Part 4
"Cela se trouve bien que vous soyez venu juste en ce moment, dit Mme Oginska; notre fille Anitta arrive de sa pension de Varsovie. J'espère que vous serez bons amis: votre mère et moi nous n'étions qu'un coeur et qu'une âme."
Zésim s'inclina sans dire un mot. La perspective de jouer le rôle de grande poupée vivante pour une jeune fille qui venait à peine de quitter ses souliers d'enfant, ne lui inspira dans le premier moment qu'un très médiocre enthousiasme. Il ne devant pas tarder à changer complètement d'avis.
La porte qui donnait sur le jardin s'ouvrir tout à coup, et une petite brunette potelée, en robe rose, un volant dans une main, une raquette dans l'autre, entra légère comme un oiseau, jeta un regard rapide et interrogateur sur le jeune officier, et s'en alla quelque peu interdite derrière la chaise de sa mère.
"Ma fille Anitta, dit Mme Oginska, et le fils de ma chère Jadewska, Zésim Jadewski. J'espère que vous vous entendrez et que vous vous aimerez un peu."
Anitta fit une révérence et tendit la main à Zésim, qui la porta respectueusement à ses lèvres. La jeune fille resta alors debout devant lui, rougissante et le regard fixé à terre. Zésim, charmé, la dévorait des yeux. C'était la plus ravissante créature qu'il eût rencontrée jusqu'à ce jour. Sa jolie taille, ses formes à peine épanouies, son cou blanc et élancé, son visage rond et frais, sa petite bouche rouge et mutine, son délicieux petit nez retroussé, ses cheveux noirs allant et venant sur son dos en deux épaisses nattes, ses yeux noirs à la fois espiègles et bons, tout dans sa personne respirait la grâce et le charme irrésistible de la jeune fille qui est presque encore une enfant.
Et quand elle leva sur lui ses aimables yeux noirs, il fut décidé dans le livre du destin que ces deux jeunes coeurs tendres et purs s'appartiendraient l'un à l'autre à tout jamais.
"Venez donc avec moi dans le jardin, dit-elle, - sa voix résonnait comme une joyeuse chanson d'alouette - je veux vous montrer mes fleurs, mes pigeons et mes chats, et mon Kutzig. Tu permets, maman?
- Certainement; amusez-vous, mes grands enfants; les déceptions, la tristesse, la douleur, viennent bien assez tôt."
Anitta passa devant, et Zésim descendit les marches derrière elle. Au bas de l'escalier elle lui prit naïvement le bras.
"Jusqu'à présent, dit-elle avec le plus ingénu sourire, j'ai toujours eu peur des officiers, mais vous, vous ne me faites pas peur du tout.
- C'est qu'aussi vous n'avez rien à craindre, mademoiselle; avec un seul de vos regards, vous feriez tomber toute une armée à vos pieds.
- Ne me défiez pas, sinon je commence toute de suite la bataille."
Ils se dirigèrent, en passant par des parterres de fleurs artistement dessinés, vers les bâtiments de derrière où se trouvaient l'écurie et le grenier à foin. A une place bien dégagée s'élevait le colombier. Un couple de beaux pigeons blancs y étaient perchés, tout brillants dans la lumière du soleil et roucoulant amoureusement. Quand ils virent approcher leur jeune maîtresse, ce fut comme s'ils avaient donné un ordre à tous les autres. De toutes parts arrivèrent soudain des pigeons blancs qui se posèrent sur les épaules et les mains d'Anitta et voltigèrent à ses pieds. Elle alla promptement chercher une petite corbeille remplie de graines et les jeta à pleines mains au milieu de la bande qui roucoulait et battait des ailes.
"Maintenant, nous allons faire visite à Mitzka et à sa famille, dit-elle en souriant, mais pour cela il faut monter dans le grenier à foin. Passez devant et tendez-moi la main."
Zésim déboucla aussitôt son épée et l'appuya contre le mur, puis monta à l'échelle. Anita le suivait, sa petite main flexible tenant solidement la main du jeune homme. Une fois arrivés en haut, ils furent reçus par Mitzka, une grande chatte tachetée qui dressait la queue et miaulait de la façon la plus tendre.
Elle leur présenta ses petits; ils étaient sept qui accoururent en bondissant hors de leur foin.
Anitta prit un des petits chats sur son bras, le baisa et le caressa doucement de la main.
"Comme ils sont mignons et aimables! C'est moi qui leur apporte tous les jours à manger, et ils me connaissent maintenant. Dès qu'ils entendent le froufrou de ma robe, ils arrivent."
Quand ils furent descendus, Anitta prit tout à coup l'épée de Zésim et s'écria, en lançant au jeune homme un regard malicieux:
"Vous êtes mon prisonnier!"
Puis elle s'enfuit, à travers les bosquets, dans les fourrés du parc.
"Prenez-moi, dit-elle, ou vous n'aurez jamais plus votre épée."
Zésim la poursuivit, et ce fut une joyeuse et charmante chasse à travers les broussailles et les branches, autour des vieux arbres moussus, par-dessus les plates-bandes et les gazons, jusqu'à ce que la robe d'Anitta s'accrochât aux épines d'un rosier.
Le jeune officier la rejoignit alors d'un bond et entoura d'un bras victorieux sa taille élégante.
Elle riait de tout son coeur, et, dans cet instant d'abandon, elle semblait encore plus jolie et plus séduisante, car en elle tout était noble et distingué; et, plus elle se laissait aller, plus se révélaient les charmes de son adorable nature.
Elle s'assit sur le banc le plus rapproché, et c'était un délicieux spectacle que de la voir reprendre haleine; ses petites mains tenaient toujours l'épée bien serrée et ses yeux d'enfant souriaient gaiement à Zésim.
"Vous ne m'auriez pas attrapée, dit-elle enfin, sans ce vilain rosier."
Il y avait à côté une petite prairie, dorée par les rayons du soleil, dans laquelle paissait un poney noir.
"Voilà mon Kutzig, dit la jeune fille. Papa me l'a acheté à des écuyers de cirque, parce que je l'avais pris en affection; il me suit comme un petit chien, et il sait faire de tours de toute espèce."
Elle poussa un cri, et le joli animal vint en effet immédiatement devant elle et lui flaira amicalement la main.
"Attends, mon ami, il faut montrer tes talents, dit Anitta en lui tapant sur le cou et en cueillant une baguette. Viens!"
Elle se dirigea vers la haie la plus proche et se mit à animer le petit cheval.
"En avant! montre ce que tu sais, hopp!"
Le poney obéit avec un véritable plaisir et sauta à plusieurs reprises par-dessus la haie. Puis Anitta lui jeta son mouchoir qu'il rapporta exactement, enfin elle le fit s'agenouiller au commandement devant elle. Elle lui donna comme récompense deux morceaux de sucre de sa jolie main.
"Il est bien dressé, dit Zésim en souriant, mais il n'y a pas grand mérite à obéir à une si charmante maîtresse; qui donc n'aimerait pas à se mettre sous ses ordres?
- Pas de compliments, sinon je vous punis.
- Je vous en prie!
- C'est bon, je vous prends au mot, s'écria Anitta avec un petit ton délicieusement hautain, nous allons voir si vous êtes aussi docile que mon Kutzig, et si vous obéissez aussi bien.
- J'attends votre commandement.
- Allons, en avant! sautez!"
Zésim prit son élan, et d'un bond souple et gracieux franchit la haie.
"Encore, hopp!"
Nouveau bond, nouveau succès. Anitta riait et battait des mains avec une joie d'enfant.
"Maintenant, le mouchoir. Apporte!"
Zésim l'apporta.
"Et maintenant..."
Anitta s'arrêta et rougit.
"J'attends le commandement.
- Eh bien! à genoux!"
Il obéit avec plaisir.
"Mais maintenant, je demande aussi du sucre".
Le rire enchanteur de la jeune fille retentit de nouveau dans le jardin silencieux, et sa jolie voix au timbre argentin trouva un écho mélodieux dans les cimes des arbres d'où lui répondirent les pinsons et les mésanges.
"Voilà! dit Anitta;"
Et elle poussa avec ses doigts roses un morceau de sucre dans la bouche de Zésim. Elle releva alors le jeune homme qui était toujours à genoux devant elle, et lui demanda s'il était fâché.
"Pourquoi donc?
- Je suis si mal élevée! Mais vous verrez bientôt que je n'ai pas de mauvaises intentions et que, malgré tous les tours que je vous joue, je suis bonne au fond.
- Est-ce vrai aussi?
- Sans doute; pourquoi ne le serait-ce pas?"
Il avait pris sa main et la baisait. Elle la lui retira enfin et lui tendit son épée.
"Maintenant, allez-vous-en, Zésim, j'ai aujourd'hui une leçon de piano. Mais revenez bientôt dans l'après-midi; s'il fait beau, pour qu'on puisse jouer dans le jardin. Demain, peut-être.
- Je reviendrai, je suis heureux que vous me le permettiez."
Ce jour-là, dans l'après-midi, Oginski reçut une autre visite, tout aussi inattendue, celle du père jésuite Glinski.
C'était un de ces prêtres polonais qui réunissent dans une seule personne l'homme du monde distingué, l'ardent patriote et le zélé serviteur de l'Eglise. Il jouissait d'une grande considération comme prédicateur et comme ancien précepteur du comte Soltyk. C'était en effet le seul homme qui eût quelque influence sur le comte, et il jouait le rôle d'une sorte d'intendant chez ce puissant et riche magnat.
Son extérieur était beaucoup plus d'un diplomate que d'un théologien. Sa taille bien prise, pas trop grande, sa belle tête, son visage distingué, encadré de cheveux bruns, ses yeux calmes et intelligents, qui vous pénétraient jusqu'au fond de l'âme, ses manières élégantes, son langage choisi, tout en lui indiquait qu'il se sentait plus chez lui sur le parquet glissant et silencieux des palais que sur les dalles retentissantes des églises, et qu'il s'entendait mieux à faire le confident et le conseiller dans un boudoir que dans son confessionnal vermoulu.
"Je vous croyais encore à Chomtschin, dit Oginski au jésuite qui entrait.
- Nous sommes revenus hier, répondit le P. Glinski, le comte commençait à s'ennuyer; c'est alors le moment de lever le camp.
- Saviez-vous, mon très révérend père, qu'Anitta est de retour.
- En vérité? La chère enfant! Ce doit être à présent une grande jeune fille? Où est-elle cachée? Puis-je la voir?
- Elle est dans le jardin avec ses amies; je vais la faire appeler.
- Non, non, je veux aller moi-même la chercher."
Le jésuite prit sans tarder son chapeau aux larges bords retroussés et descendit en hâte l'escalier de pierre qui conduisait au jardin. Il trouva Anitta et une demi-douzaine d'autres jeunes filles, toutes fraîches, jolies et de joyeuse humeur, qui jouaient au volant sur la prairie.
Dès qu'Anitta le reconnut, elle courut à lui et lui sauta au cou.
"A quoi pensez-vous, mademoiselle? vous n'êtes plus une enfant, lui dit le jésuite un peu embarrassé, pendant que son oeil expérimenté examinait cette charmante personne avec une véritable satisfaction.
- Enfant ou non, s'écria Anitta, je vous aime toujours bien, père Glinski, et il n'y a pas à dire, vous allez jouer avec nous à colin-maillard.
- Je... Mais cela ne va pas à...
- Vous allez voir comme cela ira bien;"
La troupe pétulante entoura le père jésuite malgré sa résistance. Une des jeunes dames s'empara de son chapeau, une autre de sa canne, une troisième donna son mouchoir, une quatrième se plaça devant lui, pour bien s'assurer qu'il ne pouvait pas y voir, et Anitta lui banda les yeux. Le Père était au milieu de la prairie, et toutes ces jolies filles sautaient autour de lui et l'agaçaient en poussant des éclats de rire folâtres. Plus il mettait d'ardeur à en saisir une, plus la gaieté augmentait. Enfin, au lieu d'Anitta qu'il croyait attraper, il serra dans bras... qui? le poney! On le força à monter dessus, et il fut promené en triomphe à travers le jardin par les jeunes filles qui l'escortaient en poussant des cris de jubilation.
VIII
LE CABARET ROUGE
Le jour du jugement est proche. KRASINSKI.
Dragomira était déjà éveillée depuis longtemps, quand Cirilla entra dans la chambre sur la pointe des pieds. Sa chevelure éparse autour de sa tête et de ses épaules semblait une crinière d'or ondoyante; elle était étendue au milieu des blancs oreillers, et elle se souleva sur son bras gauche lorsqu'elle aperçut la vieille.
"Je ne sais pas, dit-elle, je suis fatiguée aujourd'hui; ce que je voudrais par-dessus tout, ce serait de rester couchée et de rêver.
- Rien ne vous en empêche pour le moment, ma belle maîtresse, répondit Cirilla, seulement il s'agira plus tard d'être dispos et d'avoir bon courage... C'est la juive qui était là.
- Que voulait-elle?
- On a besoin de vous aujourd'hui au cabaret rouge.
- Ce soir?
- Oui, ce soir, à dix heures.
- C'est bien."
Dragomira continua de rêver. A midi, Zésim vint et ne fut pas reçu. Après le dîner, Dragomira sortit avec Cirilla.
Elle alla examiner de nouveau la situation du cabaret mystérieux, et se fit ensuite montrer la maison du marchand Sergitsch, à qui la vieille porta un billet de sa maîtresse.
Barichar vint un peu après, avec une grande valise qu'il remit au marchand.
Le soir, Dragomira sortit de chez elle, soigneusement enveloppée et voilée, et se rendit chez Sergitsch. Elle trouva tout fermé. Pourtant, dès qu'elle sonna, un jeune garçon vit lui ouvrir la porte et la conduisit silencieusement au premier étage, dans une petite chambre de derrière, dont les fenêtres étaient bouchées avec d'épais volets de bois. Sergitsch était là et l'attendait. Il reçut Dragomira d'un air de soumission, la pria de s'asseoir sur le divan et resta lui-même respectueusement debout devant elle.
"Vous savez de quoi il s'agit? dit Dragomira.
- Je suis au courant de tout et j'attends vos ordres. Je vous prie de me considérer comme votre serviteur, ma noble demoiselle.
- Peut-on concevoir quelque soupçon, si l'on me voit venir dans votre maison ou en sortir?
- Pas le moins du monde, répondit Sergitsch, je suis le président de la confrérie du Coeur de Jésus. Il vient beaucoup de monde chez moi, surtout des femmes.
- Mes affaires sont-elles ici?
- Oui, certainement."
Il apporta la valise.
"Alors, je vous prie de me laisser seule."
Quand Dragomira quitta la maison du marchand, un quart d'heure plus tard, comme un papillon qui a secoué la poussière diaprée de ses ailes, elle avait dépouillé tout son extérieur féminin et s'était transformée en un beau jeune homme élancé. Elle avait des bottes noires à talons hauts, dans lesquelles entrait un large pantalon de drap bleu foncé, à plis épais et bouffants. Sa longue redingote, ajustée, de même étoffe, à brandebourgs noirs, était bordée et doublée de fourrure brun-foncé. Les cheveux blonds étaient habilement ramassés sous un bonnet rond également de fourrure brune. Elle avait sur les épaules un long manteau de couleur sombre. Elle avait pris un poignard et un revolver qu'elle avait chargé avant de partir.
Elle trouva la rue devant le cabaret vide et peu éclairée. La porte qui se trouvait dans le mur s'ouvrir dès qu'elle la poussa.
Elle traversa la cour, et arrivée devant le seuil de la maison, fit entendre le signal convenu, un bref coup de sifflet. Aussitôt la cabaretière Bassi Rachelles sortit furtivement et s'approcha de Dragomira, un doigt sur la lèvre supérieure.
"Il est là, dit-elle tout bas.
- Le sieur Pikturno.
- Oui, désirez-vous lui parler?
- C'est mon devoir de faire un essai avant de le sacrifier.
- Entrez donc, reprit Bassi, mais cela n'aboutira à rien. Il faut le mener à la boucherie comme un boeuf, et c'est mon affaire plus que la vôtre. Il est tellement amouraché de moi que je peux tenter avec lui tout ce que je veux."
Après d'être entendue avec Dragomira, elle rentra dans la maison en se glissant, et la belle jeune fille s'approcha de la fenêtre pour regarder dans l'intérieur qui était éclairé.
C'était une grande salle, aux murailles noircies. Cà et là étaient suspendues quelques gravures. Le comptoir barrait la porte qui conduisait dans la chambre d'habitation. Des deux côtés étaient des tables et des bancs. Dans un coin, près du poêle, était assis un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui avait l'air de sommeiller. C'était Juri, comme l'avait fit la Juive, un des membres de leur association, et certes, un des plus farouches et des plus déterminés. Devant le comptoir, dans un vieux fauteuil dont l'étoupe s'échappait de tous les côtés, était étendu un jeune homme de haute taille, solidement conformé. Sur son visage rond et encadré de cheveux noirs bouclés se lisait une certaine timidité et une indifférence apathique. Ses yeux ronds et noirs regardaient fixement la belle juive aux formes opulentes, qui était assise auprès de lui, sur le bras du fauteuil, et lui abandonnait avec un astucieux sourire ses mains blanches et charnues.
C'était Wlastimil Pikturno, fils d'un riche propriétaire polonais, et étudiant à l'Université de Kiew.
Dragomira entra sans se presser dans la maison, puis dans la salle de débit. Bassi quitta Pikturno et vint avec empressement à sa rencontre.
"Bonsoir, mon cher monsieur, dit-elle à voix haute, que faut-il vous servir? Une bouteille de vin ou un cognac?
- Oui, un cognac," répondit Dragomira.
Et elle s'assit à la table la plus proche. Quand Bassi eut apporté le cognac, Pikturno lui fit signe de venir près de lui.
"Qui est-ce? demanda-t-il.
- Je le voix pour la première fois.
- Tu mens? C'est un nouvel adorateur.
- Quelle absurdité!
- Comment s'appelle-t-il?
- Est-ce que je sais? Demandez-le-lui à lui-même.
- Vous faites probablement aussi vos études à Kiew, monsieur, dit Pikturno en allongeant ses membres de géant.
- Non, je ne suis ici qu'en passant.
- Vous allez sans doute à Odessa.
- Oui, à Odessa."
Il y eut un moment de silence. La juive faisait semblant de s'occuper de son comptoir et elle quitta la salle en emportant des verres et des bouteilles vides.
"Une femme superbe!
- La juive?
- Oui.
- Je suis complètement indifférent à l'égard des femmes, dit Dragomira, elles m'ennuient.
- Ah! oui, vous êtes un homme de la nouvelle école. La femme n'est plus pour nous un sphinx qui nous propose des énigmes mortelles, mais un animal d'une organisation plus basse que la nôtre.
- Prenez garde, il y a aussi des bêtes féroces qui nous déchirent tout aussi joliment que le sphinx.
- Possible, mais quand on est jeune, on ne s'inquiète pas beaucoup des conséquences terribles que peuvent avoir nos passions; on vit, on jouit, on tue le temps.
- Si cela valait seulement la peine de vivre!
- Trentowski! * [* Le Schopenhauer polonais.]
- Je ne l'ai jamais lu.
- Pourquoi donc méprisez-vous la vie, vous, à votre âge?
- Parce que j'en ai reconnu l'inanité, répondit Dragomira. Est-ce autre chose qu'un pèlerinage? Ne sommes-nos pas ici-bas comme dans un Purgatoire? Nommez-moi une jouissance, une joie, si petite qu'elle soit, qu'il ne faille pas acheter au prix de la sueur, des larmes, du sang des autres? Partout, dans la nature, je ne vois que vol, brigandage, esclavage, assassinat, et voilà pourquoi j'ai horreur d'elle et de ses dons. Nous n'avons qu'une sagesse et elle s'appelle renoncement.
- Bah! vous devriez vous faire moine! s'écria Pikturno avec un gros rire; vous avez du talent, mais ce n'est pas ici l'endroit pour faire des sermons. Hé! Bassi! une bouteille de vin! Quant à moi, vous ne me convertirez pas."
La juive apporta la bouteille, la déboucha et versa.
"Encore un verre pour monsieur. Puis-je vous offrir?...
- J'accepte, si vous acceptez à votre tour.
- Convenu!"
Dragomira trinqua avec Pikturno.
"Vous êtes peut-être bien étudiant en médecine, avec vos idées atrabilaires sur la vie?" dit Pikturno.
Et il alluma un cigare.
"Non... philosophe.
- Un Socrate imberbe! il faut aussi, ce me semble, posséder une Xantippe pour devenir un vrai sage.
- Ne raillez pas, dit Dragomira d'un ton grave, en attachant sur lui le regard glacial de ses yeux bleus; les calamités, la détresse, les convulsions des martyrs, les malédictions de ceux qu'on trompe, les larmes de ceux qu'on abandonne, toutes ces misères qui couvrent l'immense tapis bariolé de la terre ne se laissent pas chasser par des railleries. Plongez d'abord une fois votre regard dans le système de ce monde et ensuite en vous-même, et vos frissonnerez d'horreur.
- Mais je ne veux pas frissonner d'horreur, s'écria Pikturno à voix haute, je veux être gai. Admettons que vous ayez raison, nous n'en devrions que nous efforcer davantage d'oublier et de chercher où on oublie. Dans les coupes écumantes et sur les lèvres rouges. Vive la joie! Trinquons!
- Non.
- A quoi voulez-vous donc trinquer?
- A celle qui nous apporte la délivrance er la liberté, dit Dragomira en levant son verre: "A la mort!"
- Folie!" dit Pikturno en posant son verre avec bruit sur la table, pendant que Dragomira vidait le sien lentement comme un calice consacré.
En ce moment, le cabaret fut envahi par une bande d'ouvriers de fabrique ivres, qui remplirent toute la salle de la fumée de leur mauvais tabac et de leur odeur d'eau-de-vie.
Dragomira tendit la main à Pikturno.
"Vous partez? lui dit-il.
- Oui, je n'aime pas cette sorte de compagnie.
- Alors, au revoir!"
Dans la cour, Dragomira trouva la juive:
"Eh bien! qu'en pensez-vous? Vous ai-je dit la vérité? Je le connais mieux que vous. Il n'y a pas moyen de la convertir.
- Je veux pourtant lui parler encore une fois.
- Pour quoi faire? dit la juive en sifflant comme un serpent, nous perdrons notre temps tout simplement, et à la fin il nous échappera encore. Aujourd'hui, il est fou de moi et veut m'épouser. Demain, s'il découvre qu'il n'a rien à espérer, ou si une autre lui plaît davantage, il s'envolera. Croyez-moi, si vous êtes décidée, il faut que cela se fasse maintenant, maintenant ou jamais.
- Aujourd'hui?" demanda rapidement Dragomira.
Un léger frisson lui parcourut tous les membres.
"Non, pas aujourd'hui et pas ici; mais au prochain jour. Aurez-vous le courage de traverser la forêt à cheval, quand il fera nuit noire?
- Je n'ai peur de rien, quand il y a une âme à sauver.
- Alors, au prochain jour.
- Où?
- Vous le saurez par Cirilla.
- C'est bien, répondit Dragomira, livre-le-moi, et je le sacrifierai."
La juive fit signe que oui de la tête, avec un sourire étrange. Si les tigres pouvaient sourire, c'est ainsi qu'ils souriraient. Dragomira s'avança avec précaution dans la rue; il n'y avait personne aux environs. Elle s'enveloppa dans son manteau, et regagna en toute hâte la maison du marchand Sergitsch. Là elle se métamorphosa rapidement en élégante dame à la mode, et repartit, s'en allant à travers la lumière éclatante du gaz.
Elle n'avait fait que quelques pas, lorsqu'un beau jeune homme, qui venait sur le trottoir en sens opposé, la regarda fixement. Captivé par l'aspect de cette femme à la taille haute et distinguée, il se mit à la suivre.
Elle s'en aperçut et s'inquiéta. Pour lui échapper, elle se détourna de sa route, gagna la partie la plus animée du vieux Kiew et accéléra sa marche. Elle espérait pouvoir se dérober dans la foule; mais elle se trompait, elle l'avait toujours sur ses talons. Elle s'arrêta devant un magasin de tabac pour le laisser passer. Il vint se poster près d'elle et la regarda de côté. Elle répondit à son regard par un regard froid et menaçant. Elle comptait là-dessus pour l'intimider, mais elle comptait mal.
"Si belle et si impitoyable! lui murmura le jeune homme, une déesse d'amour en glace!"
Dragomira ne fit pas attention à ces paroles et continua son chemin. Mais cette fois elle allait beaucoup plus lentement et se sentait rassurée: elle savait que la poursuite ne s'adressait qu'à sa beauté, et comme elle était assez brave pour se défendre contre une armée d'adorateurs indiscrets, elle se dit qu'elle n'avait rien à craindre et reprit la direction de Podal.
Le jeune homme la suivit jusqu'à sa maison et, quand elle sonna, attendit respectueusement à une certaine distance qu'on lui eût ouvert la porte et qu'elle eût disparu.
Quand elle fut arrivée au premier étage, Dragomira défendit à la vieille d'apporter de la lumière et s'avança avec précaution à la fenêtre. Le galant enthousiaste était encore dans la rue, comme s'il soupirait toujours après sa divinité. Dragomira haussa dédaigneusement les épaules.
"Va, rêve, murmura-t-elle, rêve doucement; le réveil n'en sera que plus terrible."
IX
LE COMTE SOLTYK
Plus un homme est haut, plus il est sous l'influence des démons. GOETHE.