La pêcheuse d'âmes

Part 12

Chapter 123,879 wordsPublic domain

Le comte n'attendit pas un deuxième défi; il brandit sa canne, et après une mêlée de quelques instants, la route fut dégagée. Un des assaillants se blottissait dans la neige; un autre, dont le front saignait, s'appuyait à la maison. Les autres s'étaient enfuis épouvantés.

Soltyk offrit son bras à l'inconnue, et l'accompagna dans la direction qu'elle lui indiqua. Cette personne de haute taille, qui marchait à côté de lui avec une majesté pleine d'aisance, lui faisait une impression particulière, qui le surprenait et le charmait à la fois. Jamais, jusqu'à présent, il n'avait vu une femme réunir tant de véritable dignité, tant d'indépendance, tant d'assurance. De temps en temps il jetait un furtif et rapide regard sur son profil élégant et sur la riche chevelure blonde qui, de son petit bonnet d'astrakan, tombait jusque sur ses épaules.

A un moment, le regard calme de la jeune femme rencontra le sien; il éprouva une sensation tout à fait nouvelle pour lui; pour la première fois, une femme ne faisait naître en lui ni idée de passion, ni idée de plaisir; il lui semblait que c'était une compagne qu'il avait tout à coup rencontrée dans la tempête de la vie et dont il ne voulait plus se séparer.

A un coin de rue, l'étrangère s'arrêta, quitta le bras du comte, et lui tendit la main en le remerciant.

"N'avez-vous pas besoin de moi? demanda le comte d'un ton discret, pendant que ses yeux priaient avec éloquence.

- Je demeure tout près d'ici; je n'ai plus que quelques pas à faire; je puis m'en aller seule.

- Du moment que vous l'ordonnez, je n'ai qu'à me séparer de vous, répondit Soltyk; je vous avoue pourtant que je suis consterné à l'idée de ne plus vous revoir.

- Vous me reverrez.

- Puis-je vous demander?...

- Non, non, dit l'étrangère d'une voix nette et décidée, pour aujourd'hui contentez-vous de savoir que je suis une jeune fille d'honnête famille, qui, revenant de visiter une amie malade, a été attaquée par une bande de rôdeurs de nuit, et qui n'est pas indigne de votre protection, comte Soltyk.

- Vous me connaissez?

- Oui, que cela vous suffise. Vous entendrez bientôt parler de moi. Au revoir."

Soltyk ôta son chapeau, et elle disparut après lui avoir adressé un salut d'une distinction suprême. Il regarda du côté où elle était partie et se frappa le front.

"Etais-je donc aveugle? murmura-t-il, c'est elle, ce ne peut être qu'elle, l'étrange et audacieuse jeune fille dont Sessawine nous a parlé. Des femmes de ce genre ne sont pas nombreuses; c'est la première que j'aie rencontrée. Est-ce pour mon bonheur ou pour mon malheur?"

Il revint lentement chez lui et resta longtemps assis dans sa chambre à coucher, auprès de son feu qui s'éteignait peu à peu, et plongé dans d'étranges rêveries.

Le lendemain matin, il s'éveilla avec la pensée qu'il allait la revoir, et cette pensée l'accompagna au manège, au club, au dîner, et dans l'après-midi chez Oginski.

Quand il entra dans le salon, Dragomira y était.

La maîtresse de la maison les présenta l'un à l'autre, mais c'était précisément à ce moment du jour que les Polonais appellent l'heure grise, et où l'on aime à se trouver réunis et à causer sans lumière. Dans le petit salon régnait un crépuscule argenté; les lourds et sombres rideaux augmentaient encore l'obscurité. Le comte s'efforçait, mais en vain, de pénétrer avec ses yeux d'aigle le voile qui enveloppait Dragomira tout en laissant deviner de charmantes choses. Dragomira, d'ailleurs, était assise à côté d'Anitta, à une certaine distance de lui. Il ne parvint à distinguer que les contours de sa personne; mais en revanche, il entendait, de temps en temps, sa belle voix fière et musicale, et il l'écoutait comme dans un rêve. Il lui semblait retrouver le vague souvenir d'un ancien conte du temps de son enfance. Avait-il déjà entendu cette voix ou était-il le jouet d'une illusion?

Il respira quand le vieux valet de chambre entra doucement et posa la grande lampe sur la table. Le comte voyait maintenant parfaitement la belle jeune fille.

Dragomira avait une robe de velours noir sans ornement et garnie de dentelles blanches au bout des manches et autour du cou. Sa chevelure d'or, aux souples ondulations, simplement partagée par devant, était rassemblée par derrière en un gros noeud. La distinction paisible et la noble simplicité de cette toilette rendaient encore plus attrayante la tête déjà si remarquable de cette étrange jeune fille. Elle causait avec Anitta, et on la voyait presque de dos. Une seule fois, elle tourna lentement la tête vers le comte et le regarda de ses grands yeux bleus interrogateurs.

Le jésuite observait avec une inquiétude croissante l'effet que l'étrangère produisait sur Soltyk, et il vit avec contrariété le comte saisir la première occasion de s'approcher d'elle.

"Vous avez tenu parole, dit-il à voix basse.

- Je profite de votre présence, monsieur le comte, pour vous remercier de nouveau, répondit Dragomira, et elle lui tendit la main.

- Oh! combien je suis heureux de vous revoir!" murmura Soltyk.

Le P. Glinski s'approcha.

"Ecoutez, cher comte, dit-il, une épouvantable histoire qui est vraie et que je viens d'apprendre. Cet atroce événement s'est passé dans le pays de Kamieniec Podolski. On a trouvé là, dans un bois, une jeune femme à moitié carbonisée sur les restes d'un bûcher.

- Oh! c'est affreux! Et qui est-ce qui a commis cette horreur? s'écria-t-on de tous côtés.

- On soupçonne ces gens qu'on appelle les "dispensateurs du ciel" ou "paradisiaques" d'y avoir mis la main.

- Cette abominable secte? murmura Sessawine.

- Que savez-vous des doctrines et du culte de ces modernes assassins? demanda Mme Oginska.

- Peu de choses, mais un peu plus peut-être qu'on n'en sait d'habitude, dit le jésuite.

- Oh! racontez-le donc, dit Anitta.

- Racontez tout ce que vous savez, tout! s'écria Henryka.

- Ce n'est pas beaucoup, comme je vous l'ai dit. Cette secte, mieux que toute autre, s'entend à envelopper des ténèbres du mystère les horreurs qu'elle commet au nom d'un Dieu qui n'a aucun rapport ni avec elle ni avec les misérables qui la composent. Jamais jusqu'à présent la police, malgré sa vigilance, n'est parvenue à livrer aux tribunaux un seul membre de cette association sanguinaire.

- Peut-être tout cela n'est-il qu'un conte, dit Soltyk.

- Non, on ne peut pas douter de l'existence de ces malfaiteurs; tous les jours on en a des preuves, reprit le P. Glinski; leurs articles de foi et leurs actes font penser aux étrangleurs de l'Inde. Comme ceux-ci, ils voient dans l'existence une expiation, un supplice qui nous est infligé pour nos péchés antérieurs, et ils croient que ceux-là seuls vont à Dieu et obtiennent la félicité éternelle qui terminent cette existence par une mort accompagnée de souffrances. Ceux qui subissent volontairement des pénitences cruelles et qui dans leur exaltation se soumettent aux tortures sans nom du martyre s'acquièrent des mérites particuliers. Cependant les âmes sauvées de cette façon ne suffisent pas aux dispensateurs du ciel. Il est une oeuvre particulièrement méritoire à leurs yeux: c'est de s'emparer soit par ruse, soit par force, de ceux qui ne se laissent pas convertir à leur exécrable doctrine, et de les livrer au couteau de leurs prêtres; sinon, ils leur donnent la mort là où ils en trouvent l'occasion. Aussi les dispensateurs du ciel font-ils une chasse perpétuelle aux âmes, pour avoir de nouvelles victimes. Dès qu'ils en ont pris une, ils l'entraînent dans une de leurs tanières cachées, et là, ils lui infligent une pénitence et des souffrances variées selon la mesure de ses péchés. Enfin arrive le jour où la victime est immolée solennellement par le prêtre, devant l'autel, en présence du crucifix.

- Tout cela semble incroyable, dit Sessawine.

- Soyez sûr que je m'en tiens à la stricte vérité, répondit le jésuite, et ce n'est pas tout, j'ai bien plus étrange que cela à vous raconter. De même que dans la plupart des sectes russes, la femme, chez les dispensateurs du ciel, est considérée comme un être plus pur, plus haut, meilleur que l'homme, et elle joue le principal rôle. Il y a trois types de femmes dans cette secte, la Pénitente, qui cherche à regagner le ciel par le renoncement et les souffrances volontaires; la Pêcheuse d'âmes, qui attire les victimes dans le filet, et la Sacrificatrice, qui se consacre au culte sanglant et qui immole au nom de Dieu ceux qui ont été voués à la mort. De ces trois espèces de femmes, la Pêcheuse d'âmes est la plus intéressante et la plus dangereuse; car elle vit au milieu de nous sans que nous nous doutions de sa mission, attendu que son ténébreux fanatisme se cache sous le masque d'une élégante dame du monde."

A ces dernières paroles, Anitta, cédant à un mouvement instinctif de peur, regarda involontairement Dragomira. Celle-ci, qui jusqu'alors était restée calme et n'avait nullement paru s'intéresser à ce qui se disait, leva lentement ses grands yeux bleus et dirigea sur le P. Glinski un regard qui fit frissonner Anitta. C'était le regard froid et sanguinaire d'un tigre.

Personne ne l'avait remarqué, personne excepté Anitta. Dragomira reprit alors son visage indifférent, impassible, où l'on cherchait en vain à lire; mais Anitta ne pouvait plus oublier cet unique regard, et, sans être en état de se rendre compte de son impression, elle pensa à Zésim avec une angoisse profonde et un douloureux pressentiment.

XXIII

OU ALLONS-NOUS?

O femme, comment te comprendre? PAN THADDOEUS.

"Enfin!" s'écria Zésim, en entrant un soir chez Dragomira, qu'il trouva chez elle. Il jeta son bonnet sur un meuble, s'agenouilla devant elle, tel qu'il était, en manteau et l'épée au côté, et couvrit ses froides mains de baisers brûlants. "Ah! qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue! Peux-tu bien avoir le courage de me faire tant souffrir? Où étais-tu? Quels nouveaux amis as-tu trouvés qui te soient plus chers que moi?"

Dragomira sourit:

"Je crois qu'il y a bien un jour que nous ne nous sommes vus.

- Trois jours, Dragomira!

- Tu exagères.

- Trois jours, qui m'ont paru trois années, une éternité!

- J'avais une malade à soigner, répondit-elle, et de plus j'avais à rendre la visite que m'avaient faite Mme Oginska et sa fille.

- Tu les connais donc? Tu vas chez elles? Qu'est-ce que cela signifie? Qu'est-ce qu'elles te veulent?

- Rien, mon ami, et je ne suis pas non plus femme à me prêter à n'importe quoi. Doutes-tu de mon indépendance, de l'énergie de ma volonté?

- Pas le moins du monde, répondit Zésim, mais je me sens inquiet, je ne sais pas pourquoi. Tu as dû rencontrer Soltyk, là-bas?

- Sans doute.

- Et quelle impression t'a-t-il produite?

- A moi? pas la moindre; mais relève-toi; ma tante ou toute autre personne peut venir; il ne faut pas qu'on te voie ainsi?"

Zésim se releva, ôta son manteau, déboucla son épée et s'assit en face de Dragomira.

"Comme tu es belle!" murmurait-il.

En effet, un charme indescriptible émanait de toute la personne de Dragomira comme d'un paysage de printemps, où tout vit et va fleurir. Et elle avait bien aussi le printemps en elle; elle aimait pour la première fois, elle éprouvait ce sentiment tout nouveau pour elle, cette angoisse mystérieuse, ce vague désir qui rend si douloureusement heureux et prépare de si chères souffrances.

Le parfum lourd et engourdissant dont la chambre était remplie, la lumière indécise qui l'éclairait doucement contribuaient encore à troubler Zésim. La lueur verte de la lampe posée sur la table se mêlait aux reflets rouges du feu de la cheminée et colorait de nuances magiques et charmantes les riches coussins du divan, les rideaux et les tapis dont les fleurs fantastiques semblaient se dresser. Dragomira avait une longue robe blanche et une ceinture bleue; un ruban de même couleur retenait sur ses épaules ses chevaux blonds, à moitié dénoués.

A la pointe de ses pantoufles turques de velours bleu brillait un croissant qui avait été brodé par quelque esclave du harem.

"M'aimes-tu encore? demanda Zésim, après l'avoir longuement contemplée en silence.

- Oui, répondit-elle d'une voix qui venait du fond de l'âme et qui bannissait tout doute, je t'aime, je n'aime que toi, tu es le premier homme que j'aime, et tu seras le dernier.

- Oh! merci! murmura Zésim en lui baisant les mains; je puis donc espérer qu'un jour tu m'appartiendras, que tu me donneras ta main.

- Oui... un jour... mais pas si tôt, reprit-elle.

- A quoi songes-tu?

- Nous nous aimons, c'est un bonheur, mais c'est aussi un danger, dit Dragomira; pour se marier il faut plus que de l'amour, il faut être sur que l'on sera d'accord, que l'on pourra vivre ensemble.

- Tu as raison.

- Nous ne pouvons pas nous laisser entraîner les yeux fermés par nos sentiments, nos désirs, sans nous demander: où arriverons-nous à la fin?

- Où? Oui, cette question, la vie ne cesse de nous la poser sans jamais y répondre, dit Zésim; l'existence tout entière se résume en dernier lieu à se demander avec anxiété: "Où allons-nous?" Et la réponse définitive qui nous est faite quand nos yeux se sont fermés et que nous ne pouvons plus entendre la voix qui nous délivrerait de nos incertitudes, c'est... la tombe. Faut-il attendre si longtemps, Dragomira?

- Non, non, certes non."

Elle avait peur. Elle frissonnait encore lorsque Zésim l'entoura de son bras et l'attira à lui.

"Ne me touche pas, murmura-t-elle avec un nouvel effroi, je t'en prie."

Il la quitta et la considéra avec une surprise presque enfantine; il cherchait à lire dans ses yeux, mais en vain; il y avait comme un voile épais devant l'âme de Dragomira; il ne la comprenait pas; il se mettait l'esprit à la torture pour la deviner et n'y réussissait pas le moins du monde.

"J'ai un projet pour demain, dit-elle au bout de quelques moments de silence, veux-tu m'accompagner?

- Oui, certes, et où vas-tu?

- A Myschkow, à cheval.

- Par ce froid?

- Pourquoi pas?

- Comme tu voudras."

Cirilla entra et prépara le thé. On parla de choses indifférentes, du théâtre, de la politique, de la ménagerie et des étudiants de l'Université. Lorsque Zésim prit congé de Dragomira et qu'elle le reconduisit jusqu'à l'escalier, deux yeux se dirigèrent sur lui à travers l'obscurité, sans qu'il le remarquât, deux yeux qui épiaient et brillaient comme ceux d'un loup. Quand il se fut éloigné, la juive sortit de l'ombre où elle était cachée et suivit Dragomira dans sa chambre.

"Tu l'as vu?" demanda Dragomira.

Bassi fit signe que oui.

"Le reconnaîtrais-tu?

- Je le pense; un homme tel que lui ne s'oublie pas si facilement.

- Ecoute donc ce que je vais te dire, continua Dragomira. Je veux être instruite de tous les pas de cet homme, de tous, tu comprends bien! Tu l'observeras et tu le feras surveiller par tes gens.

- A tes ordres.

- Du reste, rien de nouveau?

- Si; dans le cas où vous verriez l'apôtre à Myschkow, dites-lui que le commissaire de police Bedrosseff est venu dans le cabaret et m'a fait subir un interrogatoire.

- A propos de quoi?

- Pour savoir si Pikturno venait chez moi, et s'il ne s'y était pas rencontré avec une dame étrangère.

- Et qu'as-u dit?

- Que j'avais très bien connu Pikturno et qu'il était devenu amoureux de moi à en perdre la tête; que, quant aux dames, il n'en venait pas généralement chez moi.

- Bien, mais c'est un avis d'être encore plus prudent à l'avenir.

- Je n'y manquerai pas, répondit Bassi, ma tête est en jeu aussi bien que la tienne. Bonne nuit.

- Bonne nuit."

Le lendemain, dans la matinée, à l'heure convenue, Zésim arrivait à cheval avec son domestique devant la maison de Dragomira. Une fenêtre s'ouvrit, un joli visage de jeune fille se pencha en souriant et disparut aussitôt. Quelques minutes après, Dragomira apparaissait en amazone de drap bleu. Elle avait sur sa robe une jaquette courte de même étoffe, garnie de fourrure noire. Elle était coiffée d'un bonnet rond en fourrure, d'où tombait un voile; elle avait des gants à revers et tenait une cravache. Elle regarda gaiement Zésim et lui tendit la main.

"Quelle belle journée!

- Oui, mais froide.

- Nous nous réchaufferons à cheval."

Barichar amena le cheval de Dragomira. Zésim descendit pour aider la jeune fille à se mettre en selle. Elle posa légèrement le pied dans sa main, et s'élança avec un mouvement de reine sur le dos du fier et ardent animal. Zésim l'imita et ils se mirent en route par les rues populeuses de la ville. Les deux jeune gens n'échangeaient que de rares paroles. Dragomira regardait curieusement autour d'elle; tout semblait lui faire plaisir, les brillants magasins, les gens en toilette, les paysans ivres et les juifs, à qui leurs noirs caftans donnaient l'air de corneilles sautillant dans la neige.

Quand ils furent en pleine campagne, Dragomira leva fièrement la tête et monta à Zésim avec une sorte de joie sauvage la vaste plaine de neige qui s'étendait devant leurs yeux et dont l'éclat éblouissant semblait formé du scintillement de millions de petites étoiles. Ils commencèrent alors à trotter, traversant les villages et les petits bois, longeant les grandes forêts au feuillage sombre, ainsi que le fleuve qui, semblable à un immense serpent aux écailles étincelantes, promenaient ses replis entre les saules rabougris, les tertres disséminés çà et là et les moulins solitaires.

Au loin, une brume grise se massait, et l'on voyait flotter des nuages blancs frangés par le soleil d'un or éblouissant.

Des corneilles fendaient les airs en bandes silencieuses ou se perchaient sur les arbres dépouillés de la route, guettant quelque proie.

Derrière les nuages brillait un disque rouge comme celui de la pleine lune, quand elle commence à apparaître au bord de l'horizon.

Dragomira et Zésim rencontrèrent un traîneau où se trouvait une paysanne. C'était un pauvre équipage, avec ses trois chevaux maigres et le jeune garçon qui les conduisait; mais la paysanne étendue sur la paille, avec sa tête brune de Romaine et sa peau de mouton aux broderies de couleurs variées, avait quelque chose d'une souveraine.

"C'est remarquable combien les femmes russes ont grand air, dit Zésim.

- Je dirais plutôt qu'elles ont une grande énergie, répondit Dragomira; la femme russe, au premier coup d'oeil, fait l'effet d'une odalisque; dans le fond, c'est toujours l'amazone scythe, qui ne connaît ni la crainte, ni la fatigue, non plus que la pitié, s'il le faut."

Quand ils arrivèrent à Myschkow ils remirent leurs chevaux au pas.

"Je reste ici jusqu'à ce soir, dit Dragomira; veux-tu m'attendre à l'auberge, jusqu'à ce que j'aie besoin de toi?

- A tes ordres."

Ils approchaient de l'ancien manoir. Dragomira arrêta tout à coup son cheval.

"Retourne maintenant sur tes pas, murmura-t-elle, laisse-moi seule."

Zésim aperçut dans le cour un homme vêtu d'une longe pelisse sombre, qui ressemblait à un rabbin. Il connaissait cet homme, c'était le même qui, une fois déjà, dans le jardin de Dragomira, lui avait produit une impression étrange, presque sinistre.

"Quel est cet homme qui t'attend? demanda-t-il.

- C'est un prêtre, répondit Dragomira, ne m'en demande pas plus; attends-moi à l'auberge. Adieu."

Pendant que Zésim se rendait à l'auberge, Dragomira descendait de cheval devant la porte de l'ancien manoir. Un vieillard vêtu comme un paysan l'attendait et prit son cheval. Elle entra dans le cour et s'approcha de l'apôtre.

"Tu as commandé, dit-elle, me voici.

- Je t'ai appelée pour que tu me fasses ton rapport, répondit le prêtre, entrons dans la maison, viens."

Il passa le premier, et elle le suivit, avec une soumission silencieuse.

La chambre où ils se trouvaient maintenant était vaste et confortable. Les meubles étaient restés à la place qu'ils avaient du temps de l'ancien propriétaire. Une lampe avec un abat-jour rouge, posée sur une table ente les deux fenêtres, n'éclairait que les objets les plus rapprochés, mais d'une lumière vive et nette. Dans le reste de la salle régnait une demi-obscurité mystérieuse.

L'apôtre s'était assis dans un fauteuil placé près d'une grande cheminée hollandaise. Son beau visage, légèrement coloré, se détachait avec une sorte de clarté sur le fond sombre des tentures; la pelisse noire qui dessinait mollement sa taille majestueuse ajoutait encore à cet effet. Ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A sa main brillait un anneau où était enchâssée une pierre rouge comme une goutte de sang.

Dragomira se tint debout devant lui et fit son rapport. Il écoutait avec calme et attention, et quand elle eut fini, il témoigna sa satisfaction par un signe de tête.

"Je ne comptais pas sur un si prompt résultat, dit-il; aussi devons-nous prendre les plus grandes précautions. N'as-tu pas encore une demande à me faire?

- Tu le devines, répondit Dragomira. Qu'est-ce qui pourrait échapper à ton regard? Tu vois jusqu'au fond de toute âme humaine.

- Tu veux te confesser à moi?"

Dragomira ne répondit rien, mais elle tomba à genoux et se mit à pleurer silencieusement.

XXIV

LA CONFESSION

Une puissance suprême a été accordée à la beauté; captivé par elle, l'homme abandonne la terre. SPENZER.

"Parle, qu'as-tu sur le coeur? demanda la prêtre avec indulgence, en posant sa main sur la tête de Dragomira.

- Je suis une grande pécheresse.

- Peut-être te trompes-tu. Nous ne pouvons rien contre la volonté de Dieu. Qu'est-ce qui t'afflige? Qu'est-ce qui te tourmente, jeune fille? Dis-le.

- J'aime!"

Cet aveu sortit comme un souffle des lèvres de Dragomira. La tête inclinée, les mains croisées sur la poitrine, elle était là, prosternée comme une criminelle qui attend sa condamnation à mort.

"Je le savais, répondit l'apôtre avec douceur, à un moment où tu ne t'en doutais pas toi-même.

- Ma faute est grande, murmura Dragomira; j'en ai pleinement conscience; juge-moi, châtie-moi; je le mérite, et j'expirerai mon péché de ma vie si tu l'ordonnes.

- Comment juger, quand il n'y a rien qui réclame le juge? répondit l'apôtre. Comment punir, quand il n'y a pas de mauvaise action? La volonté de Dieu arrive toujours et partout, et nous devons nous y soumettre. Il serait téméraire de vouloir pénétrer ses desseins. Tu n'as pas cherché cet amour comme une joie, un plaisir; il est venu sur toi, malgré toi, comme une fatalité. Tu as lutté contre lui, et il te prépare maintenant de la douleur et de l'angoisse. Un pareil amour peut-il être coupable? C'est Dieu qui te l'a donné; nous sommes incapables de connaître quelles voies veut suivre sa sagesse. Notre affaire, c'est d'obéir à ses décrets. Tu n'as pas péché, Dragomira, je t'absous.

- Je puis donc l'aimer? demanda Dragomira.

- Oui.

- Mais cela ne lui suffit pas, continua-t-elle; il veut que je lui donne ma main. Il me presse, il me tourmente; jusqu'à présent je l'ai tenu éloigné de moi par toutes sortes de motifs. Que dois-je faire s'il me demande une réponse définitive?

- Il n'y a aucune loi de notre sainte croyance qui t'interdise de devenir sa femme.

- Ne parle pas ainsi, réponds-moi, dit Dragomira d'un ton suppliant, décide. Dois-je céder à sa prière, oui ou non? Je ne ferai jamais rien sans ton approbation.

- Fais ce que ton coeur te pousse à faire; deviens sa femme, mais sauve son âme et la tienne, quand il sera temps.

- C'est ma volonté.

- Et remplis tes devoirs comme auparavant.

- Jamais je ne serai infidèle à notre doctrine, répondit Dragomira; jamais je ne manquerai à tes commandements, jamais à la mission qui m'est échue.

- Mais comment entends-tu concilier tes devoirs avec ceux que tu auras envers ton époux?

- En étant loyale envers lui.

- Veux-tu le convertir à notre croyance?

- J'espère y réussir

- En attendant garde ton secret fidèlement, comme tu l'as fait jusqu'ici.

- Je l'ai juré, dit Dragomira, et je teindrai mon serment. S'il m'aime, il doit se fier à moi sans réserve; il doit se laisser conduire par moi comme un aveugle. S'il ne veut pas m'accorder sa confiance pleine et entière, alors qu'il me quitte pendant qu'il en est encore temps; il vaut mieux que nos routes se séparent pour toujours.