Part 15
- Alors, c'est la guerre?
- Comme vous voudrez."
Le jésuite s'inclina en jetant un regard de compassion sur Henryka qui, un bras passé autour de Dragomira, restait tout étonnée.
"Que voulait-il donc? demanda-t-elle, quand le jésuite fut parti.
- Il s'imagine que je veux enlever le comte à Anitta?
- Vous?"
Henryka éclata de rire.
"Comme si vous pouviez empêcher que tous les hommes perdent la tête dès qu'ils approchent de vous! Je crois sans peine que Soltyk brûle pour vous; mais cela vous est parfaitement indifférent, n'est-ce pas?
- Bien sûr.
- Vous êtes née pour être aimée, continua Henryka, mais vous êtes bien au-dessus de toute faiblesse terrestre; je le sens, et c'est justement ce qui m'entraîne vers vous avec une force surnaturelle."
Dragomira s'était assise dans un fauteuil, près de la cheminée. Henryka se mit à genoux devant elle, et, levant ses yeux bleus enthousiastes, la regarda comme en extase.
"Oui, je vous adore comme un être supérieur, comme une sainte, continua-t-elle; auprès de vous toutes les autres me paraissent communes, vulgaires, même Anitta, que j'aimais auparavant comme une soeur.
- Ce n'est pas juste.
- Je ne peux pas faire autrement. Ne me repoussez pas, et, si je ne suis pas digne d'être appelée votre amie, laissez-moi du moins être votre servante.
- Quelle fantaisie, petite folle! lui répondit Dragomira, en la frappant légèrement sur la joue.
- Voulez-vous me rendre heureuse? Oui, n'est-ce pas?
- Certainement, si c'est en mon pouvoir.
- Alors, tutoyez-moi.
- Si vous le désirez, de tout mon coeur."
Henryka l'enlaça dans ses bras et lui donna un baiser.
"M'aimes-tu aussi un peu? demanda-t-elle à voix basse.
- Oui.
- Alors je peux toujours rester auprès de toi?
- Que diraient tes parents? répondit Dragomira. Et puis... tu es une enfant, Henryka, ignorante, sans expérience; moi, au contraire, je suis initiée à des choses qui glaceraient plus d'un coeur d'homme. Tu ne connais pas la vie; le monde t'apparaît encore avec tout l'éclat et les parfums du printemps; moi, j'ai plongé mon regard dans l'abîme de l'existence; d'épouvantables mystères m'ont été révélés. Ah! crois-moi, c'est un plus grand malheur de naître que de mourir. Tu ne sais pas combien est horrible la destinée de l'homme ici-bas; tu ne t'en doutes même pas; mais moi, je... je n'en sais que trop touchant cette misère.
- Et pourtant tu n'es pas découragée.
- Je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi!"
La voix de Dragomira, en prononçant ces paroles, vibrait comme une corde d'airain, et dans ses yeux brillait la flamme d'un fanatisme exalté et entraînant.
"Oui, tu n'es pas de la même espèce que nous, murmura Henryka toujours à genoux devant elle et la contemplant avec une sorte de crainte sacrée, tu m'apparais à la fois comme une prophétesse et comme un juge de l'Ancien-Testament, inspirée, pleine de Dieu et en même temps sévère et toute-puissante. Tu suis d'autres voies que nous. C'est une voix intérieure qui me le dit. Prends-moi comme compagne de ton pèlerinage; je te suivrai partout où tu voudras. Je dois devant moi le paradis perdu, et je ne puis en trouver la route; tu la connais, prends-moi avec toi."
Dragomira la considéra longtemps avec des yeux sérieux et tristes; puis elle caressa légèrement de la main ses tresses brunes souples comme de la soie.
"Pauvre enfant, murmurait-elle, sais-tu seulement ce que tu désires? La route que je suis est pénible et semée d'épines, riche en douleurs, riche en larmes. Eloigne-toi de moi; je te le conseille.
- Non, non, dit Henryka d'une voix suppliante, je veux vivre et mourir à tes côtés.
- Toi, avec ce coeur si tendre?
- Je veux être ta servante, ton écolière, ton alliée!
- Penses-y bien.
- Je le veux, Dragomira, je le veux.
- Soit, je te mettrai à l'épreuve.
- Mets-moi à l'épreuve.
- Ecoute-moi donc."
Henryka se redressa un peu, et, les bras appuyés sur les genoux de Dragomira, les yeux fixés sur ce visage froid et rayonnant, attendit avec émotion ce qu'elle allait dire.
"La première chose que tu dois apprendre, continua Dragomira, c'est l'humilité; car l'orgueilleux ne peut pas comprendre Dieu et participer à son amour. Ce n'est que du plus profond abaissement que tu peux t'élever à la vraie croyance; voilà pourquoi le Christ a choisi autrefois ses disciples parmi les pauvres et les petits. Ta vanité supportera-t-elle de rejeter ces riches vêtements, de renoncer aux ornements de ta chevelure? Ton orgueil ne regimbera-t-il pas quand il te faudra servir chacun de tes frères et n'être servie par aucun; quand il te faudra n'offenser personne et subir avec calme les offenses de tous pour l'amour de ton sauveur?
- Oui.
- Seras-tu obéissante, même quand les ordres qu'on te donnera te causeront de la honte et de la douleur?
- Oui.
- Pourras-tu renoncer aux joies de ce monde?
- Je suis prête à partir avec toi pour le désert.
- Si c'est là ta vraie et sérieuse résolution, Henryka, dit Dragomira avec la majesté d'une prêtresse, je consens à te nommer ma soeur au nom de Dieu, et tu devras me servir et m'obéir, jusqu'à ce que vienne le jour où tu auras assez fait pour Dieu et où il te recevra dans sa Nouvelle-Alliance. Et maintenant, je fais de toi la servante."
Elle se releva et lui donna un coup sur la joue:
"Tiens, baise la main qui t'a châtiée."
Henryka obéit de bon coeur, et, toute transportée, elle se précipita aux pieds de Dragomira pour les couvrir de baisers.
"Je veux être ton esclave, murmura-t-elle; il est si facile et si doux de t'obéir.
- Crois-tu! répondit Dragomira; pour le commencement je suis contente de toi. Tu entres sans hésiter dans ta nouvelle destinée. Mais il faut d'abord que tu me connaisses. Que Dieu te soit en aide, si tu t'appuies sur moi! Désormais, tu n'as plus à penser, je pense pour toi; tu n'as plus d'autre volonté que la mienne. Tu n'es rien et je suis tout."
Elle releva la tête comme une souveraine et posa lentement le pied sur le cou d'Henryka, pendant que celle-ci, saisie d'une mystérieuse angoisse, pleurait doucement et en secret.
III
CARTES VIVANTES
L'araignée tisse une toile pour prendre le coeur des hommes. SHAKESPEARE, Le Marchand de Venise.
"Tu comprends bien, dit un matin Mme Oginska à son mari, pendant qu'ils prenaient leur café, que nous devons donner la revanche à Soltyk."
Du moment que sa femme le désirait, Oginski éprouva aussitôt le même sentiment qu'elle.
"Tu penses, ma chère, que nous aussi nous devons donner une fête?
- Oui certainement.
- Mais comment pourrons-nous jamais rivaliser de magnificence avec Soltyk?
- C'est sans doute fort difficile, répondit Mme Oginska; voilà pourquoi il faut imaginer quelque chose de tout-à-fait original. C'est ton affaire.
- Quelque chose d'original, oui; mais comment trouver ce quelque chose d'original? Je n'ai pas la tête inventive qu'il faudrait en cette occasion.
- Consulte les livres de ta bibliothèque; ce sera une occasion de les épousseter."
Oginski soupira, alluma sa pipe et se rendit dans sa bibliothèque.
Dans les ouvrages qu'il feuilleta, il ne trouva rien, il est vrai; mais il lui vint une bonne idée, là, au milieu de ces hautes armoires. Il se souvint d'un vieil ami de collège qui avait eu la malheureuse fantaisie de devenir poète, et qui, à moitié mourant de faim, demeurait dans un galetas de la vieille ville, en compagnie d'un grand corbeau et de deux chats. Le vieux monsieur apparut triomphant devant sa femme et sa fille et s'écria:
"J'ai mon affaire!
- Quoi donc? Fais-nous en part, que nous l'examinions.
- Non, non; ce n'est qu'une idée qui n'est pas encore mûre. Je vais sortir et ruminer la chose."
Il s'habilla et alla dans la ville. Il prit d'abord la précaution d'entrer chez un restaurateur français, à qui il commanda de porter au poète un grand pâté et une demi-douzaine de bouteilles de bon bordeaux. Puis il arriva lui-même, embrassa affectueusement son ancien compagnon d'études et lui présenta sa requête. Le poète avait déjà entamé le pâté et débouché une bouteille dont il avait bu la moitié; aussi était-il de bonne humeur. Semblable à la prêtresse, à qui l'on allait demander des oracles, il s'enveloppa d'un nuage de fumée, qu'il tira de son chibouk, et se posa un doigt sur le nez.
Il réfléchit à peine quelques minutes, et ce fut une vraie pluie de fantaisies de toute espèce, abondantes comme les fleurs au printemps, grandioses, baroques et sentimentales.
Oginski avait de la peine à aller assez vite pour tout noter sur son calepin. Après une nouvelle embrassade et deux baisers retentissants sur les deux joues, Oginski pleinement satisfait quitta la petite chambre. Un quart d'heure plus tard il entrait tout fier chez sa femme.
"Eh bien! c'est fait?
- Non, pas encore.
- Tu disais pourtant que tu avais une idée.
- Ah! bien, oui, une idée! J'ai vingt idées, toutes superbes; écoute seulement."
Il tira son calepin et se mit à lire. Sa femme le regarda, d'abord avec étonnement, ensuite - et pour la première fois - avec un certain respect.
"Joli! très joli! disait-elle de temps en temps, délicieux! J'aurai de la peine à choisir."
Enfin, on finit par s'entendre; et après deux autres visites d'Oginski à son vieil ami, il se chargea lui-même de l'exécution du plan arrêté. Il choisit parmi les jeunes gens les personnes sont on avait besoin, indiqua les costumes, s'entendit avec les tailleurs, et quand tout fut en règle, organisa les répétitions nécessaires.
Le jour de la fête arriva. Anitta n'était pas du tout dans la disposition d'esprit d'une jeune fille heureuse de vivre, qui s'apprête à consacrer une nuit au plaisir. Elle n'en était pas moins occupée, avec l'aide de sa femme de chambre, à mettre la dernière main à sa toilette, quand sa mère entra et l'inspecta avec calme et par mesure de prudence, comme on examine une arme une dernière fois avant le duel ou la bataille.
"Tu es bien, mon enfant, dit-elle enfin, mais il faut mettre un peu de rouge; tu es pâle."
Anitta haussa dédaigneusement les épaules.
"Qu'as-tu? Il te manque quelque chose?
- Tu le vois pour la première fois?
- Ah! toujours la même fantaisie; murmura Mme Oginska, il te manque Jadewski? Nous ne pouvions pourtant pas l'inviter. Et c'est bien ce qu'il y a de mieux: tu n'en seras que plus à ton aise pour t'occuper du comte. Ne vois-tu pas que Dragomira veut te l'enlever? Ne le permets pas."
Anitta eut un sourire ironique.
"Je lui cède Soltyk de tout mon coeur.
- Folle!"
Les premières voitures arrivaient. Oginski était déjà en haut de l'escalier et introduisit en gémissant ses vastes mains dans des gants blancs trop justes. Les dames entraient. Le premier qui apparut fut le comte Soltyk.
"Quelle ponctualité, cher comte? dit Mme Oginska de sa voix la plus douce, avec son plus gracieux sourire.
- Quand on vient là où on est heureux de venir, on ne perd pas une minute.
- Je suis heureuse de voir que vous vous plaisez chez nous."
Anitta ne disait pas un mot. Elle se tenait près de sa mère, immobile comme une morte; ses yeux sombres regardaient dans le vide, fixes comme des yeux sans vie.
Il s'écoula un assez long temps avant que la société fût complète. Pendant la polonaise que Soltyk conduisit avec la maîtresse de la maison, il arriva encore quelques invités en retard. Dragomira s'arrêta en outre dans la garde robe, où Henryka l'attendait. Elle entra dans la grande salle après la fin de la première valse. Elle était tout en blanc: robe de soie blanche garnie de dentelles blanches, et parure de grosses perles. A peine Soltyk l'eut-il aperçue qu'il reconduisit la danseuse à sa place et se dirigea vers Dragomira.
"Toilette symbolique, dit-il avec un amer sourire. Glace et neige!
- Et larmes, ajouta-t-elle, en faisant glisser entre ses doigts les perles qui entouraient son beau bras.
- Puis-je vous demander la faveur d'un tour?
- Je vous remercie, je ne danse pas.
- Pas même une française?
- Une seulement... en costume. Je ne pouvais pas m'en dispenser; mais pour celle-là, je suis engagée d'avance.
- Alors vous êtes dans la surprise qui nous attend.
- Oui.
- Je n'en suis que plus curieux.
- De pareilles choses ont donc encore quelque intérêt pour vous?
- Pourquoi pas? reprit le comte, j'aime la magnificence, l'éclat, la lumière, la couleur, tout ce qui nous offre un éclat inaccoutumé, et nous fait oublier, pendant quelques instants, la monotone et terne réalité qui menace de nous étouffer.
- Je comprends, nous vous servons d'opium.
- Pourquoi pas? Un beau rêve n'est pas à dédaigner. La vie aussi n'est qu'un rêve, mais il est laid.
- Vous trouvez? Dragomira lui lança un regard pénétrant.
- Oui.
- Et est-ce là une pensée sérieuse de votre part, ou une de vos sauvages et capricieuses idées de sultan?
- C'est tout à fait sérieux, trop tristement sérieux.
- Alors donnez-moi votre main, mon frère en douleur."
Soltyk saisit rapidement la main que lui tendait le beau sphinx et une légère pression fit passer de l'un à l'autre comme une décharge électrique.
Quand la valse fut terminée, Oginski traversa la salle, et, par un léger signe à la manière des francs-maçons, appela dans la garde-robe tous ceux qui participaient à la mise en scène de son idée. Il y eut une petite pause, puis on vit entrer douze couples en costume national polonais, qui se mirent à danser une mazurka. Les couleurs différaient par deux couples; aussi les mouvements rapides des figures, les allées et venues des Kontuschi et des Konfédératki rouges, bleus, verts, jaunes, blancs et lilas qui s'entrecroisaient et se mêlaient, produisaient un charmant tableau et faisaient prendre patience aux spectateurs ravis, pendant le temps dont les absents avaient besoin pour se costumer. Il y eut une nouvelle pause. Puis, les portes s'ouvrirent à deux battants et un splendide cortège fit son entrée dans la salle. En tête marchait Oginski, vêtu du magnifique costume des maréchaux du palais de l'ancienne Pologne, le bâton à la main, comme un hérault de fête; ensuite venait une troupe de musiciens avec le costume turc du siècle dernier; enfin s'avançait un jeu de cartes françaises vivantes, qui représentaient les quatre nations les plus considérables ayant pris part à la guerre de Sept Ans.
D'abord la France figurée par le Coeur. L'as était un page portant le drapeau du royaume. Venait ensuite le roi Louis XV, conduisant par la main Anitta, en marquise de Pompadour. Derrière eux, le duc de Soubise faisait le valet. Il était immédiatement suivi de neuf gardes françaises figurant les neuf autres cartes. Chaque personnage portait sur la poitrine la carte dont il jouait le rôle.
Pique suivait, représenté par la Prusse. Un jeune courtisan avec le drapeau prussien faisait l'as, le grand Frédéric faisait le roi, Henryka la reine, Ziethen le valet, des grenadiers prussiens les autres cartes de deux à dix.
Carreau était figuré par l'Autriche. La grande et blonde Livia, aux formes opulentes, représentait Marie-Thérèse d'une façon splendide. Elle s'avançait fièrement, sa main posée sur celle de son époux François Ier; derrière, l'étendard autrichien. Le maréchal Daun suivait comme valet, à la tête des pandours en manteau rouge.
Enfin venait le Trèfle figuré par la Russie. Un soldat de la garde de Préobraschenski portait le drapeau. Dragomira représentait la czarine Elisabeth, dont le favori, Alexis Rasumowki, tenait la place du roi. Le général comte Apraxin et des cosaques fermaient la marche.
L'effet produit fut immense. Sur les visages des spectateurs se peignaient l'étonnement, le plaisir, l'admiration. De temps en temps un murmure flatteur se faisait entendre. Quand le cortège eut défilé trois fois autour du grand salon, les cartes vivantes se groupèrent le long de la paroi principale et formèrent des tableaux éblouissants de couleurs; les rois et les reines se tenaient au premier rang.
Ce fut alors une véritable tempête d'applaudissements; on battait des mains et l'on criait bravo comme au théâtre.
Les gardes françaises et les grenadiers prussiens représentèrent une espèce de pas d'armes; puis les Russes et les Autrichiens réunis dansèrent la sauvage et pittoresque Cosaque; enfin les quatre couples royaux exécutèrent un menuet. Après quoi tous ces personnages se séparèrent, et les messieurs se pressèrent autour des quatre reines pour leur présenter leurs hommages.
Dragomira fur la première qui se déroba à ce feu d'artifice de galanteries. Son regard cherchait Soltyk, qui se tenait à l'écart et se contentait de la contempler avec une muette admiration. Elle lui fit signe avec son éventail, et il arriva immédiatement auprès d'elle.
L'orchestre fit alors retentir de nouveau ses airs entraînants à travers les vastes salons, magnifiquement décorés; de nouveau recommencèrent les légères déclarations, les fugitives promesses, les volages refus, les tendres regards des yeux jaseurs, les charmants bavardages des lèvres épanouies, le tourbillon de la danse échevelée. Mais il y avait deux créatures humaines qui s'étaient éloignées de cet ardent tumulte et qui ne semblaient respirer que l'une pour l'autre, comme si elles s'étaient trouvées dans une île déserte. Le comte et Dragomira s'étaient réfugiés dans un petit cabinet où le bruit de la musique, des voix joyeuses, des robes frémissantes ne parvenaient plus qu'adouci comme le lointain murmure de la mer. Elle était assise sur un petit sofa, dans un coin, et lui, sur un tabouret, en face d'elle. De temps en temps ils échangeaient deux ou trois mots, pas plus, mais ils se regardaient et chacun lisait dans les yeux de l'autre. Il se penchait vers elle; son éventail seul les séparait; mais elle n'avait pas besoin de protection; elle ne savait pas ce que c'est qu'une faiblesse. Mais à travers cette glace dont elle était enveloppée s'échappait une douce chaleur qui encourageait le comte. Il sentait qu'elle ne le regardait pas comme tous les autres et il commençait à espérer.
Il lui prit la main à l'improviste. Elle ne la retira pas et laissa même tomber l'autre avec l'éventail; mais ses yeux froids le tenaient immobile comme par l'effet d'un charme.
"Dragomira... murmura-t-il?
- Que voulez-vous? demanda-t-elle avec calme.
- Que vous m'écoutiez.
- A quoi bon? Je sais ce que vous me direz. Et vous devez connaître aussi ma réponse.
- Quand vous me l'aurez faite.
- Je n'ai qu'une réponse à vous faire: Souvenez-vous de vos devoirs.
- Vous ne croyez pourtant pas que je sois homme à supporter des chaînes qui me pèsent?
- Non, je ne le crois pas! dit Dragomira après l'avoir regardé un instant d'un oeil interrogateur; mais, pour cette fois, cela suffit. Laissez-moi, maintenant."
Le comte obéit sans même risquer un regard de protestation, et Dragomira resta seule mais pas longtemps. La portière s'écarta brusquement et Anitta entra.
"Je vous demande pardon, dit-elle, je croyais trouver le comte ici.
- Etrange idée! répliqua Dragomira avec un mauvais sourire.
- Avec vous, c'est justement ce qu'il y a de plus étrange qui est le plus ordinaire.
- Comment dois-je vous entendre?
- Ne croyez toujours pas que je vous dispute Soltyk."
Dragomira se leva, saisit la main d'Anitta et attache son froid regard menaçant sur la pauvre jeune fille tremblante.
"Ne vous trouvez pas sur mon chemin, murmura-t-elle, je vous en avertis, j'ai encore pitié de vous, mais ne me défiez pas."
Elle sortit lentement pendant qu'Anitta, muette d'effroi, la suivait des yeux?
IV
DANS LE LABYRINTHE DE L'AMOUR
"Il nourrit les serpents qui lui rongent le coeur." (SHELLEY, la Reine Mab.)
Après M. Oginski, ce fut au tour de M. Monkony, père d'Henryka, de donner une fête. On devait se rendre en traîneau à sa propriété de Romschin, située au-delà de Myschkow, à quatre lieurs de Kiew, au bord de la grand'route.
Vers midi, les traîneaux se rassemblèrent devant la maison de Monkony à Kiew. Les arrivants montaient l'escalier et faisaient, debout, un vrai déjeuner à la polonaise dans la salle à manger où régnait une agréable chaleur. On y faisait surtout honneur aux différentes variétés de masurki (tartes polonaises) et aux liqueurs. Chaque traîneau devait contenir une dame et son cavalier. Les costumes rappelant le temps de Stanislas-Auguste unissaient le style rococo à l'ancienne somptuosité polonaise.
Zésim Jadewski fut au nombre des invités. Dragomira l'avait exigé, et Henryka s'était empressée de mettre son nom sur la liste. Il trouva Dragomira sur le palier du premier étage. Il ne la reconnut que quand ses yeux froids lui sourirent tendrement et que sa petite main sortit, pour le saluer, de la large manche de la jaquette de velours vert à passementeries d'or, garnie de zibeline. Elle était, en effet, d'une beauté vraiment étrange sous la poudre blanche qui couvrait, comme une neige éblouissante, ses cheveux étagés en hautes frisures. Zésim hésita à prendre sa main.
"Il paraît que tu ne me connais plus, dit la belle jeune fille avec un ton d'aimable badinage.
- C'est vrai, répondit Zésim. Comment dois-je comprendre ce qu'on me raconte de toi? Qu'est devenue la nonne de Bojary?
- Eh bien, qu'est-elle donc devenue?
- Une dame du monde.
- C'est toi qui le voulais.
- Une coquette triomphante.
- Naturellement.
- L'idole du comte Soltyk.
- C'est vrai aussi. Qu'est-ce qu'il y a encore?
- Dragomira, veux-tu me faire souffrir, ou bien ne m'aimes-tu plus?
- Tu es tout bonnement fou, dit-elle avec une grâce inimitable; donne-moi le bras."
Zésim obéit.
"Et si je veux ensorceler Soltyk; continua-t-elle, j'ai un but bien déterminé. Il n'est pas question d'amour dans tout cela.
- Prouve-le-moi en me prenant aujourd'hui pour ton cavalier.
- Volontiers. Cependant cela ne dépend pas de moi, mais du P. Glinski."
Une fois entré, Zésim prit le jésuite à part et lui présenta sa requête. Celui-ci sourit finement.
"Je ne puis rien faire, répondit-il; c'est le sort qui doit en décider.
- Si vous le voulez bien, mon révérend père, le sort me sera favorable."
Glinski sourit de nouveau et serra furtivement la main de Zésim.
Deux vases qui contenaient les billets du tirage furent apportés par des cosaques. Anitta et Dragomira furent chargées de tirer les billets qui devaient aller ensemble.
Le P. Glinski les lisait et les jetait dans un troisième vase, si bien que tout contrôle était impossible. Il arriva donc que Soltyk fut le cavalier d'Anitta et Zésim celui de Dragomira/
Quand les derniers billets eurent été ouverts, on se hâta de s'envelopper; puis toute la brillante société descendit précipitamment l'escalier et monta dans les traîneaux. Il fallut quelque temps pour se mettre en route. En tête chevauchait un hérault vêtu de l'ancien costume polonais aux armes de Monkony. Venaient ensuite six trompettes et deux timbaliers, vingt cosaques, un grand traîneau avec un orchestre de musiciens habillés à la turque, un deuxième traîneau rempli de masques grotesques de toute espèce, ours, juifs polonais, moines mendiants, coqs gigantesques et personnages de la pantomime italienne. Puis venaient les traîneaux avec les messieurs et les dames: Oginski et madame Monkony, Monkony et madame Oginska, Soltyk et Anitta, Henryka et Bellarew, Zésim et Dragomira. Les traîneaux étaient escortés de jeunes cavaliers en costume polonais. La marche était fermée par des Cracoviens coiffés du bonnet rouge carré, orné de plumes de paon, et montés sur de petits chevaux dont les crinières étaient décorées de rubans de diverses couleurs.
A peine était-on sorti de la vielle que chevaux et traîneaux se mirent à courir, comme s'ils volaient, sur la magnifique couche de neige qui recouvrait la route. Villages, hameaux, bois, collines disparaissaient rapidement derrière le cortège qui semblait entraîné par quelque bonne fée et qui arriva en un clin d'oeil à Romschin, où les paysans l'attendaient en habits des dimanches et l'accueillirent par de joyeuses acclamations.