La pêcheuse d'âmes

Part 16

Chapter 163,796 wordsPublic domain

Au bas de l'escalier se tenait le maréchal du palais, vêtu à l'ancienne mode polonaise, avec son bâton. Il était entouré de domestiques portant le costume du siècle dernier. Derrière le château, les petits canons de fer, nobles joujoux du temps des menuets et de la queue, tiraient des salves de bienvenue.

On monta deux à deux. Quand on se fut débarrassé des vêtements d'hiver et que les dames eurent rajusté leurs toilettes devant le miroir, on passa à table. La vieille et massive argenterie de famille s'étalait dans toute sa splendeur et les babi (gâteaux) s'élevaient en forme de tour de Babel à une hauteur incroyable.

Pendant le dîner le ciel s'obscurcit et peu de temps avant le dessert la neige se mit subitement à tomber, non pas en flocons, mais en masses énormes. C'était comme si le ciel blanc de l'hiver se fût précipité tout d'un coup sur la terre. En même temps il s'élevait une violente tempête qui ne tarda pas à souffler avec rage à travers les fenêtres et les portes; les murs en étaient ébranlés, et dans les cheminées retentissait un bruit comparable à celui des trompettes du jugement dernier.

Le maréchal annonça avec une mine toute déconfite qu'un ouragan de neige, ce simoun d'hiver des plaines sarmates, était en marche. Dans le premier moment tous se regardèrent avec perplexité, car plus d'une fois (et les exemples ne manquaient pas); cet hôte sauvage des steppes avait littéralement enseveli pour bien des jours de vastes étendues de pays sous son lourd et éblouissant linceul; si bien que les habitants avaient été emprisonnés dans leurs maisons par des murailles de glace et de neige. Mais Monkony prit immédiatement la chose par le côté amusant.

"Que pourrais-je souhaiter de mieux, comme maître de maison, s'écria-t-il, que de vous voir touts, mes chers hôtes, devenus mes prisonniers pour une semaine? Nous ne risquons de mourir ni de faim ni de soif, la musique ne nous manquera pas non plus. Le seul malheur, je vous en préviens tout de suite, c'est que les jeunes gens seront forcés de coucher tous ensemble dans la salle de bal, sur la paille."

Les rires et les applaudissements éclatèrent. Personne ne songea plus à s'attrister. Chacun s'abandonna sans souci au plaisir et laissa la tempête continuer à faire rage.

On sortit de table, par conséquent, beaucoup plus tard qu'on n'y avait compté. Un rideau blanc séparait le château du reste du monde, et la nuit vint, naturellement, plus tôt que d'habitude. On alluma les bougies des candélabres et des appliques dorées, et comme on trouva qu'il était trop tôt pour danser, la jeunesse organisa différents amusements, pendant que les personnes plus âgées se faisaient dresser des tables de jeu.

Quand Zésim, Soltyk et Sessawine eurent épuisé toute leur verve, le P. Glinski proposa de représenter des tableaux vivants. Cette proposition fut très favorablement accueillie, et l'on se mit tout de suite à l'exécution.

On improvisa une scène dans la chambre d'à côté; les battants de la porte furent enlevés et remplacés par des portières; les chaises furent disposées en rang pour les spectateurs.

Le premier tableau représenta Judith et Holopherne. Soltyk faisait le général assyrien. Il était étendu et dormait sur un divan turc. Devant lui, debout, se tenait Dragomira, drapée dans un tapis de table brodé d'or. Ses cheveux dénoués tombaient autour d'elle en flots d'or; elle avait une riche parure de perles; le bras levé et tenant un kandgiar, elle semblait prête à lui trancher la tête.

Quand le rideau fut fermé, Dragomira s'assit rapidement à côté du comte.

"Avez-vous compris? lui murmura-t-elle en souriant, on vous avertit de vous défier de moi; prenez garde à votre tête.

- L'avertissement vient trop tard.

- Vous dites cela d'un air bien tragique.

- C'est que j'éprouve aussi quelque chose de bien étrange. Je suis comme si un corsaire turc m'avait enchaîné sur sa galère. Je sens que je me perds auprès de vous, et pourtant je ne puis m'affranchir de vous."

Le jésuite commençait à s'occuper du second tableau. Dragomira se retira dans un coin, où se trouvait un vieux fauteuil, et Soltyk la suivit.

"Vous me faites des reproches, dit-elle; en avez-vous bien le droit?

- Certainement; vous m'appelez votre frère en douleur; j'ose espérer qu'il existe entre nous un lien mystérieux qui nous sépare des autres hommes, et il me faut découvrir que vous avez pour un jeune officier insignifiant un sourire incomparablement plus aimable et des regards beaucoup plus ardents que pour moi.

- Ah! vous êtes jaloux?

- Oui certainement, je le suis.

- C'est tout à fait charmant; cela m'amuse beaucoup."

La sonnette annonça le deuxième tableau. C'étaient les Quatre Saisons. Anitta représentait le Printemps, Henryka l'Eté, Kathinka l'Automne et Livia l'Hiver.

Le P. Glinski appela Soltyk pour le troisième tableau.

"Laissez-moi en repos, dit tout bas le comte.

- Oh! pas pour le moment, répondit la jésuite de la même façon; ne voyez-vous donc pas que votre conduite est faite pour surprendre et blesser?"

Soltyk le suivit à contre-coeur.

"Vous avez peut-être en tête quelque nouvelle allégorie? demanda-t-il ironiquement.

- Alors vous m'avez compris, répondit le P. Glinski; vous avez besoin d'un ange gardien, et c'est moi qui suis le vôtre. Je ne sais pas encore ce que projette cette jeune fille; mais je soupçonne, je pressens qu'un danger vous menace de sa part.

- Un danger? Et pourquoi pas? dit Soltyk d'un ton de souverain orgueil; mais ce qui m'attire, c'est ce danger, et par conséquent aussi cette tigresse."

Le troisième tableau représentait une scène du poème de Grazyna, d'Adam Mickiewicz. Livia, en Grazyna, vêtue d'une peau d'ours et armée, meurt victorieuse et est retrouvée sur le champ de bataille par ses fidèles, qui la pleurent.

Une vraie tempête d'applaudissements accueillit ce tableau, qui dut être montré une seconde fois. On vit encore Kathinka en conductrice d'ours, et Bellarew en ours supérieurement dressé. Puis les musiciens accordèrent leurs instruments, et la danse commença par une polonaise que Monkony conduisit avec Mme Oginska. Le cortège, aux brillants costumes, se pliant et se dépliant comme un serpent gigantesque, suivait de salle en salle, de palier en palier, d'étage en étage.

Soltyk conduisait Anitta, pour sauver les apparences. Mais à peine la polonaise était-elle finie, qu'il alla rejoindre Dragomira, assise à moitié dans l'ombre, derrière une colonne.

"Quoi! seule?

- Je vous ai attendu, dit-elle.

- Qu'êtes-vous donc réellement, Dragomira? un ange, un démon, une tigresse, une coquette?

- Peut-être tout cela ensemble.

- Et que voulez-vous de moi?

- Vous ne le savez pas encore?"

Elle attacha sur lui un regard noble et calme, un regard de ces yeux mystérieux auquel nul coeur ne résistait.

"Non, je ne le sais pas.

- Je ne vous aimerai jamais, car je ne peux pas aimer, dit-elle, mais je veux que vous m'aimiez.

- Et si je vous aime, qu'arrivera-t-il ensuite?

- Ensuite?... Vous le saurez toujours à temps."

On dansa toute la nuit jusqu'au matin. Cependant la tempête s'était calmée, et des milliers de paysans commencèrent immédiatement à creuser des tranchées dans la neige et à déblayer la route. Le soleil rougissait déjà les cimes couvertes de neige des peupliers qui entouraient le château de Romschin, lorsqu'on alla se reposer au milieu d'une nuit artificielle obtenue à l'aide de sombres rideaux et d'épaisses tapisseries. Quant aux jeunes gens, comme le leur avait annoncé Monkony, ils couchèrent dans la salle à manger, sur la paille.

V

LE PURGATOIRE

"Disciplines, veilles, jeûnes, voilà mes armes contre l'enfer." RICHENDORFF.

On s'éveilla à midi, par un beau soleil. Quad le maréchal du palais, suivi de nombreux domestiques armés de grands balais, eut expulsé les jeunes gens de la salle à manger, la paille fut balayée et la table rapidement mise. Peu à peu, toute la société en belle humeur se trouva réunie pour le déjeuner. Dragomira seule manquait. Elle ne se sentait pas à son aise, comme l'annonça Henryka, et désirait se reposer encore. Pour ne déranger personne, Henryka offrit de rester auprès de Dragomira, ce à quoi ses parents consentirent. Après le déjeuner, le cortège des traîneaux revint à Kiew dans l'ordre de la veille.

Henryka et Dragomira restèrent seules à Romschin, comme elles l'avaient prémédité.

Quand Henryka s'approcha du lit de Dragomira pour lui annoncer le départ des autres, Dragomira se mit à sourire.

"Ils se sont donc réellement laissé tromper, dit-elle.

- Ils n'ont été que trop bien trompés, répondit Henryka; Soltyk en était pâle et m'a demandé secrètement si tu étais sérieusement souffrante."

Dragomira s'assit dans son lit.

"Maintenant je veux me lever; viens, esclave, sers-moi.

- Ne veux-tu pas d'abord déjeuner?

- Si, je le veux, mais promptement;"

Elle donna à Henryka un léger coup avec la main.

"Mais toi, tu dois jeûner rigoureusement, entends-tu?"

Henryka fit signe que oui de la tête, et quitta la chambre pour revenir bientôt avec un plateau sur lequel elle apportait le café de Dragomira. Elle se mit à genoux devant le lit et tint le plateau pendant que Dragomira prenait lentement son café.

"Puis-je avoir un bain? demanda Dragomira quand elle eut fini.

- Certainement.

- Alors, occupe-t'en; dépêche-toi."

Henryka sortit en toute hâte de la chambre. Quand elle revint annoncer que le bain était prêt, Dragomira s'assit au bord du lit et Henryka, à genoux, lui mit ses pantoufles. Puis elle l'aida à passer sa pelisse et la conduisit dans la salle de bain, dont le sol était recouvert de tapis, et dont les fenêtres étaient fermées par des rideaux d'un rouge sombre. Dragomira agit absolument comme une sultane: elle se laissa déshabiller par Henryka, qui l'aida à entrer dans le bain, et, quand elle en sortit, Henryka l'essuya avec de grandes serviettes turques, douces et souples. Puis, enveloppée d'une molle fourrure, elle s'assit dans un fauteuil, auprès du poêle, pendant qu'Henryka, comme une servante du sérail, à genoux sur le tapis, lui essuyait les pieds et lui remettait ses pantoufles. De retour dans sa chambre, elle ordonna à Henryka de la coiffer. Celle-ci avait déjà peur d'elle, et dans son agitation n'était pas tout à fait maîtresse des mouvements de ses mains tremblantes. Dragomira lui adressa d'abord une sévère remontrance, et ensuite la frappa violemment à la joue. Henryka devint rouge comme la pourpre et ses beaux yeux se remplirent de larmes. Dragomira lui donna aussitôt un second coup. Henryka se prosterna à ses pieds et baisa la main qui venait de la frapper.

"Punis-moi, murmurait-elle, je le mérite, j'ai agi comme un enfant."

Dragomira la regarda.

"Va-t'en, si tu ne veux pas obéir ni servir.

- Si, je le veux! dit Henryka en levant des mains suppliantes.

- Tu es encore beaucoup trop orgueilleuse; il faut devenir bien plus humble que tu ne l'es. Mais je veux te fouler aux pieds. Prends patience, ma tourterelle."

Quand Dragomira, avec l'aide d'Henryka, eut terminé sa coiffure et sa toilette, elle demanda à manger.

Henryka dressa immédiatement la table dans le chambre d'à côté et servit Dragomira. Puis leur traîneau s'avança devant la porte du château, et les deux jeunes filles partirent pour Myschkow.

Le soleil était couché; des brouillards gris, aux formes de spectres, montaient et se massaient autour du manoir. Elles entrèrent comme par la porte sombre et fumeuse de l'enfer.

Il n'y avait personne quand elles descendirent du traîneau.

La maison semblait dévastée par la mort. Le cocher appela; il vint une vieille femme qui ouvrit la porte.

Pendant que le traîneau, sur l'ordre d'Henryka, continuait sa route vers Kiew et que le son de ses clochettes s'évanouissait dans le lointain, Dragomira faisait passer la novice à travers plusieurs chambres vaguement éclairées, et l'introduisait dans une petite salle dont les murs étaient nus et dont les fenêtres étaient fermées par des volets de bois. La vieille posa une lampe sur la table qui était dans un coin et disparut. Henryka remarqua alors une trappe ménagée dans le plancher, et un léger frisson lui parcourut le corps.

"Tu as peur, dit Dragomira tranquillement, si tu manques de courage, tu es encore à temps pour retourner sur tes pas. Je ne te force pas.

- Non, je n'ai pas peur; je te suivrai partout où tu m'ordonneras d'aller."

Dragomira ordonna alors à sa victime d'ôter les riches vêtements et les bijoux qu'elle portait et de mettre une grossière robe grise de pénitente qui était toute prête sur une chaise. Puis elle leva la trappe et ordonna à Henryka de passer devant elle. Après avoir descendu une série de marches, elles se trouvèrent dans un caveau souterrain qui n'était que faiblement éclairé par une lampe. Dans un coin était une botte de paille, et près de cette botte un anneau de fer attaché au mur. Dragomira mit de lourdes chaînes aux mains et aux pieds d'Henryka qui tremblait, et l'attacha ensuite à l'anneau de la muraille.

"Prie et fais pénitence, dit-elle avec une sévérité impitoyable dans le regard et dans la voix. Je reviendrai quand il sera temps."

Elle remonta rapidement l'escalier et ferma la trappe. Puis elle tira la corde d'une cloche et l'apôtre apparut.

"As-tu amené une nouvelle disciple? demanda-t-il.

- Oui, elle est en bas; elle vient de commencer sa pénitence.

- A-t-elle du courage?

- Oui, mais elle est fière. Il faut d'abord briser son orgueil.

- Qui pourrait y réussir, sinon toi? reprit l'apôtre. Maintenant elle est dans ta main; ne la ménage pas. Les créatures humaines doivent être dressées comme les chiens, si l'on veut qu'elles vaillent quelque chose. En tout homme se cache le diable. Chasse-le de la pénitente, foule-le aux pieds; le serpent que tu auras écrasé se changera bientôt en ange. Montre-toi forte et Dieu sera avec toi."

Quand Henryka eut passé quelques heures à pleurer et à prier dans la plus profonde solitude, Dragomira apparut de nouveau, lui ôta ses chaînes et la ramena en haut dans la petite salle.

"Es-tu prête pour le second degré de la pénitence? demanda-t-elle en l'observant avec soin?

- Je suis prête," lui répondit Henryka, tout à fait soumise, en tombant à genoux devant elle. Dragomira lui enleva sa robe de pénitente de dessus les épaules et saisit une discipline. Mais, lorsqu'elle vit Henryka frissonner, elle ôta elle-même ses riches vêtements.

"Je vais te donner du courage, dit-elle avec un sourire dédaigneux, prends la discipline, et frappe-moi. Je suis aussi coupable que toi. Frappe!" Pendant qu'Henryka se levait et saisissait machinalement la discipline, Dragomira, le visage tourné vers le ciel avec une expression d'extase, s'agenouillait devant elle et murmurait un des psaumes de la pénitence.

"Châtie-moi donc! es-tu lâche!"

Henryka leva la discipline et frappa, une fois, deux fois, puis elle laissa retomber son bras.

"Je ne peux pas, murmura-t-elle, donne-moi une autre victime; mais toi, je ne peux pas te maltraiter.

- Folle!"

Dragomira se releva et s'enveloppa lentement de sa pelisse.

"Lâche pour faire faire pénitence aux autres! Je le vois bien; pour la première fois il faut t'attacher.

- Enchaîne-moi."

Henryka tendit ses mains; Dragomira les lui lia derrière le dos en un instant, puis saisit la discipline.

"Prie, repens-toi de tes péchés, implore la miséricorde de Dieu!"

Henryka commença à murmurer un psaume que Dragomira lui avait appris, et Dragomira leva la discipline. Henryka frémissait de douleur. Pendant longtemps on n'entendit rien que les coups qui tombaient et les gémissements de la pénitente. "Pour l'amour de Dieu, pitié! pitié! s'écria-t-elle tout à coup, en se prosternant le visage contre terre devant Dragomira.

- J'ai pitié de toi, quand je t'aide à expier tes péchés," répondit Dragomira.

En même temps, elle mettait son pied sur la nuque de sa victime, pour qui commença seulement alors le véritable purgatoire. C'est en vain qu'Henryka se tordait devant elle dans la poussière; Dragomira n'avait ni coeur ni nerfs; elle était possédée par une seule pensée, celle de servir son Dieu, un Dieu aussi terrible que le Moloch des Phéniciens.

Enfin elle s'arrêta. Henryka était étendue devant elle, dans la poussière, complètement anéantie, dans l'état où elle la désirait. Un signe d'elle suffisait; la pauvre créature obéissait avec autant de peur que d'humilité.

"Baise la main qui t'a fait du bien," ordonna Dragomira.

Et Henryka baisa cette main cruelle.

"Baise le pied qui t'a humiliée."

Henryka baisa le pied.

Dragomira lui délia les mains. Henryka n'osait pas encore se relever.

"Habille-toi!"

Henryka recouvrit ses épaules qui saignaient.

"Le troisième degré de la pénitence, continua Dragomira, montrera si tu es capable de crucifier ton coeur, de vaincre ta compassion, et si tu as le courage d'exécuter les commandements de notre croyance. Prends ta pelisse, et suis-moi."

Dragomira descendit pour la seconde fois avec la novice dans les souterrains de cette maison mystérieuse.

Elles arrivèrent d'abord dans le caveau où Henryka avait commencé sa pénitence. Dragomira ouvrit une porte de fer et elles suivirent un étroit corridor jusqu'à une deuxième porte, à laquelle Dragomira frappa trois fois. On ouvrit, et les deux jeunes filles entrèrent dans une vaste salle voûtée, faiblement éclairée par une lampe rouge. Un homme d'âge mûr, la barbe et les cheveux en désordre, était étendu sur de la paille et retenu par une chaîne. Devant lui, l'apôtre était assis dans un fauteuil; deux hommes portant le costume de paysans se tenaient à l'écart et attendaient ses ordres.

"La voici, dit Dragomira, pendant qu'Henryka s'approchait de l'apôtre et s'agenouilla devant lui.

- As-tu du courage? demanda-t-il en la considérant avec attention.

- Oui."

L'apôtre lui ordonna de se relever et se tourna vers le prisonnier:

"Pour la dernière fois, veux-tu te confesser et faire pénitence?

- Non; vous m'avez amené ici par ruse et par force, misérables! Coquins hypocrites! s'écria le prisonnier en tirant sur ses chaînes, assassinez-moi, mais ne me demandez pas de m'humilier devant vous.

- Ce n'est pas devant nous, c'est devant Dieu.

- Votre Dieu, c'est Satan! Vous reniez Jésus-Christ, car sa doctrine, c'est l'amour.

- Tu es possédé du démon, reprit l'apôtre en se levant, sauvez son âme, jeunes filles!"

Il était là, dans sa longue pelisse sombre, comme l'ange de la vengeance. Sur son ordre les deux hommes saisirent le malheureux, le détachèrent et l'enchaînèrent de nouveau, mais debout, contre le mur. Sur un âtre, dans un ardent brasier, rougissaient des fers longs et pointus. Dragomira fit signe à Henryka d'approcher.

"Que faut-il que je fasse? demanda celle-ci.

- Tu dois avec ce fer chasser Satan de cet homme.

- Comment?" demanda Henryka avec une sorte d'emportement.

Dans ses yeux ordinairement si doux s'alluma soudain une flamme homicide.

" Torture-le sans pitié, dit l'apôtre, tu fais une oeuvre pieuse et agréable à Dieu.

- Enfonce-lui les fers dans la poitrine et dans les bras," dit Dragomira.

Henryka saisit un des instruments de supplice qui étaient tout rouges, et, furieuse comme une bacchante en délire, s'approcha de la victime.

"Veux-tu te confesser? demanda encore le prêtre.

- Non."

Le fer entra dans la chair en sifflant et le malheureux laisse échapper un profond gémissement.

"Bien, ma fille!" dit le prêtre à Henryka pour l'encourager.

Et celle-ci, avec une ardeur nerveuse et une joie sinistre, continua son horrible tâche. Le prisonnier se tordait à ses pieds en gémissant; enfin, il se mit à pousser des cris épouvantables. Le fer siffla encore deux fois, et le malheureux, épuisé, vaincu, ayant à peine la force de demander grâce, se laissa tomber dans la poussière, devant le prêtre. On pouvait maintenant lui faire tout ce qu'on voudrait.

Quand l'apôtre eut béni Henryka, les deux jeunes filles et les hommes quittèrent le souterrain, et le malheureux resta seul avec son prêtre, son bourreau.

VI

LE VOILE SE SOULEVE UN PEU

Je te suivrai fidèlement, même à travers les flammes de l'enfer. MOORE.

Il était environ midi lorsque le jésuite entra dans le cabinet du comte. Ce dernier venait de se lever. Assis dans un fauteuil, il était enfoncé dans sa robe de chambre de Perse brodée d'or et doublée d'une molle fourrure de zibeline. Il tenait à la main un billet écrit sur du papier à la dernière mode.

"Une nouvelle aventure? dit le P. Glinski en badinant.

- Vous vous trompez; ce sont deux lignes de Dragomira, froides comme un matin de février, par lesquelles elle m'annonce qu'elle est tout à fait remise.

- Alors, vous avez fait demander de ses nouvelles.

- Oui.

- Tant mieux.

- C'est vous qui parlez ainsi, mon révérend père?

- Sans doute. Elle ne doit pas se douter que nous sommes sur sa trace et que nous commençons enfin à percer les ténèbres dont s'enveloppe sa mystérieuse personnalité.

- Comment cela?

- Je suis tout à fait sûr maintenant que Dragomira a un plan à votre égard, continua le père, et qu'elle en poursuit l'exécution avec une volonté énergique et inflexible. Défiez-vous de cette jeune fille. Avec elle, il n'y a pas de galants lauriers à cueillir.

- Je n'y pense pas.

- Dragomira est plus dangereuse que vous ne croyez."

Soltyk se mit à rire.

"Toujours les mêmes imaginations!

- Des imaginations? Jamais! répondit le jésuite, des pressentiments, oui; mais en ce moment c'est une certitude que j'ai.

- Vous piquez ma curiosité.

- Dragomira n'est pas une coquette, dit le P. Glinski, et elle n'a en vue ni votre main ni votre coeur.

- Quoi donc alors?

- Dragomira a je ne sais quelle mission importante à remplir ici, à Kiew. Peut-être est-ce une mission politique; mais je n'en suis pas encore absolument sûr. Ce qui est toutefois hors de doute, c'est qu'elle a des fréquentations secrètes, qu'elle a à sa disposition des instruments dociles et qu'elle disparaît de temps en temps pour aller sans aucun doute rendre des comptes à un supérieur à qui elle obéit. Mon ordre a toujours eu la meilleure police et dans le cas présent il est encore mieux informé que n'importe qui. L'entrée de Dragomira dans la société de cette ville a un rapport intime avec sa mission. Personnellement, elle n'a ni intérêts nu sympathies. Elle sert exclusivement une idée. Pendant que son propre coeur reste libre, elle réussit mieux que n'importe quelle femme désireuse de conquêtes à conquérir les coeurs des autres. Elle entoure de ses filets non pas un homme, mais plusieurs hommes; à tous elle donne les mêmes espérances, et elle les fait tous servir à ses desseins. Zésim Jadewski, lui aussi, est une de ses victimes. Mais elle ne se donne pas moins de peine pour faire des conquêtes parmi les personnes de son sexe. Henryka Monkony est aujourd'hui tout simplement son esclave; elle la fait obéir d'un clignement d'oeil.

- Quel magnifique tableau de fantaisie! dit Soltyk ironiquement.

- Je le répète, dit le jésuite, je suis sûr de ce que je vous dis et de bien d'autres choses encore; et si vous le désirez, je vous donnerai immédiatement la preuve qu'en dehors de la Dragomira que vous connaissez, il y a une seconde Dragomira qui, la nuit...

- Il suffit!" s'écria Soltyk.

Le souvenir de sa première rencontre avec Dragomira lui traversa le cerveau comme un éclair.

"En cela, vous pourriez bien avoir raison; il m'est arrivé à moi-même, avec cette jeune fille, une aventure passablement extraordinaire.

- Racontez-la-moi. Que savez-vous de ses pérégrinations nocturnes?

- Plus tard. Donnez-moi d'abord la preuve que vous ne m'avez pas régalé de quelque fantaisie.

- Volontiers, aujourd'hui même, dès que vous voudrez bien pour une heure vous confier à ma conduite.

- A quel moment?

- Cette nuit; mais je ne peux pas encore fixer l'heure bien exactement.

- Je serai à la maison dès qu'il fera nuit, dit Soltyk pour clore l'entretien, et je vous attendrai."

Lé jésuite s'inclina en signe d'assentiment et disparut.