La pêcheuse d'âmes

Part 7

Chapter 73,852 wordsPublic domain

- Ce serait uns injustice de la part de vos parents que de vous dérober à nous, continua Soltyk.

- Anitta est encore si jeune! dit la mère en se mêlant à la conversation, elle a bien le temps de faire connaissance avec le grand monde. Mais j'espère que maintenant vos visites seront moins rares, monsieur le comte.

- Certainement. J'apprécie à sa valeur tout l'honneur de votre aimable permission.

- Ce que vous pouvez faire de mieux, dit le jésuite en s'adressant à Anitta, c'est de proclamer mon cher comte votre Maître de plaisir. Personne n'approche de lui pour arranger des fêtes.

- Vraiment?

- Je me mets entièrement à votre disposition, mademoiselle."

Après avoir parcouru le jardin, ils regagnèrent tous ensemble la maison. M. Oginski était encore absent, en vertu d'une combinaison de sa femme, pour que le comte ne fût pas forcé de causer avec lui. Mme Oginska proposa une partie de dominos au jésuite, et pria Livia de se mettre au piano. Soltyk resta ainsi seul avec Anitta dans un coin à moitié sombre. Il fit des efforts inutiles pour l'amener à parler; à côté de lui elle se sentait gênée et intimidée, et ne fut vraiment à son aise qu'au moment où il partit.

"Elle est merveilleusement jolie, dit Soltyk, lorsqu'il se retrouva dans la voiture à côté du jésuite, mais elle est encore remarquablement timide, pour ne pas dire peureuse.

Elle a entendu trop parler de vous, mais cela ne peut que vous être utile; les hommes que les femmes aiment le plus facilement sont ceux dont on leur dit de se méfier."

"Eh bien! que dis-tu de Soltyk? demanda Mme Oginska à sa fille quand elles se trouvèrent seules.

- C'est un bel homme."

Mme Oginska la menaça du doigt en souriant.

"Non, maman, non, reprit Anitta, cela n'empêche pas que je ne pourrais jamais l'aimer; il a quelque chose qui me fait peur.

- Cela se passera, mon enfant.

- Jamais, maman, jamais!"

XIII

L'INFIRMIERE

C'est de l'enfer que me vient cette pensée. SILVIO PELLIGO.

Dragomira venait de s'éveiller, lorsque Sergitsch arriva avec un message important.

"Il faut partir sur-le-champ, noble demoiselle, dit-il, c'est une affaire des plus sérieuses; l'apôtre ne veut la confier qu'à vous, parce qu'il vous sait prudente et résolue. Vous vous rendrez aujourd'hui à Mischkoff, en qualité d'infirmière de notre confrérie, auprès de Mme Samaky. C'est une veuve d'un certain âge, qui vit seule. Elle a une fièvre typhoïde. Avez-vous peur de la contagion?

- Non, je ne crains rien. Je sais maintenant que le ciel a besoin de moi, et je suis partout dans la main de Dieu.

- Alors, venez.

- Laissez-moi seulement deux minutes pour m'habiller."

Sergitsch sortit de la chambre, et, en quelques instants, Dragomira fut prête à partir. Après avoir donné différentes instructions à Cirilla, elle quitta la maison avec Sergitsch et se rendit chez lui pour prendre la robe et le mouchoir de tête d'une infirmière. Elle était étrangement belle dans ce costume de religieuse; son visage surtout, ordinairement austère, avait la douce expression d'une figure de madone. Quand Sergitsch l'eut enveloppée dans une grande fourrure de renard qu'il tenait toute prête, il lui remit une lettre cachetée qu'elle ne devait pas ouvrir avant d'être à destination, et la fit monter dans une voiture qui attendait et que conduisait le paysan Doliwa, un de ses affidés. Puis Dragomira quitta Kiew. La route, boueuse et sans fin, traversait un pays désert où il n'y avait rien à voir que des bandes de corneilles et des saules rabougris.

Dragomira arriva à midi, se chauffa un peu, ouvrir la lettre de l'apôtre, la lut deux fois avec la plus grande attention et la mit ensuite dans le poêle. Quand elle fut bien sûre qu'il n'en restait pas trace, elle entra tout doucement dans la chambre de la malade.

C'était une grande salle, où l'on ne voyait pas très clair, à cause des rideaux de couleur sombre qui étaient fermés. Il y régnait une odeur lourde et engourdissante.

Dragomira commença par tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre.

"Le médecin l'a bien dit, murmura la vieille femme qui était auprès du lit, mais nous n'avons pas osé."

La malade ouvrit les yeux, s'appuya sur le bras gauche et regarda Dragomira avec étonnement. C'était une femme d'environ quarante ans, maigre, aux joues creuses; sa chevelure embrouillée avait des reflets rouges, et ses grands yeux gris hallucinés semblaient percer la jeune fille qui se tenait tranquillement devant elle.

"Qui êtes-vous? demanda-t-elle.

- L'infirmière de Kiew.

- C'est bon. J'en suis bien aise. Et comment vous nommez-vous?

- Soeur Warwara.

- Ah! ce feu!...

- C'est la fièvre, dit Dragomira, mais vous allez vous trouver plus à votre aise, maintenant que j'ai ouvert la fenêtre.

- Je vous remercie; la lumière fait du bien; j'étais comme dans un tombeau. On ne m'enterrera pourtant pas vivante? J'ai le temps de mourir. Faut-il donc que je meure?

- J'espère qu'avec l'aide de Dieu nous triompherons de la maladie, répondit Dragomira.

- Oui, vous, c'est Dieu qui vous a envoyée, murmura Mme Samaky; vous avez l'air de son ange."

Elle saisit la main de Dragomira et la baisa, puis elle retomba sur ses oreillers et tourna son visage du côté de la muraille.

Dragomira renvoya la vieille et s'installa auprès du lit. Elle n'avait pour le moment qu'une seule chose devant les yeux, faire son devoir; et elle ne se refusait à aucune besogne, les soins les plus infimes ne lui répugnaient pas; chaque jour, vers le soir, le médecin venait, et tout ce qu'il prescrivait, Dragomira l'exécutait avec conscience et zèle. Elle ne s'écartait ni jour ni nuit du lit de la malade; elle ne s'absentait même pas un moment pour prendre sa nourriture; elle restait là, toujours calme, patiente et de bonne humeur.*

C'était la troisième nuit. Mme Samaky, qui depuis bien des heures était en proie au délire de la fièvre, revint tout à coup à elle, regarda autour d'elle avec de grands yeux étonnés, et saisit la main de Dragomira.

"Cela va mal pour moi, murmura-t-elle, dites-moi la vérité.

- Jusqu'à présent le médecin est satisfait de la marche de la maladie.

- Oui... mais il serait peut-être bon tout de même de faire venir un prêtre.

- Si vous le désirez.

- Je n'ai pas non plus fait encore de testament. L'homme doit toujours être prêt, il ne sait pas quand Dieu l'appellera.

- Si vous le voulez, je suis à votre disposition pour écrire ce que vous me dicterez.

- Nous avons encore le temps, ne croyez-vous pas?

- Certainement.

- Je voudrais bien ne pas mourir."

Dragomira sourit.

"Pourquoi souriez-vous?

- Parce que je ne comprends pas comment on peut craindre la mort. Je comprends aussi peu l'amour de la vie qui possède la plupart des hommes. Je donnerais volontiers la mienne pour la vôtre.

- Parce que vous êtes un ange.

- Non, mais parce que j'estime bien plus l'éternité que les quelques jours de la vie d'ici-bas. Tout pas que nous faisons sur cette terre peut nous conduire à notre perte, car partout sont tendus les lacets invisibles du péché.

- C'est vrai; ce n'est que trop vrai.

- Seule la pénitence peut nous obtenir le pardon; seule la mort peut nous apporter l'expiation.

- Pourtant vous... Comment, si jeune!... si belle!... vous désirez mourir?

- Oui, j'aspire à la mort, répondit Dragomira, mais non pas à une mort survenue par hasard; j'aimerais à sacrifier volontairement ma vie, comme les saints martyrs.

- Vous croyez que nous pouvons ainsi sauver notre âme?

- La victime qui tombe avec joie devant l'autel apaise le juge éternel.

- Vous pouvez bien avoir raison."

Le jour commençait à poindre; Mme Samaky, après avoir sommeillé quelque temps, s'éveilla, prit sa potion et regarda Dragomira d'un oeil scrutateur. "Je veux un prêtre, murmura-t-elle.

- Tout de suite?

- Tout de suite."

Dragomira envoya chercher un prêtre.

La malade se confessa et reçut la communion.

Quand le prêtre l'eut quittée, elle se trouva bien et causa gaîment avec Dragomira.

"Conseillez-moi, dit-elle enfin, qui dois-je faire mon héritier? je n'ai plus que des parents éloignés qui se sont assez mal conduits envers moi. Ne vaudrait-il pas mieux laisser mon bien à n'importe quelle institution pieuse?

- Sans aucun doute, répondit Dragomira, c'est Dieu qui vous a inspiré cette pensée. Faites un testament en faveur de notre confrérie: elle donne à manger à ceux qui ont faim, elle habille ceux qui sont nus, elle soigne ceux qui sont malades. Ce sont des milliers de bienfaits dont votre générosité sera la source jusque dans l'avenir le plus reculé.

- Oui, c'est ma volonté; prenez du papier et de l'encre."

Dragomira fit ce que la malade demandait, et celle-ci se mit à dicter. Quand le testament fut terminé et que Dragomira l'eut relu, Mme Samaky le signa. "Mettez-le là dans le bureau, dit-elle, ou plutôt non, il vaut mieux que vous le gardiez; c'est sur vous qu'il sera le plus en sécurité. On ne peut pas savoir, il y a de méchantes gens. Ma famille a pour sûr un espion ici."

Vers le soir, l'apôtre apparut soudain à la fenêtre ouverte et fit un signe à Dragomira. La malade ne pouvait pas le voir; la tête du lit était tournée du côté de la fenêtre; de plus un paravent se trouvait entre la fenêtre et le lit.

"Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, lorsque Dragomira se leva.

- Rien, je vais seulement chercher un peu de glace."

Elle attendit que la malade se fût rendormie, et se glissa vers la fenêtre sur la pointe des pieds.

"Comment va-t-elle?

- Bien.

- Alors elle ne mourra pas?

- Le médecin a bon espoir de la sauver.

- A-t-elle fait le testament?

- Oui.

- En faveur de la confrérie?

- Oui."

L'apôtre inclina légèrement la tête. Au bout de quelques instants il regarda Dragomira de ses yeux bleus, puissants et interrogateurs.

"Ta tâche n'est pas encore accomplie.

- Je le sais, je resterai ici jusqu'à ce qu'elle soit sauvée.

- C'est son âme qu'il importe de sauver. Ne t'a-t-elle fait aucune confidence?

- Non.

- Il faut mettre tout en oeuvre pour lui arracher le secret qu'elle cache si soigneusement. Elle a un lourd péché sur la conscience; sonde-la, mais sois prudente. Les malades sont toujours défiants.

- Et quand elle aura avoué?

- Alors, cherche à la convertir.

- Je ferai tous mes efforts, mais si je ne réussissais pas?

- Alors, vois comment tu pourras sauver son âme.

- Tu peux avoir pleine confiance en moi.

- Je le sais, c'est pour cela que je t'ai choisie. Dieu t'a destinée à une grande oeuvre. Sois seulement courageuse et inflexible.

- Tant que Dieu m'assistera, rien ne m'arrêtera.

- Adieu."

L'apôtre la bénit et disparut dans l'obscurité des arbres et des buissons qui entouraient la maison de ce côté-là.

Le jour tombait. Au dehors, la brume flottait mystérieusement, et l'épais crépuscule qui remplissait la chambre prenait des formes étranges; la malade s'agita.

"Vois-tu... là? s'écria-t-elle tout à coup, en se dressant sur son séant et en étendant son bras décharné.

- Oui... je vois, dit tranquillement Dragomira.

- Est-ce que tes cheveux ne se dressent pas sur ta tête? s'écria Mme Samaky; que veut-il? il me parle...

- Il demande satisfaction.

- Il a raison, car je l'ai fait mourir. J'étais égoïste, dure, sans coeur. N'y a-t-il aucune expiation? Dieu ne peut-il pas être miséricordieux?"

La malade se tordait les mains et regardait Dragomira avec des yeux suppliants.

"Il y a une expiation.

- Laquelle?

- La mort.

- Si Dieu le veut, je mourrai.

- Il faut mettre fin vous-même à votre vie, vous offrir comme victime sur l'autel du Seigneur.

- Moi?... moi-même?... Non, non! je ne veux pas mourir."

La malade retomba dans son délie et se roula sur son lit en gémissant et en frissonnant. Dragomira avait allumé la petite lampe et lui avait mis son abat-jour. Elle jetait une lumière indécise dans la chambre et faisait de grands cercles brillants au plafond. Les spectres s'évanouirent; la lune se montra, et devant sa sainte clarté disparurent aussi les nuages qui, comme une vapeur d'enfer, avaient rempli la maison de fantômes. La malade se calma.

Minuit approchait quand la vieille servante entra sans bruit et avertit Dragomira qu'un monsieur de Kiew était là et désirait lui parler.

Dragomira passa dans la chambre à côté et trouva Sergitsch.

"Nous ferons mieux de sortir dans le jardin, dit-il à voix basse et en regardant avec inquiétude autour de lui, j'ai de nouvelles instructions à vous communiquer."

Dragomira passa devant. Ils s'avancèrent ente les buissons des groseilliers tout dénudés et arrivèrent à la tonnelle où pendaient encore quelques feuilles jaunes. Dragomira appuya son bras à un piquet et regarda Sergitsch avec une sorte d'inquiétude.

"Avez-vous les testament?

- Oui.

- Donnez-le-moi; voici l'ordre de l'apôtre."

Dragomira lut le billet que Sergitsch lui avait présenté, tira le testament de son corsage et le lui remit.

"A-t-elle avoué?

- Non, mais dans son délire elle a parlé d'un homme dont elle s'imputait la mort.

- C'était son mari; son sang retombe sur elle.

- J'essayerai de la sauver.

- Elle vous promettra tout tant qu'elle sera malade; une fois guérie, elle recommencera son ancienne vie de péchés.

- Que faut-il donc faire?

- Voici une médecine pour son âme."

Sergitsch tire d'une poche avec précaution une petite fiole contenant une liqueur brune et la donna à Dragomira.

"Qu'ai-je à faire?

- Il faut qu'elle meure.

- Quand?

- Cette nuit. Etes-vous décidée?

- Que la volonté de Dieu soit faite."

XIV

JEUNE AMOUR

L'amour ne s'informe pas du rang des pères; toutes les créatures humaines sont égales dans son pays. HOUWALD.

Le plan trouvé par Mme Oginska faisait honneur à son habileté de mère. Quand le comte Soltyk arriva, à la tombée de la nuit, Oginski était au Casino, et les dames étaient assises dans la serre avec leur ouvrage.

Mme Oginska faisait les honneurs de chez elle, lorsque la vieille femme de chambre apparut et l'avertit qu'il y avait là quelqu'un qui demandait instamment à lui parler. Mme Oginska pria Soltyk de l'excuser, et sortit avec un grand bruit de jupes.

Le comte et Anitta se trouvaient seuls. En ce moment elle était bien heureuse d'avoir son métier à broder entre elle et lui comme une barrière contre ses regards ardents et ses paroles flatteuses. D'ailleurs tout semblait venir en aide à Soltyk: la pittoresque luxuriance des plantes exotiques qui garnissaient toute la serre et formaient autour d'eux une sorte de temple verdoyant et fleuri, le murmure mélodieux du petit jet d'eau, la douce et mystérieuse lueur de la lampe à globe rouge suspendue à la voûte, et le parfum pénétrant qui remplissait l'air et qui excitait et engourdissait à la fois les sens, comme ces poisons qu'on respire sous l'ombrage d'un arbre vénéneux.

S'il y avait un endroit pour éveiller la passion endormie ou pour séduire l'innocence ignorante, c'était bien celui-là. Le comte se penchait sur les fleurs fantastiques qui naissaient sous les doigts de fée d'Anitta et tenait la pauvre jeune fille comme fascinée par ses yeux sombres, dont elle commençait malgré elle à ressentir la fatale puissance. Elle avait peur de lui; il lui inspirait une sorte de haine; et, pourtant, il l'attirait et s'emparait de son imagination d'enfant.

"Vous avez quelque chose contre moi, Anitta, dit Soltyk à voix basse; vous me fuyez, vous évitez mon regard.

- Non, certainement non; comment ferais-je, d'ailleurs?

- Vous ne voulez pas entendre que vous êtes belle, que vous êtes adorable, du moins quand c'est moi qui le dis.

- Vous êtes le premier qui me parle ainsi, répondit Anitta avec timidité et douceur (le sang lui était monté aux joues et elle pressait secrètement sa main contre son coeur); je ne suis pas habituée à de pareils compliments, comme les autres dames; je les prends au sérieux et je me sens toute confuse.

- Pour moi aussi c'est sérieux, jamais je ne me permettrais de badiner avec vous.

- Je suis nouvelle pour vous, monsieur le comte, voilà tout. Dans deux jours vous penserez à autre chose.

- Jamais, Anitta, jamais! vous m'avez fait une impression profonde, ineffaçable. Vous êtes la première jeune fille avec qui je trouve qu'il vaille la peine de causer. Vous m'avez complètement converti, et vous n'avez qu'à vouloir pour me mettre dans vos fers ou m'atteler à votre char de victoire.

- Je ne suis pas coquette.

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, il y a des chaînes qui sont sacrées..."

Anitta eut peur. La conversation prenait un tout auquel elle n'était pas préparée le moins du monde. Il lui était pénible d'éconduire Soltyk; et se donner à lui, non, elle ne le pouvait pas; elle sentait qu'elle n'était plus libre, que son coeur appartenait à un autre. D'ailleurs, quand il n'en eût pas été ainsi, elle n'aurait jamais pu aimer Soltyk, et la pensée de lui appartenir sans amour faisait horreur à sa délicatesse comme un péché.

Ce n'était pas une jeune fille à se laisser donner par ses parents.

"Vous ne me dites rien, Anitta, reprit le comte.

- Que puis-je vous dire? Je suis si inexpérimentée, si sotte peut-être."

Par bonheur pour elle, sa mère revint. Le comte se mordit les lèvres. Pour cette fois, l'occasion était perdue.

Il resta pour le thé, mais Oginski était revenu du Casino, et l'engagea dans une ennuyeuse conversation politique et économique. A un moment, il put adresser la parole à Anitta; elle ne lui répondit qu'en hésitant et par monosyllabes. Mme Oginska vit un nuage de mécontentement sur le front de Soltyk. Aussi, quand le comte fut parti et qu'Anitta fut rentrée chez elle pour se coucher, elle vint doucement dans la chambre de la sa fille, s'assit sur le bord du lit et se mit à la questionner.

"Heureuse enfant! dit-elle tout bas, en baisant sa fille sur le front; à peine entrée dans le monde, quelle conquête!

- Qui veux-tu dire, maman?

- Qui? Soltyk. Quel autre pourrait-ce être? Tu ne penses pas, je suppose, au jeune officier?"

Anitta rougit.

"Quelle idée!

- Ce serait de la folie de gâter une si belle partie, continua Mme Oginska. Le comte est le plus brillant prétendant que tu puisses trouver. Il t'a peut-être déjà parlé de ses intentions?

- Oui.

- Et toi... qu'es-tu dit?

- Rien."

Mme Oginska frappa ses mains l'une contre l'autre.

"Ah! petite fille! qu'as-tu donc dans la tête? Ta poupée?

- Jamais je n'aimerai Soltyk.

- Mon enfant, on se marie pour avoir une position dans le monde et non pas pour faire plaisir à son coeur. Une fois comtesse Soltyk, tu peux jouer un rôle, mener un grand train de vie. Ne rejette pas si légèrement ton bonheur; sois raisonnable."

Anitta garda le silence. Mme Oginska lui caressa les cheveux sur le front et lui donna un baiser sur son innocente bouche d'enfant.

"Oui, raisonnable, Anitta; pour aujourd'hui, bonne nuit.

- Bonne nuit, maman."

Quand Anitta se leva le lendemain, elle était beaucoup plus avisée, mais aussi plus résolue. Elle s'enferma dans sa chambre, jeta quelques lignes sur une feuille de papier rose, mit le cher petit billet dans la poche de sa kazabaïka, descendit tout doucement l'escalier, traversa la cour et gagna les bâtiments de derrière.

C'est là que se trouvait celui qu'elle cherchait, dans une grande chambre toute tapissée d'image de sainteté et de batailles. Il cirait une paire de grandes bottes. C'était Tarass, le vieux cosaque qui l'avait portée sur ses bras quand elle était encore dans ses langes, et qui l'avait balancée sur ses genoux, au temps où, avec ses cheveux flottants, elle voltigeait dans toute la maison.

Le grand homme maigre, à la chevelure grise et à la moustache ébouriffée, sourit aussitôt qu'il l'aperçut, et ses traits, habituellement sévères et durs comme le bronze, prirent une expression touchante d'amour et de dévouement.

"Tarass, veux-tu me rendre un service? dit la petite enchanteresse.

- Tous les services.

- Même contre la volonté de mes parents?

- Même contre leur volonté.

- Alors, je t'en prie, porte-moi tout ce suite cette lettre au lieutenant Jadewski, et, s'il peut venir dans l'après-midi, attends-le à la porte et ne le conduis pas dans la maison, mais amène-le-moi tout de suite dans le jardin.

- Savez-vous quelque chose, mademoiselle, dit Tarass d'un air fin, c'est que je le ferai plutôt entrer tout de suite par la petite porte; il arrivera dans le parc sans même être aperçu.

- Oui, fais cela, mon cher, mon gentil petit Tarass.

- Pour vous, je me battrais avec le monde entier, s'il le fallait," répondit le vieux cosaque.

Le ciel favorisa Anitta cette après-midi-là. Il était clair, sans nuages, et le soleil remplissait de sa chaude lumière d'or le jardin où Anitta s'était adroitement esquivée. La charmante enfant se tenait cachée dans le fourré comme une biche craintive. A travers les branches dépouillées des chênes, des hêtres et des bouleaux, à travers le sombre petit bois de sapins et les troncs entourés de lierre, elle regardait la petite porte au bout du parc. Enfin, elle aperçut les brillantes couleurs d'un uniforme, et Zésim s'avança.

Anitta courut à sa rencontre et lui saisit les mains. Ses yeux brillaient d'une joie céleste.

"Ne me jugez pas trop vite; vous vous tromperiez, dit-elle, j'avais besoin de vous parler pour différentes raisons.

- Je vous remercie, mademoiselle, répondit Zésim, vous me rendez bien heureux, et je me demande seulement en quoi je mérite tante de bonté.

- Il n'y a pas là de mérite, je crois, dit Anitta, cela vient de soi-même, ou pas du tout."

Ils se dirigèrent vers un banc en bois de bouleau qu'on apercevait sous l'ombrage sombre des sapins, et le fit asseoir auprès d'elle.

"Ecoutez, murmura-t-elle avec une gravité d'enfant, le comte Soltyk me fait la cour, oui, oui, très sérieusement, si incroyable que cela paraisse.

- Je ne le comprends que trop bien.

- Il veut m'épouser et mes parents favorisent son idée.

- Et vous?

- Jamais je ne lui donnerai ma main, jamais!

- Oh! ma chère, ma bonne Anitta.

- Suis-je donc bonne? M'aimez-vous réellement?

- Vous en doutez? Ne savez-vous pas encore lire dans mon âme? Et si vous ne le savez pas, la voix de votre propre coeur ne vous dit-elle pas ce qui brûle et frémit dans mes regards! Je croyais que tout le monde devait savoir que je vous aime et combien je vous aime.

- Vous m'aimez!"

Anitta le regarda avec ravissement.

"Est-ce bien vrai? Cela peut-il être vrai?

- Me croyez-vous capable de mentir?" murmura Zésim; il se mit à genoux devant l'adorable créature et il plongea son regard dans ses yeux d'une irrésistible douceur, qui brillaient comme un ciel de printemps.

"Ah! Zésim, c'est peut-être mal, car mes parents ne le veulent pas; mais je ne peux pas faire autrement, mon coeur vous appartient. C'est avec vous que je dois vivre, avec vous et non avec un autre; je vous jure un éternel amour, une éternelle fidélité.

- Une éternelle fidélité!" répéta le jeune homme.

Elle l'entoura de ses bras dans un mouvement de débordante et chaste tendresse; il l'attira à lui et leurs lèvres se confondirent. Ce fut un moment si doux, si pur! Toutes les joies de cette vie et de l'éternité inondèrent ces deux jeunes coeurs, unis dans un rêve délicieux.

Anitta se dégagea doucement des bras de Zésim.

"Nous n'avons que peu d'instants à nous, dit-elle, ainsi ne perdons pas de temps. Vous allez peut-être me trouver folle, et rire de ce que je me mêle de vous donner des conseils, mais si vous trouvez que c'est sérieux, si vous voulez m'obtenir, il faut que vous agissiez promptement.

- Que dois-je faire?

- Il faut prévenir le comte. Allez tout simplement trouver mon père, et demandez-lui ma main!

- Je le ferai, dès que j'aurai parlé à ma mère.

- Avez-vous besoin de son consentement?

- Non, Anitta; mais il y a différentes choses à arranger, et je veux pouvoir dire à votre père quel avenir je pourrai offrir à sa fille.