Part 11
- Est-ce que ce ne sera pas une pantoufle?
- Sans doute.
- Eh bien! tu te familiarises déjà en imagination avec l'attribut à venir de ta puissance, mon enfant. Que mon cher comte sera heureux sous ce joug charmant!
- Votre cher comte?..." murmura Anitta.
Et elle se tourna vers le jésuite d'un air résolu:
"...Je ne pense nullement à lui imposer mon joug.
- Ah! oui, je connais ce jeu mêlé de réserve virginale et de coquetterie féminine; je le connais mieux que tu ne crois. C'est amusant... pour un temps... puis cela devient ennuyeux et insupportable.
- Si je pouvais arriver à devenir insupportable au comte, répliqua Anitta avec un léger sourire, je me traînerais sur les genoux à Ezenstochau (1) [(1) Pèlerinage célèbre en Pologne.].
- Ne plaisante pas.
- C'est très sérieux.
- As-tu toujours ce lieutenant dans la tête?
- Dans le coeur, Père Glinski, certainement.
- Folie!
- C'est possible; mais voilà pourquoi je ne serai jamais la comtesse Soltyk."
Le jésuite se rapprocha encore d'Anitta, lui prit les mains et la regarda affectueusement dans les yeux. Pour lui aussi c'était sérieux. Ce n'était pas un intrigant; il voulait le bonheur du comte et de la jeune fille; il les considérait et les aimait tous les deux comme ses enfants.
"Anitta, dit-il, la vie n'est pas un amusement, mais une lutte terrible dans laquelle nous avons des devoirs sacrés à accomplir. Nous ne devons pas obéir à nos goûts et à nos désirs passagers, mais nous devons agir selon notre raison et notre conscience.
- Eh bien! justement, ma raison et ma conscience m'ordonnent de choisir un mari que j'aime, car ce n'est qu'à ce mari-là que je pourrai faire les sacrifices que le mariage impose à une femme; ce n'est qu'avec lui que je pourrai remplir les devoirs que j'ai envers Dieu et envers les hommes."
Le P. Glinski se trouva désarmé pour un instant, mais pour un instant seulement.
"Soit, mon enfant, dit-il, mais est-ce que le comte Soltyk n'est pas digne de ton amour? Y a-t-il une jeune fille qui le regarde avec des yeux indifférents? Certes, c'est un conquérant; tous les coeurs battent plus fort quand il apparaît, et cet homme, que toutes voudraient enchaîner, est à tes pieds, et tu serais la première, la seule qui ne pourrait pas l'aimer? Non, je ne te crois pas, personne ne te croira. Ce sont là des imaginations d'enfant, c'est un caprice blâmable; blâmable parce qu'il chagrine tes parents, aussi bien que moi, ton second père, et doublement blâmable parce que tu sacrifies ton propre bonheur à une fantaisie."
Le jésuite continua à parler sur ce ton. Elle semblait se soumettre sans combat. Penchée sur son métier, elle ne répondait pas une syllabe, ne faisait pas un mouvement; rien ne protestait ni dans son air, ni dans son regard. Mais lorsqu'à la fin le père lui chuchota à l'oreille: "N'est-ce pas? tu y vois clair maintenant, et tu ne vas pas résister plus longtemps et refuser de dire oui au comte?" Anitta lui lança un regard rapide et malicieux et se contenta de secouer la tête.
Le jésuite partit en soupirant, avec moins d'espoir qu'il n'en avait lorsqu'il était venu. Il se garda bien de parler au comte de sa tentative manquée auprès de la petite mutine; seulement lorsqu'il le vit dans l'après-midi faire soigneusement sa toilette pour sa visite habituelle chez les Oginski, il haussa les épaules avec compassion comme s'il voulait dire: Puisque je n'ai pas réussi , tu ne réussiras pas mieux, malgré ta jolie moustache noire.
Et cependant le hasard sembla favoriser le comte.
Quand il arriva chez Oginski, il trouva Anitta tout en larmes.
"Qu'avez-vous? demanda-t-il avec un empressement et une émotion dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, au nom du ciel, calmez-vous, mademoiselle!
"Anitta pleure la perte de son favori, monsieur le comte, répondit Mme Oginska, elle a trouvé son serin mort dans la cage, subitement, sans qu'il ait été malade."
Anitta tenait le petit cadavre allongé dans sa main rose, et elle le montra au comte, sans pouvoir dire un mot, à cause de son chagrin.
"Pauvre petite bête! dit-il; mais il n'est pas impossible de le remplacer."
Anita secoua la tête.
"Nous trouverons bien quelque chose qui vous console, continua Soltyk, même quand il faudrait dépouille tous les pays pour vous arracher un sourire, mademoiselle. Ah! Je vous en prie, ne pleurez pas. Je mettrais le monde entier ou ma tête à vos pieds, pour vous rendre la gaîté."
Il prit congé en toute hâte et Anitta resta seule avec son petit favori mort et son chagrin.
Lorsque le comte revint et s'approcha d'Anitta, un sourire heureux, presque enfantin, se jouait sur ses lèvres orgueilleuses, et ses yeux sombres brillaient d'un éclat triomphant. Il présenta le bras à la jeune fille, qui avait encore des larmes à ses longs cils soyeux, et, sans dire un mot, la conduisit dans la serre. Là se trouvaient une demi-douzaine des serviteurs du comte; chacun d'eux tenait un sac, et, quand le comte, comme un sultan, frappa dans ses mains, tous les sacs furent grands ouverts. De tous côtés, avec des gazouillements sonores, des serins d'un jaune éclatant s'échappèrent, se mirent à voltiger autour des deux jeunes gens, et allèrent se percher sur les feuilles et les branches flexibles des palmiers, des orchidées, des lianes, des orangers et des citronniers, remplissant l'air de leurs sifflements joyeux et de leurs chants.
Anitta resta toute surprise un moment; puis un doux sourire apparut sur son visage; elle essuya ses yeux et tendit la main au comte pour le remercier. Les serviteurs, sur un signe du maître, s'étaient promptement éloignés.
"Je vous ai apporté, dit le comte en riant, tous les serins que j'ai pu découvrir dans Kiew. Peut-être, dans la quantité, en trouverez-vous un qui soit digne de devenir votre favori."
Anitta ouvrit sa bouche vermeille; elle voulut parler, mais la parole expira sur ses lèvres devant le regard enflammé du comte, et elle se détourna, intimidée et confuse, pour aller sous la voûte verdoyante et sombre des plantes exotiques à travers lesquelles voltigeaient, en folâtrant, les petits oiseaux jaunes comme de l'or. Un d'entre eux, qui avait une huppe noire et les ailes nuancées de noir, voleta autour de la tête d'Anitta et se posa sur son épaule. Elle lui présenta le doigt; l'oiseau s'y percha avec confiance, et, comme elle l'approchait tendrement de ses lèvres; il se mit à chanter.
"Il est tout triomphant de la faveur qu'il a obtenue, dit Soltyk. O combien j'envie à cette petite bête son heureux sort!"
Anitta n'osait pas regarder le comte. Elle éprouvait une sorte d'anxiété; elle se sentait déjà à moitié en son pouvoir, et se défendait contre le charme qui s'emparait d'elle.
"Vous êtes bonne, continua le comte en saisissant les mains d'Anitta, vous avez un coeur pour tous, excepté pour moi. Pourquoi faut-il que je reste comme l'ange déchu à la porte du paradis? Pourquoi n'avez-vous pour moi aucune aimable parole, aucun regard affectueux.
- J'ai de l'affection pour vous, reprit Anitta, en baissant sa jolie tête, mais ne me demandez pas de l'amour, je ne peux pas vous en donner.
- Etrange jeune fille!
- Pourquoi ne voulez-vous pas être mon ami?
- Je serai tout ce que vous voudrez, chère Anitta, dit Soltyk, il n'est rien en ce monde qui ne puisse s'obtenir par une volonté énergique; rien qui ne se laisse gagner par un dévouement fidèle; pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amour, de votre amour, Anitta?
- Je ne sais pas, répondit-elle doucement, quoique avec une grande fermeté, mais je ne crois pas que l'amour puisse être gagné ni par des qualités supérieures, ni par des actions ou des sacrifices. L'amour nous est donné ou refusé, sans plus de motif dans un cas que dans l'autre. Il y a des puissances supérieures auxquelles nous sommes soumis sans pouvoir les approfondir.
- Alors vous ne me donnez aucune espérance?"
Anita resta muette. Le comte lui fit un profond salut et la quitta lentement; arrivé à la porte, il la regarda encore une fois. Elle lui tournait le dos et baisait son petit favori. Soltyk partit en poussant un soupir. Il s'était enfin déclaré, et elle l'avait repoussé. En pareil cas il eût haï ne autre femme; elle, il l'aimait encore plus; mais toute sa fierté, tout son orgueil farouche se cabrait à la pensée qu'un autre pourrait la posséder. Il était résolu à tuer quiconque se risquerait à lever le regard sur elle, et il était homme à exécuter cette résolution.
XXI
EFFET A DISTANCE
De même que la tête de Méduse, cela le tient immobile, d'une façon toute puissante. MICKIEWICZ.
Il y avait soirée de jeu au palais Oginski, et comme d'habitude quelques amis intimes seulement étaient invités. Tous étaient réunis dans le petit salon blanc et or, dont les rideaux d'un rouge mat et les meubles en style du premier Empire avaient quelque chose de pompeux et de guindé.
Le milieu de la salle, agréablement chauffée, était occupé par un billard autour duquel les jeunes dames et les jeunes messieurs causaient et riaient, tout en déployant leur adresse et leur grâce. Dans un coin, près de la cheminée, était une table de jeu; le whist habituel était installé; les joueurs étaient M. et Mme Oginski, le jésuite et un vieux conseiller d'Etat semblable à une momie de roi égyptien introduite dans un frac. Dans un autre coin silencieux, deux messieurs jouaient aux échecs, deux personnages assez décrépits, anciens cavaliers du temps du czar Nicolas.
Le comte Soltyk paraissait rêver; seulement l'objet de son rêve était vivant devant lui. Il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui; ses yeux ne quittaient pas Anitta, ses oreilles buvaient toute parole, tout son qui venait de ses lèvres. Elle ne pouvait ni prendre une attitude, ni faire un mouvement qu'il n'observât, soit que, la queue légèrement appuyée à l'épaule et la main droite sur la hanche, elle suivît des yeux les billes qui couraient; soit que, sa blanche main posée sur le tapis vert, elle se penchât sur la bande pour essayer un nouveau coup; soit que, passant un bras autour de la taille d'Henryka, elle appuyât sa jolie tête sur l'épaule de son amie. La moindre remarque qu'elle fît, sa respiration, le frou-frou de sa légère robe de soie suffisaient pour le mettre dans une sorte d'extase.
Enfin il sortit de son rêve. Une bille était sautée hors du billard. Anitta et Bellarew coururent tous les deux pour la rattraper. Il y eut un temps d'arrêt dans la partie. Henryka, par pur badinage et nullement par curiosité, se pencha vers Sessawine au-dessus du billard et le questionna d'un ton espiègle.
"Avec qui donc étiez-vous dernièrement à la promenade?
- Avec un monsieur? demanda Sessawine.
- Non, avec une dame.
- Avec ma tante?
- Oh! non! Avec une jeune et très jolie personne. Vous faites semblant de ne pas vous en souvenir, mais on vous a vu, vous avez beau le nier, cela ne vous sert à rien.
- Oui, Henryka m'en a parlé, dit Anitta avec malice; il paraît que vous avez des connaissances très intéressantes que vous nous cachez, monsieur Sessawine.
- Ah! je vois qui vous voulez dire, dit Sessawine, qui avait été un peu embarrassé; cette jeune dame, c'est Mlle Dragomira Maloutine.
- Une actrice?
- Au contraire, une dame de la meilleure famille. Sa mère est veuve et vit sur son domaine. Mlle Maloutine est depuis peu à Kiew, chez une vieille tante malade, à qui elle se consacre exclusivement.
- Et est-elle réellement si belle? demanda Anitta, Henryka me la décrivait comme une figure de roman.
- Mlle Maloutine ne me fait pas penser à une héroïne de roman, reprit Sessawine qui s'animait peu à peu, mais à une héroïne de tragédie. Elle a une grandeur calme, simple, je pourrais dire classique.
- Ah! vous piquez ma curiosité, dit Anitta, connaissez-vous cette merveille, cher comte?
- Non.
- Vous connaissez pourtant toutes les jolies femmes."
Le comte haussa les épaules en souriant.
"Dragomira est la créature la plus remarquable que j'aie rencontrée jusqu'à présent, continua Sessawine, souvent elle me fait l'effet de s'être échappée d'un conte ou d'une ancienne chronique.
- Alors elle n'a pas grand'chose de moderne, dit Henryka.
- Je vous demande pardon; c'est tout à fait la fille de notre temps, qui pèse les étoiles au trébuchet, comme le juif les ducats.
- Quant à cela, je ne comprends pas du tout, dit Anitta.
- Vous devriez faire la connaissance de Dragomira, reprit Sessawine, elle m'a fait assister à une scène... Rien que d'y penser j'en ai encore le frisson.
- Quelle scène? demanda Henryka.
- Oh! racontez-nous-la! dit Anitta.
- De qui est-il question? demanda Mme Oginska, devenue attentive comme les autres.
- D'une intéressante jeune dame que Sessawine connaît depuis peu.
- Une étudiante, sans doute.
- Non, une demoiselle noble, qui vit très retirée chez sa tante, Mlle Maloutine.
- La fille du colonel Maloutine?
- Oui, je crois.
- C'est une très bonne famille. Et quel roman y a-t-il avec la jeune fille?
- Il n'y a pas eu de roman, noble dame, répondit Sessawine, mais une aventure comme on en voit dans les légendes des saints.
- Alors dépêchez-vous donc de la raconter, dirent les jeunes dames du ton le plus pressant."
Sessawine décrivit simplement, sans exagération ni embellissement, la scène de la cage aux lions, telle qu'elle s'était gravée pour toujours dans sa mémoire. A plusieurs reprises, il fut interrompu par des cris d'étonnement, d'admiration; le comte Soltyk fut seul à ne donner aucun signe d'intérêt à ce récit. Assis à l'écart, les mains jointes, la tête penchée devant lui, le regard attaché au sol, il semblait à cent lieues de là, tandis qu'en réalité, il était très attentif, et écoutait à en perdre la respiration. Quand Sessawine eut fini il ne fit pas la moindre remarque, il ne dit pas un seul mot; mais de tous ceux qui avaient écouté avec un enthousiasme mêle de frisson, aucun n'avait éprouvé une impression qui pût seulement approcher de la sienne.
"C'est tout bonnement de l'enthousiasme pour cette belle Dragomira, dit Henryka à Sessawine pour le taquiner.
- Je ne m'en défends pas, répondit-il, mais je n'ai aucun motif de rougir de mon enthousiasme. Il est impossible de rester indifférent en présence de Dragomira. Jadewski lui aussi est enthousiaste de cette jeune fille."
Anita tressaillit et se détourna, elle se sentait rougir.
"Il faudra que nous fassions la connaissance de ce phénomène, s'écria Henryka.
- Moi aussi, dit Anitta, je serais bien curieuse de la voir.
- Ce n'est pas difficile, dit Oginski en se mêlant à la conversation, une jeune fille de bonne famille, irréprochable à tous égards...on lui envoie simplement une invitation.
- Mlle Maloutine est très sauvage, répondit Sessawine, mais si vous le désirez, je la préviendrai.
- Pourquoi tant de cérémonies? dit Mme Oginska. J'irai lui faire une visite avec Anitta, et je suis bien sûre de conquérir cette princesse de contes de fées pour notre cercle.
- Sans aucun doute, dit Sessawine, si vous y allez vous-même, Mlle Maloutine se tiendra pour très honorée."
Les jeunes dames et les messieurs retournèrent au billard, et la partie de whist fut reprise; mais la société ne retrouva plus sa tranquillité. On eût dit qu'i y avait là un hôte non invité, qu'on ne pouvait ni voir ni entendre, mais dont on sentait la présence, et qui vous observait et vous épiait. Une étrangère et hautaine figure se tenait près du billard, suivait à table les aimables jeunes couples et s'asseyait à côté d'eux comme une ombre menaçante.
Le comte Soltyk surtout subissait ce charme sinistre. Ce n'était pas la première fois qu'il faisait la curieuse expérience de l'effet que des créatures humaines peuvent produire à distance l'une sur l'autre; il avait déjà remarqué combien souvent on est touché et captivé par des personnes qu'on ne connaît que par ouï-dire, et dont on est séparé par le temps et par l'espace. Il connaissait ce magnétisme; il avait déjà maintes fois subi sa toute-puissance; même des personnes qui appartenaient à l'histoire, qui avaient vécu bien des siècles auparavant, avaient exercé sur lui ce pouvoir magique du fond de la tombe où elles n'étaient plus que poussière. Ainsi, une fois, il était devenu amoureux à en mourir de la reine Sémiramis. En ce moment, il était sous l'influence de Dragomira, qu'il n'avait jamais vue et qui n'avait peut-être jamais entendu parler de lui.
Ou bien s'occupait-elle de lui, sans qu'il s'en doutât, et le forçait-elle à enfermer ses pensées dans le cercle qu'elle traçait autour de lui.
Oui, elle le dominait; oui, elle l'entourait d'un filet magique, et, dans le lointain, sa figure semblait sortir d'un nuage d'argent, encore indécise et confuse, mais d'autant plus attrayante dans ce vague mystérieux.
Le rire sonore d'Anitta l'arracha de son rêve. Il la regarda tout surpris et se mit à sourire.
"Ce n'est, en vérité, qu'une délicieuse enfant, et rien de plus, pensa-t-il; ce qui convient autour d'elle, ce ne sont pas des lions, mais des serins."
Deux jours après, Sessawine arrivait précipitamment chez Dragomira.
"Les dames Oginski veulent absolument faire votre connaissance, s'écria-t-il, elles me suivent.
- Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Dragomira, sans être surprise le moins du monde.
- J'ai parlé de vous avec enthousiasme, et ce que j'ai dit a piqué leur curiosité."
Dragomira le menaça du doigt.
"Je vous en supplie, ne faites pas voir que leur visite ne vous surprend pas, dit Sessawine, et puis faites-vous bien prier, n'acceptez pas trop sans façons leur invitation. Ce n'est qu'à cette condition que vous jouerez dans cette maison-là le rôle qui vous appartient.
- Je suivrai votre conseil.
- Ah! encore une chose...
- Je dois me faire belle, pour ne pas être trop au-dessous de votre dithyrambe, n'est-ce pas?
- Vous avez deviné... c'est pourtant bien inutile, car vous êtes toujours belle.
- Alors adieu."
Il lui baisa la main et partit en toute hâte.
Dragomira resta un moment immobile au milieu de la chambre. Le premier pas vers le but était fait; elle avait une occasion merveilleuse de pénétrer dans cde monde que le comte Soltyk fréquentait, de le rencontrer, de lui passer le lacet autour du cou. Tout le reste dépendait d'elle, et elle ne manquerait pas à sa tâche.
Elle fit rapidement sa toilette, arrangea ses cheveux et se regarda ensuite dans la glace, sans coquetterie et sans orgueil, sérieuse comme un artiste qui contemple son oeuvre, ou comme le soldat qui examine son arme avant la bataille.
L'instant d'après, Barichar annonçait Mme Oginska et sa fille. Dragomira vint au devant d'elles avec un air de satisfaction modeste.
"Je suis très agréablement surprise de votre visite, dit-elle, je ne puis comprendre ce qui me vaut cet honneur."
Elle invita les dames à prendre place sur le sopha et s'assit elle-même à côté d'Anitta.
"Nous avons appris sur vous, ma chère demoiselle, tant de belles choses, si extraordinaires, dit Mme Oginska, que nous n'avons pu résister plus longtemps au désir de faire votre connaissance. Et je le vois bien, cette fois, la renommée n'a rien exagéré. Que vous êtes belle, mon enfant! C'est une vraie joie de vous regarder; et quelle intelligence, quel courage intrépide dans votre regard! Je n'ai pas de peine à croire que les lions vous obéissent; vous êtes vous-même une lionne. Oh! que votre mère doit être heureuse et fière!"
Pendant que sa mère parlait, Anitta dévorait des yeux Dragomira. Celle-ci, au contraire, n'eut pas besoin de regarder longtemps Anitta. D'un seul coup d'oeil elle avait saisi la grandeur et la puissance inconscientes de cette jeune fille su simple; d'un seul coup d'oeil elle avait mesuré le danger quelle pourrait faire courir à ses plans. Elle savait en ce moment qu'il lui serait difficile d'arracher le comte Soltyk à cette enfant, mais elle se disait en même temps que la lutte pour conquérir Zésim serait une lutte à mort, et elle ne s'était pas sans inquiétude sur l'issue du combat.
Ce ne fut qu'au moment du départ, lorsqu'elles se tendirent la main, qu'elles se regardèrent toutes les deux bien en face, d'un oeil ferme et interrogateur, comme si elles eussent voulu se sonder l'une l'autre. Puis elles sourirent et s'embrassèrent.
Quand le comte vint le soir chez Oginski, sa première question fut:
"Eh bien! comment est-elle?
- Etrange et intéressante au-delà de toute expression, répondit Mme Oginska.
- Elle est surtout réellement belle," dit Anitta.
Soltyk sourit ironiquement.
"Oh! vous n'avez pas besoin de vous moquer, continua Anitta, j'ai pensé à vous tout le temps que je regardais Dragomira. Quel couple magnifique vous feriez!"
Mme Oginska lança à sa fille un regard de reproche, pendant que Soltyk continuait à sourire.
"Je ne sais pas, continua Anitta avec son sans-gêne d'enfant, mais j'ai idée que Dragomira est faite pour vous, et que vous aurez un roman avec elle.
- Vous avez entendu qu'elle n'est propre qu'à être une héroïne de tragédie.
- Eh bien! soit, une tragédie."
XXII
LE REGARD DU TIGRE
Il est un désert sans bornes, désolé, nu, sans source, sans rose; seule, la Pyramide s'y dresse comme un dieu, mais il est solitaire, morne, gris et sans vie. ANASTASIUS GRUN.
Le comte Soltyk revenait du théâtre. Anitta avait assisté à l'Opéra avec sa mère, dans la loge qui était en face de lui. Il avait rendu visite à ces dames pendant l'entracte et les avait aidées à monter en voiture après la représentation. Puis il avait renvoyé son cocher et marchait à pied au milieu de la foule qui sortait du théâtre et se répandait dans différentes directions. Il était agité, inquiet; il éprouvait le besoin de se fatiguer et de s'exposer au froid pour se calmer. Quand il fut arrivé près de son palais, il rebroussa chemin et prit une rue de côté par où il descendit dans le quartier sombre et resserré situé le long du fleuve.
Il se trouva bientôt dans un fouillis de maisons étroites où il devint impossible de s'orienter, et il erra à tout hasard dans ce dédale de ruelles obscures éclairées seulement par quelques misérables lanternes. Il pressentait qu'il allait lui arriver une aventure; peut-être la cherchait-il; en tout cas, cet homme aux muscles et aux nerfs d'acier n'avait pas la moindre peur. Du reste, l'aventure ne se fit pas attendre longtemps.
Le silence de la nuit fut tout à coup interrompu par des jurons étouffés et de grossiers éclats de rire que dominait une sonore et fière voix de femme. Le comte se dirigea rapidement du côté du bruit. A la lueur tremblante d'une lanterne brisée, il vit dans un angle de la rue une femme de haute taille, entourée d'une bande de jeunes gens contre qui elle se défendait courageusement par ses paroles et par son attitude.
Au moment où Soltyk précipitait ses pas pour porter secours à la femme attaquée, celle-ci, d'un coup violent, étendit par terre un de ses agresseurs; et, pendant que les autres reculaient effrayés, elle dirigea sur eux un revolver.
"Celui qui approche, je le tue comme un chien," cria-t-elle d'une voix qui ne laissait rien à désirer en fait d'énergie.
Soltyk continua néanmoins à s'avancer vers elle et ôta son chapeau.
"Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mes services. Vous avez besoin de secours à ce qu'il me semble.
- J'ai appris à me défendre moi-même, répondit-elle, pendant que ses grands yeux qui brillaient à travers son voile s'attachaient sur le comte avec un intérêt particulier. Toutefois j'accepte volontiers votre assistance. Donnez-moi le bras."
Cependant l'homme qui avait été renversé s'était relevé, et ses camarades revenaient à la charge contre la jeune femme et le comte.
"Voilà pourquoi elle faisait la bégueule, cria l'un de la bande, il paraît que notre coeur est déjà donné!
- Ou que le chevalier que nous avons trouvé tout à coup nous plaît mieux! ajouta un autre.
- Au moins nous aurons là quelqu'un qui pourra nous rendre des comptes, s'écria un troisième.
- Vous rendre des comptes? s'écria Soltyk, vous êtes bien heureux qu'on ne vous en demande pas. Au large, ou gare à mon poing!
- Allons-y!"