Part 22
Henryka garda le silence. Elle s'efforçait vainement de comprendre Dragomira qui restait une énigme pour elle, comme pour tous les autres, comme pour elle-même peut-être.
Les invités s'éveillèrent lentement et se réunirent peu à peu pour le déjeuner. Tarajewitsch se demandait et se redemandait s'il avait rêvé. Quand Henryka entra, il la prit à part:
"Pardonnez-moi, mademoiselle, mais je vous prierai de me dire seulement une chose: Ai-je réellement hier perdu tout au jeu, mon argent, mes chevaux, mon domaine?"
Henryka fit signe que oui.
"Et finalement ma vie aussi?
- Cela, vous l'avez rêvé!
- Alors, bien; c'est que je me le figurais aussi."
Après le déjeuner, M. et Mme Monkony repartirent pour la ville. Sessawine se joignit à eux. Les autres leur firent la conduite jusqu'à la statue de pierre de la Mère de Dieu, à l'endroit où les routes se séparent, et prirent ensuite la direction de Myschkow. Henryka et Tarajewitsch étaient en tête. Dans le second traîneau, conduit par Soltyk, se trouvaient Mme Maloutine et Dragomira. A Myschkow, les traîneaux s'arrêtèrent devant le manoir. La vieille ouvrit la porte comme d'habitude; la maison avait comme toujours son air mort. Soltyk confia les rênes à la main solide de Mme Maloutine, aida Dragomira à descendre du traîneau et lui offrit le bras pour la conduire dans la maison. Tarajewitsch suivait avec Henryka. Ils entrèrent dans le petit salon où Mme Samaky recevait ordinairement ses hôtes. Dragomira s'assit sur une chaise, Soltyk s'appuya le dos à la porte, et Henryka garda la porte, un pistolet à la main.
"Tu te souviens bien de notre jeu d'hier? dit le comte en attachant sur Tarajewitsch le regard ironique de ses yeux sombres.
- Oui, je sais, j'ai tout perdu.
- Et ta vie aussi.
- Ma vie? Mais cela, je l'ai rêvé, vous me le disiez vous-même, mademoiselle Henryka.
- Pour vous tranquilliser, répondit-elle; nous sommes témoins, Dragomira et moi, que vous avez perdu votre vie en jouant avec le comte, et il peut désormais disposer de vous à son gré.
- En effet, je me souviens... Un badinage...
- Pas du tout, s'écria Soltyk, tu m'as outragé et tu es entre mes mains.
- Alors, tue-moi, je suis prêt.
- Je ne te tuerai point, répondit Soltyk, et comme d'ailleurs je ne saurais que faire d'une vie inutile comme la tienne, j'en fais cadeau à Mlle Maloutine.
- Voilà une nouvelle plaisanterie! Je ne suis pourtant pas un esclave qu'on achète et qu'on vend selon son bon plaisir, répondit Tarajewitsch avec hauteur.
- Tu es libre, répondit Soltyk en souriant, seulement ta vie appartient à Dragomira, elle en disposera. Attends ses ordres."
Il salua les dames et sortit de la maison. Tarajewitsch resta seul avec les deux jeunes filles.
"Alors, que décidez-vous? dit-il en baissant déjà passablement le ton.
- Je vous laisse le choix, répondit Dragomira; voulez-vous désormais m'obéir aveuglément, sans réserve et sans protestation, ou préférez-vous mourir?"
Elle tira un poignard et s'approcha de Tarajewitsch.
"J'obéirai, dit-il d'une voix mal assurée, considérez-moi absolument comme votre esclave.
- Alors, vous resterez ici, dit Dragomira, en cachant son poignard, je pars pour Kiew. Jusqu'à mon retour, c'est Henryka qui vous gardera. Vous lui obériez exactement comme à moi."
Tarajewitsch s'inclina.
"Vous êtes maintenant mon prisonnier, s'écria Henryka, gardez-vous bien de faire quoi que ce soit qui ressemble à de la désobéissance ou de la trahison. Je suis femme à vous brûler la cervelle sur-le-champ;"
Elle leva son pistolet et le braqua sur lui avec un geste de menace.
"Encore un mot, dit le malheureux d'un ton suppliant quand il vit Dragomira s'avancer vers la porte, que vous proposez-vous de faire de moi?
- Vous l'apprendrez à mon retour.
- Vous voulez me tuer, murmura Tarajewitsch, parce que je suis votre adversaire? Vengez-vous, mais laissez-moi la vie."
Dragomira le regarda avec mépris et haussa les épaules.
"Grâce! dit-il en l'implorant et en se jetant à ses pieds. Ayez pitié de moi!
- Vous êtes un allié des jésuites, lui répondit Dragomira d'un ton fier, je devrais être sans pitié pour vous; mais il n'est pas impossible que je tire de vous quelque service. Aussi je consens à vous épargner provisoirement, mais ce n'est que provisoirement et par calcul, vous me comprenez bien, n'est-ce pas?
- Je vus remercie.
- Ne me remerciez pas, je ne vous ai rien promis."
Elle sortit d'un pas de souveraine, impassible, avec une froide majesté, le laissant en proie à un morne désespoir. Quelques instants après, le fouet du comte retentissait dehors et les deux traîneaux s'éloignaient.
"Vous êtes confié à ma garde, dit Henryka à Tarajewitsch, et je réponds de vous. Soyez bien convaincu que vous n'avez ici aucun secours à attendre et qu'on vous tuera si vous essayez de fuir."
Tarajewitsch alla presque machinalement à la fenêtre et vit dans la cour deux hommes armés de fusils.
"Alors, voulez-vous m'obéir? dit Henryka, le pistolet toujours à la main.
- Oui.
- Venez donc."
Tarajewitsch ôta sa pelisse. Henryka le fit passer par plusieurs chambres et le conduisit dans la salle où se trouvait la trappe. Elle lui ordonna de l'ouvrir et lui fit descendre les marches de l'escalier qui aboutissait au caveau où elle avait elle-même tremblé, pleuré et prié. Elle frappa à la paroi. Celle-ci s'ouvrit et on aperçut un deuxième caveau plus étroit et plus sombre que le premier. Il s'y trouvait deux grandes jeunes filles à la taille élancée, en costume de paysannes, avec des bottes de maroquin rouge et de longues pelisses en peau de mouton ornées de broderies de couleur. Elles attendaient la nouvelle victime et l'examinèrent avec des yeux calmes et indifférents.
"Attachez-le, ordonna Henryka.
- Est-ce que vous voulez me tuer? s'écria Tarajewitsch.
- N'essayez pas de vous défendre," lui dit Henryka d'un ton impérieux en lui appuyant le pistolet sur la poitrine.
En même temps une des jeunes filles, avec l'agilité d'un chat, l'avait pris par le cou, tandis que la seconde, qui était derrière lui, lui jetait une corde autour des jambes et serrait le noeud coulant.
Il tomba comme un bloc de bois, le visage sur le sol, et une des jeunes filles posa un genou sur lui. Il se débattait un instant, mais fut promptement attaché par les mains et par les pieds à la chaîne qui était fixée à la muraille.
"Ne vous ai-je pas interdit de vous défendre?" dit Henryka en posant sur lui son petit pied.
Tarajewitsch garda le silence.
"Châtiez-le, continua-t-elle, en se tournant vers les jeunes filles, et apprenez-lui en même temps à prier. Il a grièvement péché toute sa vie."
Les deux jeunes filles lui arrachèrent son vêtement et prirent ensuite des disciplines qu'elles portaient à la ceinture, sous leurs pelisses, avec des chapelets.
Soltyk conduisit Dragomira à Kiew et revint avec Mme Maloutine à Chomtschin, où l'attendait le P. Glinski. Dragomira se rendit immédiatement auprès de Karow, avec qui elle eut un court entretien, puis elle écrivit à Zésim.
"Deux mots seulement, lui dit-elle lorsqu'il entra, nous avons fait aujourd'hui un grand pas vers notre bonheur. Encore quelques jours, et j'espère pouvoir te dire que je suis prête à te suivre à l'autel."
Zésim eut bien vite oublié ses doutes et sa colère. Il tomba encore vaincu aux pieds de Dragomira et lui jura de nouveau amour et fidélité. Quand il fit noir, elle le renvoya, et il s'en alla cette fois sans lui adresser de reproches, le soleil et le printemps dans le coeur, une chanson sur les lèvres.
Quelques instants après, Dragomira partait en traîneau. Doliva l'attendait avec un cheval dans le voisinage de la maison où elle avait fait apparaître à Soltyk les ombres de ses chers morts. Elle sauta en selle et s'élança au galop à travers la nuit, le froid et la neige. Elle ne vit pas qu'elle était suivie de loin par une sombre figure, un cavalier qui avait quitté Kiew en même temps qu'elle.
A Myschkow, Henryka et Karow l'attendaient.
"S'est-il soumis? demanda Dragomira.
- Oui, répondit Henryka, mais seulement après que je l'ai fait fouetter.
- Tu y as encore trouvé un plaisir diabolique, Henryka.
- Non, je n'ai songé qu'à sa pauvre âme.
- Je te connais trop."
Dragomira fit un signe à Karow et descendit avec lui et Henryka dans les souterrains du manoir, devenus le sanctuaire d'une épouvantable idole et le temple où d'extravagants fanatiques adoraient leur dieu. Quand ils entrèrent dans l'étroite salle voûtée où Tarajewitsch était étendu sur de la paille, les deux servantes du temple, vêtues en paysannes, entrèrent aussi. L'une fixa une torche allumée au crochet de fer planté dans la muraille. L'autre détacha les chaînes et délia le prisonnier. Tarajewitsch, à la fois surpris et épouvanté, contemplait Dragomira qui s'approcha, les bras croisés sur la poitrine, et qui attacha sur lui le regard sévère et menaçant de ses beaux yeux.
"Vous vouliez, dit-elle, faire sortir Soltyk de la voie du salut que je lui ai montrée, pour l'entraîner de nouveau dans les ténèbres du vice. Le ciel vous a puni. Vos vouliez me perdre, à présent vous êtes entre mes mains.
- Châtiez-moi, répondit Tarajewitsch, mais épargnez ma vie; vos me l'avez promis...
- Je n'ai rien promis, dit Dragomira en lui coupant la parole, n'attendez de moi aucune pitié, dès qu'il s'agit du service de Dieu.
- Ce que vous voulez, c'est vous venger, reprit-il.
- Je ne suis pas une femme ordinaire qui cherche l'amour et remue ciel et terre dans son désir de vengeance, quand on s'oppose à ses voeux; je suis une prêtresse et je sers le Tout-Puissant. Pourquoi vous êtes-vous jeté dans ma toile et avez-vous brisé mes fils? Maintenant vous êtes dans mon filet, et je vous immolerai, non pour me venger, mais uniquement pour vous arracher aux supplices éternels en vous punissant sur terre. Vos mourrez aujourd'hui même.
- Grâce! grâce! criait d'une voix suppliante et les mains tendues vers Dragomira Tarajewitsch à genoux.
- Relevez-vous, lui répondit-elle, suivez-nous. Faites au prêtre qui vous attend un aveu repentant de vos péchés et expiez-les par une immolation volontaire.
- Suis-je en proie au délire? s'écria Tarajewitsch.
- Si vous voulez vus réconcilier avec Dieu, prenez la route que je vous montre, continua Dragomira. Si vous restez dans l'endurcissement et l'impénitence, alors j'essayerai de sauver votre âme en vous traînant de force à l'autel, et là je vous sacrifierai comme autrefois Abraham voulait sacrifier Isaac.
- Non, je ne veux pas mourir! murmurait Tarajewitsch tremblant de tous ses membres. Je veux faire pénitence! Mais je ne sacrifie pas ma vie; Dieu ne peut pas me la demander; c'est de la folie!
- Vous êtes encore libre, dit Dragomira, choisissez, la route vers la lumière éternelle est ouverte devant vous.
- Non, non, je ne veux pas mourir! criait Tarajewitsch.
- Alors, en avant! ordonna Dragomira, nous n'avons plus de temps à perdre."
Karow, rapide comme l'éclair, s'élança sur le prisonnier. Il le jeta par terre avec sa force de géant et lui mit le genou sur la nuque. Les deux jeunes filles vêtues en paysannes purent facilement attacher la victime tremblante. Elles lièrent les mains et les pieds de Tarajewitsch et le traînèrent dans la vaste salle voûtée, éclairée par des torches, où le prêtre l'attendait. Les autres suivaient.
Lorsque le malheureux se trouva étendu aux pieds de l'apôtre et que celui-ci commença à l'exhorter, il espéra encore se sauver par l'humilité et la soumission. Il fit une confession complète et demanda lui-même une pénitence sévère et une rigoureuse punition.
"Tu seras satisfait, dit l'apôtre; prends-le, Dragomira.
- Non, non pas elle! Elle me tuera! dit Tarajewitsch en gémissant.
- Personne ne portera la main sur toi, répondit l'apôtre, c'est Dieu lui-même qui décidera si tu es suffisamment préparé pour aller dans l'autre monde, ou si tu as besoin d'une plus longue pénitence sur terre."
Dragomira fit un signe aux deux jeunes paysannes, qui saisirent aussitôt Tarajewitsch et le traînèrent par un corridor faiblement éclairé dans une autre vaste salle voûtée, dont une des parois était une massive grille en fer.
Pendant que les jeunes filles débarrassaient promptement Tarajewitsch de ses liens, Karow ouvrit une porte pratiquée dans la grille, et quatre bras vigoureux poussèrent la victime dans un réduit complètement obscur.
La porte se referma. Deux torches allumées furent fixées à la grille. La lueur rougeâtre de ces torches permit de voir les magnifiques tigres et panthères qui étaient couchés tout autour de la vaste cage.
Tarajewitsch était debout au milieu des bêtes féroces, comme un martyr chrétien dans l'arène au temps des empereurs romains. Les animaux se tinrent d'abord tranquilles, mais lorsque Tarajewitsch commença à invoquer Dieu à haute voix et à demander grâce, ils se relevèrent lentement, allongèrent leurs membres élastiques et dirigèrent sur lui le regard sinistre de leurs yeux ardents.
"Je veux entrer," dit Dragomira à Karow.
C'est en vain qu'il essaya de la retenir. Elle fit ouvrir la porte de la cage, et s'avança au milieu des animaux, un revolver dans une main, une cravache en fils de métal dans l'autre.
"Veillez-vous, dormeurs, en avant! Faites votre devoir!" s'écria-t-elle d'une voix retentissante et impérieuse.
En même temps elle frappait les bêtes de toutes ses forces. Celles-ci, d'abord effrayées, reculèrent; puis elles se mirent à grincer des dents, à agiter leurs queues et enfin poussèrent un bref et rauque rugissement. Dragomira frappa de nouveau le grand tigre avec sa cravache. Au lieu de se précipiter sur elle, il se sauva comme un esclave poltron devant son regard dominateur jusqu'à la grille et se jeta sur Tarajewitsch au premier mouvement de terreur que fit le malheureux. On entendit un cri épouvantable, et les autres bêtes suivirent l'exemple du tigre. On ne vit plus alors qu'un monceau de corps qui roulaient sur le sol, dans une mare de sang fumant; d'atroces cris de douleur sortis d'une poitrine humaine dominaient le grondement furieux des tigres et des panthères. Cependant Dragomira, dans sa pelisse de velours noir qui lui tombait jusqu'aux pieds, le pistolet à la main, se tenait là, debout, semblable à la déesse de la vengeance.
"Venez, cria Karow, avant qu'il ne soit trop tard. Venez!"
Dragomira s'approcha lentement de la grille. Une panthère se trouvait sur son chemin, elle la repoussa du pied. Puis, le visage toujours tourné vers les bêtes qu'elle maîtrisait de son regard, elle sortit tranquillement de la cage où sa victime venait d'expirer.
XVII
COEURS DE MARBRE
Maintenant tu es dans mes serres. MICKIEWICZ.
Quand Dragomira revint à Chomtschin avec Henryka dans l'après-midi du lendemain, le comte Soltyk était à la chasse. Mme Maloutine jouait aux échecs avec le P. Glinski. Dragomira embrassa sa mère et salua le jésuite avec une froide politesse. D'un coup d'oeil elle avait saisi tous les avantages de la situation; un second coup d'oeil lui suffit pour s'entendre avec sa mère. Elle dit encore deux ou trois mots à Henryka; et un plan fut combiné, et les trois femmes se mirent à tisser un filet pour prendre le Père, qui ne se doutait de rien.
"Vous avez l'air gelé! dit Mme Maloutine; je vais voir à vous procurer du thé bien chaud, mes pauvres colombes.
- Permettez-moi de..., dit galamment le jésuite.
- Non, non, reprit Mme Maloutine en l'interrompant, c'est mon affaire; il y a ici d'autres devoirs de chevalier à remplir, cher père, je vous les abandonne."
Elle sortit de la chambre, et Glinski s'empressa de débarrasser les deux jeunes filles de leurs manteaux et de leurs bachelicks.
Dragomira remercia d'un léger signe de tête.
"Viens, dit-elle à Henryka, nous allons changer de vêtements. Je ne me sens pas à mon aise.
- Patiente un moment, dit Henryka, je vais t'apporter tout ce dont tu as besoin."
Sans attendre de réponse, elle sortit d'un pas léger et rapide. Dragomira s'assit près de la cheminée et se chauffa.
"Il fait froid dehors, dit-elle, on est positivement gelé."
Le P. Glinski alla prendre une peau de tigre et lui enveloppa les pieds.
"Je vous remercie, dit Dragomira en souriant, des ennemis si galants, on peut les accepter?
- Je ne suis pas votre ennemi, répondit Glinski, j'ai seulement en vue le bonheur de Soltyk, que j'aime comme mon fils.
- Croyez-vous que je veuille sa perte? s'écria Dragomira en le regardant bien en face, je veux son bonheur tout comme vous, et la question est de savoir lequel atteindra plus tôt ce but, vous ou moi.
- Vous avez de l'avance.
- Soit, mais est-ce bien sage de s'attaquer quand on aspire au même but? Il serait plus simple, ce me semble, de faire alliance. Vous devez pourtant finir par voir bien clairement que ce n'est pas avec Anitta que vous pourrez tenir votre comte en bride.
- Hélas!
- Cherchez donc avec moi ce qu'il y aurait à faire?
- On peut causer là-dessus."
Henryka revint, elle avait sur le bras la jaquette de fourrure de Dragomira et tenait ses pantoufles à la main.
"Puis-je t'aider? demanda-t-elle.
- Non. Pourquoi y aurait-il alors de galants jésuites en ce monde? répondit Dragomira avec le ton légèrement badin d'une dame du monde coquette. Va, va aussi changer de vêtements, ou tu te rendras malade."
Henryka baisa la main de Dragomira et se hâta de sortir.
"Eh bien, non, dit Dragomira, je ne peux vraiment pas vous employer. Veuillez passer un instant dans la chambre à côté."
Glinski obéit. Quand il revint au bout de deux minutes, Dragomira avait ôté son corsage et passé sa jaquette. Elle était de nouveau assise près de la cheminée. Les flammes rouges qui s'élevaient en languettes semblaient caresser sa nuque, son buste virginal d'amazone et ses beaux bras plongés dans la molle fourrure.
Dans la vaste salle, le crépuscule étendait ses ombres grises, au milieu desquelles resplendissaient les bras de la jeune fille, ainsi que son cou blanc et son épaisse chevelure d'or aux souples ondulations.
Le jésuite en était tout surpris; il le fut bien davantage lorsque Dragomira tourna vers lui ses grands yeux enchanteurs et, avec un sourire ravissant, lui tendit la main. Il ne dit pas un mot, mais se pencha sur cette main froide comme le marbre et la baisa.
"Nous serons donc amis?
- Cela dépend de vous, répondit Glinski, vous poursuivez des plans... des plans politiques... Soltyk pourrait être entraîné dans d'immenses dangers. Si vous voulez renoncer à vos fréquentations secrètes...
- Je n'en ai pas.
- Pardonnez-moi; j'en sais là-dessus plus que qui que ce soit en dehors de vos conjurés.
- Alors vous nous avez livrés à la police?
- Non... seulement j'ai... donné quelques avis... par précaution.
- Père Glinski, dit Dragomira tranquillement, en le menaçant du doigt, ne vous occupez pas de choses qui ne vous regardent pas, si vous tenez à votre tête."
Glinski pâlit.
"Vous ne me livrerez pourtant pas au couteau, murmura-t-il, je sais que je puis me confier à vous.
- Vous pouvez être sans crainte, répondit Dragomira, mais renoncez à vos intrigues.
- Je vous le promets.
- Et je vous promets de me retirer de toutes machinations politiques.
- Alors, rien ne s'oppose plus à notre alliance.
- Vous renoncez à Anitta?
- Oui.
- Et vous me choisissez comme votre alliée; vous m'entendez bien, père Glinski, comme votre alliée et non pas comme votre instrument?
- J'entends bien."
Dragomira sentit un léger frisson.
"Je vous prie, appelez quelqu'un, dit-elle subitement, il faut que je quitte ces vilaines bottes humides; je me refroidirai si j'attends encore.
- Veuillez me permettre...
- Et pourquoi pas?"
Elle lui tendit un pied, puis l'autre, et le P. Glinski, avec un empressement tout à fait galant, lui tira ses larges bottes de maroquin; puis, comme un page amoureux, il plia un genou à terre devant elle et lui mit ses chaudes petites pantoufles de fourrure. Au moment où il venait de terminer son service d'esclave, un sonore éclat de rire retentit, et Henryka entra conduisant le comte, qui fit au jésuite une ironique révérence.
"Voilà, s'écria-t-il, vous prêchiez dans le désert. Si j'avais pu deviner que vous étiez un si bon appréciateur de la beauté et que vous saviez lui rendre de si chevaleresques hommages, j'aurais certainement écouté vos conseils avec de meilleures dispositions."
Le jésuite, rouge et tremblant, s'était relevé, et d'un air anéanti regardait tantôt Dragomira, tantôt le comte.
La jeune fille eut l'habileté de venir à son aide quand il en était encore temps.
"Laissez donc le Père en repos, s'écria-t-elle; je l'aime bien mieux que vous; nous nous entendons maintenant parfaitement, n'est-ce pas? et rien ne pourra troubler notre amitié, ni vos railleries, cher comte, ni votre jalousie.
- Oui, pour vous faire enrager, dit Glinski, je veux me mettre à faire sérieusement la cour à Dragomira."
Il lui prit la main, et y appuya deux fois ses lèvres avec passion.
Dragomira se leva, prit son bras, et le conduisit à la fenêtre.
"Laissez-nous, dit-elle à Soltyk, nous avons un petit secret entre nous.
- Vous ordonnez?... demanda doucement Glinski.
- Ce qui est convenu est convenu.
- Dans un mois, vous serez comtesse Soltyk."
Dragomira serra la main de Glinski.
"Et, maintenant, lui murmura-t-elle à l'oreille, occupez ma mère et Henryka: jouez aux échecs avec ma mère; quant à Henryka, dites-lui de réciter son chapelet.
- Comptez sur moi."
Glinski baisa encore cette charmante main qu'il pressait maintenant dans les siennes, et conduisit Henryka hors de la chambre.
Dragomira resta seule avec le comte.
Sans avoir l'air de le remarquer, elle alla lentement vers la cheminée, s'assit sur la chaise, posa ses pieds sur la peau de tigre et regarda fixement le feu.
"Dragomira, dit le comte qui s'était avancé doucement derrière elle.
- Vous êtes encore là?
- Quelle question! Quand je suis resté si longtemps sans vous voir, quand vous me faites si cruellement languir...
- Des phrases! murmura Dragomira en jetant sa tête de côté.
- Vous êtes de mauvaise humeur.
- Au contraire."
Soltyk s'assit en face d'elle et prit ses mains dans les siennes.
"Tarajewitsch vous a peut-être échappé?
- Oh! on ne m'échappe pas si facilement!
- Qu'avez-vous donc fait de lui?"
Dragomira garda le silence, seulement un sourire erra sur son beau et froid visage, un sourire qui donna le frisson à Soltyk.
"Vous l'avez tué?"
Dragomira fit signe que oui.
"Pourquoi ne pouvais-je pas être là?
- Parce que vous faites souffrir par cruauté, tandis que moi je châtie et je tue au nom de Dieu, sans pitié, mais sans haine.
- Je suis donc condamné pour toujours à rester à la porte du sanctuaire?
- Avec quelle ardeur vous désirez qu'on vous livre une victime!
- Non, je voudrais seulement être là, quand vous remplissez votre office de prêtresse et de juge.
- Cela même est un désir inhumain, répondit Dragomira. Vous auriez dû naître au temps des invasions des Tartares; vous eussiez été un de ces khans qui poussaient devant eux des nations comme des troupeaux, faisant des hommes leurs esclaves et enfermant les femmes dans leurs harems. Alors on faisait des tambours avec des peaux humaines et l'on élevait des pyramides de crânes.
- Je ne peux pas le nier; je vous aime encore plus, depuis que je sais que vous avez du sang aux mains.
- C'est de la pure folie!
- Nommez cela comme vous voudrez, c'est pourtant ce qui fait que je vous aime, et j'aime en vous la Scythe et la tigresse plus encore que le pur et virginal ange de la mort.
- Mais moi, je ne vous aimerai jamais, dit Dragomira, tant que vous serez dominé par d'aussi abominables passions. On vous a dépeint à moi comme un démon; vous êtes encore pire: vous avez un coeur de pierre.
- Comme vous!
- Comme moi?