La pêcheuse d'âmes

Part 20

Chapter 203,886 wordsPublic domain

L'agent fit signe que c'était entendu. Bedrosseff tendit encore une fois la main à Henryka et se dirigea avec Doliva vers le cabaret. Il n'y avait de suspect à remarquer dans le voisinage. Un grand chien à chasser le loup qui gardait la maison accueillit les arrivants par des aboiements sonores. La salle de débit s'éclaira. Ce fut tout. Aucune créature humaine; rien même qui en annonçât la présence. Bedrosseff s'approcha d'une fenêtre entrebâillée et regarda dans la salle éclairée. C'était un cabaret comme tous ceux où vont les juifs et les paysans. Une lampe à pétrole, fumeuse, donnait une lumière triste et verdâtre. A une des tables de bois brut était assis un paysan. Il appuyait sur ses deux bras sa tête ébouriffée et dormait devant son verre d'eau-de-vie vide. La cabaretière, assise derrière son comptoir, comptait de l'argent. Sur le grand poêle dormait un chat tigré.

Bedrosseff fit signe à Doliva et entra avec lui.

Pendant que le commissaire prenait place à une table dans un coin peu éclairé, Doliva demandait de l'eau-de-vie d'une voix retentissante et s'asseyait en face de Bedrosseff, le dos tourné au comptoir. La cabaretière se leva, posa deux verres pleins de kontuschuwka devant les nouveaux arrivés et resta debout, près de la table, les mains sur les hanches. Elle causait familièrement avec Doliva à qui elle donnait de temps en temps un bon coup sur l'épaule. De cette manière, Bedrosseff avait le temps de l'examiner à son aise. C'était une forte femme d'environ trente ans, d'une taille un peu au-dessus de la moyenne, avec des formes pleines et arrondies. Elle avait des pantoufles, une jupe de couleur, une courte jaquette de peau d'agneau, un collier de corail, et sur la tête un mouchoir blanc, d'où s'échappait une abondante chevelure noire. Le nez camus surmontant une lèvre un peu courte donnait à la figure un caractère de dureté hautaine.

"Comment s'appelle donc ton camarade? dit-elle enfin, en regardant Bedrosseff dans les yeux; il me semble que je l'ai vu, mais je ne sais vraiment pas quel est son nom.

- Iwan Klutschanko.

- Est-il de Romschin?

- Oui, de Romschin.

- Vous venez sans doute de la ville.

- Justement."

Bedrosseff commença alors à questionner la cabaretière.

"On nous a assignés devant le juge, dit-il; voilà ce que c'est: Un jeune homme riche a été tué ici dans ce cabaret, et ces messieurs de la justice qui sont curieux et fourrent leur nez partout, nous ont demandé si nous n'avions pas eu vent de l'affaire.

- Comment sauriez-vous quelque chose? dit la cabaretière, si quelqu'un pouvait déposer, ce serait moi.

- L'affaire est donc vraie?

- Mais oui. Une nuit, un jeune gentilhomme est venu ici, de Kiew, et il est arrivé en même temps que lui une dame comme il faut, avec un voile épais sur la figure. Puis des étrangers sont entrés brusquement. Ils m'ont attachée; ils m'ont bandé les yeux et ils sont tombés sur le jeune homme. Je l'entendais appeler au secours; puis je n'entendis plus rien; ils étaient tous partis à cheval. Quand ils revinrent, ils me délièrent. Ils avaient la figure noircie. Il y en eut un qui me donna une bague pour payer la dépense."

Pendant que Bedrosseff interrogeait la cabaretière, Henryka et l'agent Mirow attendaient dans la forêt. Ils restèrent assez longtemps sans échanger une parole. Henryka avait les mains jointes et demandait à Dieu force et courage. Et, en effet, elle avait besoin de beaucoup de courage et de résolution, car, dans ce drame, c'est à elle qu'était peut-être réservé le rôle le plus dangereux.

"Il paraît que tout va bien dans le cabaret, dit enfin l'agent de police.

- Je l'espère. Pourvu que Bedrosseff ne se presse pas trop ou ne laisse échapper quelque mot ou quelque geste imprudent!

- Vous êtes liée avec Mlle Dragomira Maloutine? demanda l'agent en se tournant vers Henryka.

- Oui, je la connais assez bien.

- La croyez-vous capable de prendre part à des choses comme celle qui nous occupe en ce moment?"

Henryka garda le silence.

"Vous êtes étonnée que je me permette d'exprimer un pareil soupçon? continua l'agent de police, mais je surveille Mlle Maloutine depuis pas mal de temps, et j'ai toutes sortes de motifs de supposer qu'elle est au courant de la mort de Pikturno et peut-être qu'elle y a pris part.

- Ce n'est pas impossible.

- Alors vous êtes d'avis qu'elle pourrait bien avoir des rapports avec cette secte et participer à ces actes sanguinaires?

- Oui.

- Avez-vous remarqué quelque chose en ce sens.

- Non, mais Dragomira est une exaltée, et je ne crois pas que l'idée de verser le sang lui ferait peur."

En ce moment une forme de femme à cheval sortit dans le lointain de derrière les arbres et fit un signe à Henryka avec le mouchoir blanc qu'elle tenait à la main. L'agent de police n'aperçut point ce signe, parce qu'il était tourné du côté d'Henryka et l'observait avec la plus grande attention.

"Qu'est-ce que c'est? murmura Henryka, il ya là-bas quelqu'un qui se dirige vers nous."

L'agent de police tourna la tête. Au même instant Henryka sortit un revolver et fit feu sur lui. Le coup retentit presque solennellement dans le silence de la nuit. L'agent de police se retourna comme par un mouvement machinal vers Henryka et tomba du traîneau, la figure en avant, dans la neige.

Henryka sauta à bas du traîneau et le releva. Il ne pouvait pas parler, car des flots de sang lui sortaient de la bouche; mais il vivait encore et la regardait fixement avec des yeux tout grands ouverts.

"Réconcilie-toi avec Dieu, lui dit Henryka, tu es entre mes mains et je vais t'immoler en expiation de tes péchés."

L'agent de police leva les deux poings, puis retomba en arrière. Henryka lui appliqua sur le front la gueule de son revolver et tira. Le premier acte de ce drame sanglant était terminé.

En entendant le premier coup, Bedrosseff s'était levé et, son revolver à la main:

"Viens vite!" avait-il crié à Doliva. Puis il s'était précipité hors du cabaret pour s'élancer dans la direction de la forêt. A moitié chemin, Karow à cheval arrivait à sa rencontre.

"Halte! cria Bedrosseff en s'arrêtant, le revolver braqué sur lui, halte! ou je fais feu!"

Karow s'arrêta, mais au même moment, Dragomira arrivait au galop. Vêtue en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge, une longue pelisse blanche en peau de mouton, à broderies de couleur, des colliers de corail autour du cou et sur la poitrine, un mouchoir rouge sur la tête, elle était à cheval comme un homme, semblable à la véritable amazone scythe, et, de même qu'elle, tenant un lacet qu'elle lança à Bedrosseff avec la rapidité de l'éclair. A peine celui-ci l'avait-il autour du cou qu'elle repartit au galop, traînant le malheureux derrière elle. Il voulut appeler au secours, mais la voix lui mourut dans la gorge. Au bout de quelques pas, il était précipité par terre et râlait. Cependant, à travers la neige et la glace, se continuait la course de la chasse sauvage, de l'effroyable chasse à l'homme; et la chasseresse n'éprouvait aucun sentiment de pitié.

XIII

TISSU DE MENSONGES

Le mal s'apprend facilement, le bien difficilement. Proverbe chinois.

Le lendemain matin, de bonne heure, M. Monkony vint avec sa fille au bureau de police. Henryka, pâle et les yeux enflammés, s'était laissée tomber sur une chaise. Elle déclara que la veille au soir elle était allée à Myschkow avec Bedrosseff et Mirow; qu'ils avaient été attaqués par des inconnus masqués, et que ceux-ci s'étaient emparés de Bedrosseff et de l'agent.

On lui adressa différentes questions auxquelles elle répondit avec calme et netteté.

A l'occasion d'une visite que Bedrosseff avait faite à Dragomira, dit-elle, les deux amies s'étaient offertes à lui par badinage en qualité d'agents. Ils étaient donc partis tous, habillées en paysans, pour Myschkow, dans le traîneau de Doliva. A peu de distance du cabaret, ils avaient été attaqués par une troupe de cavaliers qui portaient des masques sur la figure; ils avaient forcé Bedrosseff et l'agent à descendre du traîneau, les avaient garrottés tous les deux et les avaient emmenés, en ordonnant au cocher de retourner à Kiew.

On avait interrogé la paysan Doliva qui avait fait exactement la même déclaration.

Le chef de la police se mit en route avec plusieurs employés, Doliva et un piquet de cosaques. Ils trouvèrent la porte du cabaret fermée et firent sauter la serrure pour entrer. Il n'y avait personne. Evidemment, la cabaretière avait gagné le large. Sur la table était un billet écrit. Le chef de la police le prit et lut ce qui suit:

"Peine perdue. Vous ne découvrirez jamais les juges sévères et équitables. Pikturno était un traître et il a reçu le châtiment qu'il méritait."

Le chef de la police fit fouiller le bois par ses hommes. On trouva le commissaire Bedrosseff et l'agent Mirow pendus tous deux aux branches solides d'un grand chêne. Sur le tronc énorme de l'arbre on avait collé une affiche avec cette inscription:

"Arrêt de mort, Bedrosseff, commissaire de police à Kiew, Mirow, agent de police dans la même ville, condamnés à mort par le tribunal de la révolution, ont été exécutés ici. Le comité secret pour le gouvernement de Kew."

Le chef de la police fit détacher les corps. On les plaça sur un traîneau de paysan réquisitionné dans le village et on les rapporta à la ville. Il y revint également avec tout son monde, convaincu que c'était là qu'on pourrait trouver quelque chose concernant les conjurés.

Le P. Glinski, lui-même, fut stupéfait de ces événements. Il vint annoncer à Soltyk qu'on était sur les traces d'une conspiration. Il ajouta qu'on réussirait sans aucun doute à prouver la participation de Dragomira à toutes ces manoeuvres criminelles; par conséquent, il ferait bien de rompre avec elle le plus tôt possible.

Soltyk accueillit ces paroles avec indignation.

"Dragomira, dit-il, n'est pour rien dans de pareils actes. Je le sais mieux que n'importe qui. Cessez donc de l'accuser et de la soupçonner."

Depuis plusieurs jours il ne l'avait pas vue. Il était décidé maintenant, à ne reprendre sa liberté à aucun prix et il songeait à aller la trouver en toute hâte.

"Il est absolument nécessaire que j'aille avertir Dragomira, dit-il à Tarajewitsch; dans une heure je serai de retour.

- Non, non, je ne te lâche pas, dit l'allié du jésuite; si tu veux sortir tout de suite, je t'accompagnerai.

- C'est trop fort! Je te dis qu'il faut que je lui parle seul.

- Des histoires!

- Bref, tu as la prétention de me tenir en tutelle. C'est bon pour deux ou trois jours; mais il ne faut pas que cela dure.

- Si tu crois, s'écria Tarajewitsch, que je te laisserai tranquillement aller à ta perte, tu ne me connais pas. Au besoin je convoquerai un conseil de famille, ou je réclamerai le secours des tribunaux.

- Je crois que tu es fou.

- Je connais mon devoir.

- Fais ce que tu veux, je n'en irai pas moins chez elle."

Soltyk commença à s'habiller. Tarajewitsch réfléchissait.

"Tu m'as pourtant promis, dit-il, de me conduire dans un de tes domaines pour y chasser le loup.

- Oui.

- Alors, c'est bien. Va chez cette sirène. Je ne m'y oppose pas. Mais demain nous partons pour Chomtschin et nous chasserons pendant deux ou trois jours.

- Convenu," dit Soltyk.

Un quart d'heure plus tard, il était auprès de Dragomira.

"Il y a une véritable conspiration contre nous, dit-il; Tarajewitsch est devenu l'allié de Glinski. Je suis gardé comme un malfaiteur, et l'on me tient en tutelle comme un enfant. Demain on veut m'emmener à Chomtschin où j'ai un château. Nous y chasserons. Cela me fournit un excellent motif pour vous inviter. J'inviterai aussi Monkony. Venez avec lui ou avec votre tante. Si vous acceptez seulement mon hospitalité à Chomtschin, nous trouverons bien le moyen de nous entendre.

- J'ai horreur de toute espèce d'intrigues, répondit Dragomira; pourquoi ne renvoyez-vous pas tout bonnement Tarajewitsch?

- Je ne le peux pas. C'est un homme à me mettre sur le dos tous mes parents et même la justice."

Dragomira réfléchissait.

"Cela veut dire qu'il faut tout simplement le mettre hors d'état de nuire, et le plus tôt possible.

- Avez-vous un plan?

- On en trouvera un, une fois que nous serons à Chomtschin. Si vous avez autant de courage et d'énergie que moi, nous n'avons rien à craindre.

- Vous pouvez compter sur moi.

- Alors, à demain.

- Je vous remercie."

Soltyk baisa sa belle main, qui était froide comme du marbre, et laissa Dragomira pour aller prendre les dispositions nécessaires.

Dragomira jeta à la hâte quelques lignes sur le papier, et les envoya à Henryka par Barichar.

Un quart d'heure après, un messager à cheval partait avec une lettre de Dragomira pour Mme Maloutine.

En l'état des choses, Dragomira avait besoin de sa mère. Elle ne pouvait pas aller seule à Chomtschin; et si elle y allait avec Monkony, elle était obligée de revenir avec lui et sa femme. Mais n'y avait-il pas telles circonstances qui devaient absolument la forcer de rester à Chomtschin? Elle attendit avec une impatience fébrile la réponse de sa mère, et passa une nuit très agitée.

Le lendemain matin, Soltyk partit avec Tarajewitsch pour son vieux château qui n'était qu'à deux lieues de Kiew. Il y avait tout autour de grandes et magnifiques forêts. Soltyk eut immédiatement une consultation avec son forestier et donna les ordres nécessaires pour qu'on pût chasser le lendemain. Les deux messieurs passèrent le reste de la journée à visiter le domaine qui était très étendu, et à jouer aux cartes. Tarajewitsch était un joueur passionné, au point d'en perdre la raison. Soltyk restait toujours froid et calme; mais cette fois il était distrait, ce qui fit gagner Tarajewitsch sans interruption et le mit en belle humeur.

Cependant Dragomira avait un entretien avec Zésim. Elle lui déclara qu'elle devait aller à Chomtschin; quant à lui, dans le cas où il serait invité, il n'avait pas à profiter de cette invitation. Zésim lui fit de vifs reproches, mais finit par se laisser calmer. Quand elle l'eut seulement entouré de ses beaux bras comme d'un lacet magique, il fut complètement dompté et fit tout ce qu'elle voulut. Le messager revint, annonçant que Mme Maloutine le suivait de près. En effet, elle arriva au bout d'une heure et elle eut encore le temps de s'entendre avec sa fille sur les points essentiels. Dans l'après-midi, Monkony et Mme Maloutine, Sessawine et Mme Monkony, Dragomira et Henryka partirent pour Chomtschin dans trois traîneaux. Il faisait noir quand ils arrivèrent. Le comte Soltyk les reçut au bas du perron. Après avoir salué les dames et serré la main aux hommes, il offrit le bras à Mme Maloutine pour monter l'escalier. Les autres suivaient. Tarajewitsch devint pâle quand il aperçut Dragomira. Un mauvais pressentiment lui vint et ne le quitta plus.

Une fois la première installation terminée, les nouveaux hôtes se rassemblèrent tous dans le salon pour prendre le thé et causer. Soltyk se tenait loin de Dragomira. Deux mots qu'elle lui avait dits tout bas, au moment de son arrivée, lui avaient indiqué la conduite à tenir. Personne ne fut étonné, en revanche, de le voir s'approcher d'Henryka et avoir avec elle une conversation animée. On ne remarqua pas non plus qu'Henryka lui glissait un petit billet dans la main.

Pendant le souper, Soltyk trouva un prétexte pour sortir de la salle à manger. Il alla s'enfermer dans sa chambre à coucher et lut ce que Dragomira lui avait fait remettre.

"Il faut que je vous parle aujourd'hui et en secret. Comment faire?"

Soltyk réfléchit un moment, puis il fit venir le régisseur du château et lui ordonna de changer, sans qu'on s'en aperçût, les chambres de Mme Maloutine et de sa fille. Quand ce fut réglé, il écrivit un mot pour Dragomira, retourna à table, et glissa avec précaution sous la nappe le billet à Henryka, qui était assise à côté de lui.

On repassa au salon. Henryka alla pour un instant à la fenêtre avec Dragomira et lui glissa à son tour le billet dans la main.

Mme Maloutine, en considération de la chasse du lendemain, proposa d'aller se coucher se bonne heure. Tous furent de son avis et l'on se sépara en se souhaitant une excellente nuit.

Une fois dans leur appartement, Mme Maloutine et Dragomira se concertèrent en quelques mots. La première resta dans sa chambre, pendant que Dragomira s'enfermait dans la sienne. Les deux chambres étaient séparées par un petit salon dont Dragomira ferma également la porte à clef.

On frappa doucement.

"Qui est là? demanda Dragomira.

- Moi, Henryka, ta servante."

Dragomira ouvrit. Henryka entra et donna un tour de clef.

"Je viens pour te déshabiller.

- Je ne me couche pas encore, j'attends Soltyk.

- Faut-il m'en aller?

- Je veux me mettre à mon aise, dit Dragomira, tu peux m'aider et te tenir ensuite dans la chambre à coté."

Henryka aida Dragomira à ôter sa robe de velours. Elle lui présenta ensuite un peignoir de soie à queue, une jaquette de fourrure et s'agenouilla pour lui mettre ses pantoufles. Pendant ce temps-là, les lumières s'éteignaient et le silence se faisait dans le château. On frappa de nouveau très doucement, cette fois derrière la boiserie de la chambre. Dragomira mit un doigt sur sa bouche et Henryka sortit sans faire de bruit. Dragomira pressa alors un bouton caché que Soltyk lui avait indiqué dans son billet; une porte secrète s'ouvrir et le comte se trouva devant elle.

"Puis-je entrer?

- Certainement."

Il entra et ferma la porte derrière lui.

"Qu'avez-vous à me dire?" demanda-t-il.

Dragomira s'assit auprès de la cheminée et lui en face d'elle.

"Vous m'aimez, dit-elle, et vous voulez m'obtenir à tout prix?

- Oui.

- Voici ma main. Je vous permets d'espérer ce que vous souhaitez, tout ce que vous souhaitez, dès que vous m'aurez prouvé que vous êtes un homme comme je suis une femme, et que vous ne reculez devant rien quand il s'agit d'atteindre un but élevé et saint.

- Je vous donnerai toute les preuves que vous exigez de moi, dit Soltyk; et alors cette main sera à moi?

- Oui?

- Que désirez-vous donc de moi?

- J'ai appris et je sais positivement que Tarajewitsch manoeuvre par l'ordre de votre famille et dans l'intérêt des jésuites. On fera tout ce qu'il est possible de faire pour vous séparer de moi et vous marier avec Anitta. Si cela ne réussit pas, on aura recours aux pires moyens. On vous dénoncera d'abord comme dissipateur, et l'on vous interdira la libre disposition de vos biens.

- Ce n'est pas possible!

- Si, c'est même certain, croyez-moi, et si alors vous ne renoncez pas à moi, on vous déclarera fou et on vous enfermera dans une maison de santé."

Soltyk bondit tout indigné.

"Mais, c'est un plan diabolique! s'écria-t-il.

- Il nous faut prendre les devants, continua Dragomira; vous avez en moi une alliée fidèle et courageuse. Nous devons agir sans tarder et anéantir vos ennemis.

- Oh! vous êtes mon bon ange!" murmura Soltyk en tombant à genoux devant Dragomira dont il couvrit les mains de baisers.

XIV

TRAITE D'ALLIANCE

Le voir prisonnier, tel est monde désir. CALDERON, Sémiramis.

C'était une magnifique journée d'hiver, froide, mais claire et brillante de soleil. Seulement, dans le lointain, autour de la forêt et sur le fleuve, s'étendait une légère brume blanche, pareille à un voile de fée brodé d'or. Le ciel était serein, d'un bleu doux; le soleil avait un éclat joyeux; sa chaude lumière ruisselait en millions de gouttes étincelantes sur la neige qui couvrait la terre, les arbres et les toits des chaumières, sur les glaçons suspendus aux gouttières et aux branches. Les rabatteurs, paysans des villages du comte, étaient partis dès l'aube, dirigés par les gardes. Ils cernaient la forêt et avaient allumé de grands feux pour effrayer et repousser les loups et les empêcher de s'échapper.

Dans la cour, les veneurs étaient rassemblés sous la conduite du forestier; et les grands dogues couplés, étendus çà et là, poussaient de temps en temps un aboiement de joie et d'impatience.

Dans la salle à manger, décorée de bois de cerfs, de têtes d'ours et de loups, de grands hiboux empaillés, d'armes et de tableaux de chasse, la société s'était réunie pour le déjeuner. Mme Maloutine déclara qu'elle aimait mieux rester à la maison. Mme Monkony, jolie femme de trente-six ans au plus et d'une beauté opulente, devait prendre part à la chasse avec sa fille et Dragomira.

On avait décidé d'adjoindre un cavalier à chaque dame et de tirer au sort pour former les couples. Mais Dragomira réclama.

"Laissez-nous choisir nous-mêmes! s'écria-t-elle, et que le sort décide seulement dans quel ordre nous choisirons."

Mme Monkony et sa fille appuyèrent vivement la proposition. Les messieurs n'avaient plus qu'à s'incliner. Henryka écrivit les noms des trois dames sur des billets, les jeta dans son bonnet et dit à Tarajewitsch de tirer.

Ce fut le nom de Dragomira qui sortit le premier. Elle choisit Soltyk. Mme Monkony fit à Tarajewitsch l'honneur de le désigner comme son protecteur, et Henryka prit Sessawine pour chevalier.

On but encore un petit verre de kontuschuwka, puis les traîneaux s'avancèrent au milieu des joyeux aboiements des chiens, des claquements des fouets et des hourras des veneurs, et toute la société se mit en route.

Mme Monkony avait un costume de velours vert et une jaquette de même étoffe, bordée et doublée de zibeline. La jupe courte laissait voir ses bottes molles, en cuir noir. Un élégant bonnet de zibeline, à la Catherine II, un fusil et un yatagan complétaient l'équipement de la séduisante amazone. Les deux autres jeunes dames étaient costumées de la même façon; seulement Henryka avait mis avec intention sur ses cheveux noirs un bonnet de velours rouge foncé garni de renard bleu, tandis que la blonde Dragomira était coiffée d'un bonnet de velours bleu avec du skung. Chacun des trois couples prit un traîneau pour lui. Monkony et les messieurs du voisinage qui prenaient part à la chasse suivaient dans un quatrième, attelé de six chevaux et dont les dimensions faisaient penser à l'arche de Noé.

Le traîneau de Soltyk et de Dragomira représentait un dragon.

"Est-ce un hasard? demanda Dragomira avec un fin sourire en montrant la terrible bête fabuleuse.

- Non, répondit le comte, c'est un symbole. Il convient à l'enchanteresse qui commande aux éléments et aux forces secrètes de la nature et qui fait des hommes ses esclaves.

- Le comte Soltyk ne sera jamais l'esclave d'une femme.

- Ne raillez pas; il porte déjà votre joug et ne connaît de volonté que la vôtre.

- C'est ce que l'on verra.

- Faites-en l'épreuve.

- Pas plus tard qu'aujourd'hui, vous pouvez y compter."

Les traîneaux, rapides comme l'oiseau qui vole, traversaient les plaines couvertes de neige. On arriva bientôt à la lisière de la forêt. On descendit et on prit les places que le forestier indiqua. Dragomira et Soltyk s'enfoncèrent dans le bois et se postèrent devant un grand chêne. Ils avaient devant eux une petite clairière, derrière eux et des deux côtés du tout jeune bois qui permettait à la vue de s'étendre au loin. Soltyk chargea d'abord le fusil à deux coups de Dragomira, ensuite le sien. A une dizaine de pas derrière eux se tenaient un veneur avec une carabine à baïonnette et un paysan avec une pique. On avait à prévoir le cas où un ours pourrait être rabattu, et toutes les précautions que la poltronnerie du loup rendaient inutiles, il fallait les prendre contre ce brun personnage, héros velu des solitudes.

Pendant quelque temps le silence le plus complet régna dans la forêt et sous les branches dépouillées du vieux chêne. Personne ne bougeait, personne ne soufflait mot. Dans le lointain brillait un des feux allumés par les paysans. Un grand corbeau planait dans les airs en silence, ses ailes noires étendues sur le ciel, d'un bleu éblouissant. Il disparut entre les cimes des chênes et des hêtres.