La pêcheuse d'âmes

Part 6

Chapter 63,902 wordsPublic domain

- Et..., je vous demande pardon..., cette demoiselle est peut-être déjà fiancée?

- Non,

- Mais vous, vous lui faites la cour?

- Pas du tout, dit Zésim, et même je ne demande pas mieux que de vous présenter à elle.

- En vérité? Oh! je vous remercie, monsieur Jadewski. Vous me rendez extraordinairement heureux.

- Qui sait? Dragomira - c'est le nom de Mlle Maloutine - est une espèce de sphinx, et les femmes qui nous proposent des énigmes sont toujours dangereuses.

- Moi, j'aime le danger."

Il y eut un moment de silence, puis Bellarew dit avec un bâillement:

"Anitta s'est développée d'une façon surprenante, n'est-ce pas?

- Oui, surprenante, dit Sessawine en approuvant, mais aucune de ces jeunes dames n'est à comparer avec Mlle Maloutine, pas plus que les beautés mignonnes des peintres de genre hollandais avec une déesse du Titien."

XI

ANGE OU DEMON?

Quand les diables veulent faire commettre les pires péchés, ils attirent d'abord par des apparences innocentes. SHAKESPEARE

Dragomira s'était trouvée bien seule dans les derniers temps. Elle n'avait fait aucun pas vers son but, et l'inactivité à laquelle elle était provisoirement condamnée lui rendait d'autant plus sensible le manque de connaissances et de relations. Un soir elle était assise dans son petit salon, auprès de la cheminée, se chauffait les pieds et songeait.

De pensée en pensée, elle était arrivée à une espèce d'émotion assez agréable, lorsqu'elle entendit sonner. On ouvrit la porte de la rue. Peut-être était-ce la juive qui venait; on avait besoin de son bras.

Cirilla se glissa dans chambre, et l'avertit qu'il y avait là un monsieur qui désirait parler à Dragomira.

"Qui est-ce?

- Je ne le connais pas, répondit la vieille, pourtant c'est un des nôtres. Il m'a donné le signe; c'est le prêtre qui l'envoie.

- Introduis-le donc."

Quelques instants plus tard entrait un homme fait pour imposer à toute femme, sauf à celle qui était là. Lui et Dragomira restèrent quelque temps debout et muets l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, se considérant réciproquement avec une sorte de curiosité et d'admiration. La belle jeune fille reprit sa première place et indiqua à l'étranger une chaise qu'il ne prit pas. Il se contenta d'appuyer une main sur le dossier, et remit une lettre à Dragomira. Cette lettre venait de l'apôtre et contenait ce qui suit:

"Je t'envoie Karow, qui nous a déjà rendu de grands services; il se mettra à ta disposition. Tu peux te confier à lui sans réserve."

Dragomira parcourut de nouveau du regard le jeune homme qui se tenait debout devant elle avec la modestie de la force et du courage. De moyenne grandeur, taillé en athlète, dans la fleur de la beauté et de la santé, il avait de hautes bottes, un pantalon collant et une courte tunique de velours qui le faisaient paraître encore plus à son avantage. Son visage, bien dessiné, était légèrement bruni; son nez, fin, était un peu retroussé; il avait la bouche bien accentuée, les cheveux foncés, et des yeux bleus dont le regard vous pénétrait avec une sorte de puissance diabolique. Une autre aurait frissonné sous le calme rayon de ces yeux ou se serait sentie subjuguée pour toujours. Dragomira se dit: "Enfin! voilà donc un homme, un associé, comme il m'en faut un."

"Vous demeurerez maintenant à Kiew? dit-elle.

- Oui, mademoiselle, et je vous prie de me donner vos ordres pour quoi que ce soit.

- Je vous remercie. Et... vous êtes...?

- Je suis dompteur, attaché à la ménagerie Grokoff, qui est arrivée hier dans cette ville.

- Ah! ça se trouve bien? Et quels animaux avez-vous dressés?

- Je crois que je les dompterais tous. J'ai ici pour le moment un lion, deux lionnes, une tigresse, un léopard, deux panthères et un ours.

- Puis-je les voir une fois?

- Certainement.

- Mais il faudrait que ce fût dans un moment où il n'y a personne.

- Le soir, alors, quand la représentation est finie et la ménagerie fermée.

- Je vous préviendrai par écrit."

Karow s'inclina silencieusement.

Un hasard singulier voulut que, le soir même où Dragomira avait annoncé sa visite à la ménagerie, Sessawine vint la voir. Il avait dans l'intervalle fait la connaissance de la jeune fille. Elle lui tendit la main et le pria de l'excuser pour quelques instants.

"J'ai deux mots à écrire au compteur Karow, dit-elle, il m'attend ce soir à la ménagerie.

- Puis-je vous demander pourquoi?

- Pour me faire voir ses bêtes.

- C'est très intéressant, dit Sessawine, je vous prie de ne pas vous gêner du tout pour moi. Je serais au contraire très heureux de pouvoir vous accompagner.

- Bien, alors prenons le thé ensemble; nous irons ensuite voir les bêtes."

Cirilla vint pour tenir compagnie aux jeunes gens. Elle jouait son rôle de vieille tante vénérable avec beaucoup d'habileté, et avait tout à fait bon air dans sa robe de soie et sa jaquette de fourrure. Barichar prépara la table et apporta le samovar. Pendant que Dragomira faisait le thé, Sessawine lui donnait des détails sur la société de Kiew et exprimait ses vifs regrets que Dragomira n'en fît pas partie.

"Je n'ai pas le sens du monde comme les autres jeunes filles de notre temps, dit-elle, et je me fais une idée très sérieuse de la vie.

- M. Jadewski m'a parlé de cela; il vous appelait une philosophe."

Dragomira sourit.

"C'est ce que je suis le moins; je suis plutôt une personne d'un coeur pieux et je cherche à vivre conformément aux commandements de Dieu. Je considère cette existence comme un temps d'expiation.

- Pouvez-vous, créée comme vous l'êtes pour le triomphe et la joie, pouvez-vous nourrir d'aussi sombres pensées?

- Tout homme voit le monde avec ses yeux; probablement, les miens sont faits de manière à voir partout la désolation.

- Voilà pourquoi vous devriez sortir de chez vous, vous distraire.

- Je ne dis pas non, répondit Dragomira, mais qui me présentera? Ma tante est toujours souffrante et, depuis bien des années déjà, vit tout à fait retirée.

- Vous n'avez qu'à apparaître et l'on vous accueillera à bras ouverts. En attendant, si vous voulez bien me le permettre, je parlerai de vous à Mme Oginska; elle se hâtera de vous conquérir pour son cercle.

- Ce serait un honneur pour moi d'être reçue chez elle.

- Nous ferons tout pour vous rendre votre séjour à Kiew aussi agréable que possible, dit Sessawine; vous devriez aussi faire la connaissance de Soltyk; c'est un homme dangereux, mais intéressant.

- J'ai entendu beaucoup parler de lui.

- On vous en a dit beaucoup de mal?

- Oui, beaucoup de mal.

- Et pourtant, vous précisément, ce me semble, vous sympathiseriez avec Soltyk. Si différents que vous soyez tous les deux, vous avez un trait commun de caractère, l'orgueil et le mépris du monde.

- Je ne suis pas orgueilleuse.

- Pourtant...

- Oh! vous ne vous doutez pas combien je puis être humble.

- Devant Dieu, peut-être.

- Devant les hommes aussi, quand ils vivent et agissent selon l'esprit de Dieu.

- Vous croyez donc sérieusement que l'on peut forcer la destinée par le sacrifice, le renoncement, les bonnes oeuvres?

- Non, je ne le crois pas; on peut seulement obtenir la grâce de Dieu et la vie éternelle. Tant que dure notre pèlerinage sur cette terre, nous devons accomplir la destinée pour laquelle nous sommes faits.

- Vous êtes fataliste.

- Oui et non. Je ne crois pas que rien arrive sans la volonté de Dieu.

- Alors le sang qui coule à torrents n'est versé que parce que c'est la volonté de Dieu.

- Oui.

- Vous ne pouvez penser cela sérieusement.

- Je veux vous le prouver et entrer aujourd'hui même au milieu des animaux féroces, quoique je ne sache pas comment on les dompte. Je suis sûre qu'ils ne me déchireront que si ma destinée est d'être déchirée.

- Ce serait défier Dieu."

Cette fois Dragomira ne répondit pas, et la conversation prit un autre tour. Quand il fut temps de partir, Sessawine s'empressa d'envelopper Dragomira dans son vêtement de fourrure. Il lui prit ensuite le bras pour la conduire, à travers les rues éclairées et animées, sur le champ de foire. C'est là que se trouvait la célèbre ménagerie dans une vaste construction en bois. La représentation était finie. Il ne restait plus que quelques rares flâneurs et gamins arrêtés devant l'entrée, admirant les tableaux suspendis comme enseignes. Un nègre habillé de rouge conduisit Dragomira et Sessawine dans l'intérieur, et Karow vint avec empressement à leur rencontre pour leur donner, avec beaucoup d'amabilité, toutes les explications nécessaires. Quand on eut vu tous les animaux, Dragomira revint à la cage des lions.

"Les fières, les magnifiques bêtes! dit-elle. Avec quoi vous protégez-vous contre leur férocité, monsieur Karow? Avec quoi les maîtrisez-vous?

- Avec le regard et la voix, répondit Karow; si vous le désirez, je vais vous donner une petite représentation de mon savoir faire.

- Non, je vous remercie, répondit Dragomira d'une voix calme, pendant qu'elle dévorait des yeux les superbes animaux, mais permettez-moi d'entrer dans la cage.

- Quelle idée! dit Karow, vous ne savez pas manier les bêtes, et, à coup sûr, vous seriez mise en pièces.

- Je voudrais pourtant essayer.

- Mais vous plaisantez, mademoiselle, dit Sessawine.

- Non, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux.

- Je vous en conjure... continua Sessawine, ce serait affreux si, bien malgré moi, j'étais l'occasion de...

- Je voudrais voir, interrompit Dragomira, si Dieu ne m'a pas réellement réservée pour quelque grande tâche, ou si je ne suis plus qu'une feuille inutile de l'arbre de la vie.

- On ne doit pas faire des essais de cette sorte, dit Karow, en regardant fixement Dragomira, ce ne serait pas du courage, mais de la démence.

- Moi, je dirais que c'est de la confiance en Dieu, répliqua Dragomira.

- Si Dieu veut vous faire mourir, il n'a pas besoin de ces lions.

- Peut-être, murmura Dragomira. Une force mystérieuse me pousse à entrer dans cette cage. Qu'est-ce? Ou ma destinée est de finir maintenant, ou Dieu me donnera un signe, et accomplira un miracle en moi. Laissez-moi entrer, Karow.

- Non, je ne le peux pas.

- Vous ne le pouvez pas? même si je le veux, même si je l'ordonne?

- Voulez-vous donc absolument mourir? dit Karow d'une voix basse et oppressée.

- Je vous ordonne de m'ouvrir la cage.

- Soit, donc! venez, nous allons entrer ensemble.

- Non, dit Dragomira, moi seule."

Karow la regarda. Un rude combat se livrait dans son âme.

"Pour l'amour de Dieu, dit Sessawine en la suppliant, n'allez pas plus loin! Quelle bizarre fantaisie! Vous nous torturez le coeur. Venez, quittons ce lieu.

- Je veux entrer dans la cage, répéta encore une fois Dragomira, comprenez-vous bien? toute seule. Donnez-moi votre cravache, et puis ouvrez!

- Non, non, vous ne devez pas ouvrir, monsieur Karow!" s'écria Sessawine; mais ses paroles n'eurent aucun effet.

En cet instant, Karow était complètement sous l'influence de Dragomira. Elle l'immobilisait et le dirigeait, avec son regard, comme bon lui semblait. Elle tendit la main et il lui donna la cravache. Elle posa le pied sur l'escalier menant à la galerie de bois qui régnait derrière les cages, et il lui présenta la main et la conduisit; elle lui fit signe d'ouvrir la porte de la cage, et il l'ouvrit. Mais, à peine était-elle entrée, que, se plaçant derrière elle, il tira un revolver de chaque poche de sa tunique de velours, et, son regard dominateur fixé sur les bêtes, il resta là, prêt à faire feu au moindre danger.

Sessawine, muet et pâle, semblait cloué devant la cage par la contemplation de cette belle jeune fille, audacieuse jusqu'à la folie. Elle s'était avancée, fière et calme, au milieu des bêtes assoupies.

"Debout! cria-t-elle, en poussant le lion avec son pied. En avant! Déchirez-moi en morceaux!"

Alors elle se mit à fouailler de sa cravache les trois animaux, le lion et les lionnes. La cravache sifflait en fendant l'air. Les bêtes reculèrent d'abord et grondèrent, en montrant les dents; puis le lion se mit à battre le sol de sa queue et se prépara à bondir.

"Allons! viens donc!" s'écria Dragomira.

Karow était prêt à agir; mais, au moment où le lion s'élançait sur Dragomira, elle se plaça entre la bête et l'homme, si bien qu'il ne pouvait plus faire feu. Cependant, elle avait jeté au loin la cravache et se tenait debout, les bras étendus, comme une martyre chrétienne dans l'arène.

"Je suis dans la main de Dieu!" s'écria-t-elle.

Le lion s'arrêta soudain devant elle, leva la tête, la regarda longtemps et se coucha ensuite paisiblement à ses pieds.

Karow ouvrit alors en toute hâte et tire Dragomira hors de la cage. Elle lui sourit.

"Je vous admire, dit le dompteur.

- C'était effrayant, mais beau, dit Sessawine; cependant, ne tenez pas le ciel une seconde fois.

- Je voulais avoir un signe, dit Dragomira tranquillement, maintenant je suis satisfaite; je sais que Dieu a encore besoin de moi. Quand mon heure sonnera, il m'appellera à lui; pas plus tôt."

Elle tendit la main à Karow.

"Je vous remercie; ne soyez pas fâché contre moi.

- Ah! cela a été l'heure la plus affreuse de ma vie, répondit-il, je ne l'oublierai jamais.

- Eh bien, demanda Dragomira en prenant le bras de Sessawine, croyez-vous maintenant que rien n'arrive sans avoir été décidé auparavant?

- Si vous aviez seulement l'intention de faire un prosélyte, répondit-il, vous avez entièrement réussi."

XII

FLECHE D'AMOUR

Le monde entier ne vaut point vos appas. VOLTAIRE (la Pucelle).

Zésim revenait du champ de manoeuvre, un peu fatigué et mécontent, et passait avec l'indifférence d'un aveugle le long des brillants magasins, des élégantes, dont les robes l'effleuraient. Tout à coup, une voix claire et charmante retentit de l'autre côté de la rue; le jeune officier s'arrêta, et Anitta, suivie de sa vieille femme de chambre, vint à lui d'un pas rapide et joyeux.

"Que je suis heureuse de vous rencontrer! dit-elle, en lui tendant sa petite main, nous allons aujourd'hui à l'Opéra; vous y viendrez aussi, n'est-ce pas?

- Pour sûr, du moment que je sais que vous y serez.

- Et vous viendrez nous voir dans notre loge?

- Puisque vous le permettez.

- Oh! certainement."

Zésim fit mine de prendre congé de la jeune fille.

"Avez-vous du service? demanda Anitta. Pourquoi partez-vous si vite? Accompagnez-moi au moins jusqu'à la promenade.

- Avec plaisir."

Ils marchaient l'un à côté de l'autre et causaient sans souci et familièrement. Au milieu de la promenade, là où les bosquets touffus faisaient une espèce d'abri contre les regards curieux, Anita s'arrêta.

"Maintenant, vous pouvez vous en aller, mais n'oubliez pas de vous trouver, à sept heures auprès de l'escalier; j'ai une si jolie toilette!"

- Zésim lui prit la main, repoussa un peu son manteau, et lui baisa le bras entre le gant et la manche.

"M'aimez-vous? demanda tout bas Anitta.

- De tout mon coeur.

- Moi aussi, je vous aime bien."

Elle le regarda d'un regard enchanteur, lui dit adieu d'un charmant petit signe de tête et partit. Zésim la suivit des yeux et soupira; ce n'était pas la tristesse, mais l'émotion du bonheur qui le faisait soupirer.

Le soir, Zésim se tenait, le coeur palpitant dans le vestibule du théâtre, au bas de l'escalier recouvert de tapis. Les élégants chevaliers et les dames en riche toilette défilaient devant lui. Mais aucune de ces beautés n'obtenait de lui plus qu'un coup d'oeil fugitif et indifférent. Cependant, en passant devant le bel officier, l'une redressait fièrement les épaules et la tête, l'autre riait d'un rire forcé, une troisième lui lançait des regards provocants; toutes le remarquaient et cherchaient à en être remarquées.

Enfin arriva celle qu'il attendait. Elle était avec sa mère. Sa toilette était, en effet, très jolie: elle avait une robe de satin rose, à traîne courte, un manteau de théâtre de soie blanche brochée, garni de renard blanc, une rose blanche au corsage, une autre dans les cheveux. Il ne pouvait y avoir rien de plus ravissant que ce contraste de l'hiver et du printemps. Anitta sourit et fit un signe de tête à Zésim en passant devant lui de son pas léger.

Cependant le comte Soltyk était assis dans sa loge, déjà énervé et ennuyé. Il avait envoyé des fleurs à la prima donna, mais dans le fond elle lui était aussi indifférente que les dames appuyées au balcon de velours, qui braquaient leurs lorgnettes sur lui. Mme Oginska et sa fille entrèrent dans le loge qui était en face de celle du comte. Le regard de Soltyk effleura la mère; il la reconnut; et comme pour le moment il n'avait rien de mieux à faire, il regarda fixement la fille.

Anitta resta debout un instant conter le balcon, sans plus se douter de l'attention du comte que si elle avait été une marchandise vivante dans un marché d'esclaves. Le comte s'était soudain animé; ses joues se colorèrent, ses lèvres frémirent. Ses yeux ardents dévoraient cette charmante créature, à la grâce presque enfantine, et s'arrêtèrent longtemps sur ce visage si pur et si délicieux. On joua l'ouverture, le choeur chanta et la prima donna fit son entrée. C'est en vain qu'elle essaya, elle si capricieuse et si hautaine d'ordinaire, d'attirer l'attention du comte; il n'avait d'yeux que pour la loge d'en face. Des sensations qu'il n'avait jamais connues jusqu'alors envahissaient son coeur malgré lui, son sang bouillonnait, et son imagination commençait à travailler violemment. Il était habitué à obtenir immédiatement tout ce qui lui plaisait. Cette fois, les circonstances faisaient que l'objet de ses désirs était séparé de lui par un mur infranchissable; c'était un attrait de plus. Et ce qui l'excitait presque encore davantage, c'est que la jeune fille n'avait pas même l'air de se douter de sa présence. Lui! le comte Soltyk, le possesseur de tant de millions, le magnat, le conquérant, l'Adonis, il n'était certes pas facile de ne pas le remarquer; et cependant, voilà que cette chose incroyable, impossible, se faisait.

Soltyk, en proie à une vive agitation, perdit tout empire sur lui-même lorsque après le second acte Zésim apparut dans la loge des Oginski, prit place derrière Anitta, et que celle-ci, tournant le dos à la scène et au comte, engagea une conversation vive et familière avec le jeune officier. Soltyk descendit dans les coulisses, déclara à la prima donna qu'il trouvait sa toilette abominable, puis il alla au buffet, avala d'un seul trait un verre de punch brûlant et demanda sa voiture.

Le jésuite était dans son cabinet de travail tout rempli de livres. Plongé dans un in-folio; il consultait différents Pères de l'Eglise à propos d'une grave question, lorsque la porte s'ouvrit brusquement. Le comte Soltyk entra, jeta sur un meuble son vêtement de fourrure, et, sans dire un mot, se mit à aller et venir à grands pas dans l'étroit espace qui restait au milieu de la pièce.

"Est-ce que l'opéra est déjà fini? demanda le P. Glinski étonné.

- Non.

- Qu'est-ce qu'il y a donc? vous avez l'air agité."

Le comte attendit longtemps sans répondre et continua sa promenade. Enfin il s'arrêta devant le jésuite, et le regardant bien en face:

"Je l'ai vue, murmura-t-il.

- Qui?

- Anitta.

- Ah!... Et c'st ce qui vous déterminé à quitter le théâtre?

- Oui, répondit le comte, j'ai horreur, comme vous savez, de toutes les sensations vagues, de tous les états équivoques. Et maintenant je ne peux pas m'empêcher de me demander en vain à moi-même ce qui m'est arrivé, ce qui m'émeut et ce que je veux.

- C'est pourtant bien simple.

- Qu'en pensez-vous?

- Vous êtes amoureux.

- Moi?..."

Soltyk le regarda fixement.

"Vous pourriez bien avoir raison. Comme je n'ai jamais encore été amoureux, je ne peux pas en juger. Mais c'est bien possible. Je suis agacé, mécontent, inquiet; je me fais l'effet d'un enfant maussade.

- Dieu soit loué! vous êtes amoureux.

- Je commence moi-même à le croire, parce que, sans motif aucun, je me sens une haine ardente contre le jeune officier qui était assis à côté d'elle, et avec qui elle causait d'une si aimable façon.

- Jadewski? Ah! quant à celui-là, vous n'avez pas besoin de vous en inquiéter; il ne tire pas à conséquence.

- Je ne m'en inquiète pas non plus, répondit Soltyk; s'il me gêne, je m'en débarrasse tout bonnement en lui brûlant la cervelle, et son compte est réglé. Mais, elle, la jeune fille, Anitta? si elle l'aime?

- Il n'y a pas encore bien longtemps qu'elle aimait ses poupées; en ce moment, elle aime ses amies. Ce coeur est jusqu'à nouvel ordre une feuille blanche et sans tache. Heureux celui qui y écrira le premier!

- Je veux faire sa connaissance, dit brusquement Soltyk.

- Cela ne vous sera pas difficile, cher comte, on vous recevra à bras ouverts.

- Mais c'est que depuis longtemps j'ai singulièrement négligé les Oginski.

- Vous n'en serez que mieux accueilli.

- Advienne que pourra, s'écria Soltyk, il faut que je fasse la conquête d'Anitta. A quoi me servent mon nom, mon rang, ma richesse sans cet ange? C'est la première fois que je peux penser à donner ma main à une jeune fille sans avoir envie de rire de moi-même.

- Si vous amenez cette charmante créature comme reine et maîtresse dans votre maison, tout le monde vous enviera," dit le jésuite.

Soltyk s'assit sur une chaise et respira profondément.

"Que pourrais-je bien faire maintenant? Je suis incapable de dormir.

- Prenez un peu d'eau gazeuse."

Soltyk se mit à rire, puis sonna et ordonna de seller son cheval arabe. Quelques minutes plus tard, il s'élançait à travers la nuit claire et froide. Cependant le jésuite restait assis devant ses Pères de l'Eglise et souriait comme un homme heureux, en prenant avec délices une prise de son excellent tabac d'Espagne.

Le lendemain, dans la matinée, il vint en cachette chez M. Oginski, et, fort content de lui-même, il annonça la visite de Soltyk. Anitta ne fut pas peu surprise lorsque sa mère, après le dîner, fit une inspection méticuleuse de sa toilette, et la baisa ensuite au front avec une expression d'orgueil.

Quand l'équipage du comte arriva devant la porte, la chère jeune fille était dans le jardin avec Livia et ne se doutait de rien. Soltyk vint accompagné du jésuite. Après qu'on eut échangé quelques mots de politesse, il demanda où était Anitta.

"Elle joue sur la prairie avec une amie, dit Mme Oginska, c'est encore une enfant, monsieur le comte.

- Nous pourrions bien faire une petite promenade, proposa le P. Glinski.

- Certainement."

Le comte aida Mme Oginska à mettre sa mantille et lui offrit le bras pour descendre l'escalier.

"Ne vous attendez pas à des merveilles, lui chuchota-t-elle, on sait combien vous êtes difficile.

- J'ai vu mademoiselle votre fille au théâtre, répondit Soltyk, et j'ai été ravi de voir à la fois tant de beauté, de noblesse et de pureté.

- Vous êtes trop indulgent."

Le P. Glinski marchait en avant, et quand les jeunes filles l'aperçurent, elles accoururent à sa rencontre.

"Vous allez jouer au loup avec nous! dit Anitta.

- Une autre fois, mon enfant, répondit le père, aujourd'hui le comte Soltyk est venu; il désire vous être présenté."

Déjà Mme Oginska et le comte approchaient.

"Voici ma fille, dit-elle avec des yeux rayonnants; le comte Soltyk désire faire ta connaissance... mais quel air tu as, avec les cheveux ébouriffés et les joues rouges comme celles d'une paysanne!"

Anitta se tenait debout, la tête baissée, devant Soltyk; elle respirait avec une certaine gêne sous la fourrure de sa kazabaïka, et ses mains serraient fortement le cerceau avec lequel elle venait de jouer.

"Je suis bien heureux de faire votre connaissance," dit le comte.

Anitta jeta un regard craintif du côté de sa mère. Celle-ci avait pris la bras de Glinski et proposait au comte de faire la visite du jardin. Soltyk était tout disposé et il suivit avec les deux jeunes filles la maîtresse de maison qui avait pris les devants.

"On ne vous a pas encore vue jusqu'à présent, mademoiselle, dit Soltyk reprenant la parole; vous semblez fuir nos réunions.

- J'étais hier au théâtre, pour la première fois, répondit Anitta, c'était très joli, n'est-ce pas? J'irai probablement aussi à un bal.