Part 19
Quand Soltyk fut sûr que Tarajewitsch ne voulait rester que quelques jours, il respira. Son cher parent donna immédiatement sans plus de façons l'ordre d'aller chercher sa malle à l'hôtel.
"Maintenant, par quoi commençons-nous? dit-il une fois installé; avant tout il faut un programme.
- Fais à ton idée.
- Voici pour aujourd'hui. D'abord dîner au club. Puis une petite partie. Ensuite théâtre. Que joue-t-on?
- La Traviata.
- Parfait! s'écria Tarajewitsch; après l'opéra, nous allons aux Tziganes. Il paraît qu'il y a avec eux une femme magnifique, Zémira. Est-ce que tu ne la connais pas?
- J'en ai entendu parler.
- Belle! sauvage! Une panthère humaine, la bayadère pur sang!"
Soltyk commençait à se réconcilier avec le programme de son cousin. Une belle femme valait toujours la peine qu'on se dérangeât pour aller la voir. Ils dînèrent au club, puis commencèrent une partie de makao. Tarajewitsch eut un jeu si extravagant que Soltyk sentit la mauvaise humeur lui venir; et cédant au mécontentement et à l'ennui, il finit par donner le signal du départ. Tarajewitsch s'attacha à son bras, mis en belle humeur par le vin, et les poches pleines d'argent.
Ils s'habillèrent et se rendirent au théâtre.
Tarajewitsch se conduisit comme un fou. Il lança sur la scène un cornet de bonbons à la prima donna, et cria bis après chaque morceau.
Soltyk se sentit littéralement soulagé quand ils furent de nouveau en voiture et qu'ils partirent pour les Tziganes.
"Ecoute un peu, dit-il à Tarajewitsch, prends bien garde à ne pas faire l'extravagant avec les jeunes Tziganes. Elles sont coquettes, à ce qu'on dit, et ne demandent pas mieux que de recevoir des compliments; mais leur vertu est hors de doute. La moindre bévue qui t'échappera fera scandale, si le poignard de leurs noirs chevaliers ne s'en mêle pas.
- Je sais, je sais," marmotta Tarajewitsch.
Le café où ils arrivèrent était un grand kiosque oriental, décoré come un palais des Mille et une Nuits. La partie centrale de la rotonde figurait une espèce de salle de danse, où un orchestre de Tziganes jouait des airs d'une mélancolie sauvage. Le long des murs, sous des palmiers et autres plantes des pays chauds, régnait une longue rangée de divans bas et mous. Sur ces divans étaient assises ou étendues, dans des poses pittoresques, les brunes filles de l'Inde aux yeux de gazelle, vêtues de blanc et chargées de bijoux magnifiques. Elles riaient et causaient avec les élégants messieurs et les officiers qui leur faisaient la cour.
De temps en temps, une demi-douzaine de ces jeunes beautés s'élançait dans la salle et exécutait une danse fantastique en s'accompagnant de tambours de basque.
Tarajewitsch laisse le comte appuyé contre une colonne et entama une conférence secrète avec une vieille bohémienne que Glinski lui avait indiquée et recommandée.
La plus belle des houris de ce féerique paradis de Mahomet s'avança bientôt vers le comte et lui tendit la main. Elle était élancée, bien proportionnée, et pouvait rivaliser avec n'importe quelle statue de Vénus. Son visage, légèrement bruni, aux lignes distinguées, était éclairé par deux grands yeux noirs où brillait une flamme étrange. Ses cheveux, entrelacés de perles et de corail, tombaient en boucles opulentes sur ses épaules. Elle avait des pantoufles brodées d'or, un pantalon turc bouffant, une jupe courte bigarrée, un corsage parsemé de pierreries. Tout son costume était en soie rouge épaisse. Chacun de ses bras nus était orné de plusieurs anneaux d'or.
"Bonsoir, comte, dit-elle en souriant.
- Tu me connais?
- Et toi, ne me connais-tu pas? Je suis Zémira; on m'appelle l'étoile de Kiew. Est-ce que je te plais?
- Demande cela à ton amoureux.
- Je n'en ai pas, Dieu le sait!
- Si tu veux attraper quelqu'un, adresse-toi à qui croit encore aux serments des bohémiennes.
- Oh! tu es fin; mais cette fois tu te trompes. Toi qui fais battre le coeur de toutes les femmes, ne serais-tu pas capable de séduire celui d'une pauvre petite bohémienne? Viens, dis-moi que tu me trouves belle.
- C'est vrai, tu es belle.
- Et on aime ce qui est beau, n'st-ce pas? Alors aime-moi."
Soltyk se mit à rire.
"Ne ris pas, s'écria Zémira en frappant du pied, je veux que tu m'aimes. Tiens, prends et bois, et tu brûleras d'amour pour moi."
Elle tira un petit flacon et le lui donna.
"Non, tu m'ensorcelleras pas, reprit Soltyk, ni avec tes yeux ni avec ton philtre."
Zémira le regarda dans les yeux, recula de trois pas, allongea les bras vers lui et les ramena lentement à elle comme si elle voulait attirer l'âme du comte par un pouvoir magique, et murmura quelques paroles inintelligibles.
"Une incantation! dit Soltyk ironiquement, cela n'a d'effet que quand on y croit.
- Es-tu donc de pierre? demanda la jeune fille avec surprise; laisse-moi un peu lire dan ta main."
Elle s'empara de la main du comte, y jeta un coup d'oeil rapide, puis regarda Soltyk et secoua la tête d'un air effrayé. Cette fois, ce n'était pas une comédie que jouait la brune beauté.
"Que lis-tu de mauvais dans ma main? demanda Soltyk.
- Il vaut mieux ne pas savoir tout ce qui est écrit dans le livre du destin.
- Je veux pourtant que tu parles.
- La ligne de ta vie est coupée, murmura Zémira, ici, brusquement. Ta mort est plus proche que tu ne crois. Ce sera une mort violente, horrible."
Soltyk haussa les épaules et donna une pièce d'or à la bohémienne, puis il fit signe à Tarajewitsch.
"Tu veux déjà partir? demanda ce dernier.
- Non, mais buvons, répondit Soltyk, le vin chasse les mauvais esprits. Je trouve tout sinistre ici, ce jardin enchanté, ces fleurs absurdes avec leur parfum narcotique, ces violons qui murmurent, gémissent et pleurent comme des anges déchus, et surtout ces belles femmes brunes avec leurs yeux de pécheresses. Je me figure qu'elles vont se transformer en serpents ou en n'importe quels autres reptiles."
Pendant que le comte et Tarajewitsch vidaient bouteille sur bouteille, l'agent de police faisait au commissaire Bedrosseff le rapport suivant:
"Il est certain que Dragomira va au cabaret Rouge habillée en homme, et que Pikturno y allait tous les jours. Il est également hors de doute qu'il faisait la cour à la juive Bassi Rachelles. Enfin, il a été bien établi qu'au moment où Pikturno disparaissait, Dragomira était absente de Kiew et que la juive n'était pas non plus à Kiew dans la nuit où Pikturno a été vu pour la dernière fois."
XI
CHASSE A L'HOMME
"Te voilà dans ton propre piège." OEHLENSCHLAGER.
Après avoir fait plusieurs tentatives pour rencontrer Dragomira, Zésim lui envoya une lettre de reproches. Elle lui répondit dans un style passablement ironique, en l'invitant à venir dans l'après-midi. Il arriva au moment où le jour baissait. Elle vint à sa rencontre avec un rire sonore, plus belle et plus séduisante que jamais.
- Encore une fois jaloux, mon ami? lui dit-elle d'une ton badin et comme une femme sûre d'avoir raison.
- Tu sembles éprouver du plaisir à me voir souffrir, répondit Zésim.
- Non, certes non, dit-elle. En somme, tu n'as pas le droit de m'accuser. Je t'ai dit loyalement ce que tu as et ce que tu n'as pas à attendre de moi. Lorsque nous revenions de Myschkow, je t'ai sincèrement donné ma main, pour toujours, mais à des conditions bien déterminées, que tu n'observes pas, parce que tu n'as pas pleine et entière confiance en moi.
- Cependant, Dragomira... s'écria Zésim, en l'entourant de ses bras et la serrant contre sa poitrine, mais je t'aime tant! Aussi...
- L'amour a confiance, répondit-elle, et tu te tourmentes, et tu me tourmentes moi aussi, aves tes imaginations.
- Tes relations avec le comte...
- C'est nécessaire. J'ai une tâche sérieuse à remplir envers lui.
- Toujours les mêmes motifs, les mêmes prétextes.
- C'est la preuve que je suis conséquente avec moi-même.
- Ne vois-tu pas combien je souffre?
- Est-ce ma faute? T'ai-je fait des promesses que je ne tienne pas? Ne t'ai-je pas tout dit d'avance?
- Tu as raison, dit Zésim, je suis fou, pardonne-moi."
Il se mit à genoux devant elle et lui baisa les mains.
Elle souriait, et il était heureux encore une fois. Mais ce bonheur ne dura pas longtemps. Bedrosseff entra, et avec son rire sec le fit tomber de son ciel.
"Je vous dérange? demanda-t-il en clignant de l'oeil à Dragomira, cela m'en a tout l'air; j'en suis fâché; mais j'ai à vous parler d'une affaire importante, mademoiselle; deux mots seulement...
- Laisse-moi seule avec lui, dit tout bas Dragomira à Zésim, c'est un vieil ami de ma famille, il a sans doute quelque commission pour moi."
Zésim sortit, mais bien à contre-coeur et avec une imprécation sur les lèvres à l'adresse du commissaire de police.
Dragomira s'assit dans un coin du sopha, et Bedrosseff prit un fauteuil en face d'elle. Elle avait eu la précaution de se placer dans l'ombre, tandis que la lumière tombait en plein sur le commissaire. Elle voulait l'observer, et, autant que possible, se soustraire à son regard pénétrant.
"Vous avez connu Pikturno? dit-il d'un ton indifférent. Il me semble que vous m'en avez parlé.
- Oui, je l'ai vu une ou deux fois.
- Vous m'avez dit aussi qu'il avait été la victime d'un duel à l'américaine.
- Je le crois.
- Son adversaire était le comte Soltyk?
- C'était une conjecture.
- Je puis dire aujourd'hui de la façon la plus certaine que vous vous trompiez, répliqua Bedrosseff brusquement, dans l'intention de troubler Dragomira, Pikturno a été assassiné.
- Ah! c'est vraiment curieux. Et les assassins, les a-t-on découverts?
- Je suis sur leurs traces.
- On ne pouvait moins attendre de votre pénétration et de votre habileté. Et quels mobiles donne-t-on de ce meurtre? A-t-on volé Pikturno?
- Quant à cela, je dois encore ma taire.
- Pourquoi? Je ne trahis jamais un secret."
Dragomira se pencha et prit les mains de Bedrosseff.
"Ce n'est pas gentil de piquer ma curiosité et de me laisser ensuite derrière la porte fermée.
- Nous avons à Kiew, dit alors le commissaire de police, un lieu mal famé, où vont toutes sortes de canailles. On l'appelle le cabaret Rouge."
Dragomira se mit à rire.
"Qu'avez-vous? Qu'est-ce qui vous rend si gaie!
- Je me figurais... dans cet endroit-là... que c'est bien plutôt des couples d'amoureux qui s'y rencontrent, des jeunes filles qui ont donné leur coeur contre la volonté de leurs parents, des femmes...
- Je sais aussi cela, continua Bedrosseff; mais l'aubergiste, une juive rouée, et ses associés sont soupçonnés de faire quelque commerce interlope, et d'être en rapport avec des voleurs. Cette bande est bien capable de dévaliser quelqu'un et de le tuer.
- Vraiment? Je suis bien aise de la savoir.
- Pourquoi? demanda le commissaire de police intrigué. Vous n'avez jamais, que je sache, mis le pied sur le seuil de ce cabaret?"
Dragomira recommença à rire.
"Mais alors?...
- Oui, mais que cela ne sorte jamais de nous deux, répondit Dragomira; j'y suis allée plusieurs fois. Ma tante a peur de tout et me garde très sévèrement. Vous comprenez?...
- Parfaitement. Vous y avez rencontré Zésim?
- Je ne dis pas cela.
- Oh! j'en sais plus que vous ne pensez.
- Quoi, par exemple?
- Que vous vous promenez parfois la nuit dans les rues et que vous vous déguisez de façon à être méconnaissable."
Nouveau rire sonore de Dragomira.
"Alors je comprends, s'écria-t-elle, que les voleurs et les assassins ne soient pas découverts, puisque la police ne sait rien faire de mieux que de s'occuper des jeunes filles amoureuses. C'est on ne peut plus charmant."
Son rire éclatant recommença et durait encore lorsque Henryka entra et lui sauta au cou.
"C'est encore moi qui ai raison, pensa le commissaire de police, l'affaire est aussi innocente que possible, et le jésuite qui a la prétention d'être plus fin que moi, voit tout bonnement des fantômes en plein midi.
- Qu'as-tu? demanda Henryka, tu sembles singulièrement gaie.
- M. Bedrosseff vient de me raconter une histoire des plus comiques, reprit Dragomira. Mais revenons à notre sujet.
- Pardon, ma communication était absolument confidentielle.
- Cette petite-là; reprit Dragomira, en caressant les cheveux d'Henryka, n'a pas besoin non plus de savoir de quoi il s'agit; mais moi, la chose m'intéresse au plus haut point. Le métier d'agent de police me semble la forme la plus amusante, l'expression suprême de la chasse: n'est-ce pas la chasse à l'homme? Comme je suis une chasseresse déterminée, vous comprenez l'intérêt que j'y prends. Je ne connais pas de plus grand plaisir que de chevaucher à travers la steppe, et de poursuivre les lièvres et les renards avec une meute de lévriers. Mais combien ce doit être plus beau, plus passionnant de suivre des hommes à la piste, de les relancer, de les pousser dans le filet! Faites-moi participer à ce plaisir diabolique dont vous jouissez.
- Vous vous trompez, dit Bedrosseff, c'est souvent un pénible, un triste devoir.
- Pour vous, peut-être, répliqua Dragomira; pour moi, ce serait une jouissance mêlée de peur; et voilà pourquoi je vous prie très sérieusement de me prendre comme agent de police. Croyez-moi; vous y aurez double profit. Pour moi, je ne serais pas fâchée de voir un homme qui aurait plus de sang-froid, de résolution, de finesse que moi.
- Un agent de police doué par la nature d'autant d'attraits serait véritablement impayable, dit Bedrosseff en riant.
- Alors, c'est une affaire décidée, dit Dragomira en lui tendant la main.
- C'est décidé, répondit le commissaire de police en lui touchant dans la main: voilà une bien bonne plaisanterie, en vérité...
- C'est très sérieux pour moi.
- Prenez-moi aussi à votre service, dit Henryka, je me figure que ce doit être extraordinairement intéressant.
- Comment? vous aussi? dit Bedrosseff en riant, alors je vais enrôler toutes les belles dames de Kiew, puisque je commence si glorieusement."
"Quelle folie, se disait-il à lui-même en descendant l'escalier, quelle folie d'aller soupçonner une jeune fille si inoffensive! Pikturno était peut-être bien son adorateur et elle a été la cause innocente de sa mort. Toute autre supposition serait une absurdité."
Cependant Dragomira se tenait debout et muette près de la fenêtre et écoutait en tenant serrée la main d'Henryka. Quand la porte se fut refermée et qu'elle se sentit en sûreté, son beau visage prit tout à coup une sombre expression de fanatisme, et ses yeux brillèrent d'un feu sinistre et cruel.
"Il est sur nos traces, dit-elle tout bas à Henryka.
- Comment? qu'a-t-il découvert? demanda Henryka dont les lèvres mêmes devinrent pâles.
- Il sait que Pikturno a été tué, et ses soupçons tombent sur nos gens du cabaret Rouge. Il sait aussi que je suis allée dans ce cabaret. Pour l'instant, le voilà tranquillisé, mais qui peut nous garantir, que, dans un jour, dans une heure, nous ne serons pas surpris et livrés au bourreau?"
Dragomira allait et venait à grands pas.
"Que veux-tu faire? demanda Henryka, après un silence.
- Avant que tout soit découvert, il faut frapper un coup prompt et décisif.
- Tu veux le tuer?
- Oui.
- N'est-ce pas un ami de tes parents, ton ami à toi?
- A partir de maintenant, ce n'est plus pour moi que l'ennemi de notre sainte communauté, l'ennemi de Dieu. Je ne peux pas l'épargner, ce serait un crime que d'avoir pitié de lui, ce serait nous perdre tous.
- Tu as raison.
- Sa mort est décidée, continua Dragomira, sa sentence prononcée, c'est moi-même qui l'exécuterai; c'est toi qui l'attireras dans le filet.
- Tu peux compter sur moi, dit Henryka. Qu'ai-je à faire?
- Tu le sauras quand il en sera temps. Le chasseur d'hommes va devenir gibier à son tour. Il ne m'échappera pas. Dès qu'il sera entre mes mains, je l'immolerai sans pitié à la grande cause que nous servons tous."
XII
DANS LE FILET
Le crime poursuit sa marche rapide: à chaque pas sa course redouble de vitesse. KRUMMACHER.
Le lendemain, une dame voilée vint le soir au bureau de police et demanda à parler à Bedrosseff. Comme elle avait l'air distingué, elle fut immédiatement annoncée et introduite. Au moment où elle entrait dans son cabinet; Bedrosseff se leva galamment pour lui offrir une chaise. Elle ferma rapidement la porte derrière elle et poussa le verrou.
"Personne ne peut nous entendre?" demanda une voix connue. Bedrosseff dut lui assurer qu'il n'y avait personne qui pût écouter, avant qu'elle écartât son voile, et il aperçut le visage pâle et ému d'Henryka.
"Vous, mademoiselle? dit Bedrosseff; mais qu'avez-vous? vous êtes hors de vous."
Il la conduisit à la chaise qu'il avait approchée de la sienne.
"Je suis venue pour vous faire part d'une importante découverte, dit Henryka, mais promettez-moi que personne ne saura que je vous ai renseigné. Il ne faut pas que Dragomira se doute en rien de la visite que je vous fais. Je veux avoir seule le mérite de vous mettre sur la piste.
- Quelle piste?
- J'ai découvert les assassins de Pikturno.
- Ah! vous voulez parler des gens du cabaret Rouge.
- Non! Ce ne sont pas eux.
- Qui alors?
- Ne m'interrogez pas. Venez avec moi, et sur-le-champ. Mais il faut vous habiller en paysan.
- Bon. Permettez-moi seulement de prendre quelques dispositions et d'emmener avec moi un de mes agents.
- Sans doute. Il faut qu'il s'habille comme vous.
- Rien de plus facile.
- Je vous attends dans le voisinage de notre maison et le plus tôt possible.
- Dans une demi-heure"
Henryka fit un signe d'assentiment. Elle tendit la main à Bedrosseff et partit pour changer de vêtements chez Sergitsch.
La demi-heure n'était pas encore écoulée que Bedrosseff arrivait près de la maison de M. Monkony en compagnie de Mirow, un de ses agents. A une cinquantaine de pas de la maison était arrêté un simple traîneau de campagne attelé de trois petits chevaux maigres. Dans le traîneau une femme à la taille élancée se leva et fit signe au commissaire de police qui approcha rapidement. C'était Henryka, avec les bottes, la jupe courte de percale, la pelisse en peau de mouton et le mouchoir de tête bariolé d'une paysanne petite-russienne. Elle l'accueillit en lui serrant la main. Bedrosseff et son compagnon montèrent dans le traîneau. Ils étaient habillés tous les deux en paysans petits-russiens, avec de grandes bottes, des pantalons bouffants et de longues redingotes en drap brun, grossier et velu, coiffés de bonnets en peau d'agneau et armés de poignards et de revolvers.
Henryka donna un signal au paysan Doliva qui conduisait et l'attelage se mit en mouvement.
Quand ils eurent laissé Kiew derrière eux, Bedrosseff commença à interroger Henryka avec son ton léger et enjoué. Celle-ci était préparée et elle répondit avec tant de finesse et de précision à toutes ses demandes, qu'il lui était impossible de concevoir le plus petite soupçon.
"Qu'est-ce qui vous a déterminée, ma chère et noble demoiselle, dit Bedrosseff, à me rendre un service si important?
- Votre dernière conversation avec Dragomira, dit-elle en souriant, l'envie de voir quelque chose de nouveau, d'extraordinaire, l'attrait qu'il y a à chercher le danger.
- Pour une jeune dame, ce n'est pas un motif absolument extraordinaire.
- Oh! c'est que j'ai du courage!
- Et comment avez-vous trouvé la piste des meurtriers?
- Par un hasard.
- Le hasard a été de tout temps le meilleur allié de la police.
- Une jeune fille de notre village, continua Henryka, allait un soir retrouver d'autres jeunes filles et des garçons qui se réunissaient pour filer, raconter des histoires et chanter. Elle vit, sans être aperçue, un jeune homme d'apparence distinguée qu'on emportait garrotté et bâillonné hors du cabaret situé près de Myschkow, sur la route de Kiew. Le jeune homme fut attaché sur un cheval et emmené du côté de la colline qu'on rencontre la première quand on va dans la forêt. Puis, on entendit plusieurs coups de feu. Un peu plus tard, les bandits revinrent sans le jeune homme. Ils avaient le visage noirci. De retour au cabaret, ils se mirent à boire tant et plus. Un d'eux donna un anneau d'or à la cabaretière.
- Cette femme était donc d'intelligence avec eux?
- Elle semblait connaître ces gens-là.
- Quel est son nom?
- Palachna Wotrubeschko.
- Et ka jeune fille... de votre village?
- Elle vous confirmera tout ce que je viens de vous dire, si vus lui demandez adroitement des explications.
- Croyez-vous que Pikturno soit enterré là-bas dans la forêt?
- Sans doute, puisque les assassins sont revenus sans lui et ont ensuite pris le large dans la nuit et le brouillard.
- Et vous croyez que c'étaient des voleurs?
- Non.
- Des conspirateurs?
- Peut-être que oui, peut-être que non.
- Alors quel pouvait bien être leur dessein?
- N'avez-vous jamais entendu parler des Dispensateurs du ciel?
- Oh! si, répondit Bedrosseff surpris; depuis des années, je poursuis cette secte cruelle et extravagante sans avoir jamais réussi à découvrir un de ses adeptes et à le faire châtier comme ils le méritent tous. Ces monstres-là sont sanguinaires comme des tigres et rusés comme des serpents.
- Maintenant, si vous prenez bien toutes vos précautions, et si vous procédez exactement comme je vous le dirai, vous réussirez à saisir les fils de cette horrible association.
- Vous êtes donc bien convaincue que Pikturno a été une des victimes de cette secte?
- Oui, pour ma part, j'en suis convaincue.
- Mais la jeune paysanne parlait de brigands.
- Pourquoi le coup n'aurait-il pas été fait par quelques scélérats payés pour cela? répondit Henryka; les instigateurs du meurtre peuvent bien ne pas être forcément les meurtriers.
- C'est juste, dit Bedrosseff, je vous remercie et je me mets entièrement sous votre direction.
- Et vous ne direz jamais que c'est moi qui vous ai révélé?...
- Jamais, pour aucun motif."
Cependant le traîneau continuait sa route. Ce n'était, à perte de vus, que champs couverts de neige, saules rabougris, misérables chaumières, ruisseaux et étangs glacés.
Enfin on approcha de la forêt et du cabaret suspect.
"Nous ferons mieux de ne pas nous arrêter devant la maison, dit Henryka. Nous pourrions éveiller des soupçons; sans compter qu'il ne serait pas impossible que l'on me reconnût, malgré mon déguisement. Voici quel serait mon plan: quitte la route ici et faire halte dans la forêt. Moi, je reste à garder les chevaux. Pendant ce temps-là, vous, votre agent et mon cocher, qui est bien connu dans l'endroit, vous vous rendez à pied au cabaret. Du moment que vous serez avec lui, on vous prendra tous les deux pour des paysans des environs. Mais n'oubliez pas d'allumer vos pipes auparavant. Dans cette saison, un paysan qui n'a pas sa pipe allumée n'est pas un paysan.
- J'admire votre prudence, qui pense à tout, dit galamment Bedrosseff. Il est facile d'obéir à une conductrice si intelligente et si habile."
Tout se passa exactement comme le voulait Henryka. Le traîneau quitta la route et tourna dans le bois. On ne pouvait plus avancer qu'au pas, car la nuit était venue et les étoiles et la neige ne donnaient qu'une faible clarté. Doliva arrêta les chevaux au milieu d'un fourré; Henryka prit les rênes et les trois hommes descendirent du traîneau.
"Je voudrais pourtant prendre d'autres dispositions, dit le commissaire de police; il n'est pas possible de vous laisser seule en cet endroit. Un malheur pourrait si facilement vous arriver! - Je n'ai pas peur, répondit Henryka.
- Cela ne fait rien; je veux vous laisser mon agent, dit Bedrosseff, il suffit que votre cocher m'accompagne.
- A votre idée," répondit Henryka/
Elle avait aussi prévu cette modification à son plan.
L'agent lui prit les rênes. Bedrosseff tira son briquet et alluma sa pipe.
"Si je le trouve nécessaire, je donnerai un signal, dit-il; dès que vous entendrez un coup de feu, arrivez vite à mon aide."