Part 5
Le doux soleil d'une sereine et froide journée d'octobre éclairait le somptueux palais du comte Soltyk. C'était une étrange et fantastique construction, devenue un petit monde à travers le cours des années. Les styles et les matériaux les plus divers s'y trouvaient mélangés et confondus; sur des murs cyclopéens se dressait un château de vieux voïvode polonais, et un hermitage baroque, rococo, était accolé à un splendide édifice byzantin.
Dans une vaste salle ornée de statues et de tableaux, un grand nombre de personnes des conditions les plus diverses attendaient le moment où le comte voudrait bien les recevoir. C'était à cette heure-là, en effet, qu'il donnait audience, comme un monarque. Tous le craignaient; ils venaient cependant mendier sa protection et cherchaient à savoir, par le vieux valet de chambre, si le comte se trouvait bien disposé.
Il était assis dans son cabinet de travail et parcourait les lettres qui venaient d'arriver. Il offrait l'image d'un jeune sultan, beau et despote. Sa tête, encadrée d'une chevelure noire et d'une barbe coupée court, faisait penser aux plus belles oeuvres des artistes grecs. Son visage au teint blanc était délicatement coloré. Ses yeux sombres avaient une expression d'ardeur et d'orgueil, de force et d'audace; leur mystérieux regard semblait à la fois épier et menacer. Sa taille élancée ne dépassait que de peu la moyenne; mais ce corps, avec ses muscles de gladiateur romain d'une beauté divine, avait les proportions irréprochables d'un Bacchus grec. Il était chaussé de bottes de maroquin rouge, avait une longue robe de chambre de satin jaune doublée et bordée de fourrure, et portait un fez sur la tête.
Il jeta ses lettres de côté et sonna. Aussitôt apparut un jeune cosaque qui apportait le café sur un plateau d'argent. Le pauvre diable tremblait de peur devant le froid regard de tigre de son maître; et, dans sa peur mortelle de ne commettre aucune bévue, il laissa tomber la tasse de porcelaine ancienne, ornée du portrait de Stanislas Auguste. Elle se brisa avec bruit. Un instant il resta immobile, comme paralysé. Puis il se précipita à genoux devant le comte.
"Pardon! Excellence, pardon! Je ne l'ai pas fait exprès!" dit-il, en levant des mains suppliantes.
Le comte le regarda.
"Ne savais-tu pas que cette tasse me vient de a grand'mère?
- Pitié, seigneur! dit le cosaque en gémissant.
- Une autre fois, fais un peu plus attention, murmura le comte; et maintenant, décampe, fils de chien!"
Un vigoureux coup de pied suivit ces paroles, puis le malheureux se leva rapidement et disparut.
Quand le vieux valet de chambre lui eut apporté une autre tasse et allumé son tchibouck, il demanda quels gens étaient là.
"Quelques juifs, le régisseur de Chomtschin, Brodezki, le joueur de violon, quelques paysans...
- Fais-les entrer dans l'ordre où ils sont venus; seulement, si le commissaire de police arrivait, introduis-le tout de suite."
Le comte n'eut pas à attendre. La porte était à peine entr'ouverte que quatre juifs se précipitèrent dans le cabinet et s'avancèrent avec force révérences, à la façon de magots chinois.
"Que voulez-vous? demanda le comte en souriant.
- Je suis Wolf Leiser Rosenstrauch; avec la permission du gracieux seigneur comte, voici mon beau-père; voici mon beau-frère; et voilà mon frère. Il y a encore ma belle-mère, ma soeur et ma femme avec mes sept enfants, tous vivants.
- Et que demandez-vous?
- La faveur de tenir le cabaret sur le domaine de Popaka, du gracieux seigneur comte, et alors j'ose...
- C'est bon, je te connais, Wolf Rosenstrauch; tu es un homme rangé; tu auras ton cabaret.
- Que Dieu vous bénisse, seigneur comte, vous et vos enfants et vos petits-enfants...
- Attends un peu, sinon tu n'auras pas le cabaret.
- Que devons-nous faire, Excellence?
- Vous allez à l'instant me danser ici un quadrille.
- Miséricorde! danser sans musique!"
Le comte sonna et donna l'ordre de faire venir le cocher avec son violon. Quand il fut arrivé et qu'il eut accordé son pauvre instrument, il se mit à râcler dessus quelque chose qui ressemblait à une contredanse; et les quatre juifs, dans leurs longs caftans, commencèrent à danser et à sauter çà et là comme des cabris, pendant que le comte repaissait ses yeux de ce spectacle extravagant, et de temps en temps éclatait de rire avec la joie bruyante d'un enfant.
Quand les juifs furent partis, non sans s'être encore confondus en remerciements enthousiastes, le régisseur de Chomtschin entra. Il était pâle et embarrassé, car c'était le comte qui l'avait mandé, et cela ne présageait rien de bon.
"J'en apprends de belles sur votre compte, dit Soltyk en s'enfonçant avec une tranquillité nonchalante dans la molle fourrure de sa robe de chambre. Voilà que vous jouez déjà au maître dans mon château. Qui vous a ordonné de renvoyer le concierge?
- C'était un ivrogne, seigneur comte, et alors je croyais...
- Vous n'avez pas à croire, mais à obéir. Je ne me rappelle pas non plus vous avoir commandé de faire bâtir une nouvelle grange.
- L'ancienne avait brûlé, seigneur comte.
- Vous auriez dû m'en informer. Vous avez aussi fait abattre cent chênes...
- Les chênes... je croyais... c'est qu'ils nous ont été bien payés.
- Je vois que vous n'avez plus ce qu'il faut pour être un serviteur, conclut Soltyk, et par conséquent je vous renvoie.
- Pour l'amour de Dieu, seigneur comte, dit le régisseur d'une voix suppliante, ne me jetez pas tout de suite dans la rue avec ma femme et mon enfant!
- C'est décidé. Allez-vous-en!
- Je n'aurai plus qu'à me brûler la cervelle; seigneur comte, ayez pitié de moi; punissez-moi, mais ne m'ôtez pas mon pain.
- Vous punir? Et comment? dit Soltyk. Que je fasse un exemple, et j'aurai immédiatement les juges sur le dos.
- Je ne me plaindrai pas, je me soumets à tout; seulement gardez-moi à votre service, seigneur comte."
Soltyk sourit.
"Vous vous promenez aussi en voiture à quatre chevaux, d'après ce que l'on me dit, et votre femme se fait venir des voitures et des chapeaux de Paris. Comment tout cela peut-il se faire, sans que je sois volé? Pour vous punir et en même temps vous réapprendre l'humilité, je vais faire de vous mon chien de garde."
Soltyk sonna.
"Le monsieur que voici, dit-il au valet de chambre, va se rendre à la cabane du chien et prendre as chaîne. On ne le lâchera qu'à la tombée de la nuit."
Puis, se tournant vers le régisseur:
"Vous avez bien une montre?
- Pour vous servir.
- Eh bien! toutes les dix minutes, vous aboierez, et fort! Est-ce compris?
- Parfaitement, seigneur comte."
Soltyk le congédia d'un signe de tête et le malheureux régisseur, presque anéanti de confusion et de honte, se glissa humblement du côté de la porte.
En cet instant, le commissaire de police Bedrosseff arriva et fut aussitôt introduit.
Le comte se leva et lui tendit la main.
"Quelles nouvelles?
- Tout va bien, mais cela a coûté cher."
Le comte respira. C'était une fort mauvaise affaire dans laquelle l'avait entraîné son tempérament de Néron, et Bedrosseff pouvait bien lui apparaître comme un ange sauveur. Le curé d'une paroisse située sur un des domaines du comte s'était refusé à enterrer un suicidé dans le cimetière. Soltyk avait alors juré de le faire enterrer lui-même, et il était homme à tenir son serment. Par son ordre, la pauvre curé fut saisi et mis dans une bière; le couvercle fut cloué, la bière descendue dans la fosse et recouverte d'une mince couche de terre. D'ailleurs, cette bouffonnerie barbare n'était pas allée plus loin; le comte avait fait retirer bien vite de la fosse et de la bière le malheureux enterré vivant. Mais il avait été saisi d'une fièvre chaude et il était mort au bout de quelques jours des suites de cette affreuse plaisanterie. Bedrosseff avait heureusement étouffé cette fatale affaire, et le grand seigneur l'avait richement récompensé de ses bons offices.
Le comte écouta encore les plaintes de quelques paysans, administra sans façon un soufflet au jeune violoniste Brodezki, qu'il faisait instruire à ses frais et qui avait fait quelques dettes à l'étourderie; puis l'audience fut finie. Alors, comme tous les autres jours, vint son ancien précepteur, le père jésuite Glinski. Il aimait toujours à causer avec le comte et parfois aussi jouait une partie d'échecs ou de tric-trac. Le Père était le seul homme qui possédât quelque influence sur Soltyk, peut-être parce qu'il ne le laissait jamais voir.
"Bonjour, mon révérend père, dit le comte en saluant le jésuite; qu'y a-t-il de nouveau?
- Ce qu'il y a de plus nouveau, c'est qu'Anitta Oginski est revenue chez ses parents."
Le comte haussa les épaules avec un air de dédain très marqué.
"Mon cher comte, vous jugez trop vite, continua Glinski, cette Anitta, qui sautille maintenant dans le palais Oginski, joyeuse comme un rayon de soleil, vous ne la connaissez pas, mais pas du tout. C'est une créature qui semble être sortie tout d'un coup d'une fleur ou tombée d'une étoile; elle est accomplie à tous égards. Voyez la jeune fille; vous me contredirez après.
- Après tout, c'st possible. Elle promettait de devenir jolie.
- C'est aujourd'hui la plus belle personne de notre noblesse, dit Glinski, et elle est si brillamment douée du côté de l'esprit et du coeur, que, si j'étais le comte Soltyk, c'est elle et non pas une autre qui serait ma femme.
- Vous voulez me marier?
- Je ne m'en cache pas, répondit le jésuite, vous le savez, mon cher comte, et je sais tout aussi bien que vous ne suivrez jamais mon conseil, et n'en ferez qu'à votre tête. Mais je n'en désire pas moins vous voir prendre femme, et cesser définitivement cette existence sauvage.
- Et pourquoi?
- Pourquoi? dit le jésuite, parce que je vous aime, et parce que j'ai comme un pressentiment que tout cela finira mal.
- Croyez-vous qu'une telle perspective me fasse peur? dit Soltyk en redressant sa tête avec un inimitable mouvement d'orgueil, pendant que sa splendide fourrure craquetait tout autour de lui: je ne veux pas vieillir, et ne je veux pas finir comme tous ces individus à la douzaine. Ce que j'aimerais au-dessus de tout, ce serait de monter au ciel dans un océan de flammes, comme Sardanapale. La vie n'a de valeur que quand on la méprise, quand on montre le poing au monde et qu'on foule les hommes sous les pieds. Et combien dure toute cette comédie? Est-ce encore la peine de vivre, quand le pouls s'affaiblit et que les cheveux blanchissent? Merci bien pour ces jours ridicules de grand-père, pour toute cette félicité bourgeoise! J'aurais dû naître sur un trône, voir le monde à mes pieds, régner que des millions d'esclaves, prêts sur un signe de moi à lever la main ou à courir à la mort. J'aurais alors accompli de grandes choses, dignes peut-être de l'immortalité; tandis que je suis emprisonné dans un cercle qui m'étouffe, dans une vie qui m'ennuie. Je me fais l'effet d'un lion qui rêve de bondir à travers les déserts, et qui est enfermé dans une cage, où il a tout juste la place de s'étendre.
- Il y a encore bien assez de bonnes choses et de grandes choses à faire, répondit le jésuite au bout d'un instant, et puis vous avez des devoirs. Votre nom doit-il disparaître, votre famille doit-elle s'éteindre avec vous?"
Soltyk s'absorba dans ses réflexions.
"Une femme n'est pas en état de remplir ma vie, dit-il enfin, c'est une fleur que je cueille et que je jette ensuite et voilà tout... Mais je verrai Anitta; pourquoi pas? Je ne risque rien.
- Assurément, vous avez tout à fait raison, dit doucement le jésuite qui avait peine à ne pas sourire, mais ne faisons-nous pas une partie d'échecs?
- Si fait, jouons."
X
LE LOUP
La rose n'est jamais si belle que quand elle ouvre ses boutons. WALTER SCOTT.
C'était une fraîche après-midi; mais il y avait un beau soleil et le temps était agréable. Zésim était venu faire visite aux Oginski. Quand il eut ôté son manteau, on le conduisit au jardin où Anitta et ses jeunes amies jouaient aux grâces sur la grande prairie.
Dès que les jeunes dames aperçurent le charmant officier, chacune d'elles eut immédiatement quelque chose à arranger à sa toilette. Anitta seule n'eut pas l'air d'y songer. Elle vint rapidement et sans aucune coquetterie à la rencontre de Zésim, et lui tendit la main. Ses joues étaient aussi roses que ses yeux étaient brillants; sa jaquette de velours bleu, doublée et bordée de skung, craquait aux coutures à chaque mouvement de ce corps vif et agile: on eût dit une rose qui va rompre les murs de as prison parfumée.
"Quelle chance de vous avoir! dit-elle, nous allons courir comme il faut."
Elle le présenta à ses amies, qui, de leur côté, firent leur plus belle révérence. Il y avait là Henryka Monkony, une sylphide élancée, aux épaisses nattes blondes et aux yeux bleus enthousiastes; Kathinka Kalatschenkoff, grande, fière, avec un impertinent petit nez, des cheveux noirs et le regard d'une gazelle; enfin Livia Dorgwilla, une blondine potelée, avec un profil d'une finesse ravissante.
"Jouez-vous aux grâces avec nous? demanda Livia lentement, comme si les mots étaient trop lourds pour as langue.
- Non, nous jouerons au loup, dit Anitta, c'est plus amusant."
Les cercles furent immédiatement accrochés aux branches de l'arbre le plus proche et les baguettes jetées sur le gazon.
"Qui est-ce qui fera le loup? Demanda Henryka.
- M. Jadewski, naturellement, répondit Anita.
- Et vous, mesdemoiselles? demanda-t-il en débouclant son épée.
- Nous sommes les chiens, et nous chassons le loup.
- Et qu'arrive-t-il quand le loup est pris?
- Nous avons le droit de faire de lui ce que nous voulons, s'écria Anitta, vous avez dix minutes pour vous cacher, et puis la chasse commence. Vous pouvez employer toutes les ruses pour vous échapper; mais vous ne devez pas sortir du jardin."
Zésim s'inclina, et les jeunes filles regagnèrent la maison en voltigeant comme une troupe de papillons. L'officier eut vite trouvé une superbe cachette. Devant la serre était un grand tas de paillassons empilés. Un de ces paillassons formait une espèce de petite tente. Zésim s'y cacha, de manière pourtant à surveiller le jardin. Ce n'était qu'un jeu; cependant, il se sentit saisi d'une émotion particulière au moment où un rire éclatant lui annonça que les dix minutes étaient écoulées, et que les jeunes filles sortaient de la maison. Les robes claires et les jaquettes aux vives couleurs se mirent à courir çà et là, derrière les espaliers et les haies, et, quand il se vit cerné de tous côtés, le coeur commença à lui battre bien fort.
Là-bas, la personne élancée, habillée de velours violet avec de la fourrure brune, qui se dirigeait vers le bassin, c'était certainement Henryka; Kathinka, dont la casaque rouge foncé était bordée de petit-gris argenté, se glissait comme un chat à travers les bosquets; et ce qui brillait tout à fait au loin comme de la neige nouvellement tombée, c'était l'hermine de la jaquette de velours vert portée par Livia. Et Anitta? Elle s'était d'abord montrée à l'entrée de la grande allée, puis elle avait disparu et on ne l'apercevait plus nulle part.
Kathinka approcha, toujours doucement et avec précaution, regarda tout autour d'elle, pais passa sans le découvrir. Zésim respira; un meurtrier échappant à ceux qui le poursuivent, n'est pas plus soulagé qu'il ne le fut au moment où la robe s'éloignait en flottant au milieu des dahlias. Henryka s'arrêta quelque temps indécise auprès du bassin et se dirigea ensuite vers le fourré du bois. Ces deux ennemies n'étaient plus à craindre; mais la jaquette d'hermine s'approcha, s'approcha encore, lentement, à son aise, et par cela même d'autant plus menaçante. Une fois arrivée, Livia ne s'en alla pas tout de suite; elle semblait bien décidée à faire une inspection consciencieuse. Aussi Zésim se préparait-il à être découvert et, cherchant une direction qui fût libre, calculait-il ses chances de fuite.
En attendant, la jeune fille avec son visage paisible et ses grands yeux tranquilles commençait à fureter partout devant la serre. Elle faisait son affaire sans se gêner; elle monta tout simplement sur les paillassons. Elle parvint à celui qui abritait Zésim, sentit qu'il ne cédait pas au pied comme les autres et essaya de le soulever.
"Vous êtes là!" dit-elle, sans s'animer le moins du monde.
Et quand Zésim bondit tout à coup hors de sa cachette et prit la fuite en franchissant la haie la plus proche, elle le regarda en souriant et ne songea pas à le poursuivre même de très loin. Cependant, Henryka vint à sa rencontre sur la prairie, et, comme il se tournait du côté du parc, Kathinka sortit à l'improviste du bosquet de sapins. Alors commença une chasse acharnée et joyeuse. Zésim se sauvait à travers les troncs rougeâtres des sapins et des pins, par dessus les haies et les plates-bandes, au milieu des buissons et des vertes clôtures; les jeunes filles le poursuivaient, les jupes flottaient, les nattes voltigeaient. Elles l'avaient déjà poussé dans un coin et le serraient de près, lorsque, comme un vrai loup, il s'élança brusquement à travers les broussailles et les arbustes, brisant les branches sur son passage, et se trouva de nouveau en liberté. Elles se mirent à sa poursuite en poussant de grands cris, mais elles le perdirent bientôt de vue dans le fourré; et il put se croire sauvé. Il s'arrêta dans la partie la plus sauvage du parc, reprit haleine, et, à la faveur d'un épais rideau de sapins, chercha à gagner le sentier dont il apercevait le sable blanc. Mais au moment où il s'avançait, deux bras souples l'entourèrent et une jolie voix riante, dans toute la joie du triomphe, s'écria: "Pris!"
Zésim regarda le ravissant visage d'enfant d'Anitta, qui était maintenant si près de lui, avec ses tresses flottantes; ses lèvres rouges, et ses bons yeux brillants. Il s'oublia lui-même, vaincu par un charme plus fort que lui, pressa sur son coeur la douce et frémissante créature, et posa ses lèvres de feu sur celles de la jeune fille. Elle ne se défendit pas; elle était à lui; elle se laissait aller de toute son âme à son premier rêve printanier d'amour, et elle ne retira ses bras que lorsque l'hermine apparut derrière les sapins, et que Livia se montra, écartant lentement les branches.
"J'ai pris le loup!" lui cria Anitta.
Henryka et Kathinka arrivaient en même temps.
"Alors il t'appartient, s'écria la dernière, qu'en vas-tu faire?
- Il me servira aujourd'hui toute la soirée.
- Oh! ce n'est pas une punition, dit galamment Zésim.
- Attendez un peu, je vais bientôt vous tourmenter, reprit Anitta; et elle le regarda, comme si elle voulait lui sauter au cou.
- Oui, mais le froid vient, et nous avons bien chaud, dit Livia.
- Eh bien! nous allons jouer dans la chambre."
Ils regagnaient tous ensemble la maison, quand vinrent à leur rencontre deux jeunes messieurs, Sessawine et Bellarew.
Ils appartenaient à des familles nobles, amies des Oginski. Le premier était grand, blond, avait une véritable crinière de lion et portait toute sa barbe. Le second avait un visage délicat, sans caractère, un regard fatigué, une chevelure foncée, avec une raie, une barbe bien soignée, taillée court et frisée. Il semblait avoir de la peine à traîner son corps d'apparence pourtant vigoureuse.
Les jeunes gens échangèrent leurs noms et quelques paroles de politesse, puis tous entrèrent dans le grand salon où était le piano. Un domestique tira les rideaux et apporta deux lampes qui donnaient une lueur suffisante, mais pas trop éclatante. On causa un peu, les jeunes gens firent la cour aux jeunes filles, les jeunes filles coquetèrent, et enfin on décida de jouer à quelque chose.
"Deviner au piano!" propose Henryka.
Le projet fut agréé. Livia s'assit devant le clavier te se mit à jouer.
"Qui est-ce qui va dehors le premier? demanda-t-elle.
- M. Jadewski, s'écria Anitta en souriant, je vous l'ordonne, est-ce entendu?
- J'obéis."
Pendant que Zésim attendait dans la chambre à côté, les autres délibéraient sur ce qu'on allait lui donner à faire.
"Il devra prendre rune rose du bouquet qui est là-bas, dit Kathinka; et la porter à Anitta.
- Il devra ensuite se mettre à genoux devant moi, ajouta celle-ci.
- Oui, dit Henryka, et puis te baiser la main.
- Parfait! monsieur Jadewski, vous pouvez venir."
Zésim rentra et regarda autour de lui.
Livia jouait une douce mélodie, qui résonna plus fort quand il approcha de la table, et qui éclata en un accord énergique quand il prit la rose. Il promena de nouveau ses regards sur l'assistance et s'approcha rapidement d'Anitta. Nouvel accord parfait, joyeux et retentissant, quand il se mit à genoux devant elle et lui présenta la rose. Il réfléchit ensuite de nouveau, mais pas trop longtemps, et posa ses lèvres sur les doigts de la jeune fille.
Livia joua une marche triomphale, et tous applaudirent.
"Vous avez entendu? s'écria Anitta.
- Oh! c'était facile à deviner, répondit Zésim; il suffit d'être debout devant vous, mademoiselle, le genou fléchit de lui-même."
Anitta rougit. C'était à Kathinka de deviner. Zésim profita de l'occasion pour s'asseoir à côté d'Anitta.
"Etes-vous fâchée contre moi?" demanda-t-il doucement.
Elle secoua la tête.
"Alors donnez-moi un signe, un gage de pardon."
Anitta lui tendit la rose.
Zésim se taisait; mais il respirait l'air qui la touchait; il voyait la molle fourrure se soulever et s'abaisser avec les battements précipités de sa poitrine, ses lèvres frémir doucement, sa main jouer machinalement avec les tresses qui, de ses épaules, retombaient sur son sein. Enfin, elle le regarda, une seule fois, mais ce regard lui disait tout, plus qu'il n'eût osé espérer.
Après le souper, on fit avancer les voitures, et les jeunes dames se séparèrent en se donnant les plus tendres baisers. Les messieurs partirent en même temps. Anitta tendit sa main à Zésim, et pressa celle du jeune homme, doucement, bien doucement, mais ce fut comme un torrent de félicité entre ces deux coeurs.
Sessawine et Bellarew emmenèrent l'officier et le conduisirent dans un café du voisinage, sous prétexte de boire n'importe quoi; en réalité, leur idée était de bavarder sur les dames et de les critiquer, comme c'est la mode.
"A vrai dire, commença Bellarew, cette petite cérémonie était fort ennuyeuse; il n'y a de vraie société que là où il y a des femmes. C'est alors que l'esprit étincelle et jaillit de tous côtés, et que l'amour décoche trait sur trait.
- Alors Kathinka devrait vous plaire, répliqua Sessawine, elle a incontestablement l'air d'une jeune femme.
- Oui, mais elle est par trop... élancée.
- A ce point de vue-là, Livia a des formes avantageuses.
- Les blondines sont toujours plus sculpturales que les brunettes.
- Sculpturales? Quel mot! Où cherchez-vous ces expressions-là?"
Bellarew haussa les épaules.
"A propos, messieurs, entendons-nous pour l'avenir afin qu'il n'y ait pas de duel, s'écria Sessawine: à laquelle voulez-vous faire la cour, monsieur Jadewski?"
Zésim sourit.
"Je vous laisse le choix.
- Alors, Bellarew, c'est bien Livia dont vous faites la reine de votre coeur?
- A vrai dire, il n'y a qu'Henryka qui m'intéresse.
- Quoi? Ce grand lis silencieux?
- Il ne faut pas regarder au nombre des paroles, dit Bellarew, mais elle a un attrait particulier, je dirais presque mélancolique. Avec votre manière de voir, on pourrait trouver qu'elle penche vers le romanesque. Je crois qu'elle sera un jour ou l'autre très malheureuse, et c'est intéressant.
- Henryka, soit! s'écria Sessawine; moi, je me décide pour Livia, quoique dans le fond ce soit une tout autre dame que j'aimerais pour reine et maîtresse.
- Anitta?
- Non, une dame que j'ai découverte récemment. Elle demeure ici, dans une maison tout à fait retirée, avec une vieille tante."
Zésim prêta l'oreille.
"Est-ce que la connais? demanda Bellarew.
- Non, c'est une demoiselle Maloutine, répondit Sessawine, je donnerais beaucoup pour lui être présenté.
- Vraiment? demanda Zésim en souriant.
- Vous la connaissez?
- Sans doute, nous avons grandi ensemble.