Part 17
Il était dix heures du soir quand le P. Glinski et le comte sortirent du château. Tous les deux s'étaient habillés en paysans petits-russiens; et, dans ces deux hommes vêtus de gros drap velu et de longues pelisses en peau de mouton, personne n'aurait soupçonné le plus riche magnat de la ville, le favori des femmes, et un membre de la fine et intelligente Société de Jésus. Glinski conduisit le comte, en faisant des détours, par des ruelles étroites et solitaires, dans la rue où se trouvait la maison du marchand Sergitsch. Il y avait en face de cette maison un petit débit d'eau-de-vie. Les deux hommes y entrèrent et s'assirent sur un banc de bois vermoulu, dans un nuage de fumée de tabac, au milieu de cochers et d'ouvriers à moitié ivres. Ils restèrent là jusqu'au moment où un petit juif maigre, vête d'un caftan noir, entra et fit un signe au jésuite. Celui-ci se leva aussitôt et sortit avec Soltyk. Ils se postèrent alors sur le trottoir, tout contre le mur de la maison, debout dans l'ombre et l'oeil fixé sur la porte du marchand devant laquelle brûlait une lampe.
Une dame ne tarda pas à arriver. Elle marchait d'un pas rapide. Une longue pelisse dissimulait sa haute taille élancée et un voile épais couvrait son visage. Pourtant le comte ne douta pas un seul moment que ce fût Dragomira. Elle seule avait ce port de tête fier et triomphant; elle seule avait cette démarche exquise, à la fois majestueuse et élastique. Quand elle eut disparu dans la maison du marchand, le P. Glinski se tourna vers Soltyk en l'interrogeant du regard.
"C'est elle, sans aucun doute, murmura le comte, mais cela ne me suffit pas; je veux être absolument sûr. Venez."
Les deux hommes traversèrent la rue et s'arrêtèrent juste devant la maison de Sergitsch. Pour ne pas éveiller de soupçons, le P. Glinski tira de sa poche une petite pipe, la bourra avec du tabac et tint tout prêts son briquet et son amadou. Au bout de quelque temps la porte s'ouvrit; alors il tourna le dos, battit le briquet et posa l'amadou allumé sur sa pipe, pendant que le comte, les cheveux rabattus sur le front, regardait Dragomira en plein visage. C'était bien elle qui sortait habillée en homme. A la vue des deux hommes, elle resta un instant interdite, puis elle partit à grands pas dans la rue.
"Que signifie ce travestissement? murmura Soltyk, quelque aventure d'amour?
- Non, répliqua Glinski à voix basse, cette jeune fille est de pierre, et la pierre ne prend pas feu si facilement. Il s'agit ici de tout autre chose.
- Je veux la suivre, dit Soltyk.
- Gardez-vous en bien, dit le jésuite, vous gâteriez peut-être tout ce que je suis parvenu à faire à force de sagacité et de peine.
- Je serai très prudent, répondit le comte, mais je veux une certitude."
Il quitta le jésuite et suivit Dragomira en toute hâte. Malgré l'avance qu'elle avait, il l'eut bientôt rejointe. Elle ne le remarqua que lorsqu'ils furent arrivés près du cabaret Rouge. Elle s'arrêta subitement pour le laisser passer et le regarda bien en face. Soltyk eut l'heureuse idée de faire l'ivrogne. Il se mit à tituber et à chanter d'une voix contrefaite et rauque une chanson de Cosaque. Dragomira s'y laissa tromper. Elle entra dans le cabaret et ne conçut pas plus de soupçon lorsque le comte entra derrière elle, et, frappant du poing sur la table, demande de l'eau-de-vie.
Il n'y avait avec eux dans le cabaret que Bassi Rachelles, qui disparut aussitôt qu'elle eut échangé quelques paroles avec Dragomira, et immédiatement le dompteur Karow entra dans la salle.
A la vue de ce bel athlète, Soltyk eut un mouvement de rage; mais il se contint, vida son verre d'eau-de-vie, laissa tomber sa tête dans ses bras croisés sur la table et fit semblant de dormir.
Karow s'était assis près de Dragomira et causait avec elle à voix basse.
"Depuis quelque temps, on observe chacun de vos pas, dit-il, je ne suis venu que vous en avertit.
- Qui est-ce qui m'observe? demanda Dragomira, la police?
- Non. On a vu à plusieurs reprises dans le voisinage de votre maison et devant celle de Sergitsch un juif qui nos est connu comme agent des jésuites.
- Le P. Glinski est là-dessous.
- Très probablement. Je ne puis que vous conseiller de rester quelque temps sans venir dans ce cabaret et sans recevoir la juive chez vous.
- Vous avez raison. Je vous remercie."
Quand Dragomira fut sortie du cabaret pour retourner chez Sergitsch, elle entendit tout à coup des pas lourds derrière elle. Elle s'arrêta, et, lorsqu'elle eut reconnu le paysan ivre, voulut continuer son chemin. Mais une main se posa brusquement sur son bras, et deux yeux sombres et interrogateurs la regardèrent en plein visage.
"Dragomira!" dit une voix connue.
La courageuse et fière jeune fille reprit immédiatement possession d'elle-même.
"C'est vous? dit-elle d'une voix calme; dans quelle intention me poursuivez-vous sous cet accoutrement?
- Vous me le demandez? reprit le comte; vous ne savez donc pas encore ce que je ressens pour vous?
- Alors vous êtes jaloux?
- Oui."
Dragomira se mit à rire.
"Quel est cet homme, continua Soltyk, avec qui vous aviez un rendez-vous? On m'a dit que vous aimiez Jadewski, mais maintenant je vois que votre coeur appartient à un tout autre homme. Nommez-le-moi; un de nous deux doit mourir."
Dragomira rit de nouveau.
"Voici ma main. Cet homme n'est ni mon adorateur ni mon ami.
- Si ce que vous dites est vrai, je comprends pourquoi on m'engage à me défier de vous. Qu'est-ce que toutes ces relations mystérieuses? Quel est ce secret que vous mettez tant de soin à cacher, au monde et à moi?
- Cela m'a tout l'air d'un interrogatoire. Mais qui vous dit que je sois disposée à vous répondre? On vous avertit de vous défier de moi? Vous ai-je jamais demandé de vous fier à moi? Ai-je pris la peine de vous lier à moi? Vous êtes libre; allez-vous-en, je ne vous retiens pas.
- Dragomira, s'écria le comte en lui saisissant les mains, est-ce que je mérite ces reproches, ce langage? Vous savez, vous devez savoir que rien au monde ne pourrait me déterminer à vous fuir. Je ne suis pas un des ces fats qui se contentent de voltiger çà et là comme des mouches dans les salons. J'espère que vous me regardez comme un homme et que vous me reconnaissez le courage de vous aimer, même quand vous seriez une conspiratrice.
- Je ne conspire pas.
- Que faites-vous alors, Dragomira? Laissez donc enfin tomber le masque; est-ce que je ne mérite pas votre confiance? Ne voulez-vous pas de moi pour votre allié? Et si vous ne me trouvez pas digne de ce rôle, ne voulez-vous pas me prendre pour instrument? Je suis capable d'obéir; oui, je vous suivrais partout où vous voudriez me conduire, dans tous les dangers, à la mort, s'il le fallait."
Dragomira le regarda longtemps, puis elle lui tendit la main.
"Je vous remercie, dit-elle, mais pour le moment, contentez-vous de savoir que je crois en vous et que je ne me défie pas de vous. Je sais que vous ne me trahirez pas, mais le secret que je tiens caché, même pour vous, ne m'appartient pas. Patientez encore trois jours, puis je vous répondrai. Etés-vous satisfait?
- Oui."
Soltyk accompagna Dragomira pendant quelque temps, et la quitta sur son ordre formel.
Le lendemain matin, elle partait de chez elle avec Karow. Ils portaient des costumes de paysans. Un chariot rustique les attendait dans le voisinage; ils y montèrent et se mirent en route à travers la brume blanche et scintillante de l'hiver, pour aller trouver l'apôtre à Myschkow.
VII
NOUVEAU PAS VERS LE BUT
"Tout visage est comme un livre où se trouvent d'étranges choses." SHAKESPEARE (Macbeth.)
Pendant trois longs jours, qui lui parurent une éternité, le comte attendit un message de Dragomira. Le soir du troisième jour, Barichar, sous la livrée d'un domestique de grande maison, apparut au noble club où jouait Soltyk et lui remit une lettre. Le comte la parcourut.
"J'y vais;" dit-il. Il glissa une pièce de monnaie dans la main de Barichar, descendit promptement l'escalier, sauta dans sa voiture, rentra chez lui et fit sa toilette avec un soin méticuleux.
Une heure plus tard, sa voiture s'arrêtait devant la maison de Dragomira. Il la renvoya et monta l'escalier conduit par Barichar. Celui-ci ouvrit la porte et Soltyk se trouva dans une chambre de réception. Au moment où il ôtait sa pelisse, Dragomira vint à lui et lui tendit la main.
"Etes-vous seule? demanda-t-il en portant la main de la jeune fille à ses lèvres.
- Oui."
Dragomira retira doucement sa main et s'assit devant la cheminée. Le comte, les deux mains posées sur le dossier du fauteuil qu'elle lui avait indiqué, cherchait à lire sur son visage. Mais ce visage était froid et fermé comme d'habitude, et les beaux yeux bleus avaient pareillement leur éclat glacial.
Malgré son émotion, Soltyk remarqua que Dragomira s'était faite belle pour lui. C'était la première fois qu'il la voyait à la maison en négligé, dans cette mise que les jolies femmes soignent avec un art raffiné. On eût dit qu'elle avait été surprise et dérangée au milieu de son repos, et que, pour le recevoir, elle avait passé à la hâte le premier vêtement venu. Et cependant l'harmonie la plus exquise régnait dans sa toilette, dont toutes les parties allaient ensemble comme les accords de la plus séduisante mélodie. Sous le velours rouge de sang et la zibeline brun-doré de sa jaquette aux larges manches qu'elle avait laissée ouverte, la soie bleue de son peignoir et les dentelles blanches qui la garnissaient apparaissaient légères et vaporeuses comme un duvet de fleur ou comme une neige délicate. Rien de plus délicieux que l'arrangement de sa riche chevelure blonde qui descendait jusque sur ses épaules dans le plus opulent désordre. Ce n'était pas par hasard qu'elle avait choisi de petites pantoufles de satin noir brodées de perles; ce n'était pas par hasard que son bras avait pour tout ornement un large bracelet d'or tout uni; ce n'était pas par hasard non plus qu'elle n'avait rien dans les cheveux qu'un camélia rouge.
Elle aussi découvrit immédiatement qu'il avait dû faire une station devant le miroir, si vite qu'il voulût venir chez elle. Mais si la pensée qu'elle avait eu l'intention de lui paraître belle fit concevoir des espérances au comte, Dragomira fut bien près de rire en voyant sa chevelure frisée et sa cravate bizarre et en sentant le parfum que ses vêtements exhalaient avec surabondance. A ce moment, pour la première fois, il lui parut faible, et aussitôt elle se sentit assez forte pour se jouer de lui.
"M'expliquerez-vous enfin l'énigme qui me tourmente depuis des semaines? dit Soltyk.
- Oui, répondit-elle avec calme.
- Vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue, et en même temps la plus étrange. Vous êtes aussi mystérieuse que le Sphinx, peut-être aussi cruelle que lui.
- C'est vrai: je n'ai pas de coeur."
Elle promena ses doigts dans la fourrure sombre de sa jaquette, pendant qu'elle arrêtait sur lui son regard pénétrant.
"Vous ne me ferez pourtant jamais croire, dit-il, que vous êtes un démon.
- Je ne suis ni bonne ni mauvaise.
- Qu'êtes-vous donc?
- Je sers une idée, sans haine et sans amour.
- Et cette idée...?
- Je me fie à vous, comte Soltyk, quoique j'aie découvert en vous aujourd'hui une mauvaise qualité, doublement mauvaise en ce quelle dénote de la mesquinerie et de la faiblesse.
- Quelle est cette qualité?
- Vous êtes vaniteux, mon cher comte, vous vous donnez la peine de me plaire; cela m'inspire de la gaieté."
Un sourire fugitif passa sur son visage de marbre.
Soltyk était devenu rouge.
"Ah! vous êtes cruelle, murmura-t-il, cruelle comme une belle tigresse, qui joue avec la victime dont elle est sûre.
- Oui, vous êtes vaniteux, continua Dragomira, et malgré cela, au milieu des poupées du monde, vous êtes un homme; au milieu des masques, vous êtes une figure humaine. Aussi, je crois en vous et je me fie à vous.
- Vous le pouvez. Je n'ai pas besoin de vous dire quel pouvoir incompréhensible, surnaturel, vous avez sur moi. Vous n'êtes pas la jeune fille à qui l'on fait des aveux. Vous devinez la pensée, vous lisez les émotions sur les visages. Vous savez depuis longtemps que je vous aime.
- Oui, je le sais.
- Et savez-vous aussi combien je vous aime?
- Oui, je le sais aussi.
- Savez-vous, Dragomira, qu'il n'y a pas un mouvement de mon âme qui ne vous appartienne, que je ne m'occupe que de vous, que je rêve de vous, que votre pensée me fait délirer? Savez-vous que je suis prêt à tout abandonner, tout sacrifier pour vous?"
Elle fit un léger signe de tête pour dire qu'elle le savait.
"Et savez-vous que votre froideur, votre ironie me rendent fou?
- Mon ironie? interrompit-elle, comment pourrais-je me moquer de votre passion, quand je veux que vous m'aimiez ardemment, follement, comme à cette heure? Non, je ne ris pas de vous; je me réjouis de cette flamme que j'ai allumée.
- Dans quelle intention?
- Vous l'apprendrez.
- Pour faire de moi votre instrument? s'écria Soltyk, soit! Je veux vous servir; je veux servir vos plans; mais à une seule condition, c'est que vous serez à moi. Vous ne m'aimez pas. Vous n'avez pas de coeur. C'est bien; je ne vous demande pas d'éprouver quoi que ce soit à mon égard; mais dites-moi que vous consentez à devenir ma femme.
- Jamais.
- Vous êtes donc absolument insensible?"
Le comte se jeta à ses pieds et la serra passionnément dans ses bras, cachant son visage en feu dans les flots de soie, de dentelle, de fourrure et de velours qui enveloppaient cette froide créature. Dragomira irritée se dégagea brusquement de son étreinte.
"Comte, murmura-t-elle, si vous vous approchez de moi encore une fois, une seule fois, tout est fini entre nous.
- Pardon! dit-il d'une voix suppliante et toujours à genoux devant elle, je ne voulais pas vous offenser. Vous êtes injuste envers moi, si vous m'attribuez quelque intention qui pût blesser votre orgueil. Je le jure devant Dieu, je n'ai rien dans l'esprit qui puisse vous offenser.
- Vous n'avez pas besoin de le dire.
- Je n'ai qu'une pensée, faire de vous la maîtresse de tout ce qui m'appartient, faire de vous ma femme.
- Je le sais, dit Dragomira, et c'est là précisément l'erreur fatale qui est entre nous comme un abîme. Vous voyez en moi une femme ordinaire. Je ne suis pas cette femme-là. Jamais, je ne donnerai à un homme mon coeur, et encore moins ma main.
- Quelle fantaisie?
- C'est absolument sérieux.
- Et vous êtes réellement inflexible?
- Vous le voyez. Relevez-vous donc, cher comte, vous attendririez une vieille statue de saint avant de m'attendrir. Relevez-vous."
Soltyk se releva.
"Et maintenant, asseyez-vous près de moi et écoutez-moi."
Soltyk obéit.
"Oubliez ce milieu dans lequel vous me voyez, continua Dragomira, oubliez ces meubles modernes, ce poêle russe, supprimez par la pensée cette toilette, ces vêtements sarmates, ces dentelles, ces pantoufles qui rappellent le sérail; imaginez-vous que je porte une longue robe blanche, un voile, des sandales aux pieds, et vous comprendrez ce que je suis.
- Une vestale?
- Une prêtresse.
- Vous avez raison. Il ne vous manque que le contenu du sacrifice; la victime est prête."
Qu'y eut-il dans les paroles du comte qui fit tressaillir ce marbre virginal et passer un éclair dans ces yeux fiers et froids? Ce fut un regard que Soltyk ne comprit pas. Tel devait être le regard de la lionne au milieu de l'arène brûlante, quand le martyr chrétien désarmé allait au devant d'elle.
"Qu'avez-vous donc? demanda Soltyk.
- Rien, rien."
Elle se pencha en arrière, er ferma les yeux à demi.
"Vous appartenez donc à une secte religieuse? dit le comte, au bout de quelques instants.
- J'appartiens à une petite communauté, répondit Dragomira en ouvrant lentement les yeux, et cette communauté a une grande et sainte mission à remplir.
Représentez-vous le monde d'aujourd'hui, reprit Dragomira, l'état général des esprits. D'un côté vous avez la foi religieuse aveugle, morte, qui s'attache à des formes dénuées de sens, qui murmure des prières que personne n'entend et qui confie les âmes à des prêtres dont toute la vocation consiste à songer à leur bien-être corporel. De l'autre côté vous voyez l'incrédulité, pour laquelle il n'y a plus rien de sacré; l'incrédulité qui applique son compas aux étoiles comme aux crânes des animaux et des hommes, qui pèse tout, calcule tout, analyse tout; qui suit de l'oeil la croissance des plantes; qui connaît les pierres, les planètes et qui ne sait rien de Dieu parce qu'elle ne l'a pas découvert au bout de son télescope. Eh bien, au milieu de cette hypocrisie et de cette adoration qui s'adresse à la lettre et non à l'esprit; en présence de cet avilissement de l'homme, ravalé au niveau de la bête, et de cet amoindrissement de la nature dépouillée de Dieu, à la vue du dégoût, du vide, du désespoir d'ici-bas, ne comprenez-vous pas qu'il y ait des âmes qui aspirent à Dieu, qui le cherchent au delà des étoiles, au delà de la cellule et du mucus primitifs, et qui s'efforcent d'entrer en relation avec le monde des esprits dont elles ont le pressentiment?
- Vous croyez qu'il y a un Dieu?
- Oui, je le crois.
- Et qu'il y a un monde supérieur au-dessus de ce monde terrestre?
- Oui.
- Et qu'il est possible de pénétrer dans ce monde-là?
- Non seulement je le crois, mais je le sais, j'en suis convaincue.
- Alors vous êtes spirite?
- Non, on ne joue pas avec de pareilles choses. Malheur à celui qui étend une main téméraire vers le voile qui nous sépare de l'autre monde! La foi seule peut nous montrer le chemin qui conduit à la lumière éternelle.
- Et vous avez cette foi?
- Oui, je l'ai.
- Vous croyez que Dieu vous a choisie?
- Oui.
- Qu'il vous révèle à vous des choses qui demeurent cachées pour les autres yeux mortels?
- Oui.
- Maintenant je commence à vous comprendre, dit Soltyk que la surprise rendait pâle, pendant que ses yeux apparaissaient plus grands et plus brillants. Et vous voulez que je vous aime uniquement pour que je me confie à vous, pour que je suive avec vous la route qui seule, d'après vous, conduit au salut?
- Oui.
- Prouvez-moi qu'il y a un Dieu.
- Je ne le puis pas.
- Qu'il y a un monde en dehors de celui où nous respirons; des esprits qui obéissent à l'Eternel et avec qui nous pouvons entrer en relation, grâce à votre foi.
- Je le puis.
- Je vous en conjure, Dragomira, ne me trompez pas. Ce serait affreux de badiner avec de pareilles choses.
- Je ne badine pas, répondit-elle avec calme, vous me demandez des preuves; je vous les donnerai.
- Quand?
- Bientôt; peut-être dès demain.
- Votre parole?
- Ma parole! Je la tiendrai, et...?
- Alors je vous appartiendra, Dragomira."
VIII
DE L'AUTRE MONDE
Le monde des esprits n'est pas fermé. GOETHE, Faust.
Le lendemain matin, le comte Soltyk reçut un billet de Dragomira:
"Je suis chez Monkony ce soir. Venez-y sans faute. Nous pourrons causer ensemble sans être dérangés."
On préparait chez Monkony une représentation théâtrale. La répétition avait lieu ce soir-là. En dehors des acteurs il n'y avait que Dragomira; Soltyk pouvait donc facilement s'approcher d'elle. Pendant qu'on jouait un proverbe de Musser, ils se retirèrent dans un coin peu éclairé de la salle où se trouvait un petit divan.
"Qu'avez-vous à me dire? demanda le comte tout ému.
- Je suis prête à vous conduire dans le monde des esprits, dit Dragomira à voix basse, mais il faut quelque préparation de votre côté. Retirez-vous pour quelque temps du brillant tourbillon de ce monde où vous vivez et tournez votre âme de toutes forces vers le ciel.
- Comment? Que faut-il faire?
- Allez vous enfermer pendant trois jours dans n'importe quel couvent, et là, loin du monde, des hommes, du luxe et des plaisirs, appliquez-vous à de sérieuses méditations et à la prière; jeûnez, faites pénitence, et le troisième jour confessez-vous et communiez.
- Quoi! J'irai trouver un prêtre catholique?
- Pourquoi non? La forme n'est rien, le fond est tout. Il faut vous humilier devant Dieu. Il faut éveiller la douleur en votre âme. Ce qui est important et nécessaire, c'est que vous vous repentiez. Où? peu importe."
Soltyk, qui était déjà complètement sous l'influence de la belle prêtresse, obéit à ses instructions et se retira pendant trois jours dans le couvent des Carmélites, où il se livra à de sévères exercices de pénitence. Quand il revint chez lui, le quatrième jour, il reçut un billet de Dragomira qui lui donnait rendez-vous, chez elle, à onze heures du soir.
Il arriva à l'heure dite, Barichar se tenait auprès de la porte ouverte et monta devant lui au premier étage. Dragomira était prête. Elle prit son bras, quitta la maison avec lui et le conduisit par plusieurs rues à une petite place assez solitaire où une voiture les attendait. Une fois montés, la voiture les emmena rapidement à travers la ville dans un faubourg éloigné.
Ils s'arrêtèrent devant un vieux bâtiment isolé et entouré d'un mur élevé. Le cocher descendit et frappa trois fois. Un vieillard en costume de paysan vint ouvrir. Dragomira entra avec Soltyk et renvoya la voiture. Le vieillard fit traverser un jardin inculte pour entrer dans la maison, qui avait l'air complètement inhabitée. On ne voyait aucune lumière; les fenêtres étaient fermées avec des volets de bois; on n'entendait rien, pas même un chien. A la lueur douteuse d'une lanterne que le vieux portait à la main, le comte vit des murs blanchis à la chaux, crevassés et couverts de mousse, et un escalier vermoulu et à demi ruiné. Quand ils l'eurent monté, il distingua dans le corridor le portrait d'une dame en toilette rococo. Le tableau accroché au mur n'avait pas de cadre.
Le vieillard poussa la porte d'une petite salle dont le plafond offrait des restes d'ornements en stuc, alluma les bougies d'un candélabre en cuivre placé sur une commode de temps de nos grands-pères, jeta deux énormes bûches dans une grande cheminée hollandaise où flambait un bon feu, et resta ensuite près de la porte, attendant des ordres.
"Tu peux t'en aller, Apollon, dit Dragomira, si j'ai besoin de toi, je sonnerai."
Le vieillard partit, et Dragomira s'assit sur une chaise, près de la cheminée, telle quelle était, avec sa pelisse sombre et son bachelick de soie noire brodé d'or, car l'air de la salle était froid et humide et avait une odeur de moisi. La salle elle-même était presque entièrement vide. Avec la commode qui portait le candélabre et la chaise de Dragomira il y avait en tout autre chaise et une table. Sur la cheminée se trouvait une pendule qui marquait onze heures et demie. La salle avait trois fenêtres devant lesquelles pendaient d'épais rideaux, et deux portes dont l'une donnait évidemment dans une chambre voisine.
A la muraille étaient suspendues deux images: une Mère de Dieu byzantine toute noircie et sainte Olga. Entre les deux se trouvait un crucifix.
Un rideau blanc séparait une partie de la salle de celle où étaient Dragomira te le comte.
Soltyk demanda à sa compagne ce que signifiait ce rideau.
"Il sépare le sanctuaire du monde profane, répondit Dragomira. Dès qu'il est minuit, et que les choses qui ne sont perceptibles ni pour les yeux ni pour les oreilles se font voir et entendre, cet espace qui est là devient leur asile et personne ne doit oser y mettre le pied. En ce moment, vous pouvez encore l'examiner."
Soltyk ouvrit le rideau et vit un espace entièrement vide, des murs nus, sans fenêtre ni porte; rien qui pût paraître surprenant ou provoquer le soupçon.
"Vous n'avez pourtant pas pleine confiance en moi, dit Dragomira lorsqu'il revint auprès d'elle.
- J'ai la sérieuse intention, l'ardent désir de me laisser convaincre par vous, répondit le comte, et voilà justement ce qui me détermine à m'enlever à moi-même tout terrain où le doute pourrait plus tard pousser des racines."
La pendule marquait le quart avant minuit.