La pêcheuse d'âmes

Part 27

Chapter 273,804 wordsPublic domain

"Mes bien-aimés, dit-il, c'est peut-être le dernier repas que nous faisons ensemble, en mémoire de notre Sauveur Jésus-Christ, dans son esprit et selon son commandement. Elevez donc vos âmes à Dieu avec ferveur, et souvenez-vous de son Fils qui est mort en croix pour nous. Jurez encore une fois de chercher à l'imiter, et, quand l'heure sonnera, de sacrifier votre vie, comme il a sacrifié la sienne, avec soumission et joie!"

Sur un signe de l'Apôtre deux jeunes hommes s'approchèrent de lui. L'un portait un pain blanc sans levain sur un plat d'argent; l'autre, une haute coupe de forme antique, remplie de vin rouge.

Le prêtre prit le pain et le rompit.

"Je fais comme le Christ a fait et je dis en son nom: Ceci est mon corps."

Il porta ensuite la coupe à ses lèvres:

"Et ceci est mon sang. Mangez et buvez en mémoire de moi."

Le pain et le vin passèrent de main en main, de bouche en bouche, pendant qu'une musique invisible et solennelle se faisait entendre et que tous chantaient un psaume à la gloire de Dieu.

Quand le pain et la coupe symboliques furent revenus au prêtre, il bénit les mets qui étaient sur la table et dit:

"Maintenant, mangez et buvez ce que Dieu nous a donné, avec un coeur pur et une joie pieuse."

Le repas commença. Les coupes furent remplies; de gais propos s'échangèrent; personne ne songeait au sanglant spectacle qui se préparait. De joyeuses mélodies accompagnaient cette fête étrange.

L'Apôtre donna un signal. Les assistants se levèrent tous ensemble, et les frères et les soeurs se placèrent en deux longues rangées des deux côtés de l'autel. La table fut rapidement enlevée. Les trompettes retentirent de nouveau, et ce fut comme un cortège de bacchantes et de corybantes qui se précipita dans la salle. En tête s'avançaient de belles jeunes filles, chaussées de sandales dorées et vêtues de longues robes blanches à franges d'or. Les épaules et les bras nus, elles avaient des guirlandes enlacées dans leurs opulentes chevelures, et jouaient de la flûte et des cymbales. Une deuxième troupe, avec des peaux de panthère autour des épaules et des thyrses dorés dans les mains, chantait et dansait. Venaient ensuite les pénitentes avec les pieds et les bras nus, vêtues de sombres peaux de bêtes, coiffées de têtes d'animaux, ayant des cordes de soie rouge pour ceintures et brandissant des disciplines.

Les sacrificatrices étaient conduites par Henryka. Elles avaient des sandales dorées, de longues robes de soie blanche garnies d'hermine, des lis dans leur chevelure dénouée qui tombait en ondes désordonnées et brillantes sur leurs épaules. Dans leurs mains étincelait le couteau du sacrifice. Elles entouraient Soltyk. Enfin venait Dragomira, vêtue d'une robe blanche trainante et d'une pelisse rouge, garnie d'hermine et d'une richesse royale. Une tiare d'or, couverte de pierreries, couronnait sa tête fière et dominatrice.

Toutes les jeunes filles, d'une beauté enchanteresse, tordaient leurs corps élancés et charmants dans les transports d'une danse digne des Bacchantes, pendant que leurs lèvres rouges, qui semblaient altérées de sang, poussaient de joyeuses acclamations et que leurs grands yeux brillaient d'un sourire cruel. Dragomira s'avançait pas à pas avec la majesté froide et silencieuse d'une statue de marbre et le sombre regard de la prêtresse sévère et inexorable. Quand le cortège fut devant l'autel, l'Apôtre se tourna vers la croix et pria Dieu d'accepter le sang qui allait couler en expiation des péchés de celui qu'on immolait comme de ceux de l'humanité tout entière. Puis il bénit la victime et toute la communauté qui était tombée à genoux, et prononça la prière du sacrifice, à laquelle tous s'unirent dans un profond recueillement et en se frappant la poitrine avec le poing. Quand l'Amen eut été répété trois fois, le prêtre livra Soltyk à la prêtresse. Elle s'avança vers l'autel et fit un signe à son cortège. Aussitôt retentit une musique farouche et triomphante, et la danse des Bacchantes recommença.

En même temps, quatre des jeunes filles vêtues de peaux de bêtes s'approchèrent doucement du comte, à la façon des chats; puis elles se précipitèrent brusquement sur lui en poussant un cri sauvage. Pendant que l'une, rapide comme l'éclair, lui jetait un lacet autour du cou, une autre lui attachait promptement les pieds avec sa corde de soie. Il tomba sur les genoux et les deux autres lui lièrent immédiatement les bras derrière le dos. Les sacrificatrices le saisirent et le placèrent sur l'autel.

"Pitié! murmura-t-il.

- C'est Dieu, qui a pitié!" répondit Dragomira, et elle releva lentement sa large manche doublée d'hermine. Sa pelisse tombait autour d'elle comme un ruisseau de sang; le couteau du sacrifice étincela dans sa main et ses lèvres entr'ouvertes laissèrent voir ses dents.

De nouveau la musique se fit entendre, de nouveau les jeunes filles reprirent leurs danses en agitant leurs thyrses dorés, leurs disciplines et leurs couteaux autour de l'autel.

Dragomira se pencha tendrement vers le bien-aimé et lui passa un bras autour du cou. Pendant qu'elle collait ses lèvres à celles de Soltyk, sa main droite lui donnait le premier coup. La victime frissonna et fit entendre un soupir. Les flûtes et les cymbales retentirent en suivant un rythme encore plus sauvage, et tous ces beaux corps s'agitèrent, en proie au délire des Ménades et à l'ivresse que donne l'odeur du sang.

XXV

EN CROIX

Le loup meurt silencieusement. Lord BYRON.

Il était encore grand matin lorsqu'on éveilla le P. Glinski. Le juif qui lui servait d'espion depuis des années demandait avec insistance à entrer. Il apportait, disait-il, d'intéressantes nouvelles. Le jésuite s'habilla à la hâte, et le domestique introduisit le fidèle Hébreu vêtu d'un long caftan.

"Sais-tu quelque chose sur le comte? demanda Glinski tout agité.

- Non, répondit le juif, mais j'ai découvert une piste importante qui peut nous conduire vers le comte.

- Qu'as-tu découvert?

- J'ai quelques raisons de croire que Bassi, Rachelles, la propriétaire du cabaret Rouge, se tient cachée à Romschin, dans le manoir de M. Monkony.

- C'est impossible!

- C'est pourtant vrai. Du moment que Mlle Maloutine est une Pêcheuse d'âmes, pourquoi Mlle Henryka, qui n'est qu'un coeur et qu'une âme avec elle, n'appartiendrait-elle pas aussi à cette secte?

- Tu as raison, mais Bassi avouera-t-elle, si nous réussissons à la prendre?

- C'est une femme peureuse, qui ne peut pas voir le sang, dit le juif; elle a certainement aidé à ces méfaits; mais elle ne s'attend pas à une trop rigoureuse punition. Elle avouera. Si elle ne parle pas, on la fera parler, car elle est très poltronne."

Le P. Glinski s'empressa d'aller à la police, et de là chez Zésim.

Tous les deux accompagnèrent l'employé, qui partit pour Romschin avec plusieurs agents. Ils eurent la précaution de s'arrêter dans un petit bois, à quelque distance du manoir, et d'expédier en avant les agents, qui s'approchèrent de différents côtés et cernèrent le maison.

Alors ils les rejoignirent et demandèrent à entrer.

Le concierge arriva tout en émoi et jura qu'il n'y avait personne au manoir.

L'employé le suivit avec Glinski dans la maison, pendant que Zésim gardait la porte.

Tout à coup on entendit un cri d'effroi poussé par une femme. Ce cri venait du jardin. Ce furent alors des jurements, des prières, des gémissements où l'on démêlait des larmes.

Bientôt deux agents de police amenèrent une jeune et jolie paysanne qu'ils avaient saisie au moment où elle essayait de s'enfuir par le jardin.

"Je suis du village, disait-elle en protestant.

- Ah! vraiment? dit d'un ton ironique un des agents. Il n'y a qu'un petit malheur, c'est que je te connais. Tu es Bassi Rachelles."

En même temps, il arracha le mouchoir rouge qu'elle avait autour de la tête. Elle se jeta à genoux, se tordant les mains avec désespoir.

"Je n'ai rien fait! criait-elle; je ne sais rien de rien, je suis innocente!

- C'est ce qu'on verra, dit l'agent de police; allons, marchons, en avant!"

On la conduisit dans une chambre du rez-de-chaussée, où entrèrent aussi l'employé et le jésuite.

"Ah! te voilà, dit l'employé; pourquoi te caches-tu ici? Quel crime as-tu commis?

- Je n'ai rien fait, je suis innocente!

- Tais-toi, scélérate!"

Bassi se jeta à ses pieds.

"Je n'ai pas versé de sang; je ne suis pas coupable!

- Où sont tes complices?

- Je ne suis pas une criminelle. Que Dieu me punisse si j'ai [fait] quelque chose de mal.

- Connais-tu Mlle Dragomira Maloutine?

- Oui.

- Elle est venue chez toi, au cabaret Rouge?

- Oui.

- Pourquoi y venait-elle?

- Elle s'y est rencontrée avec différents messieurs.

- Avec Pikturno et Soltyk?

- Je crois... oui.

- Tu savais que c'est une Pêcheuse d'âmes?

- Non, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne l'ai pas su.

- Tu mens. Tu connais aussi les autres. Tu sais que Mlle Henryka Monkony appartient également à cette secte sanguinaire. Tu connais les associés; tu connais leurs repaires. Allons, avoue!

- Je ne sais rien. Je connais Mlle Henryka, voilà tout.

- Où se trouve Dragomira en ce moment?

- Je ne sais pas.

- Tu ne veux pas parler, s'écria l'employé; c'est bon, nous avons des moyens de te délier la langue."

Bassi lui embrassa las genoux en tremblant.

"Pitié! je ne sais rien, je ne peux rien dire!

- Assez causé! cria d'employé en frappant la terre du pied; le knout! Et deux femmes qui sauront s'en servir!"

Un des agents sortit.

"Grâce! dit Bassi d'une voix suppliante et toute secouée par une terreur mortelle; grâce! je suis une femme! Comment pouvez-vous frapper une femme!

- Ces sont des femmes qui te frapperont/

- Non, non! s'écria-telle, jamais personne ne m'a touchée!

- Tant mieux! Tu n'en avoueras que plus vite."

L'agent revint avec deux jeunes paysannes solides, qui tenaient des cordes et des knouts. Elles considérèrent avec un sourire féroce Bassi, qui tremblait et qui se jeta, tout en larmes, aux pieds de l'employé.

"Attachez-la!

- Pitié! pitié!"

Bassi se mit en défense; mais ce fut bien inutile. Elle fut garrottée et attachée au poêle; puis les deux jeunes filles se postèrent derrière elle, le knout à la main.

"Combien de coups?

- Jusqu'à ce qu'elle avoue."

Les knouts commencèrent leur abominable besogne. Au bout de cinq coups, Bassi capitula.

"Assez! assez! j'avoue tout, détachez-moi.

- Encore cinq coups, pour la rendre tout à fait gentille," dit l'employé.

Les knouts continuèrent à travailler. Bassi criait et pleurait. Son désespoir ne touchait personne, ni l'employé qui fumait son cigare avec un air de parfaite satisfaction, ni les jeunes filles, qui n'étaient pas disposées à lâcher une victime de cette rareté.

Une fois délivrée, Bassi avoua tout, ses relations avec l'Apôtre et Dragomira, la part qu'elle avait prise au meurtre de Pikturno et à d'autres forfaits qui étaient jusqu'alors restés cachés. Elle révéla que la secte avait eu ses repaires au cabaret Rouge, à Myschkow et à Okozyn, et que Dragomira avait emmené le comte pour l'immoler.

"Où l'a-t-elle emmené? demanda le jésuite.

- Je ne sais pas.

- Alors, le knout!

- Pitié! Comment le saurais-je? Elle peut le retenir prisonnier à Myschkow ou à Okozyn."

L'employé se consulta avec Glinski. Ils décidèrent d'en rester là pour l'interrogatoire, de retourner à Kiew et de se rendre en toute hâte à Okozyn avec toutes les forces disponibles. La juive fut attachée sur l'un des traîneaux, et l'on se mit immédiatement en route.

Cependant la nouvelle de cette arrestation était à peine connue dans le village que Juri partait à cheval pour Kiew, afin d'avertir Sergitsch; et celui-ci se rendait immédiatement en traîneau à Okozyn. Quand il arriva, les sectateurs de l'Apôtre s'étaient déjà dispersés dans toutes les directions. La plupart s'étaient enfuis du côté de la Galicie ou de la Moldavie.

Dragomira, Henryka, Karow et Tabisch étaient seuls restés auprès de l'Apôtre qui attendait courageusement le danger.

"Fuyez! fuyez! leur dit Sergitsch avec précipitation.

- Qu'est-il arrivé? demanda l'Apôtre s'une voix calme.

- Bassi a été découverte à Chomtschin et arrêtée, continua Sergitsch; on a employé le knout et elle a tout avoué. Vous n'avez plus ici un seul jour de sûreté. Si ceux qui nous poursuivent se hâtent, ils arriveront dans deux heures. Sauvez-vous pendant qu'il en est encore temps.

- Je laisse chacun libre de s'en aller, dit l'Apôtre; moi, je reste.

- Moi aussi, s'écria Dragomira, je ne t'abandonne pas."

Henryka entoura silencieusement son amie de ses bras.

"Moi aussi, je reste, dit Karow.

- Soit! dit l'Apôtre avec un sourire de tristesse, restez. Peut-être aurai-je encore besoin de vous. Toi, Sergitsch, tu vas partir pour Iassy, où beaucoup des nôtres se sont réfugiés. Là, tu prendras la conduite de notre sainte association, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un prêtre. Que Dieu te protège!"

Sergitsch s'agenouilla devant le prêtre. Celui-ci le bénit et le baisa au front, puis se détourna.

"Maintenant, laissez-moi seul, dit-il, et attendez tout près d'ici que je vous appelle."

Tous sortirent de la chambre. Sergitsch remonta en traîneau et partit vers le Sud.

Il s'écoula quelques instants dans l'attente et l'anxiété; puis l'Apôtre appela Dragomira. Tous pressentaient quelque chose d'extraordinaire. Henryka était à genoux et priait.

Quand Dragomira entra, l'Apôtre, calme et majestueux, était assis dans un fauteuil. Il lui fit signe d'approcher. Elle obéit et tomba à genoux devant lui.

"C'est fini! Dragomira, dit l'Apôtre, nous sommes vaincus et nous n'avons plus rien à faire qu'à mourir avec courage. Je veux vous précéder et vous donner l'exemple.

- Tu veux nous quitter?" demanda Dragomira avec un effroi profond: les paroles expirèrent sur ses lèvres.

"Il le faut. Je ne fuirai pas. Dois-je me livrer aux mains de nos ennemis, des ennemis de Dieu? Dois-je finir sans gloire dans les steppes de la Sibérie? non; il est encore temps de choisir la route qui nous mène à Dieu apaisé et qui me conduira en Paradis. Il est encore temps d'inspirer un nouveau courage et de nouvelles espérances à tous ceux qui reconnaissent le vrai Dieu. Ma mort convaincra ceux qui doutent, raffermira ceux qui chancellent, allumera un feu sacré dans les âmes de ceux qui sont froids ou tièdes. C'est décidé. Renonce à me dissuader de mon projet; ne me plains pas; plains ceux qui restent après moi dans cette vallée de larmes et de péchés.

- Fais ce que Dieu t'inspire; mais moi je te vengerai sur ceux qui t'ont poussé dans la mort. Je te le jure.

- Tu ne dois pas me venger, Dragomira, reprit l'Apôtre en lui posant la main sur l'épaule. Ce n'est pas la haine, mais l'amour qui doit être dans ton coeur. C'est par amour que tu dois punir ceux qui blasphèment Dieu et persécutent ses serviteurs. Punis-les pour leur gagner, à eux qui sont aveugles et sourds, le royaume des cieux et la félicité éternelle, pour les sauver de la puissance du mal.

- Je t'obéirai jusqu'au dernier soupir, dit Dragomira, et j'agirai dans ton esprit. Avec l'aide de Dieu, j'espère accomplir ma mission. Puis je n'aurai plus rien à chercher sur cette terre, et je te suivrai sur la route de la lumière éternelle.

- Ma bénédiction est avec toi, dit l'Apôtre, et maintenant je compte sur toi, sur ton courage et ta force, dans cette heure de joie et de délivrance.

- Il faut que je te tue? murmura Dragomira épouvantée. Non! non! Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela."

L'Apôtre sourit douloureusement.

"Non, la mort, c'est de Dieu que je l'attends, répondit-il avec calme; à toi je ne demande rien de plus que de m'assister au moment suprême et de m'obéir. Veux-tu faire ce que je t'ordonnerai?

- Oui.

- Alors, appelle les autres et tiens-toi prête."

Pendant que Dragomira faisait ce qu'il avait commandé, l'Apôtre se prosternait devant le crucifix et priait avec ferveur. Il ne se releva que quand ses derniers fidèles entrèrent. Il fit signe à Tabisch d'approcher et lui dit tout bas quelques mots. Tabisch pâlit, mais il inclina silencieusement la tête et sortit de la salle pour exécuter l'ordre qu'il avait reçu. L'Apôtre se rendit alors avec les autres dans le temple où il pria encore à genoux devant l'autel.

Tabisch ne tarda pas à revenir. Il portait une grande croix de bois grossièrement taillé, qu'il posa sur le sol devant l'autel. Il alla chercher ensuite des clous et un lourd marteau. Tous les assistants contemplaient ces préparatifs en silence, les lèvres pâles et le regard épouvanté. L'Apôtre se leva, étendit les bras et cria: "Que la volonté de Dieu soit faite! Crucifiez-moi!"

Dragomira et Henryka se précipitèrent tout en pleurs à ses pieds.

"Courage! mes amis, continua l'Apôtre, calmez-vous et ne m'abandonnez pas à la porte de la mort."

Dragomira se releva et essuya ses larmes. Henryka suivit son exemple.

"Au nom de Dieu, mettez-vous à l'oeuvre!" dit l'Apôtre, et il se coucha tranquillement sur la croix de bois en étendant les bras.

"Dragomira, dit-il, avec une gravité religieuse, je veux que ta main m'enfonce le premier clou."

Elle le regarda longtemps, puis, d'un mouvement presque machinal, saisit le marteau et un clou.

- "Où?" demanda-t-elle.

Elle était à la fois calme et décidée.

"A la main droite."

Dragomira écarta sa longue pelisse de zibeline et se mit à genoux. Puis elle retroussa ses larges manches, de manière à mettre à nu ses beaux bras. Elle hésitait encore.

"Courage!" dit l'Apôtre.

Elle posa le clou sur la main et donna le premier coup. Un sang rouge jaillit. L'Apôtre lui souriait. Elle frappa encore trois coups et la main fut clouée sur la croix.

"A toi, maintenant, Henryka, la main gauche."

Henryka se mit à genoux à son tour. Dragomira lui présenta le marteau et Karow un clou. Elle, d'ordinaire si avide de sang, elle qui, à la vue des souffrances des autres, éprouvait un sinistre plaisir, elle manqua le clou, tant ses yeux étaient voilés par les larmes, et frappa le poignet du martyr volontaire.

"Tu me fais bien mal, murmura-t-il, c'est encore la volonté de Dieu."

Henryka fit un effort, respira et acheva rapidement son horrible besogne.

"Maintenant, Karow, mets le dernier clou, dit l'Apôtre. Aide-le, Dragomira."

Elle tint solidement les pieds sur la croix, pendant que Karow enfonçait rapidement, à grands coups, un énorme clou d'abord dans les chairs et ensuite dans le bois.

"Dressez-moi, continua l'Apôtre, je veux mourir, comme autrefois mon Sauveur est mort."

Les deux hommes et les jeunes filles réunissant leurs efforts mirent la croix debout et la placèrent devant l'autel du sacrifice, auquel Tabisch l'attacha solidement avec des cordes. L'Apôtre restait calme et silencieux; mais ses lèvres tremblantes indiquaient qu'il souffrait d'épouvantables douleurs et qu'il priait. Les autres l'entouraient muets et désespérés. Dragomira était à ses pieds, son pâle visage contre la croix; Henryka avait caché sa tête dans le sein de Dragomira. Karow s'appuyait à la muraille; Tabisch, à genoux derrière l'autel, priait silencieusement.

Une heure s'écoula ainsi. L'Apôtre releva tout à coup la tête.

"C'est assez, mes amis, dit-il; il est temps de fuir. Laissez-moi.

- Je resterai auprès de toi tant que tu vivras! s'écria Dragomira avec exaltation.

- Pense à ta mission, fuis!

- Et tu tomberais aux mains de tes ennemis? s'écria-t-elle, non!"

Et alors, saisie d'une inspiration soudaine, comme une prophétesse:

"Dieu m'a éclairée, dit-elle, je veux lui obéir et te livrer à la mort, Apôtre!

- Si c'est la volonté de Dieu, répondit-il, obéis-lui."

Dragomira saisit le couteau du sacrifice, qui était sur l'autel, et s'approcha de l'Apôtre en montant les marches.

"Va devant moi à la lumière éternelle, lui dit-elle tout bas, je te suis."

Et alors, l'entourant d'un bras, pendant que ses lèvres touchaient pour la première fois celles de l'Apôtre, elle lui enfonça le couteau dans le coeur.

Aucun cri ne s'échappa de la bouche du martyr. Sa tête retomba sur sa poitrine et un sourire de félicité demeura sur ses traits inanimés.

"Tout est consommé! s'écria Dragomira avec une majesté farouche. Que son sang retombe sur eux!"

XXVI

DEVANT LE JUGE ETERNEL

"L'heure de la séparation a sonné." FRIEDRICH HALM.

"Où veux-tu fuir? demanda Henryka; où pouvons-nous encore nous cacher? Ne vaut-il pas mieux suivre l'exemple de l'Apôtre et mourir comme lui?

- Oui, allons ensemble au devant de la mort!" s'écria Karow.

Tous étaient possédés par un enthousiasme sauvage, par un désir exalté et fou de la mort.

"Non, dit Dragomira qui prenait le commandement, non; notre mission n'est pas encore remplie. Zésim et Anitta doivent tomber d'abord sous le couteau du sacrifice. Ne craignez pas que l'on nous fasse prisonniers. Je vous conduirai hors de ce château et je connais un endroit où personne ne nous trouvera. Mais, avant de fuir, il faut tuer les pécheurs qui sont prisonniers. Personne ne doit sortir vivant de cette maison. Amenez-les tous ici."

Henryka et les deux hommes descendirent rapidement dans les sombres souterrains du château et firent monter dans le temple les prisonniers hommes et femmes, jeunes filles, jeunes hommes et vieillards. Les malheureux, chargés de chaînes, regardaient avec épouvante le mort étendu sur la croix et attendaient leur sort en tremblant.

Ils étaient tous réunis, au nombre de vingt et un. Dragomira monta à l'autel et supplia Dieu d'accepter les victimes avec clémence. Alors Henryka et elle saisirent les couteaux du sacrifice et se mirent à égorger sans pitié les infortunés voués à la mort.

En vain, secoués par les angoisses de la mort, demandaient-ils grâce; Karow et Tabisch les saisissaient l'un après l'autre et les plaçaient sur l'autel. Les prêtresses étaient là, debout, les manches retroussées, les bras nus, le fer étincelant à la main. Pendant longtemps on n'entendit que les plaintes, les sanglots, les cris de douleur des mourants. Une sorte de pieuse rage s'emparait des prêtresses pendant que le sang rouge et chaud ruisselait sur les mains. Elles poussaient des cris d'allégresse, comme des lionnes en délire, riaient aux éclats dans des transports de joie épouvantable et chantaient un hymne sauvage, un hymne de fous. C'était comme une ivresse de sang; leurs narines s'ouvraient, leurs lèvres frémissaient, leurs yeux brillaient de l'ardeur du meurtre. L'odeur du sang mêlée à celles des fourrures qui enveloppaient leurs corps, cette atmosphère d'arène romaine semblait les enivrer. Elles ne se reposèrent pas avant d'avoir frappé de leurs mains la dernière victime, avant d'avoir achevé l'horrible hécatombe offerte au dieu de colère et de vengeance, le seul dieu qu'elles connaissaient et qu'elles adoraient.

Alors elles rejetèrent leurs couteaux, lavèrent leurs mains ensanglantées et ôtèrent leurs vêtements souillés de sang.

Un quart d'heure plus tard, ils descendaient tous les quatre, habillés en paysans, dans les souterrains du château.

Dragomira les conduisait, une torche à la main. Ils fermèrent toutes les portes derrière eux, et barricadèrent la dernière avec des barres de fer et des pierres.

Ils étaient arrivés dans une vaste salle voûtée, où l'on n'apercevait aucune issue. Dragomira désigna une pierre placée tout en bas de la muraille. Ils réunirent tous leurs efforts, réussirent à la pousser de côté; et alors s'ouvrit devant eux un nouveau corridor souterrain que personne n'avait connu, excepté Dragomira et l'Apôtre.

Quand ils eurent passé en rampant par cette ouverture et remis la pierre à sa place, ils étaient sauvés.

Personne ne pouvait découvrir cette issue. Là devrait s'arrêter toute poursuite.

Ils s'avancèrent dans une galerie spacieuse et élevée qui était taillée dans le roc et qui remontait aux temps où Mongols et Tartares, Turcs et Cosaques envahissaient, pillaient et dévastaient cette partie de la Russie.

La galerie aboutissait, à une lieue environ du château, au milieu d'une épaisse forêt. L'ouverture, pratiquée dans un rocher élevé, était encore fermée par une dalle de pierre.