La pêcheuse d'âmes

Part 2

Chapter 23,914 wordsPublic domain

On était aux premiers jours de septembre. Les riches campagnes de la Petite-Russie étalaient toute la splendeur d'une végétation luxuriante. Le ciel sans nuage ressemblait à une immense pierre précieuse; l'air vermeil était calme et embaumé; le soleil étendait sur tout comme un réseau étincelant. Le feuillage prenait les couleurs de l'automne, et les gazons avaient des teintes d'or mat. Les branches des arbres fruitiers se courbaient jusqu'à terre, jonchant le sol de leurs fruits. Dans les jardins, les reines-marguerites et les dahlias aux nuances variées faisaient penser aux éclatantes broderies de l'Orient, et, au-dessus des haies vives, se dressaient les tournesols au coeur noir. Les troupeaux de moutons erraient dans les chaumes, et tout en haut, dans les airs, volaient des bandes de grues et de cigognes. Autour des gracieux villages on sentait l'âcre parfum du thym et de l'absinthe; le bruit rythmé des fléaux tombant sur l'aire retentissait, et, dans chacune des auberges situées sur la route, se faisait entendre le grincement du violon et la voix des joyeux chanteurs. Zésim était sorti avec son fusil et son chien canard anglais, pour tirer des bécasses, ces fugitifs feux-follets, qui se moquent si volontiers du chasseur. Quand il eut rempli sa carnassière, il s'assit pour se reposer sur l'herbe touffue de la berge, et écouta l'antique et mystérieux langage des éléments, le murmure des roseaux et des arbres, la plainte des eaux, toutes ces voix enfin qui semblent parler à travers les airs. Devant lui, les flots brillants jetaient des flocons d'une écume scintillante; l'on entendait au loin le cri mélancolique de quelque oiseau.

Tout à coup un bruit de rames retentit; sur un petit bateau arrivait Dragomira, vêtue d'une longue robe blanche, comme une fée. Elle avançait à travers le jardin enchanté d'algues, de lis d'eau et de nénuphars, qui venait jusqu'à la rive. Quand elle aperçut Zésim, elle resta d'abord interdite, puis elle approcha et lui tendit la main.

"Tu chasses ici?

- Oui, j'ai brûlé un peu de poudre, répondit Zésim, et maintenant je me repose en rêvant à toi. Veux-tu me prendre, ange charmant?

- Pourquoi pas? Mais je ne suis pas un ange."

Elle aborda. Il sauta dans la barque et saisit les rames, après avoir appuyé son fusil et solidement attaché son chien à ses pieds.

"Le monde est pourtant bien beau! dit-il, pendant qu'ils descendaient lentement la rivière; la nature est une grande cathédrale où toutes les prières sont leur place et où chacun se sent porté au recueillement.

- C'est là ton idée, dit Dragomira, et au premier coup d'oeil il semble qu'il en soit ainsi; la terre nous paraît un immense et magnifique autel, d'où ne montent vers le ciel que de suave parfums. Mais quand nous y voyons mieux, nous découvrons bientôt que ce sont nos propres pensées, nos sentiments, nos fantaisies que nous introduisons dans la nature pour la poétiser, et que tout cet univers n'est qu'une gigantesque pierre de sacrifice sur laquelle les créatures souffrent et versent leur sang pour la gloire de Dieu.

- Quel épouvantable tableau!

- Moi aussi, Zésim, je me suis réjouie de la vie et j'ai regardé dans l'avenir comme dans un pays merveilleux; mais j'ai vu un jour que j'avais été aveugle. Quand on m'a ôté le voile de devant les yeux et que j'ai pu voir les choses comme elles sont, je me suis senti au coeur une pitié profonde et un silencieux effroi pour moi-même. C'était comme si le soleil s'éteignait, comme si la terre et mon coeur s'engourdissaient dans la torpeur d'une glace éternelle. Tu es heureux, tu peux encore être gai; pour moi, il n'y a plus ni joie ni espérance. Je ne puis plus m'abuser sur la valeur de la vie; je sais que l'existence est une sorte de pénitence, un purgatoire qui purifie; elle n'est pas un bonheur, mais plutôt un perpétuel martyre.

- En vérité, ce sont là des rêveries de l'Inde, reprit Zésim, de plus en plus surpris, elles sont parvenues avec les caravanes jusqu'au coeur de la Russie, et se retrouvent modifiées chez différentes sectes de l'Eglise russe. Appartiens-tu décidément à l'une d'elles?

- Non; quelle idée! s'écria Dragomira, en essayant de sourire. De quoi t'avises-tu de me croire capable? On n'a qu'à ouvrir les yeux pour découvrir ce que je viens de te faire voir."

Ils débarquèrent et continuèrent leur route à pied à travers les prairies et les bois. Au bout de quelque temps, ils trouvèrent une fourmilière qui s'élevait comme un château fort. Il en sortait de longues rangées de petits travailleurs noirs qui se répandaient sur l'étroit sentier, pendant que d'autres revenaient chargés d'oeufs.

"Vois cette petite merveille, dit Zésim en s'arrêtant; comme l'organisation de cette petite république est sage et bonne! C'est un vrai Lilliput sorti du pays fabuleux des contes et parvenu à la réalité. Ne crois-tu pas que ces petits êtres laborieux et prudents sont heureux?

- Non, dit Dragomira, car ils ont parmi eux des maîtres et des esclaves comme nous, et même ils ne peuvent vivre qu'en faisant souffrir et mourir d'autres êtres. Vois, cette limace qui se tortille avec les plus affreuses contractions, tes républicaines l'ont tuée; non, elle vit encore, et ils la dévorent toute vive. Et leur pitoyable bonheur? Un coup de pied peut le détruire."

Elle s'avança d'un pas rapide vers la fourmilière en pleine activité. Il n'y avait chez elle ni colère, ni désir fiévreux et diabolique d'être cruelle, et elle ensevelit sous des ruines la petite cité tout entière, écrasant et broyant du pied des milliers de créatures.

Zésim baissa la tête et garda le silence. Ils continuèrent à marcher. Elle aussi resta muette jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à un petit bois, où elle découvrit un nid de rouge-gorge dans un arbre creux.

"Qu'il est joli, dit-elle, n'est-ce pas? Une idylle! Mais regarde cette charmante petite bête, qui revient à tire d'ailes pour nourrir ses petits! Qu'a-t-elle dans le bec? Quelque insecte qui se tord douloureusement. Crois-tu que cet insecte soit bien heureux?"

Ils avancèrent encore, Ils avaient à peine fait une centaine de pas qu'un autour s'abattit du haut des airs sur le pauvre petit oiseau sans inquiétude et l'emporta dans ses serres.

Dragomira montra du doigt le ravisseur sans dire un mot. Zésim le visa et tira. Au moment où la fumée se dissipait, l'autour mourant tombait à terre, les aimes étendues, et près de lui gisait le rouge-gorge palpitant.

"Et toi, s'écria Dragomira avec un rire effrayant, que viens-tu de faire, homme, toi, le maître et l'honneur de la création? Tu as tué comme les autres! Ce n'est partout que souffrance, sang versé, mort et anéantissement!"

Ils arrivèrent à Bojary, sans s'être dit un mot de plus. A la porte, Zésim, étrangement ému, prit congé de sa compagne, et pendant qu'il regagnait la propriété de sa mère, à travers la brume du crépuscule du soir, des pensées troublantes voltigeaient autour de lui, comme de sombres chauves-souris. Le lendemain, dans l'après-midi, attiré comme par une force magique, il revint chez Mme Maloutine, et pour la première fois il trouva la porte ouverte. Une voiture, recouverte d'une bâche de toile et attelée de trois cheveux maigres, était dans la cour. Un petit juif en caftan noir était assis sur le banc, devant le fournil, au soleil, et comptait rapidement sur ses doigts crochus.

Zésim fit le tour de la maison en se glissant et regarda par la fenêtre ouverte dans la petite salle de réception. Il ne fut pas peu surpris de voir Dragomira devant la glace, Dragomira richement parée comme une jeune sultane, dans tout l'éclat de sa beauté.

Une jupe à traîne, en soie d'un bleu mat, enveloppait sa personne, aux lignes d'une distinction royale, et laissait voir ses petits pieds chaussés de pantoufles rouges, brodées d'or. Une jaquette en velours cramoisi, digne d'une princesse et toute garnie de zibeline dorée, s'ajustait élégamment avec son cou orné de perles d'ambre jaune, avec ses bras magnifiques chargés de bracelets d'or, avec ses hanches élancées comme celles d'une amazone.

Ses cheveux blond doré, rassemblés en larges noeuds entrelacés de rangées de perles, faisaient comme un diadème sur cette tête admirable.

"Ah! comme tu es belle!" s'écria Zésim. Dragomira eut peur, rougit, puis pâlit, et jeta sur lui un long regard de reproche.

"Tu fais donc de la toilette quelquefois, continua-t-il, il n'y a que pour moi que tu n'en fais pas.

- J'essayais seulement quelque chose, dit Dragomira qui avait rapidement reconquis son calme, tu vois là-dedans le tailleur juif qui attend. Ce n'est pas autre chose que cela.

- Oui, mais tu ne t'es pas fait faire cette magnifique toilette pour la donner à manger aux mites dans cette armoire.

- Es-tu curieux!

- Je ne suis qu'étonné, Dragomira; cette magnificence et ce luxe me semblent en contradiction avec le masque de sainte que tu portes.

- Je te montre mon vrai visage, répliqua Dragomira avec un douloureux - sourire. Mais le costume d'une despote ou d'une conquérante ne va - pas avec ce visage.

- On pare aussi la victime, répondit doucement Dragomira , et la prêtresse déploie également une pompe royale quand elle brandit le couteau du sacrifice.

- Laquelle es-tu des deux?

- Peut-être l'une et l'autre.

- Pour loi, tu es seulement la bien-aimée de mes charmants rêves de jeunesse, la plus adorable femme qui respire ici-bas; il n'y a que les déesses de marbre des Grecs, les figures idéales de Titien et de Véronèse qui pourraient être tes rivales!"

Entraîné par un mouvement subit de passion, le jeune officier sauta dans le salon par la fenêtre, entoura Dragomira de ses bras et lui donna un baiser.

Ce qu'il y eut de remarquable, c'est qu'elle ne montra ni colère, ni dédain; elle ne le repoussa même pas, et se borna à attacher sur lui un regard calme et glacial.

"Je t'avertis, Zésim, dit-elle d'une voix tranquille, presque douce, reste loin de moi. Je ne crois pas que tu m'aimes, car un feu qu'on ne nourrit pas doit s'éteindre; mais si tu m'aimes, à plus forte raison éloigne-toi. Si je veux, tu m'appartiendras; je le sais mieux que toi-même et je pourrais te pétrir comme une cire molle, mais je ne le veux pas.

- Pourquoi ne le veux-tu pas? C'est toi, précisément toi, qui as été créée pour moi, aussi dois-tu devenir ma femme."

Dragomira secoua la tête.

"Tu en aimes un autre?

- Non.

- Alors je ne puis te comprendre.

- Ne souhaite pas de pénétrer dans les ténèbres de mon âme, répondit-elle, je te le répète, reste loin de moi, dans ton propre intérêt. J'ai encore pitié de toi et de la gaîté de ta jeunesse, peut-être parce que mon coeur est encore libre, parce que je ne m'intéresse que peu à toi. Mais si tu réussissais à gagner enfin mon amour, alors tu serais perdu, Zésim. Fuis-moi, pendant qu'il est encore temps.

- Et quand il sera trop tard?

- Alors ce sera ta destinée, et je l'accomplirai.

- Tu me donnes donc de l'espoir."

Dragomira s'était assise dans l'un des petits fauteuils et semblait plongée dans des réflexions profondes.

"Je suis courageux, continua Zésim, la peur ne me fera reculer devant rien. Pour te conquérir, pour te conduire dans la maison comme maîtresse, j'accepte le combat avec l'enfer tout entier.

- Oui, mais pas avec le ciel, Zésim. Il y a des puissances mystérieuses, plus fortes que nous. Le chemin que je suis conduit à la lumière à travers des tourments et des douleurs, à travers des souffrances indicibles, à travers des ténèbres pleines d'angoisse. Ne désire pas marcher sur cette route, même à côté de moi. Ah! si je pouvais seulement parler!... Mais je n'en ai pas le droit, mes lèvres sont fermées.

- Dis-moi seulement que tu m'aimes.

- Non, je ne t'aime pas, et tu peux remercier Dieu de ce que je ne t'aime pas."

IV

LA MISSION

On dirait que dans le livre du ciel les plus beaux passages, les plus saintes légendes de paix et d'amour qu'enseignent les religions, ont été biffés de raies noires par les mains des hommes. ANASTASIUS GRUN.

Pendant que Zésim, triste et l'esprit tourmenté par les impressions les plus contradictoires, reprenait le chemin de sa demeure, le soir était venu, l'épaisse brume d'automne s'était levée, et, comme une mer aux vagues silencieuses, s'était répandue sur la vaste plaine.

Dragomira, les bras croisés sur la poitrine, se tenait à la fenêtre et regardait fixement dans la cour come dans une chaudière de sorcières bouillonnante, d'où se seraient élancés des fantômes nocturnes enveloppés de linceuls traînants, des démons aux gigantesques ailes de chauve-souris, ou des gnomes à barbe grise. Tout à coup, de l'épais brouillard sortit un paysan petit-russien, d'une taille de géant, avec une chevelure blonde touffue comme celle d'un Samson. Il s'inclina profondément devant elle.

"C'est toi, Doliva? demanda Dragomira en se penchant à la fenêtre.

- Oui, c'est moi, dit le géant à voix basse, le prêtre m'envoie, il attend la noble demoiselle.

- Maintenant, sur-le-champ?

- Oui, sur-le-champ."

Dragomira fit signe de la tête et disparut. Elle changea de vêtements à la hâte et descendit dans la cour, où Doliva tenait prêt le cheval qu'il avait sellé pour elle pendant ce temps-là. En un clin d'oeil, elle s'assit sur l'animal fougueux, et franchissant la porte au galop, le lança droit à travers les champs de chaume, les prairies, les bois, en lui faisant sauter les ruisseaux et les fossés. On eût dit qu'une troupe de cavaliers fantastiques l'accompagnait dans sa course furieuse. Devant elle, dans le ciel, semblait se dresser une tête gigantesque avec une longue barbe grise qui descendait jusqu'à terre en ondoyant.

Sans se soucier des obstacles de la route, ni des formes menaçantes qui sortaient du brouillard, elle poussait toujours en avant son cheval, sous les pieds duquel tremblait maintenant le pont de bois. Enfin, rapide comme la tempête, elle arriva à Okosim.

L'ancien château des starostes polonais était bâti sur une colline rocheuse qui s'élevait brusquement de l'autre côté du Dnieper, comme si le feu d'un volcan l'avait fait jaillir de la plaine et de la forêt. Il fallait s'en approcher pour apercevoir ses tours rondes, couvertes de plaques de métal, qui maintenant dépassaient à peine les cimes des chênes et des hêtres séculaires. Une muraille d'une grande élévation entourait les bâtiments isolés; elle se dressait immédiatement sur le haut de la pente qui descendait à pic. De cette façon, on ne pouvait parvenir à Okosim que par un côté: il fallait d'abord gravir l'étroit sentier qui serpentait à travers les rochers et les arbres, franchir ensuite le pont jeté comme dans les airs au-dessus d'un précipice, enfin passer la porte aux lourds battants de fer.

Dragomira heurta d'une certaine façon à cette porte. On lui ouvrit et elle pénétra dans l'étroite et sombre cour du château.

Un grand vieillard à la longue blanche, portant un costume bleu sombre de cosaque, prit son cheval. Elle entra dans le vaste bâtiment, aux pierres noircies par les années, qui se trouvait à sa droite, suivit un long corridor voûté, faiblement éclairé et frappa à une petite porte recouverte de fer.

"Qui est là? demanda une belle voix grave et douce.

- C'est moi.

- Entre."

Dragomira ouvrit la porte et la ferma immédiatement derrière elle. Elle se trouvait maintenant dans une salle médiocrement grande qui produisait l'impression d'un cachot. L'unique fenêtre était fermée en bas par des planches et en haut par une grille. Les parois étaient grises et sans aucun ornement. A l'une d'elles était suspendu un crucifix colossal; le clou qui traversait les pieds du Sauveur retenait une discipline. En face, sur le sol même, était une couche de paille, et près de la couche, un morceau de pain noir et une cruche d'eau.

Dans une niche, une petite lampe à la lumière rouge était allumée. Près de la fenêtre se trouvait une table grossièrement façonnée: le "Nouveau-Testament", dans la langue originale, y était ouvert. Des deux côtés du Sauveur crucifié brûlaient deux cierges.

Sur la chaise, devant l'Evangile, la tête appuyée sur la main gauche, était assis ce même homme dont l'apparition avait si étrangement troublé Zésim dans le jardin de Bojary. Sa taille puissante était enveloppée d'une ample robe noire dont les plis lourds lui descendaient jusqu'aux pieds. Sa barbe touffue et son abondante chevelure tombant en boucles ondoyantes sur ses épaules encadraient en le faisant ressortir un visage qui n'était pas du tout en rapport avec les objets environnants. Il n'avait ni la pâleur de l'ascète, ni la rougeur bouffie du prêtre. C'était une figure distinguée, au teint délicat, aux traits nobles, dont les grands yeux bleus avaient un regard à la fois doux et impérieux; les lèvres pleines et rouges avaient un éclat presque sensuel. C'était la tête d'un lion, d'un dominateur, d'un despote.

Dragomira s'était agenouillée devant le personnage mystérieux et, les bras croisés sur la poitrine, comme une esclave, sa belle tête humblement inclinée, elle attendait ses ordres en silence.

"Je t'ai appelée, dit-il avec une majesté calme attestant qu'il était habitué à rencontrer une obéissance absolue, parce que j'ai une nouvelle mission à te confier; cette fois, c'est pour Kiew.

- Tu m'y as déjà préparée, apôtre!

- Quand peux-tu partir?

- Tout de suite, si tu l'ordonnes.

- Alors, tiens-toi prête à partir dans trois jours. Les instructions nécessaires sont déjà parvenues à Kiew.

- Ne me reconnaîtra-t-on pas?

- Cette fois, tu paraîtras sous ton vrai nom. C'est une grande et importante mission qui t'est confiée. Je sais que tu as capable de l'accomplir comme personne; aussi t'avons-nous choisie. Je comte sur ta prudence, la force de ton coeur, ta volonté inflexible et la puissance de ta foi. Tu nous en as donné des preuves suffisantes. Mais es-tu digne d'entreprendre cette sainte mission? Te sens-tu en ce moment assez pure et innocente pour exercer ta haute fonction?

- Non, apôtre.

- Quel péché pèse sur ta conscience?"

Dragomira se prosterna jusqu'à terre; ses lèvres touchaient presque les pieds de l'apôtre. Elle garda le silence.

"Tu aimes?

- Non, apôtre.

- Tu sens qu'il y a quelque chose qui s'émeut dans ton coeur pour cet homme, ton compagnon de jeunesse?"

Dragomira releva la tête et le regarda calme et sans crainte dans les yeux.

"Non, dit-elle, non, je ne l'aime pas; mais son amour m'a effleurée, comme un rayon de soleil effleure la terre glacée par l'hiver. Il y a eu des instants où des doutes se sont élevés en moi, où mon âme a été doucement traversée par des aspirations vers le bonheur de la femme, de la mère.

- Et il espère t'obtenir?

- Oui, quoique je l'aie repoussé.

- Ne lui ôte pas l'espérance, dit l'apôtre, il demeure à Kiew et doit bientôt y retourner; tu peux avoir besoin d'un protecteur dans cette ville. Il ne serait pas bon de l'offenser; d'ami, il pourrait devenir ennemi, et certes ennemi dangereux. Sois prudente, Dragomira.

- Je le serai.

- Mets-toi en route avec lui; il pourrait être utile que l'on te vît arriver dans sa compagnie; et, à Kiew, montre-toi souvent aussi avec lui dans la rue.

- Je t'obéirai en tout.

- Cet officier peut en outre nous rendre des services dans le cercle où tu dois agir à Kiew. Ta mission est cette fois d'une importance toute particulière. Connais-tu le comte Boguslav Soltyk?

- Non.

- Mais tu as entendu parler de lui?

- Oui; on avertit toutes les jeunes filles et toutes les jeunes femmes de se défier de lui.

- On a raison. C'est un grand pécheur. Non seulement il est chargé du poids de ses milliers d'iniquités, mais il a entraîné une foule d'autres malheureux à leur perte, et il se joue criminellement des hommes et de leur bonheur. Tu es choisie pour te mettre en travers de sa route, pour apporter une fin à ses vices et pour sauver son âme de la damnation éternelle. Il ne te sera pas facile de résister à la séduction de cet homme; il est beau, son esprit est élevé, il possède toutes les qualités chevaleresques. Courageux jusqu'à la témérité, il ne recule devant aucun danger. Avec tout cela, il est sans conscience et se moque de tout sentiment humain."

L'apôtre prit quelques papiers cachetés, qui étaient devant lui et les donna à Dragomira.

"Voici tout ce que tu as besoin de savoir sur lui et sur ta mission; conserve ces papiers avec soin; ne les ouvre qu'à Kiew, et quand tu les auras lus, brûle-les. Tout est pesé, prévu, calculé. Tu trouveras des serviteurs et des auxiliaires sûrs. Ils t'obéiront aveuglément et te fourniront toute l'assistance dont tu auras besoin. S'il survenait malgré cela quelque chose d'inattendu, ou si tu te sentais n'importe quels doutes, envoie immédiatement vers moi et attends de nouvelles instructions.

- J'agirai exactement d'après tes prescriptions, apôtre; tu seras content de moi.

- Tu es plus qu'un instrument aveugle, reprit celui-ci, le ciel t'a comblée des plus riches dons et tu as une tête froide et sage. Si tu trouves à Kiew occasion d'agir encore dans un autre sens, n'hésite pas, suis ton inspiration. Tu trouveras ce qui est juste; agis toujours selon les commandements de Dieu et de notre sainte doctrine; tu ne pourras pas te tromper. Tu mèneras là-bas une tout autre existence qu'ici; tu ne vivras plus comme une pénitente dans le désert, mais comme une grande dame d'un monde distingué et brillant. Toues les portes s'ouvriront pour toi; tu pourras te créer un grand nombre de nouvelles relations et étendre ton filet sur toute la ville. Théâtres, concerts, cavalcades, bals, courses en traîneau te viendront en aide. On te fera la cour, on te demandera ta main. J'attache les plus grandes espérances à ce voyage et à ton séjour là-bas. En dehors de Jadewski, as-tu encore des amis à Kiew?

- Je ne connais moi-même personne, mais je rechercherai un ami de mon défunt père, si tu le veux, le commissaire de police Bedrosseff.

- Relation importante, qui peut nous être d'une grande utilité."

L'apôtre s'enfonça dans ses pensées.

"As-tu encore quelque chose à me dire? demanda Dragomira au bout de quelques instants.

- Non, tu sais tout. Va avec Dieu.

- Et quelle pénitence m'imposes-tu? Je veux partir pure pour ma mission, le coeur et la conscience libres.

- Tu as raison; viens donc."

Il se leva et marcha devant elle à travers le corridor et la cour sombre du château. Tous les deux entrèrent dans la chapelle, dont les murs portaient encore les traces d'anciennes peintures. De la voûte, soutenue par des piliers massifs, pendait une petite lampe qui jetait, à travers l'obscurité, une lueur incertaine. En face de l'entrée se dressait un autel de pierre, de grandeur ordinaire, au-dessus duquel était suspendu le Sauveur crucifié avec sa couronne d'épines et ses plaies sanglantes. Une ombre épaisse était répandue sur la mélancolique image; sur le visage seul tombait une mystérieuse clarté.

"C'est ici que tu dois éveiller dans ton coeur le repentir et l'affliction, dit l'apôtre, humilie-toi devant lui qui est notre maître et notre juge à tous, et attends-moi."

Il disparut et Dragomira resta seule. Elle se jeta à genoux devant l'autel et s'étendit ensuite sue les dalles du sol, les bras allongés en croix, le visage contre terre. Elle resta longtemps ainsi et pria en répandant des larmes brûlantes.

Par intervalles, dans le silence de la nuit, des plaintes douloureuses comme celles des damnés dans les enfers s'élevaient en se mêlant à un chant de psaumes faible comme un murmure et d'une tristesse infinie.

Quand ces plaintes et ce chant qui la faisaient frissonner s'interrompaient, elle entendait le grincement mélancolique de la vieille girouette sur la tour et le cri du hibou dans la forêt.

Enfin, des pas s'approchèrent. Dragomira se redressa. Devant elle était l'apôtre, une discipline à la main. Elle resta devant lui, à genoux, humble et soumise comme la pénitente devant le maître.

Le Sauveur crucifié laissait tomber sur elle un regard de compassion, et sur son front déchiré par les épines et sur ses lèvres à la douce expression, il sembla que passait un mélancolique sourire.

V