Part 14
Il releva la portière et la suivit dans le petit salon décoré avec toute la somptuosité de l'Orient.
Des tentures persanes d'une rare magnificence, brodées d'or et d'argent, tombaient en plis larges et lourds et figuraient les parois, le plafond, les fenêtres et les portes d'un pavillon dont le sommet était formé par un croissant d'or constellé de pierreries. Le sol de cette mystérieuse retraite était couvert d'un tissu de l'Inde, blanc et souple comme du duvet; le pied s'y enfonçait comme dans la neige nouvellement tombée. Une seule lampe, à globe rouge, était suspendue au plafond comme un rubis lumineux d'une grosseur fabuleuse. Cà et là étaient des coussins qui invitaient au repos, à la rêverie, à l'amour. Un parfum étrange et subtil embaumait l'air et troublait les sens comme une caresse.
Dragomira s'assit sur le divan placé au milieu du pavillon aux couleurs chatoyantes. Elle était sur une peau de panthère, et ses pieds reposaient sur la tête majestueuse d'un tigre.
Le comte restait debout devant elle, dans toute l'ardente extase de la passion.
"Vous m'avez attendu? dit-il enfin.
- Oui.
- Vous savez que j'ai quelque chose à vous dire?
- Oui.
- Et vous êtes disposée à m'entendre?
- Oui.
- Je vous remercie. Vous me rendez le courage qui commençait à me manquer.
- Il faut donc du courage pour causer avec une jeune fille?
- Avec vous, oui, Dragomira.
- Dragomira? moi? vous vous trompez.
- Comment! me tromper? interrompit le comte Soltyk; qui pourrait jamais vous avoir vue et ne pas vous reconnaître entre mille? Qui pourrait avoir vu le regard de vos yeux et l'oublier? Qui pourrait ne pas le découvrir, même sous le masque? Oui, c'est vous, Dragomira, vous, avec toute votre puissance, votre froideur, votre cruauté!
- Moi, cruelle? parce que je ne vous crois pas? Je ne suis pas cruelle; je suis un peu prudente, voilà tout.
- Qu'avez-vous contre moi?
- Rien.
- En ce moment, vous ne dites pas la vérité.
- Si; je ne puis pas dire que quoi que [ce] soit me déplaise en vous.
- Oui, mais vous vous défiez de moi."
Un léger sourire fut la réponse de Dragomira.
"Et pourquoi vous défiez-vous de moi?
- Ah! l'innocent! Avez-vous oublié ce que vous avez fait? La liste des péchés de Don Juan à côté de la vôtre est la confession d'un écolier."
Soltyk sourit.
"Je connais ma réputation, dit-il, mais je vous donne ma parole d'honneur que la renommée a bien exagéré.
- Bien; mais en ôtant ce qu'il y a de trop, dit Dragomira, je crois qu'il en reste encore assez pour rendre votre canonisation invraisemblable.
- Je ne suis pas un saint; je n'ai jamais prétendu à cette gloire.
- Mais faut-il être le contraire?
- Que suis-je donc?
- Un scélérat, répondit Dragomira. Vous aimez Anitta et vous me faites la cour.
- On veut me marier avec Mlle Oginska, voilà tout.
- Tactique de jésuite. On veut unir deux familles puissantes et faire de vous un instrument politique.
- Vous pouvez bien avoir raison, murmura Soltyk, surpris au plus haut point de cette remarque, mais je ne suis pas bon à faire un instrument.
- Alors vous n'aimez pas Anitta?
- Non."
Le comte était encore debout devant Dragomira; il s'assit alors sur un divan, auprès d'elle, de façon à avoir un genou en terre, et il lui saisit les mains en lui disant:
"Je vous aime!"
Dragomira rit de nouveau.
"Vous pouvez rire, je vous aime pourtant, et je vous jure que vous êtes la première que j'aime. Jusqu'à présent je n'ai connu que des fantaisies passagères, parfois un court enivrement, mais mon coeur était libre, et surtout ma tête. Ce que j'éprouve en face de vous, je le ressens pour la première fois. Je ne suis pas exalté, je ne suis pas amoureux, je ne suis pas du tout ivre de votre beauté. J'ai le sentiment que vous avez été créée pour moi, que votre âme est de la même essence que la mienne, que la vie sans vous n'a aucune valeur, et que la vie à côté de vous serait le paradis. Si ce n'est pas là de l'amour qu'est-ce donc?"
Pendant qu'il parlait, les yeux de Dragomira s'attachaient sur son beau et mâle visage.
"Pauvre comte! dit-elle en relevant lentement la manche de son caftan, mais, en vérité, je commence à croire que vous m'aimez.
- Et vous me plaignez, s'écria Soltyk avec animation, parce que vous ne pouvez pas répondre à cet amour.
- Je ne vous aime pas...
- Parce qu'un autre possède votre coeur?
- Quelle impatience! Ne m'interrompez pas.
- Alors, je vous demande en grâce...
- Je ne vous aime pas, mais mon coeur est encore libre; essayez de le conquérir. De tous ceux qui y prétendent vous êtes le seul qui ne me déplaise pas."
Elle avait détaché une petite chaîne d'or qui entourait son beau bras et elle jouait avec.
"Vous me permettez donc d'espérer?
- Oui.
- Oh! que je suis heureux!"
Le comte avait saisi ses mains et les couvrait de baisers. Elle le laissa faire pendant quelque temps, puis elle retira une de ses mains et lui passa la petite chaîne autour du bras.
"Que faites-vous? Voulez-vous faire de moi votre chevalier?
- Non, mon esclave. Vous voyez bien que je vous mets à la chaîne."
Cependant un domino rose s'était approché de Zésim.
"Quoi! seul! lui dit-il; où est l'enchanteresse qui t'a mis dans ses fers?
- De qui parles-tu? Je suis encore libre, répliqua Zésim.
- N'essaye pas de me tromper, tu n'y réussirais pas, continua le domino; il n'y a déjà pas si longtemps, tu as juré à une autre que tu l'aimais. L'aurais-tu si vite oubliée, si un nouvel astre ne s'était pas levé sur ta vie?
- Qui es-tu?... Zésim parcourut du regard cette taille élancée, saisit les mains de l'inconnue, qui tressaillit, et les retint fortement en cherchant à lire dans ses yeux sombres.
- Non, ce n'est pas possible, murmura-t-elle enfin; je me suis trompé.
- Lâche-moi, dit le domino en suppliant.
- Pas encore; j'ai une autre question à t'adresser.
- Eh bien?
- Qui t'a envoyée?
- Personne.
- Alors, dans quelle intention viens-tu?
- Pour t'avertir. Un danger te menace.
- Un danger?... De la part de qui?
- De la part de celle que tu aimes.
- Si tu veux que je te crois, dit Zésim ému, dis m'en davantage, dis-moi tout ce que tu sais."
Les yeux sombres se reposèrent un instant sur lui avec une expression presque douloureuse.
"Soit, mais ce n'est pas ici le lieu. Tu entendras bientôt parler de moi."
Les mains tremblantes se dégagèrent d'un mouvement énergique, et le domino à la taille élancée comme celle d'une jeune fille disparut rapidement au milieu du tourbillon de la fête.
DEUXIEME PARTIE
I
CIEL ET ENFER
... Belle comme la première femme, la pécheresse, séduite par le mauvais serpent, qui depuis n'a cessé de tromper, en étant trompée elle-même. LORD BYRON
Deux jours après la fête du comte Soltyk; qui occupa longtemps encore toutes les sociétés de la ville, Zésim reçut une lettre sans signature. On lui donnait rendez-vous dans la même église où il avait eu son dernier entretien avec Anitta.
Il pensa immédiatement à elle. Sans aucun doute c'était elle qui voulait l'avertir; mais sa conversation avec le domino lui avait inspiré de la défiance, et il lui vint encore à l'esprit une autre pensée. Si Dragomira avait des vues sérieuses sur le comte, et cherchait à l'intimider, lui Zésim, au moyen d'une personne de confiance, uniquement parce qu'il était devenu tout à coup gênant?
Ce qu'il y avait d'énigmatique dans l'existence et les relations de Dragomira était pour lui une source d'inquiétudes toujours nouvelles; il ne pouvait parvenir à avoir en elle confiance pleine et entière. Il la croyait, quand il la voyait; il doutait d'elle, dès qu'elle était loin.
Quand le jour commença à baisser, Zésim se rendit à l'église indiquée. Devant la porte, il lui vint une nouvelle idée. Si Dragomira voulait seulement l'éprouver; si elle l'attendait elle-même?
Il hésita une minute, puis entra rapidement, bien décidé à mettre une fin à tous ses doutes.
L'église paraissait vide. Mais quand il s'approcha du maître-autel, il vit une dame agenouillée qui se releva au bruit de ses pas et vint à sa rencontre.
"Je vous remercie d'être venu, dit-elle en lui tendant la main.
- Est-ce possible? C'est vous, Anitta? murmura Zésim.
- C'est moi", répondit-elle avec tristesse, et elle écarta son voile.
Zésim regarda avec émotion son visage sérieux et pâli.
"J'ai peur pour vous, Zésim, dit-elle. Je ne sais pas ce que c'est, et je suis incapable de vous dire quelque chose de précis, mais, je le sens, un grand danger vous menace. Dragomira a quelque mystérieuse mission à accomplir; c'est une voix intérieure, un sombre pressentiment qui me le dit. Est-elle affiliée à une conspiration? appartient-elle à une secte de fanatiques? Je ne peux pas le découvrir; mais je sais qu'elle a jeté ses filets de votre côté et que vous deviendrez sa victime, et je ne réussis pas vous sauver.
- Vous voyez les choses beaucoup trop en noir; je connais la famille, la mère de Dragomira...
- Qu'est-ce que cela peut prouver? Il y a des sociétés secrètes, des sectes religieuses fanatiques qui cherchent précisément des adhérents et des instruments dans le monde le plus distingué; et, croyez-moi, Dragomira est un de ces instruments.
- C'est possible; mais qu'importe que je périsse, puisque vous ne m'aimez pas, Anitta?
- Ne blasphémez pas, Zésim.
- Dragomira ne peut pas me trahir plus que vous.
- Elle vous poussera à la mort, s'écria Anitta. O Zésim! Ayez pitié de moi! Ayez pitié de votre mère! Au nom de cet amour qui remplit mon coeur, tout mon être..."
Elle s'arrêta; les larmes étouffaient sa voix; elle ne pouvait plus que lever vers lui les yeux et les mains avec une expression suppliante.
"Comment dois-je vous comprendre? dit Zésim amèrement. Quelle valeur ma vie peut-elle encore avoir pour la future comtesse Soltyk.
- Jamais je ne donnerai ma main au comte.
- Vous lui êtes pourtant fiancée.
- Qui vous l'a dit? Il m'a demandée et je l'ai refusé.
- Anitta! Est-ce vrai? mon Dieu! pourquoi ne me dites-vous cela qu'aujourd'hui?
- Je vous ai juré de vous rester fidèle.
- Vous avez raison; le coupable, c'est moi, continua Zésim, je ne vous ai pas cru tant de fermeté. Une vanité puérile m'a poussé à renoncer à un trésor dont la possession ne me paraissait pas assurée; je ne voulais pas être trahi par vous et alors c'est moi qui vous ai trahie.
- Je ne vous en veux pas, murmura Anitta en lui prenant la main, je vous ai pardonné. Dites-moi seulement de quelle façon je pourrai vous sauver. Ce n'est pas votre amour que je veux; il ne s'agit que de votre vie.
- Ce sont des imaginations.
- Non, non. Je vous en supplie, brisez vos liens.
- Je ne peux pas; il est trop tard.
- Dites donc plutôt que vous ne voulez pas, que Dragomira vous a complètement aveuglé, que votre passion pour cette créature sinistre est plus forte que vous.
- Vous vivez dans un monde romanesque, dit Zésim en souriant; les dangers que vous voyez, vous les avez tout bonnement vus en rêve. Je vous assure que la réalité est loin d'avoir un aspect si terrible. Dragomira est sincère et loyale envers moi.
- Vous le croyez.
- Si cela peut vous tranquilliser, je vous promets d'être prudent.
- Oui, la prudence d'un somnambule! s'écria Anitta; je le vois, vous êtes tout à fait aveugle, et ce serait inutile de persister à vous avertir. J'y renonce, mais je vous protègerai, Zésim, malgré vous-même. J'accepte la lutte avec Dragomira et Dieu ne me refusera pas son assistance.
- Je ne vous comprends pas, Anitta; comment en êtes-vous arrivée à ces idées fantastiques?
- Il n'y a là rien de fantastique, dit-elle d'un ton sérieux et résolu, je suis une jeune fille toute simple, qui vous aime, et c'est tout. Adieu et soyez sur vos gardes.
- Vous reverrai-je, Anitta?
- A quoi bon? Maintenant, non. Plus tard peut-être... quand vous aurez - brisé vos chaînes. Adieu."
Zésim lui baisa la main et elle partit en hâte. Il resta immobile quelques instants, abîmé dans ses pensées, sous ces voûtes sombres.
Qu'était-ce donc que ce mystère dans lequel une volonté étrangère emprisonnait Dragomira? se demandait-il. Elle en était convenue elle-même et Anitta l'avait pénétrée; Qui étaient ces autres qui la menaient et l'employaient comme un instrument? Appartenait-elle à une secte et à laquelle? Pourquoi se défiait-elle, et pourquoi ne pouvait-il la quitter, s'il doutait d'elle? L'aimait-il véritablement autant que cela? Et Anitta? Est6il possible d'aimer deux femmes en même temps? "Tu es le lien des deux natures qui se sont unies dans l'espace et dans le temps", chante Derschavine dans son ode à Dieu. Ces deux natures si souvent en désaccord se combattaient aussi en lui. L'une l'élevait vers la lumière, vers Anitta, l'autre l'entraînait dans cette obscurité sinistre où Dragomira vivait et régnait. Pensées contradictoires, émotions, projets, tout se croisait dans sa tête, dans son coeur, et il n'aboutissait à aucune résolution, à aucun acte. En ce moment encore, il ne savait à quoi s'en tenir. Les flots le poussaient en avant et il se demandait de nouveau où il allait.
Une heure après le départ d'Anitta, Bassi Rachelles se glissait déjà dans la chambre de Dragomira pour l'informer du rendez-vous des deux jeunes gens.
"Tu es sûre que c'était lui? demanda Dragomira.
- Le lieutenant Jadewski, aussi vrai que je suis ici.
- Et de quoi ont-ils parlé?
- De vous, noble maîtresse.
- De moi?
- Elle l'a averti de se tenir sur ses gardes, mais il n'a pas ajouté foi à ses paroles.
- Et n'ont-ils pas parlé d'amour?
- Non. Seulement, quand elle est partie, il lui a demandé s'il la reverrait, et elle a répondu: "A quoi on? Maintenant, non."
- Bien, tu peux t'en aller."
Immédiatement après le départ de la Juive, Dragomira écrivit deux lettres, l'une au comte, signée des initiales de son nom, l'autre à Zésim, sans signature, avec une écriture contrefaite. Elle leur donnait rendez-vous à tous les deux à l'Opéra. Barichar se chargea personnellement de la lettre adressée à Soltyk, et confia à un facteur juif celle qui était destinée à Zésim.
Le comte était eu théâtre avant le commencement de la représentation, et attendait avec impatience au pied de l'escalier qui conduisait aux loges. Son regard effleurait à peine les amis et les dames élégantes qui arrivaient. Mais lorsqu'il aperçut Dragomira à l'entrée du vestibule, son coeur se mit à battre avec impétuosité, et ses yeux restèrent fixés comme par l'effet d'un charme sur cette taille souple et élancée, sur cette tête entourée et illuminée de cheveux blonds.
Celle que Soltyk attendait avec une si ardente impatience était venue accompagnée de Cirilla qui s'était habillée avec un luxe à l'ancienne mode et représentait fort bien une dame de la noblesse de campagne. Soltyk se contenta d'ôter son chapeau, de saluer profondément et de dévorer des yeux Dragomira. Celle-ci de son côté lui fit un petit signe de tête avec une amabilité pleine d'aisance et passa devant lui comme devant une simple connaissance.
Zésim, qui était assis au parquet, vit Dragomira entrer dans sa loge et ôter son manteau de théâtre, tout brodé d'or scintillant. Elle resta debout un instant contre le rebord, et tous les regards se dirigèrent sur elle. En même temps le comte la contemplait avec une admiration muette.
"Où a-t-elle appris, pensait-il, à s'habiller ainsi? Je sais pourtant qu'elle n'a pas été à Paris."
Et, en effet, Dragomira était ravissante dans sa robe de soie brochée couleur héliotrope, richement garnie de dentelles jaune-pâle. La parure, merveilleusement simple, consistait en un petit bouquet de violettes naturelles, placé dans ses cheveux d'or et un autre attaché à son corsage.
Après le premier acte Zésim voulut lui rendre visite, mais le comte le prévint. Avec une fureur concentrée le jeune et bouillant officier le vit entrer dans la loge et porter à ses lèvres la main que Dragomira lui tendait en souriant. La conversation animée qui s'établit ensuite entre Dragomira et Soltyk augmenta de minute en minute le supplice de Zésim.
"Que se passe-t-il donc en moi? se demandait-il; je crois que je suis jaloux."
Tous les doutes qu'Anitta avait remués en lui, toutes les sombres pensées que d'ordinaire un regard de Dragomira domptait et endormait, se réveillèrent et reprirent leur puissance.
Il crut qu'il allait étouffer, il sortit de l'atmosphère chaude et suffocante de la salle pour aller respirer l'air frais; puis il rentra, mais il ne reprit pas as première place. Il se mit derrière une colonne de parterre; de là, il pouvait mieux observer Dragomira. Il espérait que le comte la quitterait au commencement de l'acte suivant, mais il avait eu tort d'espérer. Soltyk resta, et la conversation devint de plus en plus animée, de plus en plus intime. Ce ne fut qu'au moment où le rideau se levait pour la troisième fois que le comte la salua, et partit. Zésim monta l'escalier en courant et entra dans la loge de Dragomira, les joues rouges et les yeux enflammés.
Elle n'eut pas l'air de remarquer son agitation. Elle lui tendit gaiement les deux mains avec un mouvement d'une grâce exquise.
"Pourquoi si tard? lui demanda-t-elle; tu n'as donc pas reçu mon billet?
- Tu m'as écrit?
- Sans doute."
Il sortit le billet doux anonyme... "Cette lettre...
- Est de moi; un badinage... Je voulais te surprendre, me faire bien belle et te tourner un peu la tête.
- Je suis ici depuis le commencement.
- Est-ce possible? dit Dragomira d'un air innocent. Je ne t'ai pas remarqué."
Zésim lui adressa un regard moitié fâché, moitié reconnaissant, et porta sa main froide à ses lèvres brûlantes. Cependant, elle célébra son triomphe avec un sourire silencieux. Le bien-aimé lui appartenait de nouveau, et n'appartenait qu'à elle.
II
LA ROUTE DU PARADIS
Même quand je marcherais par la vallée de l'ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal; car tu es avec moi, Seigneur. PSAUM. XXIII, 4.
Une visite inattendue. Dragomira, la calme, la froide, la courageuse, ne put réprimer un tressaillement lorsque Barichar lui présenta la carte du P. Glinski. Elle se remit pourtant aussitôt et cria: "Entrez!"
Barichar ouvrit la porte, et le jésuite s'approcha avec sa plus élégante révérence et son plus gracieux sourire.
"J'ai peur de vous importuner, dit-il, pendant que Dragomira s'asseyait sur un divan, et, d'un geste vraiment royal de sa main, l'invitait à prendre place près d'elle, mais l'intérêt qui m'amène est si sérieux, si important, pour ne pas dire si sacré, que j'ose compter sur votre pardon. Il s'agit du bonheur de mon cher comte, de celui que j'ai élevé, de celui que je considère comme mon enfant."
Le P. Glinski fit une pause; il attendait une question, une objection qui lui eût facilité le moyen d'arriver au véritable but de sa visite. Mais Dragomira ne vint nullement à son aide; elle le regardait, au contraire, avec une certaine indifférence distraite qui semblait dire: "En quoi votre comte peut-il m'intéresser?"
Le P. Glinski se passa la main droite sur la main gauche, puis la main gauche sur la main droite.
"Vous devinez bien, noble demoiselle, dit-il, de quoi il s'agit?
- Non, je n'en ai aucune idée, répondit Dragomira avec une candeur qui déconcerta un instant Glinski, le fin diplomate de l'ordre de Jésus.
- Je voulais... oui... Avant tout, il faut que je vous fasse mon compliment, quoique j'arrive un peu tard. L'autre jour vous étiez superbe en sultane."
Dragomira sourit.
"Je vous suis bien obligée, dit-elle, mais vous n'êtes pas venu chez moi, mon révérend père, pour me faire cette communication?
- Non, certainement, non, murmura le jésuite. J'ai seulement voulu faire la remarque que mon cher comte, lui aussi, semblait ravi de vous.
- C'est vrai, il m'a beaucoup fait la cour, dit Dragomira très naturellement.
- Alors, je ne me suis pas trompé, continua le P. Glinski; certes, on comprend très bien que le comte vous adresse ses hommages et que cet innocent triomphe vous soit agréable; mais ce qui vous fait plaisir à tous les deux prépare à d'autres des chagrins, de l'inquiétude, à moi particulièrement, à moi qui aime le comte comme un fils et qui ne veux que son bonheur.
- Maintenant, je ne vous comprends pas, mais pas du tout, c'est comme si vous me parliez une langue étrangère.
- Vous savez, pourtant, ma noble demoiselle, que le comte est fiancé.
- Oui, sans doute.
- Que cette alliance entre deux familles si honorables est désirée par tout le pays.
- Oui, je le sais aussi.
- Alors, pourquoi vous mettez-vous si cruellement en travers de nos beaux projets?
- Moi! Dragomira leva ma tête et se mit à rire. Je n'y pense pas.
- Vous souffrez toutefois que le comte vous adresse ses hommages.
- Puis-je le lui défendre? Je serais tout simplement ridicule. Tant qu'il ne fait rien qui, d'après l'opinion du monde, soit blâmable ou inconvenant, je suis désarmée en face de lui.
- Vous détournez la question, répliqua Glinski; je suis sûr que vous encouragez le comte.
- Pas le moins du monde.
- Je vous en prie, mademoiselle, restons dans le sujet. Je n'ai pas à engager une dispute de mots. Ce serait un malheur pour nous tous si le mariage du comte et de Mlle Oginski n'avait pas lieu; et en ce moment vous êtes un obstacle à ce mariage. Je ne m'y trompe pas; voilà où en sont les choses; aussi, je vous supplie de renoncer au comte.
- Comment puis-je renoncer à ce qui n'est pas à moi? Le comte, jusqu'à présent, ne m'a adressé aucune parole d'amour; et soyez bien convaincu que s'il le faisait, je ne l'écouterais pas.
- Ce sont encore de pures défaites, mademoiselle; vous ne voulez pas du tout me répondre directement. J'y vois mieux que vous ne le croyez, et je suis bien sûr maintenant que vous avez des desseins arrêtés sur le comte.
- Faites-moi grâce, je vous en prie, de vos imaginations, dit Dragomira d'un ton froid et sérieux; je n'aime pas le comte; cela suffit, ce me semble.
- Pardonnez-moi, noble demoiselle, vous me comprenez mal. Je ne crois pas que vous ayez de projets sur son coeur.
- Encore moins sur sa main, dit-elle fièrement.
- Non plus que sur sa main, reprit le P. Glinski; vous avez d'autres desseins.
- Quels desseins?
- Je veux être de bonne foi, dit le jésuite.
- Ce sera difficile avec cette robe, répliqua-t-elle en raillant.
- Je vous le dis sincèrement, continua Glinski, je ne vois pas clair dans les desseins dont vous poursuivez la réalisation; mais ce dont je suis sûr, c'est que vous avez un but devant les yeux; et j'ai le pressentiment que ce que vous réservez au comte n'est rien de bon.
- Si j'ai vraiment des projets, dit Dragomira avec un calme glacial, ne vous donnez pas tant de peine; il est clair que je ne les abandonnerai pas si facilement.
- Voilà tout ce que je voulais savoir, reprit le jésuite; vous avouez donc que vous [avez] un plan arrêté à l'égard du comte.
- De grâce... Vous me mettez dans la bouche vos propres pensées. Je n'ai rien dit.
- Encore des mots, je ne joue pas sur les mots. Je suis forcé de voir désormais en vous le mauvais ange du comte, et j'ai le devoir de mettre tout en oeuvre pour l'arracher à votre puissance. Je veux son bonheur, tandis que vous...
- Qui vous dit, interrompit Dragomira, que je ne le veux pas, moi aussi? Chacun croit connaître la route du paradis; quelle est la vraie? Vous suivez la vôtre; moi, la mienne; et tous les deux nous espérons sincèrement arriver à la lumière éternelle."
Le P. Glinski regarda Dragomira avec surprise.
"Vous voulez me barrer le passage, continua-t-elle, j'accepte le combat; je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi."
Le jésuite resta muet. Si jusqu'à présent il avait cru pénétrer Dragomira, pour le moment il se trouvait tout à coup en face d'une énigme. Il eut de la peine à dissimuler son trouble. Il respira quand Henryka Monkony entra et mit fin à l'entretien. Pendant qu'elle embrassait Dragomira avec tous les transports d'une tendresse exaltée, il se leva et prit son chapeau.
"Vous partez déjà? Dit Dragomira en souriant.
- Je pense que nous n'avons plus rien à nous dire, répondit Glinski en l'observant du coin de l'oeil.