Elle n'était pas encore prête, qu'elle entendit le pas d'un cheval et bientôt après la voix de Pikturno qui retentissait dans la salle du cabaret. Bassi entra en se glissant par la porte entr'ouverte, et fit signe à Dragomira en mettant en même temps un doigt sur ses lèvres.
"Il est là, murmura-t-elle, je le conduis dans la chambre voisine; vous pourrez voir tout ce qui se passera par une petite fente de la porte, mais n'oubliez pas d'éteindre d'abord la bougie."
Dragomira répondit par un signe de tête, et la juive se retira. Dragomira acheva sa toilette, jeta un regard dans la glace et chargea son revolver.
L'infirmière était devenue une belle et audacieuse amazone,
On entendit des pas dans la chambre à côté, puis la voix du jeune gentilhomme, et de petits rires étouffés. Dragomira éteignit sa bougie, s'approcha de la porte sur la pointe des pieds et appliqua son oeil à la fente.
Elle voyait d'un coup d'oeil la petite salle presque tout entière. Cette salle avait deux issues, l'une conduisant dans la chambre où elle se trouvait elle-même, l'autre dans la grande salle du cabaret. La fenêtre donnait sur la cour, et avait son épais rideau vert tiré. Au milieu de la paroi que Dragomira voyait en face d'elle, était un vieux divan recouvert d'une étoffe rouge et d'où le crin sortait en différentes places. D'un côté du divan se trouvait une armoire sur laquelle étaient rangés différents flacons de fruits confits; et de l'autre une commode portant une petite pendule et quelques figurines de porcelaine. Près de la fenêtre, il y avait encore une chaise, c'était tout.
Bassi Rachelles, les mains dans les poches de sa jaquette de fourrure, allait et venait avec un sourire moqueur sur ses lèvres charnues, pendant que Pikturno, à cheval sur la chaise, la regardait d'un air étonné.
"Vous n'allez pas vous figurer au moins que je suis amoureuse de vous, dit la juive. Vous m'avez demandé un rendez-vous; j'ai bon coeur et je vous l'ai donné, mais cela ne tire pas à conséquence, pas du tout.
- J'aurais cru que vous aviez un peu d'inclination pour moi, balbutia Pikturno avec timidité.
- De l'inclination? - Bassi s'arrêta devant lui et le regarda effrontément en plein visage. - Pas la moindre!
- Si vous n'aviez que cela à me dire, reprit Pikturno, vous n'aviez vraiment pas besoin de me donner rendez-vous ici; les occasions ne vous manquaient pas à Kiew.
- Eh! savez-vous, s'écria Bassi en posant sa main sur sa hanche, dans quelle intention je vous ai fait venir ici?
- Vous avez des caprices aujourd'hui, à ce qu'il semble, ma chère Bassi," dit Pikturno.
Il se leva et chercha à la prendre par la taille, mais elle lui échappa avec l'élasticité d'un serpent.
"Ne me touchez pas! s'écria-t-elle; et elle le repoussa.
- Je vois qu'il vaut mieux que je m'en aille.
- Allez-vous-en, essayez."
Bassi se dirigea vers la fenêtre et lui tourna le dos.
"Bassi!"
Elle ne bougea pas.
"Etes-vous fâchée contre moi? Qu'avez-vous donc? là, au fond?"
En ce moment on frappa doucement à la fenêtre. La juive ouvrit rapidement le rideau et frappa aux vitres de la même façon.
"Qu'est-ce que cela signifie? demanda Pikturno.
- Rien, répondit Bassi, qui alla au divan et s'assit. Venez près de moi."
Pikturno obéit volontiers et la séduisante créature lui abandonna maintenant ses mains sans aucune résistance.
"Ce ne sont donc que des caprices?
- C'est peut-être une ruse.
- Pour quoi faire?
- Pour vous prendre.
- Moi? Ne suis-je pas depuis longtemps en votre pouvoir, belle Bassi?
- Sans doute, dit-elle en raillant, mais il ne suffit pas que l'oiseau arrive dans le filet; il faut encore fermer ce filet, et c'est ce que je veux faire.
- Comment?"
Elle le regarda d'une manière étrange, avec une expression de langueur et de ruse tout à la fois. Il recommençait à l'entourer de ses bras; alors, rapide comme l'éclair, elle tira un lacet de sa large manche, le lui jeta autour du cou et se releva d'un bond.
"Au nom du ciel!... s'écria Pikturno, vous m'étranglez!"
Au même instant, les complices de la juive, Juri, Tabisch et Dschika, se précipitèrent dans la chambre; et avant que le malheureux eût compris de quoi il s'agissait, ils l'avaient renversé par terre, lui avaient lié les mains et les jambes, et lui avaient introduit un bâillon dans la bouche.
Pikturno tourna vers Bassi des yeux suppliants; elle lui répondit par un regard de froid mépris. Il fut enfermé dans un grand sac, puis jeté et solidement attaché sur le dos d'un cheval qui partit d'un trot rapide. Quand le bruit des pas se fut éloigné, Bassi ouvrit la porte.
"Etes-vous prête, noble demoiselle? demanda-t-elle.
- Oui.
- Avez-vous vu comme j'ai bien fait mon affaire? Faites de même à présent.
- Tu le verras bien.
- Moi, non, reprit Bassi en secouant la tête, je ne peux pas voir de sang. Juri attend avec les chevaux; il vous montrera la route."
Dragomira mit rapidement ses gants de cheval et sortit, la cravache sous le bras. Juri s'inclina respectueusement devant elle et baisa le bord de sa robe. Tous deux sautèrent en selle et prirent la direction du bois.
Là, sur une colline dominant tout le pays, les compagnons de la juive attendaient dans un fourré avec leur victime. Ils avaient attaché Pikturno debout à un grand sapin, qui se dressait au milieu d'une petite clairière, et allumé un feu de broutilles autour duquel ils étaient silencieusement étendus.
Quand Dragomira arriva et sauta à bas de son cheval, Pikturno la regarda avec un profond étonnement. Ses traits lui étaient connus, mais son costume le trompait. Elle avait encore de hautes bottes d'hommes, mais elle portait aussi une robe de couleur sombre, une courte jaquette de fourrure et un bonnet de cosaque.
"Sommes-nous ici en sûreté? demanda-t-elle.
- Tout à fait en sûreté, répondit Tabisch, un vieillard à taille de géant.
- Je dois faire encore une tentative pour le convertir, dit Dragomira. Mettez-vous en sentinelles. Nous allons lui ôter le bâillon; il faut que nous soyons en sûreté et qu'on ne l'entende pas dans le cas où il pourrait appeler au secours. Un coup de sifflet nous avertira que tout est en ordre et que nous pouvons nous mettre à l'oeuvre. Dschika restera avec moi."
Les hommes s'éloignèrent. Dragomira s'était assise sur un tronc d'arbre abattu et Dschika attisait le feu. Elle était habillée en paysanne, avait de grosses bottes d'homme, une robe brune qui lui tombait à peine aux chevilles et une courte casaque en peau de mouton; autour de ses cheveux roux était enroulé un mouchoir jaune à fleurs; sa taille de moyenne grandeur donnait à la fois l'idée de la force et de l'agilité; son visage hâlé, aux traits massifs et sévères, avait tout autour de la bouche charnue une expression de fierté et de dédain.
Au bout de quelques instants, on entendit les coups de sifflet.
"Nous pouvons commencer, dit Dschika avec un sourire diabolique.
- Ote-lui le bâillon, ordonna Dragomira.
- Que signifie cette comédie? demanda Pikturno, une bien mauvaise farce! Je me croyais d'abord tombé dans les mains de brigands, mais maintenant, je vous reconnais, j'ai bu avec vous dans le cabaret rouge.
- Parfaitement.
- Qu'est-ce que ces vêtements? Est-ce l'autre fois que vous étiez déguisée, ou bien est-ce maintenant?
- Je suis une jeune fille.
- Alors, pourquoi cette froide plaisanterie? Nous allons tous ensemble attraper un bon rhume de cerveau.
- Il ne s'agit pas de plaisanterie, reprit Dragomira, s'avançant devant lui; vous êtes dans les mains d'hommes compatissants qui veulent servir Dieu et sauver votre âme en consacrant à la mort ce qu'il y a de terrestre en vous.
- Etes-vous folle?