Part 18
Dragomira laissa glisser sa pelisse et ôta son bachelick. Et maintenant, debout, dans sa logue robe de velours noir, elle avait quelque chose de surhumain, de surnaturel. Toute couleur avait disparu de son beau visage sévère; seuls, ses grands yeux bleus brillaient d'une lueur étrange. Elle se prosterna devant l'image du Christ en croix et pria longtemps avec ferveur; puis elle se releva subitement, saisit Soltyk par la main et l'entraîna avec elle devant la cheminée. Là, elle s'assit de nouveau; quant à lui, il resta debout en proie à une émotion indicible.
Les aiguilles étaient sur minuit. Presque au même instant, le bruit lointain de douze coups sonnant à quelque horloge de la ville se fit entendre. Les bougies du candélabre s'éteignirent soudain d'elles-mêmes. Une profonde obscurité et un silence sinistre régnèrent dans la salle.
Quelque chose d'incompréhensible se mit alors à flotter lentement dans la salle et à la remplir. C'était à la fois une scintillation douce et tremblante, un murmure à peine perceptible et un parfum léger et subtil qui caressait les sens. Une brume diaphane montait du sol et se massait peu à peu. Enfin une forme à grands contours indécis se dressa, s'approcha, s'éleva en l'air et s'évanouit.
"Qu'est-ce que cela? demanda Soltyk à voix basse.
- Je ne sais pas.
- Peut-on forcer les morts qui nous étaient chers à apparaître devant nous?
- Oui.
- De quelle manière?
- Concentrez toutes vos pensées, tous vos sentiments, toute votre volonté sur cette personne que vous voulez voir."
Il y eut un moment de silence, puis le rideau s'ouvrit et l'on distingua une haute forme d'homme.
"Mon père, murmura Soltyk.
- Parlez-lui.
- Puis-je m'approcher de lui?
- Vous pouvez tout ce que vous voulez."
Soltyk sortit un revolver de sa poche.
"Me permettez-vous de tirer sur l'apparition? demanda-t-il.
- Pourquoi non? répondit Dragomira. Tirez!"
Un éclair, une détonation, un peu de fumée. La forme était toujours là debout.
"Incrédule!" s'écria une voix sourde qui semblait venir de la tombe.
Soltyk s'avança d'un pas résolu vers l'apparition et cherche à saisir la blanche et ondoyante draperie; mais elle fuyait comme un brouillard entre ses doigts, et la figure disparut à ses regards.
"J'ai offensé l'esprit, dit-il.
- Il semble."
Soltyk revint près de Dragomira.
"C'est en vain que je me mets en défense contre ce que je vois et entends ici, murmurait-il, il faut que j'y croie, malgré moi. Si je ne deviens pas fou auparavant, vous réussirez sans aucun doute à me convertir."
Alors apparut une deuxième figure, celle d'une femme dont les yeux étaient attachés sur le comte avec l'expression d'un amour céleste.
"Oh! ma mère! s'écria-t-il.
- M'entends-tu, mon enfant?
- Oui.
- Pourquoi t'es-tu détourné de Dieu? Retourne à lui, pendant qu'il en est encore temps. Je prie pour toi auprès du Tout-Puissant. Il aura pitié de toi.
- D'où viens-tu? demanda Soltyk d'une voix tremblante.
- De bien loin.
- Et où vas-tu?
- Dans les sphères supérieures. Je suis emportée loin des lourdes vapeurs de la terre vers les espaces sacrés des étoiles. Adieu, mon enfant, adieu!
- Adieu!"
L'apparition s'évanouit et avec elle la lueur mystérieuse et le parfum. De nouveau régnèrent l'obscurité et le silence.
"A quoi pensez-vous maintenant? demanda Dragomira.
- A ma soeur."
Soudain la lueur apparut de nouveau, et l'on eût dit qu'un jardin en fleurs exhalait tous ses parfums dans la salle. Un petit nuage était étendu sur le sol, devant le rideau. Il s'entr'ouvrit doucement et un enfant en sortit, une petite fille d'environ dix ans, vêtue d'une robe blanche garnie de rubans bleus. Elle levait d'un air joyeux sa jolie tête entourée de boucles noires flottantes, et attachait sur Soltyk ses grands yeux sombres. Elle lui tendit ses bras nus, et, avec un charmant sourire, lui cria d'une voix fraîche et mélodieuse:
"Boguslaw, tu es là! Il y a si longtemps que tu n'as joué avec moi! Viens, viens donc! Il faut que je parte bientôt."
L'effet fut tout puissant. Le comte fit deux pas en avant, tomba à genoux, se cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer. Il sentit deux bras qui l'entouraient légèrement, comme dans un rêve où les corps n'existent pas, et deux petites mains qui le touchaient, parfumées et froides comme des feuille de roses couvertes du givre du printemps. Un frisson lui parcourut le corps; ce n'était pas un frisson d'épouvante, mais un doux frémissement de joie et d'espérance.
"Reste près de moi, dit-il en suppliant.
- Je ne peux pas, répondit l'apparition, mais tu as là celle qui ne t'abandonnera pas.
- Dragomira?
- Oui. Elle te montrera la route du bonheur terrestre et celle du salut éternel. Adieu. Ne m'oublie pas. Je pense souvent à toi."
L'apparition s'éleva lentement, comme un nuage qui plane. C'est en vain que Soltyk cherchait à l'atteindre et à la serrer dans ses bras. Elle riait doucement et lui échappait comme un insaisissable papillon. Sa robe flottait toujours; ses boucles ondulaient encore vaguement. Puis tout se retrouva soudain plongé dans les ténèbres. La mélodie mystérieuse qui vibrait doucement dans la salle s'arrêta, le parfum des fleurs s'évanouit.
"C'est assez, dit le comte, en revenant lentement et pas à pas vers Dragomira. Je suis dans un état qui touche à la folie.
- Cela ne dépend pas de moi.
- Faites apporter de la lumière."
Dragomira sonna. Le vieillard arriva aussitôt avec sa lanterne et ralluma les bougies du candélabre qui donnèrent de nouveau une lumière tranquille et claire.
"Ecarte le rideau, ordonna le comte."
Le vieillard échangea un regard imperceptible avec Dragomira et fit ce qu'on lui avait commandé.
"Va-t'en maintenant."
A peine le vieillard s'était-il éloigné qu'une musique douce et plaintive recommençait à vibrer dans la salle. Une blanche figure s'éleva du sol à la lueur brillante des bougies.
"Doutes-tu encore? demanda une belle voix, pleine et majestueuse comme les notes d'un orgue.
- Non! non!" répondit Soltyk d'une voix étouffée.
L'apparition s'était au même instant dissipée comme une vapeur.
"Croyez-vous en moi, maintenant?" demanda Dragomira.
Au lieu de répondre, le comte tomba à genoux devant elle et cacha son visage tout pâle dans le sein de la jeune fille. Dragomira le regarda paisiblement, sans raillerie, mais aussi sans pitié.
IX
A BAS LE MASQUE
"Oh! tu es cruelle! tu fais mourir tout ce qui t'aime." LOPE DE VEGA.
M. Oginski remarquait avec chagrin que les joues de sa fille pâlissaient de jour en jour. Elle, qui autrefois badinait, riait, chantait du matin au soir, restait maintenant toujours silencieuse et sérieuse. Il tint conseil avec sa femme qui chercha à le consoler; mais ils furent aussi heureux l'un que l'autre, lorsque Anitta leur demanda la permission de prendre des leçons de peinture. Ils virent avec plaisir qu'elle cherchait à se distraire. Elle passa ainsi bien des matinées chez son maître, espèce de vieil original polonais. Il ne leur vint pas non plus le moindre soupçon à l'occasion des fréquentes sorties qu'elle fit le soir sous prétexte d'aller visiter le vieux peintre. N'était-ce pas Tarass, le vieux, le fidèle, le sûr Tarass qui l'accompagnait chaque fois?
Personne ne se doutait que ces leçons n'étaient pour Anitta qu'un moyen d'être plus libre, et que le temps qu'elle passait hors de chez ses parents, elle l'employait surtout à observer Dragomira, de concert avec son fidèle Cosaque, et à la surveiller dans ses allées et venues.
Un soir, ils l'avaient suivie jusqu'au cabaret Rouge. Dragomira, qui se croyait espionnée par des agents du jésuite, s'arrêta subitement et vint droit à eux.
"Qu'y a-t-il pour votre service? dit-elle en regardant Anitta bien en face. Depuis quelque temps vous êtes toujours sur mes talons? Que désirez-vous...?"
Elle s'interrompit tout à coup.
"Serait-ce possible? s'écria-t-elle. Anitta? vous ici?
- Oui, moi! répondit Anna, encore tremblante de surprise, mais elle se remit rapidement.
- Et vous désirez?...
- Je veux vous dire, reprit Anitta, de plus en plus décidée et calme, que l'on voit dans votre jeu. Je vous tiens pour une coquette; je sais maintenant que vous poursuivez des plans qui craignent la lumière, que vous...
- Qu'en savez-vous? murmura Dragomira en saisissant brusquement Anitta par le poignet.
- Lâchez-moi, dit Anitta avec énergie, vous ne me ferez pas peur."
Elle repoussa Dragomira et recula d'un pas.
"Que savez-vous de mes plans, demanda de nouveau Dragomira.
- Peu de chose, mais assez pour comprendre que par votre fait Zésim Jadewski court un danger sérieux. Vous avez aussi tendu vos filets autour du comte Soltyk. C'est bien, celui-là je vous l'abandonne; mais cessez de vouloir faire votre victime de Zésim.
- En vérité? dit Dragomira d'un ton railleur. Vous me faites cadeau de Soltyk comme s'il était votre esclave; et je dois vous donner Zésim en échange. Malheureusement, je ne peux pas plus disposer de lui que vous du comte.
- Ne déplacez pas la question, dit Anitta avec vivacité, vous ne me comprenez que trop bien. Je veux que vous renonciez à Zésim, non pas pour m'être agréable, à moi, mais parce que vous ne pouvez que causer sa perte comme celle de bien d'autres. Il y a quelques chose en jeu, que je ne comprends pas encore; mais je sens que Zésim est en danger tant qu'il respire le même air que vous.
- Tu prends une peine inutile, répondit Dragomira avec une froide majesté, tu ne comprends pas, pauvre jeune fille, mais il est une chose que tu comprendras peut-être, c'est que je l'aime et qu'alors je veux le sauver, car c'est toi qui perds son âme, et non pas moi.
- Tu l'aimes? s'écria Anitta. Toi!... toi, autour de qui flotte une odeur de sang!
- Tais-toi!
- Non, je ne me tairai pas. C'est toi qui as tué Pikturno. Quiconque t'aime, tu le tues. Tu immoleras aussi Zésim. Dans quelle intention? je ne le sais; mais tu désires son sang. C'est mon coeur qui me le dit; aussi je briserai le filet dans lequel tu le tiens prisonnier. Il est encore temps. Délivre-le.
- Jamais.
- Alors prends garde!
- Folle! C'est à toi à prendre garde.
- A bas le masque! s'écria Anitta, laisse le monde voir ce visage avec lequel tu te glisses la nuit comme une louve à travers les rues. Avoue donc tes actes!"
Dragomira se demanda un moment si elle n'étendrait pas à l'instant même Anitta à ses pieds, si elle ne fermerait pas d'un coup du froid acier la bouche qui l'accusait avec tant de violence. Mais elle se dit qu'Anitta ne savait rien et ne pouvait rien savoir, que rien n'était encore perdu, que cette jeune fille ne faisait qu'obéir à un vague pressentiment, tandis qu'un coup de poignard, donné ne pleine rue, perdrait tout et pourrait bien la livrer elle-même au couteau de l'exécuteur.
"Quels actes? répondit-elle d'un ton redevenu tout à coup froid et tranquille. Quelles folles idées te tourmentent? Si j'appartenais par hasard à une société secrète qui veuille le bien de notre peuple, serait-il généreux de me trahir? Qui peut affirmer que c'est moi qui ai entraîné Pikturno à la mort? S'il m'avait aimée; si, désespéré de ma froideur, il avait mis fin à sa vie, en serais-je responsable? Il peut tout aussi bien avoir été un traître que ses compagnons ont jugé.
- C'est possible, dit Anitta, je veux bien le croire et respecter ton secret; mais rends la liberté à Zésim.
- Je ne le peux pas.
- Alors je le sauverai, malgré toi.
- Essaye.
- Tu veux la guerre? continua Anitta, soit! Tu ne me connais pas; je ne crains rien, pas même la mort. Une de nous périra, toi ou moi.
- Dieu est avec moi! s'écria Dragomira.
- Ne blasphème pas!"
Anitta se retournait pour s'en aller.
"Encore un mot!"
Dragomira la suivit et la prit par la main.
"Ne dis rien; j'ai pitié de toi; ce serait une douleur pour moi si tu devenais la victime de ton amour.
- Tu ne m'intimideras pas, dit Anitta; j'ai autant à perdre que toi, pas plus, pas moins."
Elle s'éloigna avec Tarass. Dragomira la suivit longtemps du regard; puis, au lieu d'entrer dans le cabaret Rouge comme elle en avait eu le dessein, elle revint chez Sergitsch, en faisant un détour. Là elle redevint la brillante et coquette femme du monde aux pieds de laquelle se prosternait toute la jeunesse de Kiew. Anitta rentra chez elle, quoique peu émue et animée, mais satisfaite d'elle-même. Elle sentait tout d'un coup toute sa force. La courageuse et pure enfant n'eut pas peur un seul instant à l'idée de la lutte qu'elle avait engagée. Mais elle était prudente; elle examina toutes les chances, pour ou contre, et songea à ses alliés. Avant tout, il y avait le P. Glinski. Elle lui écrivit immédiatement un billet qu'elle confia à Tarass, et le lendemain, pendant que ses parents étaient en soirée, elle attendit son vieil ami dans son petit boudoir.
"Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? demanda le jésuite en souriant, t'es-tu enfin convertie? Puis-je féliciter mon cher comte?
- Féliciter le comte?... Mais il ne pense plus à moi.
- A qui donc?
- Ne plaisantez pas, reprit Anita, j'ai à vous parler sérieusement. Il faut nous donner la main, agir d'un commun accord.
- Dans quelle intention?
- Contre une ennemie commune, contre Dragomira Maloutine."
Glinski resta muet de surprise un moment.
"Que sais-tu sur son compte?
- Elle a tendu ses filets autour de Soltyk et de Zésim en même temps. Il s'agit pour vous de sauver le comte, pour moi de sauver Zésim à qui appartiennent mon coeur et ma vie. Si Dragomira était tout simplement une coquette, je serais trop fière pour le lui disputer. Mais elle appartient à une société secrète, qui poursuit l'exécution de plans politiques considérables et dangereux. Elle ensorcelle les hommes qui l'approchent, uniquement pour les faire servir aux desseins de sa société. Pikturno est devenu la victime de cette association mystérieuse, et Dragomira n'hésitera pas davantage à faire périe le comte et Zésim, si elle le juge nécessaire à ses projets.
- D'où sais-tu que Pikturno est mort de la main de Dragomira?
- Je ne dis pas cela; mais elle est pour quelque chose dans sa fin sanglante.
- Ce sont des idées que tu te fais.
- Non, j'en suis convaincue. Un hasard m'a mise sur la voie, et Dragomira me l'a pour ainsi dire avoué elle-même.
- C'est bon à retenir.
- J'ai encore plus que cela à vous dire, mais je désire que vous ne fassiez riens sans moi; et, avant tout, il faut que vous me promettiez de ne plus me tourmenter avec Soltyk.
- Je t'en donne ma parole."
Le jésuite tendit sa main à Anitta, et elle la lui baisa dans un transport de joie enfantine.
Le P. Glinski, attentif à en perdre la respiration, écouta le récit qu'elle lui fit de son étrange aventure, et quand elle eut terminé, il se félicita d'avoir trouvé une alliée si avisée et si énergique.
De retour à la maison; le P. Glinski résolut de faire une dernière tentative auprès du comte.
"Permettez-moi, lui dit-il, d'appeler votre attention sur le danger où vous êtes.
- Vieilles histoires.
- Je vous ai déjà dit que Dragomira avait des plans bien arrêtés par rapport à votre personne.
- Pouvez-vous me dire quelque chose de plus sur ces plans? dit Soltyk d'un ton moqueur.
- Oui.
- Eh bien, éclairez-moi.
- Dragomira appartient à une société secrète."
Soltyk fronça le sourcil.
"Il faut que je vous rendre avertissement pour avertissement, cher père Glinski, dit-il d'un air sérieux; il n'est pas bon de parler de ces choses-là, et il est encore plus dangereux de chercher à pénétrer dans les secrets d'autrui. Si Dragomira, ce que je ne crois pas, est réellement mêlée à une entreprise de ce genre, cela prouve qu'elle n'est pas une jeune fille ordinaire, et nous n'avons aucune raison de la trahir et de provoquer la vengeance de ses associés.
- Comme Pikturno.
- Eh bien, Pikturno?...
- On l'a tué, parce qu'il ne savait pas se taire. Peut-être son sang a-t-il souillé cette petite main blanche que vous aimez tant à baiser.
- Quelle absurdité!
- Je ne suis pas seul à connaître ces ténébreux manèges. On chuchote déjà çà et là. Ce serait effrayant si vous tombiez dans ces pièges.
- Eh bien que dit-on?
- On parle d'une conspiration?"
Soltyk regarda le jésuite et se mit à rire.
" Pourquoi riez-vous?
- Je ris de vous voir si bien informé.
- Ce n'est donc pas une conspiration.
- Vous me tenez pour initié, à ce que je vois, dit le comte: je ne le suis pas, mais je puis vous dire que Dragomira n'est engagée dans aucune affaire qui puisse la mettre en conflit avec les lois existantes. En voilà assez sur ce sujet."
Le comte le congédia fièrement d'un signe de la main, et le jésuite se retira.
"Donc, pas de conspiration, se disait-il à lui-même. Alors, qu'est-ce? Oui, qu'est-ce?"
Glinski s'assit près de sa cheminée et se mit à réfléchir. Tout à coup, il lui vint une pensée dont il eut lui-même peur. Il appuya sa main sur son front. Et pourquoi pas? Dans ce pays, où l'on voit les plus incroyables contrastes, les plus singulières aberrations, où la nature semble un sphinx qui propose tous les jours aux hommes de nouvelles énigmes, tout est possible.
Mais une jeune fille d'ancienne et bonne famille, une jeune fille distingués, riche, belle, bien douée, faite pour être heureuse et rendre heureux, était-ce possible qu'elle eût adopté ces doctrines extravagantes, confinant à la folie, qu'elle se fût engagée dans cette route ténébreuse et souillée de sang? Non, ce n'était pas possible. Et pourtant? N'avait-on pas vu, au milieu de ce siècle, une noble dame, une demoiselle d'honneur de l'impératrice, devenir la Mère de Dieu des Adamites de Hlistow, cette secte de fous frénétiques? Dragomira pouvait suivre la même voie. Mais n'était-il pas dangereux de soulever une si effroyable accusation avant d'avoir des preuves précises? Et pour le moment ces preuves manquaient.
Le P. Glinski pesa tout; il ne laissa de côté aucune circonstance, si petite qu'elle fût. Il en arriva finalement à cette conclusion que rien n'était perdu, et il s'arrêta à l'opinion d'Anitta.
Une conspiration? N'était-ce pas suffisant pour exciter la vigilance de la police et pour faire entourer Dragomira et ses associés d'un réseau d'espions prêts, quand viendrait le moment décisif, à les livrer tous aux tribunaux?
Le but pouvait de cette façon être atteint sûrement et promptement. Il ne fallait donc pas avoir recours à d'autres moyens qui seraient peut-être illusoires et dangereux.
Il était désormais bien décidé. Il écrivit à la hâte l'indispensable sur une feuille de papier et l'envoya immédiatement par un homme sûr au commissaire de police Bedrosseff.
X
NOUVELLES MINES
Maintenant, à l'aide, formules magiques et amulettes! SHAKESPEARE, Henri IV.
C'était un petit cabinet intime que celui où Bedrosseff reçut le jésuite. Il lui tendit la main et lui offrit un cigare que Glinski prit et alluma; puis ils s'assirent l'un près de l'autre sur un petit sopha de cuir et causèrent.
"Je viens vous parler d'une affaire très délicate, dit le jésuite doucement, et je compte sur votre discrétion.
- J'espère que vous la connaissez? S'agit-il de quelque nouveau tour de votre comte? Faut-il arriver comme un ange sauveur?
- Ma foi, il s'agit bien de quelque chose comme cela. Le comte Soltyk est possédé depuis quelque temps par une passion insensée pour une jeune dame, qui est certainement de bonne famille et qui pourrait à la rigueur lui faire une femme convenable. Mais elle est dangereuse pour lui à un autre point de vue.
- Quelle est cette dame?
- Une demoiselle Maloutine.
- Dragomira,
- Vous la connaissez?
- Si je la connais? Je connais ses parents; elle, je la connais dès l'enfance, et je suis même en relation avec elle, ici, à Kiew.
- Ainsi, vous la connaissez bien?
- Oui."
Glinski regarda le commissaire de police bien en face.
"La croyez-vous capable d'un assassinat?"
Bedrosseff éclata de rire.
"Comment une idée aussi folle vous est-elle venue?
- Vous la regardez donc comme incapable d'accomplir ou de provoquer un pareil acte, même sous l'empire de motifs qui peuvent égarer une âme exaltée et l'entraîner au fanatisme?
- Mais, mon révérend père, Dragomira n'est ni fanatique ni égarée. Elle est au contraire très froide, très prudente et très raisonnable.
- Vous êtes convaincu qu'elle est incapable d'exaltation?
- Tout à fait incapable.
- D'exaltation politique aussi?
- De toute espèce d'exaltation.
- Mais il est démontré qu'elle a des fréquentations secrètes.
- Avec qui?
- Avec le marchand Sergitsch.
- Je le connais; c'est un ami de sa mère, un brave homme, tranquille, inoffensif.
- Elle s'habille en homme chez lui et fait des visites nocturnes au cabaret Rouge.
- C'est bien possible.
- N'est-ce pas un lieu suspect?
- Oui, mais cela ne prouve rien. Le lieutenant Jadewski adore Dragomira. Elle lui laisse espérer sa main; mais elle essaye d'abord adroitement de voir si elle ne pourrait pas devenir comtesse Soltyk. Elle favorise le comte ouvertement devant le monde; elle lui cache ses relations avec Zésim, et par conséquent ne peut voir l'officier qu'en cachette. D'où ses promenades nocturnes. Vous voyez que tout cela est aussi innocent que possible. Dragomira est irréprochable à tous égards. Ce n'est pas même une coquette dans le sens ordinaire du mot. Elle est tout bonnement assez avisée pour vouloir conquérir la main d'un magnat riche et considérable. Ce n'est pas un crime.
- Mais on ne la croit pas étrangère à la mort de Pikturno.
- Je connais aussi cette histoire-là. Il est probable que Dragomira a été l'occasion d'un duel à l'américaine entre Soltyk et Pikturno, et que le dernier a eu la boule noire.
- Malgré tout ce que vous me dites, je crains des machinations politiques dans lesquelles on pourrait bien entraîner le comte.
- Je vous répète qu'il s'agit d'affaires d'amour, répliqua Bedrosseff en souriant, néanmoins je ferai tout mon possible pour tirer la chose au clair, et je prends bonne note de votre avertissement.
- Vous ferez surveiller Dragomira?
- Oui.
- Ne feriez-vous pas bien aussi de demander quelques explications à la jeune fille elle-même, comme ami de sa mère? Votre regard perçant démêlerait peut-être bien des choses qui nous échappent à nous autres.
- Je ne demande pas mieux. De votre côté essayez tout de suite de détourner autant que possible le comte de Dragomira; occupez-le, donnez-lui des distractions.
- Je n'y manquerai pas, et dès que je saurai du nouveau, je vous en préviendrai immédiatement."
Les deux hommes se séparèrent en se donnant une chaude poignée de main, avec un sourire qui, chez le commissaire de police, voulait dire: Tu es quelque peu naïf, mon ami, pour un jésuite; et cher le Père: Tu n'as pas la vue bien longue, mon ami, pour un commissaire de police. Cependant Bedrosseff fit appeler sur-le-champ le plus adroit et le plus expérimenté de ses agents, pour bien s'entendre avec lui et lui donner les instructions nécessaires.
A la même heure, le jésuite expédiait un courrier à Tarajewitsch, un parent du comte. Soltyk le voyait autrefois avec plaisir et avait passé avec lui mainte nuit joyeuse. Tarajewitsch arriva aussitôt et trouva l'hôtel de l'Europe, où il descendait, le jésuite qui l'attendait déjà. Les deux hommes s'entendirent promptement et conclurent sur-le-champ une alliance intime; car Tarajewitsch était toujours à la disposition de quiconque avait de l'argent à lui donner et de belles promesses à lui faire; et le jésuite ne regardait pas à appuyer son éloquence de quelques banknotes de roubles à l'effigie de Catherine II.
Une heure plus tard, l'honnête Tarajewitsch se précipitait avec tout l'empressement d'un parent affectueux dans le cabinet du comte.
"Cher Bogislaw, s'écria-t-il en le serrant dans ses bras et en lui donnant deux baisers retentissants, nous voilà encore ensemble à Kiew! Je voulais te faire un grand plaisir et voilà pourquoi je suis venu à l'improviste. Naturellement, je demeure chez toi, et nous allons fièrement nous amuser pendant quelques jours."