Part 3
LE FEU FOLLET
Il dirigea ses pas vers de fausses routes, suivant les images du bonheur mensonger. DANTE.
Ce fut une grande surprise à Koniatyn, lorsque le lendemain, dans l'après-midi, une voiture entra dans la cour et que de cette voiture descendirent Mme Maloutine et sa fille.
"Qu'est-ce que cela signifie? murmura Mme Jadewska; il y a des années qu'elles ne sont pas venues chez moi."
Elle s'enveloppa rapidement dans un châle de Turquie et se hâta d'aller saluer ses hôtes. Zésim, qui la suivait de près, ne fut pas médiocrement étonné lorsque Dragomira lui tendit la main avec un aimable sourire et lui fit un petit signe de tête familier. Que s'était-il passé? La belle jeune fille avait changé de peau comme un serpent; le sombre costume de la nonne avait disparu. Elle portait une robe blanche comme la neige, serrée à la taille par une ceinture bleu clair, et ses magnifiques cheveux blonds lui tombaient en longues tresses sur le dos. Son regard était gai, et sur ses lèvres rouges s'épanouissait toute la joie innocente de la jeunesse.
"Faites donc dételer, chère amie, dit Mme Jadewska; on ne laisse pas repartir tout de suite des hôtes si rares. Restez à souper avec nous, je vous en prie."
Madame Maloutine regarda Dragomira, qui lui répondit par un petit signe. Elle accepta alors l'invitation et donna à son cocher les ordres nécessaires.
Lorsqu'on eut pris le café, Dragomira demanda au jeune officier de venir au jardin avec elle; et quand ils eurent descendu les marches, elle lui prit le bras et s'y appuya familièrement .
"Qu'as-tu donc? demanda-t-il avec un ton d'aimable badinage, comme tu es gracieuse aujourd'hui! Il y a quelque chose là-dessous.
- Dis-toi bien, mon ami, répliqua Dragomira, que quand les femmes sont aimables, c'est qu'elles ont toujours besoin de quelque chose.
- Alors, que veux-tu?
- Tu le sauras plus tard."
Ils passèrent à travers les treilles et les corbeilles de fleurs. Les papillons voltigeaient et les abeilles bourdonnaient. Ils allèrent s'asseoir auprès du petit bassin, sur le banc de bois. Dragomira avait cueilli des reines-marguerites et des dahlias avec les dernières roses. Elle en tressa une couronne qu'elle se mit sur la tête, et des guirlandes dont elle entoura sa taille élancée. Zésim l'admirait avec une joie muette.
"Voilà comme tu me plais, s'écria-t-elle en lui tendant les deux mains, si tu étais toujours aussi gentil et aussi calme, je t'aimerais beaucoup plus.
- C'est toujours le même ordre: Ne m'aime pas.
- Oui, c'est cela, ne m'aime pas; aie seulement de l'affection pour moi, continua-t-elle, reste mon ami. Je voudrais bien me confier à toi, mais j'ai peur de ton ardeur impétueuse.
- Avoue-moi donc que tu en aimes un autre, et je ne me plaindrai plus.
- Je n'ai pas d'aveu de ce genre à te faire. Crois-moi, - elle le regarda, et son regard sincère et loyal n'avait aucune arrière-pensée, - si je pouvais aimer un homme, je ne donnerais mon coeur à personne qu'à toi.
- Ce sont de belles paroles!
- Voici ma main, Zésim. Je te jure que je ne serai jamais la femme d'un autre. Si je me marie, ce ne sera qu'avec toi. Es-tu satisfait?
- Oui.
- Mais je ne me marierai jamais.
- Exaltation de jeune fille!
- Tu peux essayer de m'amener à d'autres pensées, dit-elle en souriant, je te le permets, mais je suis, comme cette dame, qui est là-bas... de pierre."
Elle désignait la statue de la reine de Amazones qui, court-vêtue, une peau de bête sur les épaules et la lance à la main, était placée dans un bosquet, comme dans une niche.
"Et quel service puis-je te rendre?
- J'ai une prière à te faire.
- Pourquoi pas un ordre à me donner?
- Parce que je veux que tu sois mon ami et non mon esclave.
- Alors?
- Je dois partir après-demain pour Kiew; veux-tu m'accompagner?
- Tu parais avoir le dessein de me rendre aujourd'hui tout à fait heureux.
- Alors, tu viendras avec moi?
- Certainement! Et combien de temps penses-tu rester là-bas?
- Peut-être jusqu'au printemps.
- C'est ravissant!
- J'ai à mettre en ordre d'importantes affaires de famille, qui me retiendront là-bas quelques mois au moins.
- As-tu un logement?
- Je demeurerai chez une vieille tante, qui a une petite maison. Je serai bien gardée; mais c'est justement à cause de cela que j'aurai encore besoin de la protection d'un homme. Veux-tu être mon chevalier?
- Tu me le demandes? s'écria Zésim. Oh! comme tout à coup le monde me paraît beau! Comme l'avenir est riant! Je me réjouis comme un enfant de ces intimes soirées d'hiver passées avec toi devant la cheminée.
- Tu seras content de moi, dit Dragomira, mais promets-moi de ne pas troubler le repos de mon âme.
- Je m'efforcerai d'être aussi froid que toit.
- Je ne suis pas froide; et toi, tu ne dois pas être froid, pas plus que tu ne dois être ardent. Une douce chaleur, voilà la plus agréable température."
Au souper, Dragomira leva son verre et but à Zésim! à l'avenir! Quand vint le moment du départ, Dragomira demanda sa jaquette de fourrure, qui était restée dans la calèche; Zésim la lui apporta et l'aida à s'en revêtir. Puis il mit la mère et la fille en voiture et recommanda au cocher d'être bien prudent.
"Alors, à après-demain, dit Dragomira, dans l'après-midi; je viendrai te prendre.
- Si tu veux."
Elle sortit encore une fois de la manche d'épaisse fourrure parfumée sa petite main blanche et tiède et la lui tendit; et quand il l'eut serrée avec tendresse, elle lui dit en souriant:
"Tu peux aussi la baiser, je ne m'y oppose pas."
Zésim la pressa contre ses lèvres avec feu, mais elle lui échappa soudain, et les roues se mirent en mouvement.
"Bonne nuit!"
Les chevaux noirs s'ébrouèrent, le long fouet claqua; tout partit comme un oiseau qui s'envole.
Zésim consacra le lendemain à sa mère. Le soir, il fit ses paquets. C'était, encore une fois, la dernière nuit passée sous le toit de ses parents, puis il fallait se séparer; mais, aujourd'hui, son coeur n'était pas trop oppressé, un gracieux fantôme flottait devant lui et il le suivait volontiers. Au point du jour, il était éveillé. Il sortit dans le jardin. Là, à la même place où il s'était assis la veille avec Dragomira, il trouva sa mère, dont les yeux étaient rouges d'avoir pleuré. Il s'assit à côté d'elle, et ils demeurèrent longtemps silencieux, la main dans la main, appuyés l'un contre l'autre.
"Promets-moi, Zésim...
- Quoi, ma mère?
- D'être prudent avec Dragomira.
- Sans compter qu'elle ne veut pas entendre parler d'amour.
- C'est ce qu'on dit, et je veux bien le croire; mais une voix intérieure, qui ne m'a jamais trompée, me dit aussi qu'elle vise un but avec toi et que quelque danger te menace de sa part.
- S'il n'y a pas autre chose, dit Zésim, je te promets bien d'être sur les gardes."
Juste à deux heures de l'après-midi, Dragomira arrivait devant la maison. Sa voiture de voyage était remplie de malles, de cartons et de petites boîtes. Elle descendit pour baiser la main de madame Jadewska. Zésim prit encore une fois congé de sa mère, qui se suspendait à son cou en pleurant amèrement; puis ils montèrent en voiture, le cocher saisit les rênes, et le jeune et beau couple s'élança dans le monde.
La route traversait de vastes plaines, longeait des chaînes de collines brisées, des forêts aux teintes bleuâtres, d'immenses prairies couvertes de troupeaux de chevaux et de moutons, passait devant des églises aux coupoles brillantes et des villages au gracieux aspect. Pendant qu'ils se dirigeaient vers le Nord, des bandes d'oiseaux de passage, des oies sauvages, des hirondelles, des cailles, volaient vers le Sud. De temps en temps, une légère brise apportait les notes plaintives d'un chalumeau ou la douce mélodie d'un lied populaire petit-russien.
Zésim parlait, et Dragomira l'écoutait; il la servait, et elle acceptait ses services avec calme; toutes ces prévenances rendaient le voyage charmant.
Une seule fois elle lui adressa une question; elle était relative au comte Soltyk.
Zésim ne le connaissait pas; il avait seulement entendu parler de lui. On l'avait dépeint, au Casino des officiers, comme une espèce de Monte-Cristo et d'Hamlet.
Le soir venait; dans le lointain resplendissaient les tours et les couples dorées de Kiew.
Le ciel, tout rouge, semblait enflammé, et la terre paraissait inondée de feu: c'était comme si l'on avait passé à travers une mer de sang. Puis les flammes s'éteignirent; les nuages se frangèrent d'or du côté du couchant; l'obscurité se répandit, et la brume s'éleva sur les prairies. Le crépuscule étendit son épais voile sombre, la première étoile apparut à l'Orient. Il faisait nuit; le cocher alluma ses lanternes. Ils passèrent par une forêt touffue.
De temps en temps les arbres s'interrompaient. Dans les intervalles on apercevait un pays marécageux avec de grands roseaux et des lys blancs. Tout à coup, sur un des côtés de la route, dans les buissons, apparut une flamme longue et mince: elle s'inclinait et faisait des mouvements étranges.
"Un feu follet," dit Zésim.
Dragomira posa son bras sur celui de son compagnon et le regarda bien en face.
"C'est mon portrait, dit-elle, moi aussi je suis un feu follet; ne me suis pas; et surtout si je te fais signe. Tu pourrais tomber dans un marais et te noyer.
- Tu tiens d'étranges discours. Es-tu donc une de ces sirènes qui nous entraînent à la mort?
- Il y a aussi des créatures saintes qui tuent."
Ils arrivèrent tard à Kiew. La nuit couvrait déjà les hauteurs et les plaines, les rues et les maisons de la ville étaient resplendissantes de lumières.
Le cocher tourna du côté de Podal, ce quartier qui s'avance au bord du Dnieper et qui est situé sur la pente de ces hauteurs où s'élève la vieille ville proprement dite. La voiture passa par un certain nombre de rues dont les magasins étaient brillamment illuminés et les trottoirs remplis d'une foule animée. Elle entra dans une rue silencieuse, sombre et étroite, et ensuite dans une ruelle à peine éclairée par une lanterne à la lueur douteuse. Le cocher arrêta devant une maison de mince apparence, qui n'avait qu'un étage. Les fenêtres étaient hermétiquement fermées, la muraille revêtue d'un enduit de couleur sombre; le tout avait un aspect lugubre.
Les deux jeunes gens descendirent, et Zésim sonna. Il se passa un certain temps avant qu'une faible lumière se montrât au premier; puis on ouvrit une fenêtre, une vieille femme regarda dehors et se retira. On entendit alors des pas lourds, la porte s'ouvrit, et un petit serviteur maigre avec une chevelure et une barbe blanches sortit de la maison, une lanterne à la main. Il plia le genou devant Dragomira et baisa le bord de sa robe, puis il se mit à décharger les bagages.
"Pour aujourd'hui, je te dis adieu, dit Dragomira en s'adressant à Zésim, je suis fatiguée et je désire être seule. Le cocher te conduira chez toi. Demain matin, je t'attends pour le thé." Elle lui tendit une main qu'il baisa respectueusement. Puis il remonta sans la voiture et partit, pendant que Dragomira, conduite par le petit vieux, montait l'escalier.
En haut, elle trouva une vieille dame simplement habillée. Elle avait un visage rose, presque jeune, des yeux bleus malins et des cheveux blancs qui sortaient en abondance d'un bonnet de couleur sombre. Elle s'inclina profondément devant Dragomira et lui baisa humblement le coude.
"Cirilla?
- Pour vous servir, ma jeune maîtresse.
- Tu es au courant de tout?
- Oui.
- Pour le monde, tu es désormais ma tante.
- A vos ordres, et pour tout le reste votre esclave."
Elle conduisit Dragomira à travers plusieurs salles meublées avec un luxe sérieux, jusqu'à une petite chambre où se trouvait un lit à baldaquin.
"C'est ici que vous reposerez, maîtresse.
- Bien."
Cirilla aida Dragomira à changer de vêtements, et celle-ci, bien à l'aise dans une casaque de fourrure, vint s'asseoir à la table de thé. Cirilla, debout devant elle et les mains croisées sur la poitrine, ne pouvait se rassasier de la regarder.
"Que vous êtes belle! disait-elle en soupirant, et si jeune!"
Puis elle partit en secouant tristement la tête. Dragomira ferma la porte au verrou, prit les papiers que l'apôtre lui avait remis, brisa le cachet et les lut. Quand elle eut fini, elle les jeta un à un dans la cheminée et ne les quitta pas du regard, jusqu'à ce que les flammes eussent tout dévoré.
VI
LA VESTALE
La nature, c'est le péché. FAUST (2e partie).
Dragomira se leva le lendemain de bonne heure et écrivit d'abord une lettre à sa mère, puis un billet de deux lignes au commissaire de police Bedrosseff, l'ami de son père. Cela fait, elle sonna; Cirilla apparut, lui baisa la main et apporta le déjeuner. Quelques minutes plus tard arriva aussi le vieux serviteur qui avait déchargé les bagages. Il avait une livrée. Ses yeux rusés erraient sans cesse tout autour de la chambre.
"Comment te nommes-tu?
- Barichar, pour vous servir.
- Occupe-toi de faire parvenir cette lettre au commissaire de police, dit Dragomira en lui tendant le billet parfumé.
- Ce sera fait, maîtresse."
Barichar se glissa vers la porte, sans faire de bruit, le dos un peu voûté comme un chat.
"Je dois encore vous faire observer, dit-il en s'arrêtant, que pour tout le monde je suis sourd et muet, ma noble demoiselle."
Dragomira lui répondit par un signe de tête. Quand Barichar se fut éloigné, elle prit son café, et s'habilla ensuite avec l'aide de Cirilla.
"Tu m'accompagneras, dit-elle, debout devant la glace.
- Dès que vous le désirerez.
- As-tu les vêtements nécessaires pour avoir l'air d'être ma tante?
- Tout a été prévu."
Quelques minutes plus tard, les deux femmes quittaient la maison. Cirilla conduisait, et Dragomira faisait bien attention à tout, afin de s'orienter le plus tôt possible dans cette ville qui lui était inconnue.
"Où est le cabaret rouge? demanda Dragomira à voix basse.
- Je vais vous faire passer devant; nous y sommes dans un instant," répondit la vieille.
Cirilla tourne dans une rue sombre, sale, peuplée surtout de juifs, et se dirigea du côté du Dnieper. C'est là qu'était le cabaret. On ne voyait que son toit rouge et bas derrière un mur élevé, dans lequel était pratiquée une porte de couleur noirâtre. Cirilla fit un signe à Dragomira. Celle-ci nota soigneusement dans sa mémoire l'endroit et tous ses alentours, puis elle continua sa route pour gagner le vieux Kiew, bâti sur la hauteur. Là, elle se fit indiquer un élégant magasin d'objets d'art, examina ce qui était en montre, et ordonna d'entrer à la vieille qui ressortit bientôt avec une grande enveloppe contenant une photographie.
Après une courte excursion dans les rues les plus animées, Dragomira revint à la maison avec sa compagne. Elle ôta son manteau et son chapeau, s'installa dans un coin du sopha et tira la photographie de l'enveloppe.
Elle représentait le comte Soltyk.
Dragomira considéra l'image avec attention. Elle étudiait l'homme qui était l'objet de sa mission, comme un agent de police étudie le portrait du malfaiteur qu'il est chargé de poursuivre.
Le comte, vêtu d'une robe de chambre de fourrure, était assis dans un fauteuil et tenait à la main une longue pipe turque. C'était certes un bel homme, séduisant et intéressant. Sur son visage de marbre se lisait une grande énergie; dans ses yeux brillaient l'esprit et la passion.
L'image était sur la table, lorsque Bedrosseff apparut. C'était un petit homme vif, approchant de la quarantaine, avec des cheveux clairsemés, une petite moustache blonde, un front large, des pommettes accentuées et un nez tuberculeux. Il baisa la main de Dragomira, la conduisit à la fenêtre pour mieux la voir, et entra dans une véritables extase.
"Non, s'écria-t-il, ce n'est pas possible... Etes-vous devenue grande et belle! Je peux à peine croire que ce soit la mignonne petite Mira que je faisais autrefois sauter sur mes genoux, qui me prenait pour son cheval et m'attelait à sa petite voiture de bois. Que je suis donc charmé de vous voir ici!
- C'est bien plutôt à moi d'être heureuse de trouver ici un si bon, un si ancien ami, reprit Dragomira en souriant.
- J'accepte "l'ami", s'écria Bedrosseff avec son rire bruyant et jovial, mais je me défends très humblement de "l'ancien". Suis-je donc déjà gris ou délabré? On peut, ce me semble, m'appeler un homme à la fleur de l'âge.
- Sans doute, sans doute.
- Oui, mademoiselle, sur ce point-là je ne fais pas de concessions; comme ami de monsieur votre père, je réclame le droit de vous protéger de toute façon; mais je ne consacre mes services à la belle Dragomira qu'à la condition de pouvoir aussi lui faire un peu la cour.
- Je vous prends au mot, dit Dragomira en lui saisissant les mains, et je vous déclare mon cavalier."
Bedrosseff s'inclina.
"J'espère que vous serez satisfaite de moi, et maintenant j'attends vos ordres.
- Avant tout, asseyez-vous et bavardons."
Elle l'attira près d'elle sur le sopha; et Bedrosseff s'empara de ses mains qu'il ne lâcha plus.
"Vraiment, je vous envie, dit Dragomira.
- Et pourquoi donc?
- Parce que dans votre position vous possédez quelque chose qui nous est malheureusement inaccessible à nous autres enfants des hommes.
- Et c'est?...
- Une bonne part de l'omniscience.
- Bah! notre connaissance des hommes et des choses ne s'étend pas si loin que cela; d'ordinaire la chance nous aide, et notre meilleur allié est le hasard.
- Mais vous savez bien que les filles d'Eve sont curieuses!... Et vous, que d'événements cachés, que de secrets vous sont dévoilés! Que de coeurs dont vous deveniez les énigmes! Vous tendez vos filets de rue à rue, de maison à maison, comme la toile d'une araignée gigantesque.
- C'est vrai jusqu'à un certain point.
- Ah! que je serais heureuse de pouvoir un peu pénétrer dans ces mystères?
- Pourquoi pas? Cela peut se faire. De temps en temps, la police s'est servie d'alliés; et les femmes ont, je peux bien le dire, un talent supérieur pour exercer nos fonctions. Leur instinct, leurs pressentiments font souvent plus que toute la logique et tous les calculs du monde.
- Alors prenez-moi comme agent.
- Avec plaisir, s'écria Bedrosseff en riant, et il lui baisa de nouveau la main.
- Aujourd'hui, j'aimerais bien, pour ma part, mettre un peu votre omniscience à contribution?
- Ordonnez."
Dragomira tint en l'air le portrait de Soltyk.
"Qui est-ce?
- Le comte Soltyk, dit Bedrosseff immédiatement. Comment avez-vous sa photographie? Le connaissez-vous?
- Non, je me promenais dans la ville, et je l'ai achetée parce qu'elle m'a plu.
- Vous n'êtes pas la première jeune dame qui se laisse éblouir par ce sultan, continua le commissaire de police; mais je vous en prie, restez-en à cet enthousiasme pour son image et gardez-vous bien de faire la connaissance de l'homme.
- Je ne m'enthousiasme pas pour le comte, je m'intéresse seulement à lui.
- Cela même est dangereux. Soltyk est une nature à la Néron, un despote, un don Juan, un être animé du plus brutal égoïsme, sans coeur, sans égard pour rien ni personne, sans pitié.
- Vous nous donnez là une étonnante mesure de sa moralité.
- Je lui ai déjà arraché plus d'une victime, et j'ai l'oeil sur lui. Vous ne devez pas faire sa connaissance, ce serait votre perte.
- Oh! j'ai beaucoup de sang-froid; il ne me prendra pas dans ses filets.
- Alors vous seriez la première femme qui lui aurait résisté."
Dragomira dîna avec Bedrosseff dans un des premiers hôtels; elle jugeait bon de se faire voir avec lui. Après le dîner il prit une voiture et lui fit voir la ville. Quand il commença à faire sombre, Dragomira était rentrée à la maison, et elle attendait Zésim qui ne tarda pas à venir. Cirilla joua le rôle de la tante et prépara le thé, quand Zésim lui eut été présenté. Le samovar chantait en bouillonnant, les jeunes gens étaient assis devant la cheminée et causaient. Dragomira était gaie et naturelle comme elle ne l'avait jamais été. Zésim lui en fit la remarque.
"Tout le mérite t'en revient, dit-elle, dès que tu es raisonnable, je me sens rassurée, et la bonne humeur revient d'elle-même.
- C'est donc déraisonnable de t'aimer?
- Oui, c'est même plus que cela.
- C'est dangereux?"
Elle fit signe que oui, de la tête.
"Je ne peux pas tout t'expliquer, mais mon amour ne t'apporterait aucun bonheur, pas du moins dans le sens où tu l'entends.
- Tu veux donc finir ta vie comme une vestale?"
Dragomira sourit tristement.
"J'ai dit adieu à tout ce qui fait soupirer le coeur d'une jeune fille, et je crois que j'ai eu raison. La terre me semble une vallée de douleurs, la vie un voyage malheureux et lamentable à travers cette vallée, la nature une grande séductrice qui attire nos âmes à elle pour les perdre. Le démon, qui jadis, sous la forme du serpent, tenta les premiers hommes dans le paradis, chante maintenant son chant de sirène dans le murmure des bois verdoyants, dans le chuchotement des flots argentés, dans la musique flatteuse du zéphyr et les plaintes mélodieuses du rossignol. Il nous gouverne nous-mêmes sans que nous en ayons conscience; il cherche à nous persuader par la grâce des paroles humaines; à nous troubler par les caresses des lèvres en fleur de la femme, par le regard loyal de l'ami, par le regard angélique des yeux de l'enfant. Partout les pièges sont tendus; nous sommes enveloppés de filets, et c'est à peine si nous pressentons où commence le péché.
- Alors, selon toi, il vaut mieux renoncer à tout ce qui fait l'ornement de la vie?
- Oui.
- C'est bien triste.
- Je me sens calme et satisfaite ainsi. Voilà pourquoi je veux bien t'aimer si tu consens à être mon ami, mon frère; mais jamais un homme ne m'entraînera avec lui dans le tourbillon de ce monde coupable."
En ce moment on sonna à la porte de la rue; peu après on frappa doucement à la porte de la chambre. Cirilla se leva et sortit. Elle trouva dans le corridor une femme habillée de drap gris. La faible lueur de la lampe, accrochée au mur, lui permit de distinguer un visage rond, plein, aux traits accentués, et deux yeux noirs où brillait tout l'éclat fascinateur des regards orientaux. Les deux femmes se parlèrent à voix basse quelques instants, puis l'étrangère partit et Cirilla rentra dans la chambre.
Zésim se leva un moment pour allumer sa cigarette à la lampe. La vieille murmura alors à l'oreille de Dragomira:
"C'était la juive, la propriétaire du cabaret rouge.
- Que voulait-elle?
- Elle a fait une capture et voulait savoir si elle peut compter sur vous, dit Cirilla mystérieusement.
- Pourquoi ne le fait-elle pas elle-même?
- Le courage lui manque.
- Alors je prendrai la chose sur moi.
- Dieu vous en récompensera, maîtresse.
- Et quand aura-t-on besoin de moi?
- Nous le saurons quand il sera temps."
VII
ANITTA
Le premier regard attache les âmes parentes avec des liens de diamant. SHAKESPEARE.
Zésim n'avait été jusqu'alors occupé que de Dragomira. Il se souvint tout à coup d'une lettre que sa mère lui avait confiée pour Mme Oginska, une de ses amies de jeunesse, qui demeurait à Kiew. La famille Oginski était une des plus anciennes et des plus considérables de la noblesse du pays; elle était riche, cultivée, aimable et irréprochable à tous égards.
Zésim se rendit au petit palais bâti dans le vieux Kiew, donna sa carte au laquais et fut immédiatement introduit dans un magnifique salon orné de tableaux anciens, de tapisseries des Gobelins et d'armes. M. Oginski vint au devant de lui. C'était un homme de taille moyenne, d'environ cinquante ans, le type incontestable du magnat polonais, élancé, un peu brun, vif et affable.
Quand ces messieurs eurent allumé un cigare et causé quelque temps, Mme Oginska vint les retrouver. C'était une petite dame, très corpulente, de quarante ans, qui soupirait sans interruption; on ne savait pas trop si c'était à propos de la dépravation du monde moderne et de l'embonpoint à la Rubens qui la fatiguait. Zésim lui présenta sa lettre. Mme Oginska la lut avec une certaine émotion et lui adressa ensuite quelques questions sur sa mère et sur lui-même.